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A mains nues de Paola Barbato (Denoël Sueurs froides)

Conseillé par mon ami Richard, conforté par le billet de Jean Marc, j’ai donc lu ce roman, dont le sujet, bien noir, me semblait bien violent pour me convenir parfaitement. Finalement, il m’aura fallu à peine trois jours pour avaler ces 480 pages. Quel livre !

Davide est un jeune homme de 16 ans, de bonne famille, dont le père est notaire, et qui fête son anniversaire en compagnie de nombreux amis dans une grande propriété. Alors qu’il sort dans la nuit, pour pisser, on lui met une cagoule sur la tête et on l’enferme à l’arrière d’un camion. Dans le noir, il ressent une présence. Soudain, l’autre se jette sur lui, le frappant sans raison. Alors qu’il envisage de se laisser faire, son instinct de survie le fait réagir et il tue son premier adversaire. Reclus de fatigue, il s’effondre.

Il se réveille dans une pièce avec d’autres personnes. La tristesse l’emporte et il fond en larmes. Les autres, très musclés se désintéressent de lui, sauf un, qui va l’endurcir et le considérer plus comme un compagnon que comme un ami. Il va lui apprendre qu’ils sont des combattants, des gladiateurs modernes. Ils doivent tuer pour ne pas mourir. Les entrainements se déroulent dans un camion, mais les matches se déroulent en public.

Il semblerait que le responsable de ce centre de détention s’appelle Minuto. Celui-ci a la soixantaine, mais sa démarche à elle seule impressionne. Il va agir avec plus d’attention envers Davide qu’avec tous les autres. IL va apprendre à Davide comment juger les coups, comment jauger les adversaires, comment tuer à mains nues.

Ce roman est divisé en trois parties. La première raconte l’éducation de Davide et occupe les trois quarts du livre. Les deux dernières parties racontent … mais chut ! Il est bien difficile de parler de ce roman, car aussi bien la quatrième de couverture que le résumé du début que je viens de faire peuvent donner une fausse idée de ce que contient réellement ce roman. Donc, je vais plutôt vous décrire mes impressions de lecture.

Tout d’abord, si on ne m’avais pas conseillé ce livre, je ne l’aurais pas lu. Parce que, quand on entend ici ou là que c’est un roman du niveau de Fight Club, je suis du genre à préférer rester sur l’original plutôt que de lire une copie. La moindre des choses que je puisse dire, est que l’on rentre très vite dans le vif du sujet, car au bout d’une trentaine de pages, Davide a déjà tué son premier adversaire. Et là, une bonne chose, la scène de combat est suffisamment tournée vers le personnage de Davide pour ne pas être explicitement violente. Malgré cela, je vous l’avoue, c’est violent, très violent, mais surtout très bien écrit … et traduit.

Davide se réveille donc dans une sorte de cave. A partir de ce moment, le roman ressemble plus à un huis-clos. Et l’histoire avance forcément avec beaucoup de dialogues et de petites scènes. L’auteure prend son temps pour installer les psychologies des personnages. Je ne vous cache pas que je me suis demandé deux ou trois fois si je n’allais pas arrêter ma lecture, parce que je ne voyais pas où on voulait m’emmener. Mais quelque chose dans le style, dans la construction des scènes a fait que je me suis trouvé accroché, à tel point que j’enfilais les pages sans m’en rendre compte. Au bout d’une journée, j’avais lu 230 pages ! Et passé une nuit amputée de la moitié de mes heures de sommeil.

Dans cette première partie, nous allons assister à l’évolution de Davide, du désespoir initial à la construction d’un assassin, à la fois aidé par son collègue de cave Rafaelo, à la fois éduqué par Minuto son maître. Si je l’appelle maître, c’est parce que les hommes enfermés dans la cave sont appelés des chiens. Ces chiens sont devenus des gladiateurs modernes, combattant dans des arènes pour que des gens nantis puissent profiter du spectacle et parier sur son issue. Nous passons de longues heures dans la cave, sans avoir l’impression que les scènes se répètent et nous assistons à des combats (voire nous participons) à des combats sanglants, dont la force visuelle est et hallucinante et frappante et choquante.

Dans la deuxième partie, Davide sort (et en disant cela je ne dévoile rien de l’intrigue) et c’est la partie que j’ai trouvé la moins intéressante. Puis dans la troisième partie, Paola Barbato se renouvelle d’une façon particulièrement vicieuse et visuellement stressante, pour arriver à un final qui va vous surprendre … jusqu’à la dernière ligne. Et je peux vous assurer que cela n’est pas exagéré, tout se passe réellement dans la dernière phrase !

On pourrait trouver de nombreux messages dans ce roman, le lire à plusieurs niveaux. On peut y trouver une dénonciation du tout spectacle sans limites, ou bien une métaphore de la société où il faut tuer pour progresser. Ou même se demander si l’auteure n’interroge pas sur les origines du mal, sur la naissance d’un assassin. Personnellement, j’avoue que certaines phrases m’ont fait me poser des questions, mais sans plus. Je préfère voir ce roman comme un grand spectacle remarquablement construit, à l’écriture addictive, qui comporte des personnages et des scènes qu’il me sera bien difficile d’oublier. La seule mise en garde que je ferai, c’est : Attention ! Des scènes peuvent choquer des personnes sensibles. Vous êtes prévenus : ça va faire mal !

 Et un grand merci à Coco pour le prêt !

Vilaines filles de Megan Abbott (Jean Claude Lattès)

Depuis Adieu Gloria, Megan Abbott fait partie des auteurs dont je lis tous les romans, car j’adore sa façon d’écrire, sa subtilité, sa finesse, la façon qu’elle a de construire ses intrigues par petites scènes avec un choix fin de ses phrases, de ses mots, et des émotions qu’elle transmet. Ce roman, encore une fois, tape dans le mille.

A Sutton Grove, les cheerleaders agrémentent les matches de leur équipe. Beth est la capitaine et Addy, sa meilleure amie est sa lieutenante. Pour démarrer cette nouvelle saison, une nouvelle coach débarque. Elle s’appelle Colette French et est bien décidée à leur faire franchir un pas, devenir les meilleures. Elle leur fait faire des entrainements extrêmement durs physiquement, arbore une attitude distante et sans concession, et sa première décision est de destituer Beth de son rang de capitaine.

Addy est subjuguée par Colette. Elle passe bientôt beaucoup de temps avec la famille French, Matt le mari qui est comptable, travaille beaucoup et est souvent absent et la petite Caitlin, âgée de quatre ans. Addy, qui ne voyait que par Beth, la suivant partout, croyant ce qu’elle disait, buvant chacune de ses paroles se trouve une nouvelle icône, Colette, passant de nombreuses soirées en sa compagnie.

Le sergent Will est recruteur pour l’armée, détaché auprès du lycée. Il est d’une beauté confondante et a cet air triste des gens qui ont perdu leur femme trop tôt. Beth a vite compris que Colette et Will sont amants. Addy va aussi le découvrir. Après quelques semaines, Will est retrouvé dans son appartement, suicidé d’une balle dans la tête. Mais s’est-il réellement suicidé ? Addy, aveuglée par ses idoles, va découvrir une vérité douloureuse.

Une nouvelle fois, Megan Abbott nous concocte un suspense psychologique parfait, à travers les yeux d’Addy qui en est la narratrice. Addy, jeune adolescente, en mal d’émancipation, à la recherche d’un pilier sur lequel se reposer, curieuse du monde des adultes et à l’écoute du moindre des ragots, faisant toutes les déductions sur ce qu’elle apprend pour comprendre ce monde auquel elle ne comprend bien.

Il y a de l’amour dans ce livre, il y a de la haine dans ce livre, il y a de la manipulation dans ce livre, et dans chaque phrase, chaque mot est soigneusement choisi pour semer le doute, pour faire naître le trouble. Encore une fois, la traduction rend formidablement hommage à la subtilité du style de Megan Abbott et en cela, je vous remercie, M. Jean Esch. Car, jusqu’à la dernière ligne de la dernière page, on appréciera le suspense, les questionnements et les doutes que l’on ressent à la lecture de ce roman. Et Megan Abbott excelle dans ces situations intimes de faux semblants.

J’avais déjà apprécié La fin de l’innocence ou Envoutée, qui avançait selon le même principe, mais avec une addition de petites scènes. Cette fois-ci, la narration est plus linéaire, mais avec toute une foultitude de détails qui nous plongent dans le monde inconnu (ou mal connu) pour nous des cheerleaders, ces reines du sport qui prennent des risques inconsidérés pour se lancer des défis, pour se sentir plus grandes que la vie, pour grandir, franchir le pas et devenir adultes.

Megan Abbott creuse aussi le thème du mensonge et de son poids dans la vie. Si Beth apparait comme une intrigante, une star déchue de son piédestal, Colette apparait comme une idole étrange, auréolée d’un mystère fascinant tandis qu’Addy est triturée entre les deux personnes qu’elle adore. Mais que s’est-il réellement passé dans cette chambre ? Megan Abbott ouvre toutes les portes du possible et nous livre un roman sur les adolescentes rêvant de la pureté du soleil remarquable. Mais, qui s’approche trop près du soleil se brule les ailes. D’ailleurs, le soleil existe-t-il pour ces jeunes en mal de reconnaissance ? La fin justifie-t-elle tous les moyens ?

L’arbre au poison de Erin Kelly (Livre de poche)

Ce roman est épatant, un premier roman totalement bluffant, de ces premiers romans porteurs d’espoir pour le futur, donnant un résultat à la hauteur des meilleurs auteurs de romans. N’hésitez plus, lisez L’arbre au poison.

2007. Karen roule en voiture avec son mari Rex et sa fille Alice. Rex vient de sortir de prison. Dans un virage, elle s’aperçoit que Alice n’est pas attachée et lui dit : « Attache toi, Biba ! ». Karen se rappelle alors ce que lui évoque ce prénom venu d’outre-tombe.

Dix ans plus tôt, Karen est une étudiante en langues ; elle a toujours été douée pour les langues ; elle retient facilement les mots et en connaissait 5 dès son plus jeune âge. Elle a quitté ses parents pour poursuivre ses études à Londres au Queen Charlotte’s College, et vit en colocation avec trois jeunes filles. Lors de son aménagement, Simon, son petit ami lui annonce qu’il veut prendre du recul par rapport à leur relation, ce qui ne la gène pas : une nouvelle vie commence pour elle.

Le hasard lui fait rencontrer une jeune fille qui veut devenir actrice et qui placarde une petite annonce sur le campus : elle cherche quelqu’un qui pourrait l’aider à parler Allemand car elle doit jouer le rôle d’une femme de ménage allemande dans une pièce de théâtre. Elle s’appelle Biba et invite Karen pour une soirée dans sa maison, qu’elle partage avec d’autres jeunes gens et son frère Rex. Pour Karen, une nouvelle vie commence.

Ce roman est totalement bluffant. Souvent, un auteur débarque chez nous avec son premier roman, et on sent dans ce roman toute la passion qu’a voulu mettre dans son récit, toute l’honnêteté à travers une histoire qui lui tient à cœur. Dès les premières pages, on se met à la place de Karen, on est imprégné de sa psychologie, on revient quelques années en arrière, quand on était étudiant, on se remémore ceux qui étaient sérieux dans les études et ceux qui étaient plus volubiles, plus irresponsables.

Karen est une jeune fille sérieuse, et douée pour ses études. Sa rencontre avec Biba et Rex va changer sa vie, elle va se trouver une nouvelle famille. Karen s’est éloignée de ses parents et elle va s’immerger dans la vie de deux jeunes gens, dont la passé est bien lourd. Il y a Biba qui est totalement irresponsable, totalement incontrôlable, usant et abusant de drogues et de sexe, changeant d’avis comme de chemise. Son frère Rex, de six ans son ainé, est plus effacé, il semble porter les malheurs du monde sur ses épaules, et veille sur sa sœur comme un père. Car ils sont orphelins et vivent dans une maison trop grande pour eux deux.

Erin Kelly prend son temps pour nous imprégner de cette atmosphère lourde et menaçante, contrecarrée par la virevoltante Biba, toujours par monts et par vaux, imprévisible. Mais derrière chaque scène, dans chaque phrase, on sent le malheur du passé, la menace du présent, le drame à venir. Tout au long du livre, on attend sans trop se presser la scène finale, le dénouement dramatique annoncé dès le début du livre, avec ces allers-retours incessants entre passé et présent.

Il y a du Thomas H. Cook dans la construction de l’intrigue, du Megan Abbott dans la subtilité des mots utilisés, du Stephen King (d’ailleurs il signe un formidable hommage) dans la manière d’entretenir la tension, le suspense, mais ce roman m’a surtout fait penser au Maitre des illusions de Donna Tartt. C’est vous dire le niveau de ce roman. Il s’avère être un formidable roman sur l’émancipation, le passage à l’âge adulte, les relations parents-enfants, l’apprentissage de la liberté et la prise de conscience des responsabilités.

Et si vous vous imaginez connaitre la fin, en lisant les cent premières pages, parce que vous avez un peu d’imagination, sachez que la fin est bien plus terrible que tout ce que vous pourrez imaginer. Pas sanglante, non, mais bien terrible pour une Karen qui voulait s’émanciper de sa famille et qui s’en ai trouvé une autre avec l’obligation de porter elle aussi le poids des années passées. Je vous le dis, c’est un premier roman totalement bluffant, passionnant de bout en bout d’un auteur à suivre mais surtout à ne pas rater.

Le dernier roi de Brighton de Peter Guttridge (Rouergue noir)

Après Promenade du crime, voici le deuxième tome de la trilogie consacrée à Brighton, station balnéaire de Grande Bretagne. Ce roman s’avère plus grand, plus fort, plus imposant, exemplaire.

Ce roman est composé de deux parties. La première est consacrée aux années 60, la deuxième se déroule de nos jours. En 1963, John Hathaway est un jeune adolescent dont la passion est la musique. Avec ses copains Charlie, Dan et Bill il forme le groupe des Avalons, et fait la tournée des petits clubs en reprenant des chansons à succès. Il se débrouille tout seul, ses parents étant en Espagne pour une durée indéterminée. Et c’est Reilly, l’homme de confiance de son père qui l’aide dans sa vie de tous les jours.

La ville de Brighton est plongée dans des affaires criminelles retentissantes : on y parle encore du tueur à la malle qui date des années 30, mais aussi de l’attaque du fourgon postal qui est une affaire plus récente. John va s’apercevoir que ses concerts sont organisés dans des clubs grâce à la réputation de son père, que la police lui fait les yeux doux parce qu’il est le fils de Dennis. Entre sa petite vie et Barbara, une trentenaire devenue son amante, il mène une vie facile et nocturne, jusqu’à ce que son père rentre avec sa mère, prise de délires et que son père attribue à la ménopause.

Son père va chasser Barbara, qui est une de ses employées et lui demander de travailler dans son organisation ; tout d’abord, il lui demande de transporter de l’argent, puis de la drogue, puis de vendre de la drogue pendant ses concerts. Petit à petit, il va comprendre l’étendue de l’organisation de son père. Cette formation et ce passé douteux va avoir des conséquences sur sa vie actuelle, quand quarante années plus tard, un homme se fait atrocement empaler.

Le portrait que fait Peter Guttridge de la superbe et riche ville de Brighton est bien peu ragoûtant. En effet, il prend son temps pour montrer comment dans les années 60, le principal gang de Brighton détenait le commerce illicite, des paris au trafic de drogue qui commence (les petites pillules que les jeunes avalent pendant les concerts pour mieux s’amuser !), de la prostitution à la pédophilie. A cela, on ajoute la police qui profite de cet argent, mais qui le dirige aussi tant la hiérarchie est impliquée.

Peter Guttridge a choisi une narration très classique, mettant en opposition deux époques, qui sont les années 60 et les années 2000. Il donne l’impression qu’avant la criminalité était moins violente, moins barbare. Il montre une époque ivre d’amusements, de musique, de joie de vivre, qu’il oppose à notre monde contemporain plus froid, plus brutal. D’ailleurs, dans la première partie, les titres des chapitres reprennent des titres de morceaux populaires, qui disparaissent dans la deuxième partie. Cette première partie, sur les années 60 est exemplaire à tous points de vue, tant elle est parfaitement écrite.

C’est aussi un roman de formation, d’initiation, au travers le personnage de John. Ce jeune homme va petit à petit perdre son innocence, jusqu’à devenir le nouveau parrain de Brighton, suivant en cela les pas de son père. Et le jeune homme de la première partie va se révéler un maitre du crime, que l’on va retrouver au travers d’enquêtes menées par Robert Watts dans une deuxième partie d’une narration plus classique.

Indéniablement, ce Dernier roi de Brighton s’avère un polar costaud, que j’ai eu bien du mal à lâcher, tant la façon qu’a Peter Guttridge de mener son histoire me convient bien : elle est centrée sur les personnages, avance surement grâce à des dialogues remarquablement bien faits, et ne s’appesantit jamais sur des futilités. Ce deuxième tome de la trilogie de Brighton est brillant, étincelant comme les joyaux de cette station balnéaire.

Ne ratez pas l’article de l’ami Claude ici

Le monde à l’endroit de Ron Rash (Seuil)

Ma très chère petite souris,

Comme tu as eu la gentillesse de me prêter Le monde à l’endroit de Ron Rash, je ne pouvais que te parler de cette lecture bouleversante et qui marquera ma (petite) culture littéraire. Mais que puis-je, ou du moins que dois-je ajouter à ton article publié sur ton blog Passion-polar ? J’ai l’impression qu’il me suffirait de crier à la face du monde : Lisez Ron Rash !

Car dès Un pied au paradis, on sentait la patte d’un grand auteur. Quelle façon de maitriser son intrigue à plusieurs voix, de peindre une Amérique des petits, des insignifiants, de petit à petit dévoiler un drame qui de toute façon est inévitable. Et c’était son premier roman. Avec Serena, il frappait (à mon avis) encore plus fort, avec un personnage féminin incroyablement noir dans un environnement composé uniquement d’hommes, où on avait l’impression que le monde est animal et a engendré le mal, une formidable illustration de L’homme est un loup pour l’homme.

Le monde à l’endroit est sorti aux Etats Unis juste avant Serena. Et quand tu as sorti ton billet, tu m’as proposé de me le prêter. Et je ne peux que paraphraser ce que tu en as dit. Pourtant, tu sais bien que je n’aime pas répéter ce que les autres ont dit. Car ce roman est un grand moment, qui confirme que Ron Rash est un grand, un très grand auteur.

De cette histoire dramatique et noire, je n’en dirai qu’un mot : Travis Shelton, un jeune homme de 17 ans, va découvrir un plan de marijuana en allant à la pêche. Il va en voler quelques plans pour les vendre à Leonard, ancien professeur reconverti en dealer de drogue. Les vrais propriétaires sont les Carlton et ils vont piéger Travis et lui couper l’envie de recommencer en lui coupant le tendon d’Achille. Travis va se rétablir et s’installer chez Leonard, qui va le pousser à avoir son BAC.

Tu le sais, ma petite souris, qu’il y a des thèmes qui me touchent particulièrement. La relation Père-Fils fait partie de ceux-là. Travis en rupture avec sa famille va se trouver un nouveau mentor qui lui ouvre les yeux sur ses possibilités mais aussi sur ses conséquences. On ne peut pas sauver quelqu’un qui ne le veut pas. C’est aussi le poids du passé, l’influence des racines et leurs conséquences sur les hommes d’aujourd’hui. En effet, à Shelton Laurel pendant la guerre d’indépendance en 1863, eut lieu un massacre d’innocents uniquement sous prétexte qu’ils appartenaient à l’autre camp. Cet héritage ne s’efface jamais complètement, il y reste toujours des cicatrices.

Par contre, ma petite souris, il y a une chose que je n’aime pas beaucoup. Et je n’ai pas dit que c’est ce que tu fais. Certains mettent une étiquette de Nature Writing à Ron Rash, sous prétexte qu’il écrit et décrit des personnages et des situations qui se passent dans la campagne profonde, et mettant en scène des gens simples. Certes, la nature est omniprésente, dans sa dualité, belle et dangereuse, inégalable et mortelle. Mais Nature writing ou pas, c’est juste de la grande littérature. Et peut-être Ron Rash se pose-t-il la question suivante : L’homme est-il vraiment l’animal le plus évolué sur Terre ? Une question parmi tant d’autres, tant ce roman en regorge.

Enfin, chère petite souris, tu sais combien je suis attaché au style. C’est pour moi ce qui fait la différence entre un bon roman et un excellent roman. On n’y trouvera rien pour relever la tête du lecteur. Le style est brut voire brutal, sec, cherchant l’efficacité, le bon nom, l’adjectif juste ; bref, on est dans l’orfèvrerie, dans le pointillisme, l’obsession de la perfection. Par moment, il m’a fallu reprendre quelques phrases, je te l’avoue, mais dans l’ensemble, je suis époustouflé, impressionné, ébahi devant tant de talent. Tout cela pour te dire que je trouve que c’est une lecture qui se mérite.

Et moi qui n’aime pas mettre des étiquettes, je ne peux m’empêcher de rapprocher ce roman des meilleurs romans des grands auteurs américains. Et en particulier Père et fils de Larry Brown. D’ailleurs, je n’avais pas lu de roman aussi fort sur les pauvres gens depuis bien longtemps. Tu l’auras compris, j’ai adoré. Alors que puis-te dire ? Merci, un grand merci, un énorme merci ! Et comment puis je te remercier ? Ma foi, en publiant cette lettre, telle quelle, et en te dédiant ce billet. Petite souris, cette humble et misérable prose est pour toi, mon ami du Sud.

A bientôt. Pierre

La fin de l’innocence de Megan Abbott (Jean Claude Lattès)

Je pense que nous sommes plusieurs à attendre les romans de Megan Abbott, car ils sont d’une subtilité rare, et nous offrent bien souvent des sujets de réflexion intéressants alliés à des intrigue noires de grande qualité. Celui-ci est conforme à mes attentes.

Lizzie est une jeune fille de treize ans, et sa meilleure amie est sa voisine Evie Verner. Leur relation est telle qu’elles passent toutes leurs journées ensemble. Comme les parents de Lizzie sont divorcés, elle aime se retrouver parmi la famille de Evie, au milieu d’une famille normale. D’autant plus que la sœur ainée de Evie, Dusty, est une grande de 17 ans, une icône, un exemple à suivre.

Un soir, à la sortie de l’école, Evie disparaît. Toute la région se mobilise pour retrouver la jeune fille, imaginant le pire. Lizzie est la dernière à lui avoir parlé, lui demandant si elles rentraient ensemble, mais Evie va refuser. Lizzie va donc être particulièrement impliquée dans l’enquête, devenant aussi de plus en plus présente dans la famille Verner. D’autant plus qu’elle se rappelle avoir vu une voiture de couleur Bordeaux trainer devant la maison des Verner. Or, Harold Shaw, l’assureur de la famille possède ce genre de voiture. Lizzie est donc persuadée qu’il est le coupable.

Le titre anglais est bien plus précis que le titre français. The end of everything (La fin de tout) indique clairement ce à quoi vous devez vous attendre. Ce roman, narré à la première personne du singulier, nous place dans la peau d’une jeune fille de treize ans, innocente, naïve, vivant dans un monde idéal entre sa famille et surtout ses amies. Et c’est là toute la qualité de ce roman, subtil comme tous ceux de Megan Abbott.

Car La fin de tout nous montre bien la fin de la jeunesse, la fin de l’enfance, la fin de la pureté et l’entrée dans l’âge adulte. A son niveau, elle va être submergée par des émotions qu’elle ne comprend pas encore, être à la fois sure de ce qu’elle ressent, de ce qu’elle raconte, de ce qu’elle invente, et faire progresser l’intrigue à son niveau. Toujours, nous allons nous retrouver devant cette petite fille qui va à la fois être subjuguée par Dusty, puis attirée par M.Verner, tout cela décrit par de petites scènes mises bout à bout, comme de magnifiques petites briques montant un mur imparable.

Et là où je suis abasourdi, c’est par la maitrise du suspense psychologique mis en place par Megan Abbott, utilisant un mot flou à plusieurs significations, nous laissant avec plusieurs interrogations, et impatients de connaître la suite. D’ailleurs, je voudrais souligner l’excellent travail de la traductrice Isabelle Maillet, pour avoir aussi bien rendu toute la subtilité, le doute et l’insouciance cachés dans le texte. Quelle maitrise dans le choix des mots, dans la construction des phrases, dans le flou des expressions.

C’est un roman que j’ai eu beaucoup de mal à lâcher, tant on est envahi par les pensées de Lizzie, tout en gardant ce léger détachement pour se rendre compte de ce qu’elle raconte ; en gros, c’est une expérience assez bouleversante, qui nous rappelle sans cesse qu’un drame est en train de se dérouler. Le suspense est très bien entretenu, avec une grande tension car c’est Lizzie qui est aux commandes, et jamais on ne se doute de ce qui va arriver. Elle nous démontre combien il est difficile de descendre de la vie de princesse, de sortir de l’enfance pour entrer dans la vie des grands. Un roman tout simplement magnifique.

Pour la place du mort de Charlie Huston (Seuil Policiers)

Attention, coup de cœur ! Ce roman là, je l’avais noté sur son résumé de quatrième de couverture. Conforté dans mon choix par le billet de l’ami Claude Le Nocher, je l’ai bien vite acheté, puis stocké en attendant que l’actualité se calme. Le voici donc !

C’est l’histoire de 4 copains au début des années 80 : Paul, Hector, George et Andy. Paul est le plus grand, et veut s’engager dans l’armée, pour assouvir sa violence et s’éloigner de son père qui a raté ses études. Hector, mexicain d’origine, est un adorateur de punk rock comme Paul. Pour compléter le groupe, il y a George et Andy, les deux frères : George le grand fainéant et Andy le petit génie des mathématiques. Tous s’ennuient en cet été chaud.

Andy vient de faire une bêtise : il a laissé son vélo dans la rue sans l’attacher. Evidemment, il a été volé, et cela ne peut être que l’œuvre de Timo Arroyo. Celui-ci déboule la rue juché sur le vélo. Timo est le plus jeune du gang Arroyo, qui est composé de Francisco et Ramon, gang qui deale de la drogue au lycée. Lors d’un affrontement de nos 4 comparses avec les Arroyo, ils arrivent à récupérer le vélo.

En guise de représailles, ils décident d’aller cambrioler la maison des Arroyo. Ils fouillent toutes les pièces, découvrent de l’argent dont ils s’emparent, et finissent par tomber sur un laboratoire amateur de fabrication de drogue. Dans un réfrigérateur, ils trouvent des sachets de drogue et Paul s’empare d’un sachet de 500 grammes. Puis, ils continuent par la maison d’un voisin où ils volent des bijoux.

Paul passe un coup de fil anonyme à la police pour dénoncer les Arroyo, et la petite bande débarque chez Jeff, un copain d’école de leurs parents, qui a toutes les combines pour fourguer le résultat de leurs larcins. Seulement, on ne s’improvise pas bandit de grand chemin, surtout quand on a affaire à de vrais truands. Le décor est planté pour lancer la spirale dans laquelle ils vont s’enfoncer.

Le 9 décembre 1980, ma mère entre dans ma chambre pour me réveiller et m’annonce que l’on vient de tuer John Lennon. J’étais au collège et je n’écoutais que les disques des Beatles et de John Lennon. J’ai décidé de rester couché et de ne pas aller au collège. Je ne comprenais pas que l’on puisse tuer un homme, comme ça, sans raison, qui plus est quelqu’un qui prônait la paix. Quelques semaines plus tard sortait Back in black de AC/DC, album hommage à Bon Scott, mort dans sa voiture après une beuverie. Cet album résonnait pour moi comme un cri envers l’injustice de la mort.

Pourquoi cette petite digression ? Parce que les gamins de ce roman vivent par la musique, et que celle-ci est très proche de ce que j’ai écouté. Ce livre m’a fait vibrer dans sa première partie par cette similitude avec ma propre jeunesse, avec ces questions, ces envies, ces sensations, ces réactions envers le monde. Tout ça pour dire que nous avons été jeunes, nous avons fait des conneries, et nous avons tiré les leçons et les enseignements que la vie nous a fait subir.

Ce roman raconte une histoire simple, mais tout sonne juste : les caractères de nos quatre jeunes jusqu’à l’attitude de leurs parents, les situations et les dialogues, la psychologie des personnages sans en rajouter des tonnes, juste par petites touches, leurs rêves juvéniles venant en opposition à la dure réalité vécue par l’échec de leur père ou mère. Ça m’a fait frissonner et a fait résonner une once de nostalgie.

C’est un hymne à tous les parents qui pensent protéger leurs enfants, une symphonie à tous les jeunes qui font des bêtises et apprennent leurs gravités après en voir subi les conséquences. C’est un roman noir, avec cette différence entre la première et la deuxième partie, où d’abord on se prend de sympathie pour eux avant qu’ils fassent un petit tour en enfer, un superbe roman qui nous montre que la vie n’est pas si facile, et que l’expérience s’acquiert au prix de douloureuses épreuves. Avec un suspense haletant et une fin éblouissante, ce roman ne pouvait être qu’un coup de cœur Black Novel décerné haut la main. Vous l’aurez compris, c’est un livre à lire à tout prix.