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Le chouchou du mois de mai 2017

Nous voici déjà en fin de mois. Je me suis aperçu que systématiquement, au mois de mai, je lis et chronique des romans issus de différentes régions du globe. Je vous convie donc à un petit voyage, ce qui est de bonne augure avant les grandes vacances qui approchent.

Nous allons commencer par les Etats Unis, destination pas forcément rassurante … Les éditions Points nous proposent un retour à Providence, ville où a vécu HP.Lovecraft, et rééditent dans de nouvelles traductions quelques nouvelles du Maître de l’Horreur. Les trois nouvelles (L’appel de Cthulhu, La Maison Maudite, Celui qui hante la Nuit) que j’aurais lus permettent de réhabiliter les grandes qualités de cet auteur hors normes.

Il n’est pas sur que Todd Robinson nous donne envie de visiter Boston. Pour le coup, il a créé deux personnages de videurs, dont les (més) aventures donnent lieu à de sacrées scènes de bourre-pif, agrémentées d’un excellent scenario. Tout l’équilibre de ses romans tiennent, à mon avis, dans le couple Boo et Junior et dans l’humour omniprésent des dialogues. Si j’ai adoré Cassandra, Une affaire d’hommes souffre de la séparation de ce couple pas comme les autres, alors que sa fin est tout bonnement géniale. Ces deux romans sont édités chez Gallmeister.

La banlieue lointaine de New-York sont tout de même plus calmes … quoique. Avec un roman purement psychologique, Darcey Bell nous propose un personnage de femme qui élève seule son fils, en manque d’amitié, et qui tient un blog formidable de maman idéale. Sauf que tout ce qu’elle imagine ne se passe pas tout à fait comme elle le voudrait, et qu’elle n’aurait jamais pu imaginer la machination dont elle va être victime. Le roman s’appelle Disparue (Hugo & Cie), et ça fait froid dans le dos …

Si l’auteur est irlandais, ses romans mettant en scène le détective Charlie Parker se déroulent dans la Maine. Pour L’empreinte des amants de John Connoly (Pocket), notre héros récurrent cherche à connaitre la vérité sur le suicide de son père. Cela nous donne un roman plus introspectif et attachant que les autres, mâtiné de fantastique, et c’est un des épisodes que j’ai beaucoup apprécié.

Si la nationalité de l’auteur est italienne, Le nu sur un coussin bleu de Massimo Nava (Editions des falaises) se déroule dans plusieurs pays d’Europe, de Monaco à Paris en passant par la Suisse. Ce roman policier classique dans la forme nous détaille le marché de l’art et c’est bigrement intéressant.

Une disparition inquiétante de Dror Mishani (Points) nous emmène dans une banlieue calme de Tel-Aviv. Si en Israël, la criminalité n’est pas élevée, ce roman nous présente un nouveau personnage de flic récurrent et nous propose un vrai questionnement sur le doute à travers un passionnant hommage à la littérature policière. A suivre donc …

Il n’est pas sur qu’au travers des romans que j’ai chroniqués, vous ayez plus envie de visiter la France. Prenez le cas du Havre, par exemple. On y rencontre des gens pas trop fréquentable, nazis sur les bords et pas que, et il faut toute la hargne d’un prêtre exorciste pour y faire un peu de ménage. Dieu pardonne, lui pas ! de Stanislas Petrosky (Lajouanie) traite d’un sujet grave et connu et c’est un putain de bouquin humoristique, politiquement incorrect comme le commerce et les idées de ces gens là.

Fourbi étourdi de Nick Gardel (Editions du Caïman) va nous faire traverser la France. Avec un humour décalé et plein de dérision, il nous montre des personnages formidables et tous les travers de notre société par le petit bout de la lorgnette. Une belle découverte.

La prophétie de Langley de Pierre Pouchairet (Jigal) est plutôt à ranger du coté des thrillers, ou du moins des romans d’action. Alors qu’il démarre dans une banque, où on découvre le travail des traders, le rythme s’accélère pour plonger dans le monde du terrorisme. La réputation de l’auteur n’est pas usurpée, loin de là, c’est un des meilleurs auteurs de romans d’action à l’heure actuelle, que j’ai découvert avec ce roman.

Quand on parle de traders et de gain de fric à tout prix, Il ne nous reste que la violence d’Eric Lange (La Martinière) nous montre un animateur radio confronté au rachat de sa radio et qui va trouver une solution originale et sanglante. Cela rappelle Le contrat de Donald Westlake, remis à jour, et le style direct comme un coup de poing emporte tout sur son passage. C’est incontestablement une des lectures les plus importantes du mois pour moi.

Le titre du chouchou du mois revient donc à Haute voltige de Ingrid Astier (Gallimard Série Noire), un roman populaire comme on n’en fait que trop rarement. Il y a tout dans ce roman, de la force des personnages aux scènes époustouflantes, des paysages des toits de Paris grandioses à la psychologie fine. Il y a surtout ce pari de faire revivre cette grande tradition du roman populaire, dans un style simple et Ô combien expressif, qui en font un divertissement très haut de gamme.

J’espère que j’aurais été d’une quelconque utilité dans le choix de vos lectures. Je vous donne rendez vous le mois prochain pour un nouveau titre de chouchou. En attendant, n’oubliez pas le principal, lisez !

 

Haute voltige d’Ingrid Astier

Editeur : Gallimard – Série Noire

Cela fait un bout de temps que je me devais de découvrir Ingrid Astier, ou du moins sa plume. C’est essentiellement l’avis de Jean Marc qui m’a décidé à la rencontrer lors de Quais du Polar. Nous avons eu une discussion d’un quart d’heure que j’ai beaucoup apprécié. Je lui avais promis de lire son roman et j’ai été totalement conquis. Haute voltige est un vrai roman populaire, dans la grande tradition française.

Carmel et Mitch sont deux chauffeurs, qui sont chargés de convoyer des bijoux appartenant à un riche saoudien Nasser Al-Jaber, de Versailles au Bourget. Le convoi comporte plusieurs véhicules de luxe, le trajet est minutieusement mis au point, il n’y a pas de place pour l’improvisation. Sauf que des travaux sur l’A86 les obligent à changer leur trajet et à prendre l’A13. Sous un pont, le convoi est pris à partie par des hommes armés. Le casse se déroule sans violence, avec rapidité et efficacité. La seule victime se révèle être Carmel, abattu d’une balle. Le butin volé comporte des bijoux et la femme qui accompagnait Al-Jaber : Ylana.

L’équipe de Stephan Suarez est dépêché sur place. La violence et l’organisation du casse est tout simplement impressionnante. Rien n’a été laissé au hasard. Ceci dit, cela motive Suarez, il va enfin pour voir penser à autre chose qu’à un homme que l’on surnomme « Le Gecko ». En effet, cela fait plusieurs mois que Suarez et son équipe sont à la recherche d’un monte-en-l’air qui dérobe les bijoux et les œuvres d’art sans effusion de sang, en passant par les toits comme un équilibriste.

Astrakan reçoit ses hommes, Ranko et Redi, de retour du casse. Leur mission est accomplie à 100%. Rempli d’œuvre d’art, Astrakan est fier de présenter à Ylana les chefs d’œuvre qui ornent le salon de son appartement situé dans le XVIème arrondissement. En tant que trafiquant, à la tête d’un réseau international, il peut s’offrir ce qu’il veut, mais pas qui il veut. Et ilo vient de tomber amoureux d’Ylana. Il demande à ses hommes de les laisser, lui et elle.

Avec ce roman, Ingrid Astier atteint les hauts sommets. Elle convie tous les plus grands auteurs de roman populaire, et nous offre une visite de Paris vu des toits. C’est un vrai, grand, beau roman d’ aventure, tel qu’on en écrivait avant, remis au gout du jour, comme une sorte d’hommage envers nos grands auteurs (d’Alexandre Dumas à Maurice Leblanc, en passant par Eugène Sue) mais aussi une forme de réinvention d’un genre aujourd’hui bien trop oublié.

C’est un roman de personnages, avec en premier plan, le duel entre le Gekho et Suarez. Le premier, sorte de fils naturel d’Arsène Lupin mâtiné d’un John Robie (le voleur et personnage principal de La main au collet) est un adepte du beau, solitaire, et libre. En face de lui, on a Suarez, qui voue sa vie et sa carrière à la traque de ce voleur imprenable, espérant le prendre en flagrant délit. Entre les deux, il y a cette opposition entre liberté et contraintes, entre beauté d’un envol dans les airs et crasse de marcher dans la boue.

Cette opposition entre le lumineux et le gris est admirablement mis en scène par le style d’Ingrid Astier, à la fois sobre et efficace, prenant des envols quand il en est besoin, peignant des paysages avec une poésie et une évidence qui m’ont fait m’écarquiller les yeux. Ce qui fait que les 600 pages qui constituent ce roman m’ont paru passer bien vite, l’immersion dans l’histoire étant tout simplement obsédante.

Le lien entre les deux personnages principaux est lui aussi constitué d’une opposition plus marquée en terme de couleurs. D’un coté, la couleur rouge, nous avons Astrakan, un chef de gang de voleurs, sans pitié, d’une violence inouïe mais plein de contradictions par son amour pour Ylana (dont je suis tombé amoureux). De l’autre, la couleur bleue, limpide, calme, d’un Enki Bilal qui fait quelques apparitions pour représenter le beau immortel, indémodable et incontournable. Ingrid Astier nous montre aussi sa fascination pour l’art en général, que ce soit la littérature, la peinture ou la musique, et en cela, son roman est aussi une ode à l’art et à la beauté, qui rappelle par moments Charles Baudelaire.

De ce roman, prenant de bout en bout, je reteindrai, outre ses personnages, ses scènes impressionnantes, qu’elles soient intimes (quelles scènes d’amour), qu’elles soient stressantes (on ne peut s’empêcher de frissonner lors des escalades), qu’elles soient violentes (dont l’incroyable combat de Chessboxing), et aussi ces sentiments si humains tels que la haine, l’amour, l’envie, le besoin, la jalousie et l’obsession. Haute voltige se révèle être un roman remarquablement réussi, un des incontournables pour les vacances de cet été.