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Celle qui pleurait sous l’eau de Niko Tackian

Editeur : Calmann Levy

Après une infidélité à son personnage récurrent, Niko Tackian revient à Tomar Kahn, à travers une enquête qui va nous plonger dans une actualité sociétale dramatique, la violence faite aux femmes. C’est un polar costaud.

Une jeune femme a été découverte dans la piscine Pailleron, flottant en plein milieu, ses cheveux comme une corolle. Apparemment, elle s’est ouverte les veines et n’avait aucune chance de s’en sortir. La question qui se pose est : comment a-t-elle fait pour s’introduire dans l’établissement de nuit, alors qu’il est fermé au public ? Et puis, pourquoi a-t-on repéré des traces de pied plus grands que sa pointure ?

On sait bien peu de choses à propos de Clara Delattre, si ce n’est qu’elle venait souvent faire de la natation, qu’elle était instituteur et qu’elle était du genre solitaire. On sait tout juste par une collègue de travail qu’elle avait rencontré un homme. L’autopsie démontre qu’elle a pris des anticoagulants, ce qui finit par convaincre la hiérarchie policière qu’il s’agit bel et bien d’un suicide. Et sa relation avec le maître-nageur José Mendez ne semble être qu’un non-événement.

Le commandant Tomar Kahn n’a pas trop la tête à se pencher sur ce cas, d’autant plus que tout converge vers un suicide. L’arrivée d’une nouvelle procureure Ovidie Metzger va bouleverser son quotidien, d’autant plus qu’elle veut faire le jour sur l’assassinat de Thomas Müller, un inspecteur de l’IGPN qui voulait mettre en cause Tomar. Et puis, la mère de Tomar, Ara, a affaire avec des voisins dont la femme subit les assauts violents de son mari. Seule Rhonda Lamarck, la lieutenante et amante de Tomar, ne croit pas au suicide et s’obstine à faire éclater la vérité.

Construit comme un scénario de film, ce roman va vite à l’aide de ses chapitres courts. Je ne vais pas revenir sur les qualités d’auteur de Niko Tackian, tant tout y est construit avec beaucoup d’application et de savoir-faire. A part des paragraphes un peu longs à mon goût, les descriptions sont efficaces, les dialogues exemplaires de concision et il est bien difficile de trouver des défauts dans ce roman policier costaud.

Si les deux précédentes enquêtes (Toxique et Fantazmë) reposaient sur le personnage principal, Tomar Kahn, celui-ci se divise en deux entre Tomar et Rhonda. Tomar va essayer de lever les doutes sur les accusations qui le visent, et Rhonda va se pencher sur le cas de ce soi-disant suicide. Si le passé des personnages est bien expliqué au début du roman, je vous conseille tout de même de lire les deux précédentes enquêtes de Tomar, ne serait-ce que pour suivre l’évolution du personnage et des intrigues connexes.

Un dernier mot concernant ce roman et le sujet de fond abordé ici. Tous les trois jours, une femme meurt sous les coups de son conjoint. Et on ne parle pas des femmes (ou hommes) poussés au suicide. Faut-il que le polar aborde mille fois ce sujet pour que, enfin, quelque chose bouge ? La France est-elle à ce point dans l’immobilisme pour ne pas prendre de mesures afin que cela cesse ? C’est le deuxième roman qui aborde ce thème que je lis, après Du poison dans la tête de Jacques Saussey (French Pulp). Je vous conseille fortement ces deux lectures, car les deux sont des polars costauds.

Trait bleu de Jacques Bablon (Jigal)

Quand j’ai rencontré Jimmy Gallier (le propriétaire des éditions Jigal) au Salon du livre de Paris, cela faisait deux semaines que j’avais lu (dévoré serait plutôt le bon terme) ce petit roman de 150 pages. Et je lui ai dit que je n’avais toujours pas écrit mon avis, car je ne savais pas comment aborder ce billet. Et ça commence comme ça …

« Tout a commencé quand on a retrouvé le corps de Julian McBridge au fond de l’étang que les Jones avaient fait assécher pour compter les carpes. Ils auraient plutôt eu l’idée de repeindre leur porte de grange ou de s’enfiler en buvant des Budweiser et c’était bon pour moi. McBridge n’était pas venu ici faire trempette, ça faisait deux ans que je l’avais balancé là par une nuit sans lune avec un couteau de chasse planté dans le bide. 835 carpes et 1 restant de McBridge. Les Jones avaient un cadavre sur les bras, ils ont commencé à se poser les questions qui vont avec… »

Le narrateur a pris vingt ans pour le meurtre de Julian McBridge. Il reçoit des visites, pas beaucoup, car il n’a personne à qui parler à part Iggy, son meilleur pote, qui est effondré de le trouver derrière les barreaux. Il a droit à des séances de psy, à qui il invente une vie d’adolescent maltraité, parce que c’est ce que le psy veut entendre. Il se lie aussi avec Whitney Harrison, qui visite les prisonniers bénévolement.

Sa vie bascule quand il est libéré, à la suite de la révision de son procès. Il n’a rien demandé, c’est juste que Julian McBridge n’est pas mort d’un coup de couteau, mais d’une balle. Iggy s’est dénoncé. Le narrateur retourne donc chez lui et apprend quelque temps après qu’Iggy s’est pendu en prison. C’est le début de son errance dans racine, d’une âme en peine qui va subir les événements dramatiques qui vont le poursuivre …

Le fait que l’auteur ait situé son roman aux Etats-Unis colle bien avec les paysages gigantesques et délaissés de tout humain. Ne restent que des pauvres bougres courant après un idéal dont ils n’ont pas idée. Alors, il va y avoir des rencontres, des bonnes et des mauvaises, mais plus l’intrigue se construit, plus le château de cartes monte, et plus on se dirige vers une fin inéluctable.

Ce qui est remarquable dans ce roman, dans ce premier roman, c’est surtout ce style sans concession, fait de phrases courtes, de style haché, de descriptions faites d’un seul adjectif, de ce choix judicieux de chaque mot, de cette volonté revendiquée de l’efficacité à tout prix. De ce point de vue là, le roman forme un tout d’une unité rare, et j’y ai surtout vu une passion pour les polars américains, les plus grands. C’est ce que j’avais dit à Jimmy Gallier quand on s’est vus : Il y a du James Sallis dans ce roman.

Alors vous n’y trouverez pas de sang, ni de descriptions au long court, pas de psychologies détaillées, si ce n’est celle du narrateur. Par contre, vous y trouverez un roman avec des fulgurances, de ces phrases qui frappent comme des évidences, de ces traits de poésie qui font d’un simple polar un livre de chevet. Je ne vais pas vous conseiller de le lire, je vous demande de le lire. Jacques Bablon a écrit un grand livre, et qu’il vous plaise ou non, il va vous secouer, sans violence, juste avec ses mots. De la force de la littérature sur la vie.

Ne ratez pas l’avis de l’ami Claude ici.