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L’inspecteur Dalil à Paris de Soufiane Chakkouche

Editeur : Jigal

On trouve souvent sur Internet cette phrase : Jigal, découvreur de talents. On ne peut qu’être d’accord après la lecture de ce roman qui, s’il peut paraître un simple roman policier, possède un vrai style, un vrai ton et un superbe personnage que l’on espère revoir.

L’inspecteur Dalil coule une retraite paisible en pêchant au bord de la plage avec sa chienne quand une silhouette se dirige vers lui. La petite voix qui lui donne des conseils dans sa tête lui indique qu’il s’agit de l’inspecteur Brahim, son ancien collègue. Celui-ci lui propose de reprendre du service dès aujourd’hui afin de résoudre une enquête qui pourrait bien revêtir une importance vitale pour son pays, le Maroc. Sa petite voix saute de joie à l’idée de retravailler,

Il est reçu par Ali Aliouate, le directeur du Bureau Central d’Investigation Judiciaire, l’équivalent du FBI marocain. Bien vite, Aliouate donne à Dalil une carte de police officielle ainsi qu’une arme. Mais Dalil ne veut pas d’arme, et il n’en a jamais voulu. Aliouate connait bien le dossier de Dalil, et le taux de réussite de ses enquêtes de 100%. L’affaire qu’il lui propose concerne le terrorisme et la France.

Un jeune homme a été enlevé devant une mosquée en plein Paris. Il s’appelle Bader Farisse et est étudiant en transhumanisme. La France accuse le Maroc de ne pas en faire assez contre le terrorisme. L’inspecteur Dalil va être envoyé à Paris pour faire équipe avec le commissaire Maugin, la crème du 36 Quai des Orfèvres. Dalil est accueilli par le commissaire mais bien vite, les petits gestes de Maugin montrent bien que la méfiance est à l’ordre du jour entre les deux hommes.

On aurait pu imaginer un couple de flics dépareillés dans ce roman, mais on a plutôt affaire à deux personnages forts qui font chacun leur enquête dans leur coin, et cela, surtout parce qu’ils se méfient l’un de l’autre. Quoiqu’il en soit, ce roman est un vrai roman policier qui repose sur deux personnages forts, en plaçant au premier plan l’inspecteur Dalil. Et quel personnage que ce Marocain exilé au milieu des fous, c’est-à-dire en France.

Cet inspecteur, habitué à tâter du poisson loin du vacarme de la ville, se retrouve en plein Paris. Si l’on ajoute à cela qu’il parle souvent tout seul, pour répondre à la petite voix qui fait des remarques dans sa tête, cela nous donne des scènes d’une drôlerie irrésistible. Ajoutons à cela qu’il est un fin psychologue, puisqu’il arrive à tirer les vers du nez du plus récalcitrant juste en menant ses questions d’une façon fort intelligente, et vous avez un personnage de flic qu’il va falloir suivre de très près à l’avenir.

Ceci démontre que les dialogues sont extrêmement bien faits, et que l’intrigue est menée avec une maîtrise qui force l’admiration. Et puis, je ne peux que louer ces remarques sur notre mode de vie, ces évidences que l’on ne voit plus puisque la vie parisienne est vue par un provincial étranger. Il n’y a qu’à apprécier ces passages sur le métro, ou la désolation de l’inspecteur Dalil devant les gens qui demandent de l’argent pour manger.

Si le sujet est grave et tout de même bien flippant, la faculté d’implanter une puce connectée à Internet dans votre cerveau, le ton se révèle dans l’ensemble léger, drôle et lucide, même si la scène finale est noire. D’une plume fluide, Soufiane Chakkouche fait une entrée fracassante dans le monde du polar avec un ton remarquablement neuf et rafraîchissant. Ce roman est totalement bluffant et je suis d’hors et déjà fan. Vivement la suite !

Ne ratez pas les avis de Yves et Psycho-Pat

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M, le bord de l’abîme de Bernard Minier

Editeur : XO éditions

Délaissant Martin Servaz, Bernard Minier nous offre un nouveau roman orphelin, ce qu’il avait déjà fait en 2015 avec Une putain d’histoire. Avec cette histoire, Bernard Minier nous met en face des dangers de l’Intelligence Artificielle, de façon grandiose.

Moïra est une jeune française particulièrement douée dans le domaine de l’Intelligence Artificielle. Elle vient d’être démarchée à prix d’or de chez Facebook par le conglomérat hongkongais Ming. Ce dernier est valorisé à plusieurs centaines de milliards depuis qu’il a révolutionné le milieu des portables et des applications intelligentes. C’est donc dans un nouveau milieu, un nouveau monde que débarque Moïra.

A l’arrivée à l’aéroport, elle est attendue par un chauffeur particulier qui est chargé de la conduire à son hôtel de luxe. Après s’être rafraichie, elle descend au bar de l’hôtel et est abordée par deux policiers, les inspecteurs Chan (le jeune) et Elijah (le vieux). Ils veulent la mettre en garde contre le conglomérat et son propriétaire mystérieux, M.Ming. Plusieurs femmes travaillant pour Ming ont en effet été retrouvées assassinées.

Le lendemain, elle est accueillie au centre de recherche de Ming. On lui présente les locaux et les membres du comité directeur et de sécurité. Tout y est fait pour que les gens se sentent bien, pour qu’ils donnent le meilleur d’eux-mêmes. Moïra devra travailler sur DEUS, la dernière innovation de Ming, le logiciel d’Intelligence Artificielle ultime. Elle devra déceler les failles du système et y apporter des corrections et plus d’humanité.

Voilà à nouveau un thriller qui a quelque chose à dire. Et ce n’est pas plus mal. Après Jérôme Camut et Nathalie Hug, c’est au tour de Bernard Minier de nous alerter sur les dangers qui nous guettent. L’auteur va pointer du doigt la conséquence de la mise en place de l’Intelligence Artificielle, quitte à grossir le trait pour les besoins de l’intrigue. Il n’empêche que la démonstration est efficace dans la forme et le fond, et très intelligente.

Dès le début du roman on est plongé dans le mystère. Et plus on avance dans le roman, plus les mystères vont se multiplier. Comme on est dans un thriller, les enquêtes sur les meurtres entourant Ming Company vont rythmer l’intrigue en parallèle de la découverte de l’entreprise de Moïra et de son travail, tout en évitant des termes technologiques trop compliqués. Car le but de Bernard Minier, c’est bien de nous mettre en garde.

En effet, dès le début du roman, l’auteur nous prévient : tout ce qui est présenté dans le roman existe, ce sont des innovations qui sont accessibles ou en cours de développement. Passé ce préambule, il nous montre ce que va être l’Intelligence Artificielle, non pas telle qu’on nous la présente mais telle qu’elle va influer sur nos vies, prendre notre place et supprimer définitivement ce qu’il nous reste de liberté, ce qui fait de nous des humains. Si on peut avoir l’impression qu’il grossit le trait parfois, c’est une démarche louable quand on sait que l’objectif de son roman est de nous alerter. Et même si j’ai moins adhéré à la fin du roman (on ne sort pas dehors quand il y a un typhon), cela n’occulte en rien la force du message, la mise en garde contre le Big Data.

Je vous ai recopié un passage situé en page 95 qui m’a marqué et qui, je l’espère, vous fera réagir :

« Imagine un agent conversationnel qui aura la réponse à toutes tes questions, continua-t-il d’une voix vibrante. Qui te connaîtra mieux que tu ne te connais. DEUS sera capable de te dire si tu dois sortir avec Pierre ou avec Jacques, parce qu’il saura que Jacques te fait rire alors que Pierre te rend triste, même si tu es plus attirée par Pierre que par Jacques. Il saura si tu dois travailler dans la banque ou dans l’informatique, si tu dois faire du vélo ou de la natation, si tu dois étudier le droit ou la médecine, si tu dois te marier ou pas – et comme ça pour les millions de questions qu’on se pose tous dans notre vie quotidienne, de l’adolescence à la mort, les dizaines de choix qu’on a à faire tous les jours : Thé ou café ? sport à la télé ou série ? jean ou robe ? Game of Thrones ou Doctor Who? accepter cet emploi ou en chercher un autre ? Croire ta fille quand elle te dit qu’elle est malade ou l’envoyer à l’école ? Parce que DEUS aura tout noté, jour après jour, et que, contrairement à toi, il n’oubliera rien. Et il ne sera jamais fatigué de t’entendre, de te conseiller, de te guider. Il n’aura jamais envie de t’envoyer sur les roses, comme tes amis, ton conjoint ou tes enfants, de te dire que, décidément, tu es insupportable. Sans rien attendre en retour, il sera là pour toi quels que soient l’heure ou l’endroit. Le plus fidèle, le plus digne de confiance, le plus intelligent, le plus fiable des compagnons. Et tu ne pourras plus te passer de lui … »

Après avoir lu ce roman, cela donne envie de se replonger dans 1984 de George Orwell, dans le cycle des robots d’Isaac Asimov ou même La secrétaire de Jérémy Bouquin. Lisez ce roman ! Pour votre bien, pour notre avenir !

Une secrétaire de Jérémy Bouquin

Editeur : French Pulp

Sortir un roman une semaine avant les fêtes de Noël est indéniablement une bonne façon de passer inaperçu. C’est le désagrément qu’a subi le dernier roman en date de Jérémy Bouquin, dont on n’a entendu parler nulle part. Alors, j’en parle …

Emilie a la quarantaine et a toujours rêvé de devenir profileuse. Mais la vie ne nous conduit pas toujours là où on veut. Elle a eu un mari, un enfant Antonin. Quand son mari s’est suicidé, elle est retournée chez son père et a du assumer la charge du foyer. Aujourd’hui, Antonin est un ado accro aux jeux sur Smartphone, et son père, atteint par la maladie d’Alzheimer, perd la mémoire.

Elle suit les cours de criminologie de Jacques Durand, une pointure du domaine. Pour arrondir ses fins de mois, elle fait pour lui des fiches de lecture sur des ouvrages traitant de meurtres en série, qu’il utilise de son coté pour dorer sa réputation d’expert international. Lui récupère les lauriers du travail d’Emilie. Il faut dire qu’avec son physique ingrat, elle a du mal à s’imposer.

Quand Jacques Durand lui parle d’un travail de secrétaire chez le juge Tarmon, elle n’hésite pas. Il s’agit de tester un nouveau logiciel capable de compiler des millions de données pour offrir de nouvelles pistes dans des affaires criminelles ou de détecter des incohérences. Ce qui est fantastique, c’est que la machine apprend elle-même. Le juge Tarmon accepte de tester la machine … et Emilie, et prend comme cas test la disparition de la petite Manon, l’affaire qui fait grand bruit en ce moment.

Ah ! que j’aime le style de Jérémy Bouquin ! Que j’aime ses phrases courtes ! Que j’aime son rythme ! Que j’aime aussi ses personnages ! ça claque, ça va vite et les scènes s’alignent avec du une célérité qui pour moi est très agréable. On n’y trouve pas de grandes descriptions, juste le strict minimum pour nous plonger dans un décor et nous parler de la psychologie des personnages.

Après Une femme de ménage, nous voici donc avec Une secrétaire et c’est une bonne façon de montrer la vie des petites gens, qui doivent bosser comme des fous et s’occuper en plus de leur famille. La vie d’Emilie, de ce point de vue là, est bien difficile, entre son fils qui passe ses journées sur sa tablette et son père atteint d’Alzheimer. A coté, elle doit travailler pour ramener de l’argent et donc s’absenter beaucoup en laissant derrière elle ses deux phénomènes en qui elle ne peut avoir confiance. Il n’est pas question pour Jérémy Bouquin de s’appesantir sur ce contexte mais il l’utilise pour mettre un peu plus de pression sur son personnage tout en marquant bien la difficulté de la vie moderne.

Cette histoire fait montre d’une belle originalité puisque Emilie va être chargée de rentrer les données dans un logiciel intelligent. C’est un sujet bien casse-gueule car cela aurait pu être ennuyeux. Que nenni ! Jérémy Bouquin va insérer dans son intrigue la passion d’Emilie et des rebondissements, qui vont nous faire avancer au rythme des découvertes d’Emilie. Et puis, petit à petit le logiciel va prendre une importance de plus en plus importante, menant même l’enquête par ses questions ciblées. On passe alors dans un domaine fantastique qui n’est pas sans rappeler les thèmes chers à Stephen King.

Et ce n’est pas la seule référence que l’on va trouver. L’intrigue fait penser aux Racines du Mal de Maurice Dantec, qui est d’ailleurs cité dans un dialogue, ainsi qu’un bel hommage global à 1984 de George Orwell. Quant à la fin, et sans vouloir vous en dire plus, elle nous fait penser à Fight Club de Chuck Palahniuk. On y trouve aussi Benoit Minville qui fait une apparition. Ne vous y trompez pas, ces références n’étouffent pas le roman, elles ne sont pas là pour pallier un manque dans le scénario. C’est plutôt une volonté de l’auteur de souligner ses goûts. L’auteur s’amuse même à évoquer ses autres romans (j’ai relevé La Meute, excellent roman à lire).

Plus le roman avance, plus la tension va monter. La situation va se complexifier pour Emilie, qui est définitivement intenable. Tout cela va débouler sur une fin apocalyptique, un peu trop rapide à mon gout, sans pour autant donner toutes les clés de l’intrigue. Comme c’est une trilogie, on peut s’attendre encore à de sacrés rebondissements dans le prochain tome. Vivement la suite !