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Ne me cherche pas demain d’Adrian McKinty

Editeur : Actes Sud

Traducteur : Laure Manceau

Après Une terre si froide et Dans la rue j’entends les sirènes, cela faisait sept ans que nous attendions la troisième enquête de Sean Duffy ; et ceci d’autant plus que chaque tome de cette série nous laisse en suspens quant au devenir de notre inspecteur.

Fin 1983. Cela fait plusieurs mois que Sean Duffy a été rétrogradé au poste de simple policier de patrouille. Ce jour-là, il rentre au poste avec ses hommes, en prenant soin de ne pas se faire tirer dessus par les membres de l’IRA. Après cette journée éprouvante, une de plus, Duffy finit au pub avec son groupe avant de raccompagner chez eux ceux qui ont trop bu et qui sont incapables de conduire, dont McGivvin dont la femme vent de partir avec les trois enfants.

Lors du trajet, leur voiture heurte un obstacle mais continue sa route. Alors que Sean Duffy ne conduisait pas, sa hiérarchie le désigne comme coupable d’avoir heurté un piéton et le renvoie de la police. Même McFaul qui était au volant, ne s’insurge pas contre cette injustice. Commencent alors pour lui des jours passés entre télévision et bière jusqu’à ce que le MI5 ne débarque et lui propose de retrouver Dermot McCann, un chef artificier de l’IRA qui vient de s’évader de prison, en échange de son immunité.

Duffy se lance donc sur les traces d’un homme qu’il a connu au lycée, bien qu’ils ne fussent pas en bons termes. La dernière fois qu’ils se sont côtoyés, c’était après le Bloody Sunday, quand Duffy a demandé à McCann de rejoindre l’IRA ; proposition qui lui a été refusée sous prétexte que Duffy obtenait de bons résultats scolaires et que l’IRA avait besoin de futures têtes. Duffy va donc visiter la famille puis les amis sans grand résultat, jusqu’à ce qu’on lui propose de résoudre un mystère de chambre close en échange d’informations capitales concernant McCann.

Après les deux fantastiques premières enquêtes de Sean Duffy, on pouvait se demander comment Adrian McKinty allait pouvoir rebondir et nous intéresser avec un travail de patrouilleur. Dès les premières pages, le stress nous prend à la gorge, dans une simple scène où la patrouille de Duffy rentre au poste, une scène tellement visuelle où la menace de se faire tirer dessus suffit à insuffler la tension.

Après le renvoi de Duffy, l’auteur choisit donc une pirouette pour retrouver Dermot McCann, en faisant intervenir le MI5. Cela va à la fois lancer l’intrigue principale, avec le risque associé d’un potentiel attentat à la bombe, mais aussi introduire le deuxième fil directeur du livre, une enquête plus classique de mystère en chambre close. Une nouvelle fois, on se laisse emmener dans cette histoire qui parait improvisée comme l’est la vie …

On retrouve tout le contexte des années 1983 / 1984, la menace perpétuelle des attaques de l’IRA, la grève des miniers en Angleterre qui débute, la poigne de fer de Margaret Thatcher qui ne cède rien, et les Irlandais toujours divisés en deux clans, sans que l’on sache qui fait partie de l’IRA et qui n’en est pas. Si l’enquête policière s’avère des plus classiques, le dernier tiers du roman fait monter le stress comme seuls les grands auteurs savent le faire.

On en apprend aussi un peu plus sur Sean Duffy, sur sa jeunesse et sur sa personnalité. Auparavant, on avait l’impression d’avoir à faire avec un inspecteur doué et obnubilé par la justice. On s’aperçoit qu’il a voulu s’insurger après le Bloody Sunday et demandé à rejoindre l’IRA. Cela laisse augurer de nombreuses possibilités pour la suite. Et on en regretterait presque la toute fin, presque trop romanesque, dans la chambre d’hôpital.

Enfin, Adrian McKinty garde cette plume acérée, descriptive mais sans un mot de trop, et ces formidables dialogues aux réparties cinglantes, à l’humour noir omniprésent teinté d’un cynisme typiquement irlandais. On a toujours droit aussi à une bande-son sans faute (d’ailleurs, les Smiths apparaissent pour mon plus grand plaisir). Toutes ces qualités font de cette série un passage obligé pour tout amateur de polar. D’autant plus qu’il en reste deux à traduire … A suivre ? Il en reste deux à traduire …

Et n’oubliez pas qu’il vous reste quelques jours pour jouer et tenter de gagner la trilogie complète !

Dans la rue, j’entends les sirènes d’Adrian McKinty

Editeur : Stock (Grand Format) ; Livre de Poche (Format poche)

Traducteur : Eric Moreau

Attention, coup de cœur !

Pour moi, il s’agit d’une relecture puisque je l’avais lu peu après sa sortie. Malheureusement, mon ordinateur avait planté et j’avais perdu un certain nombre de billets dont celui concernant la deuxième enquête de Sean Duffy. La sortie de sa troisième enquête m’a donné envie de revenir à Belfast en 1982 pour le chroniquer à nouveau. A l’époque, j’avais décidé de lui donner un coup de cœur. J’ai été tout autant emballé par cette deuxième lecture, y retrouvant tout l’allant d’il y a 7 ans … déjà ! Depuis, le roman est sorti en format poche, donc c’est une raison supplémentaire de se laisser tenter.

Adrian McKinty semble vouloir écrire son histoire de son pays, vu à travers un personnage de flic, un peu comme le fait James Ellroy avec les Etats-Unis. Et si je le cite, c’est que j’y trouve un parallèle dans la façon de mener son intrigue, où l’air de rien, on part d’une affaire étrange, on retrouve d’autres enquêtes en parallèle et tout se rejoint avec logique à la fin. Adrian McKinty applique les codes du polar, et il excelle dans ce domaine, en ajoutant un personnage d’enquêteur typiquement irlandais, Sean Duffy.

L’inspecteur Sean Duffy et le sergent McCrabban sont appelés suite à la découverte de traces de sang dans une usine désaffectée de Carrickfergus. En suivant les traces, Duffy et McCrabban se dirigent vers les bennes à ordures. Après un tirage au sort à pile ou face, Duffy est désigné pour fouiller dans les immondices, et trouve un corps congelé dans une valise de voyage. Les mains, les pieds et la tête sont absents, rendant l’identification difficile.

L’autopsie, réalisée par la médecin légiste Laura Cathcart, la compagne de Duffy, révèle que l’homme a été empoisonné avec l’abrine, un poison extrêmement rare issu du pois rouge. Laura en profite pour annoncer à Duffy qu’elle va accepter une proposition de professeur en Ecosse, ce qui lui permet de quitter l’Irlande du Nord, ce pays miné par une guerre civile toujours plus violente de jour en jour. Sur le dos de la victime, on peut y lire un tatouage « Nul sacrifice n’est trop gran », auquel il manque le d, qui peut éventuellement leur donner une piste à suivre.

Quelques jours plus tard, deux avancées vont faire rebondir cette affaire. Le tatouage est typique de soldats américains, ce qui est étonnant : on n’imagine pas des touristes venir ici vu la situation du pays. Lors de l’analyse de la valise, un collègue de Duffy y trouve un carton sur lequel est inscrit le nom du propriétaire de la valise, Martin McAlpine. Duffy est étonné d’apprendre que McAlpine est mort dans son jardin, abattu vraisemblablement par l’IRA. Duffy et McCrabban vont donc rendre visite à la veuve de McAlpine et commencer à dérouler la pelote de laine.

Si l’intrigue respecte les codes du polar, et place ce roman aux cotés des plus grands du domaine, elle se singularise par son contexte et sa façon de le présenter. Dans Une terre si froide, Adrian McKinty nous parlait de la situation de l’Irlande du Nord après le décès de Bobby Sands suite à sa grève de la faim. Dans ce roman, en 1982, nous voyons l’impact de la guerre des Malouines. Avec ce conflit, la Grande Bretagne va envoyer ses troupes et donc déserter les zones d’émeutes irlandaises. Les policiers vont donc remplacer l’armée, sous le feu et les jets de pavés, d’autant plus qu’en face, ils sont armés par la Lybie avec des armes de guerre.

Adrian McKinty s’appuie sur son personnage de Sean Duffy, seul policier catholique dans un pays protestant, dénigré par ses collègues malgré de belles résolutions d’enquêtes qui lui ont permis d’obtenir une médaille. On le retrouve plongé en plein cœur d’un pays ravagé, parmi des immeubles détruits par les bombes, assourdi par les tirs à chaque coin de rue, et malgré cela, cherchant à tout prix la solution de l’énigme à laquelle il a affaire. Quelle n’est pas notre surprise quand les Etats-Unis s’invitent dans cette danse macabre !

La grande force de ce roman se situe à la fois dans la présence de Sean Duffy, mais aussi à la peinture du contexte et à de multiples petits détails permettant de nous plonger dans ce monde d’apocalypse. Par exemple, Sean Duffy vérifie avant de prendre sa voiture qu’elle n’est pas piégée par un interrupteur au mercure. Et puis, il y a ce ton, cet humour grinçant, cynique, dans les dialogues, qui font beaucoup rire et qui permettent d’expliquer comment les habitants peuvent supporter cette situation, tout en ne sachant pas s’ils seront encore vivants le lendemain. Et puis il y a la Bande Son. Qui peut se targuer de citer dans un même roman Joy Division et Nick Drake ? Exemplaire !

Coup de cœur, je vous dis !

Eureka Street de Robert McLiam Wilson

Editeur : Christian Bourgois (Grand format) ; 10/18 (Format poche)

Traducteur : Brice Matthieussent

Attention : coup de cœur !

Ils sont deux : Jake Jackson et Chuckie Lurgan ; Amis à la vie, à l’amour, à la mort. Pourtant, tout les oppose. Jake est catholique, Chuckie est protestant. Jake est un violent nerveux, donnant du poing à la moindre contrariété, Chuckie est un calme et gentil fainéant. Jake est récupérateur (et parfois, il faut être persuasif) de biens mobiliers quand les pauvres habitants de Belfast ne peuvent plus honorer leur emprunt, Chuckie cherche un moyen de se faire du fric facilement.

Avec son esprit bagarreur, qu’il traine devant lui pour son travail mais aussi dans sa sphère personnelle, Jake pleure le départ de Sarah, sa copine. Comme il plait à la gent féminine, il se retrouve à guetter les signes des jeunes femmes qui s’intéresseraient à lui, comme Mary, la jeune serveuse du pub. Chuckie a un physique ingrat, bedonnant mais  sa vie change le jour où il tombe amoureux de Max, une jeune américaine d’une beauté évanescente, fille d’un diplomate assassiné.

Leur vie coule entre recherche de l’âme sœur et survie dans une ville en pleine crise économique, rythmée aux battements des attentats à la bombe, qui ne les étonnent plus. A la limite, leur jeu consiste à déterminer où la bombe a bien pu exploser, à la force du son qui leur parvient. La vie de Chuckie change le jour où il a l’idée de passer une petite annonce pour vendre des articles sexuels, qui lui permet de ramasser plusieurs dizaines de milliers de livres.

Cette chronique de vies de trentenaires dans une ville en souffrance est juste une étoile dans un ciel noir. La volonté de l’auteur de prendre comme personnages des habitants simples, et ce centrer l’intrigue sur les amours de ces deux jeunes gens s’avère d’autant plus efficace quand il s’agit d’aborder des scènes extrêmement fortes, autant par les émotions qu’elles transportent que la violence qui en est induite.

Le ton n’est jamais larmoyant, ou triste à pleurer ; c’est même tout le contraire. Tout en auto-dérision, l’auteur excelle dans l’humour noir et cynique, tout en ayant des répliques décalées et cinglantes, typiques de l’humour irlandais. Si on peut penser que le mode de vie et de pensée de ces jeunes est irresponsable, détaché de toute réalité, il faut plutôt y voir une nouvelle génération des années 90 qui refuse d’adopter les combats de leurs aînés, et qui veut enfin vivre.

 Pour autant, chacun des personnages va exprimer ses opinions et donner lieu à des passages d’une lucidité fantastique par la simplicité avec lesquelles elles sont exprimées. On y trouve par exemple ce paragraphe à propos des attentats qui tuent des innocents : « C’était la politique de cour de récréation. Si Julie frappe Suzie, Suzie ne frappe pas Julie en retour. Suzie frappe Sally à la place. »

L’histoire se déroule comme tous les grands romans populaires et possède un souffle et une force inoubliable, quasiment universelle, et tous les personnages résonneront longtemps en nous ; en particulier ce terrible chapitre 11 qui, au milieu d’une période calme, entre soirées au pub et repas familiaux, va décrire un attentat qui va impacter nos petits groupes. Et il est bien difficile de ne pas pleurer en le lisant.

C’est aussi un roman sur l’amitié, plus forte que tout, la loyauté au-delà des clivages de territorialité, de nationalité ou de religion, de règles de vie, de fierté, de parents pris dans la tourmente mais toujours là en soutien, d’amour bien sur, toujours plus fort que tout. Et le nombre de passages que j’ai envie de partager est énorme. Je vais mettre ce roman à coté de mon lit pour relire quelques passages comme ceux que je vais partager :

« C’était Poetry Street. C’était le Belfast bourgeois, plus feuillu et plus prospère qu’on ne l’imagine. Sarah avait trouvé cet endroit et nous y avait installés pour mener notre vie arborée dans notre quartier arboré. Chaque fois que ses amis anglais ou sa famille nous avaient rendu visite, ils avaient toujours été déçus par l’absence de voitures calcinées ou de patrouilles militaires dans notre large avenue bordée d’arbres. De la fenêtre du bas, Belfast ressemblait à Oxford ou Cheltenham. Maisons, rues et gens avaient l’apparence cossue de revenus confortables. »

Ou encore :

« Et comme d’habitude, le ton est monté – le ton montait toujours dans les bars de Belfast. L vieille recette usée : La démocratie constitutionnelle, la liberté par la violence et les éternels droits de l’homme. Autrefois, nous discutions de femmes nues, mais au bout de quelques années, chacun de nous a cessé de croire aux mensonges des autres (…) Je veux dire que, pour lui (Chuckie), l’histoire et la politique étaient des livres posés sur une étagère, et Chuckie ne lisait jamais. »

Allez, une dernière sur l’efficacité des paramilitaires protestants :

« Malgré tous les mythes grand-guignolesques de protestants assoiffés de sang, ils n’arrivaient pas à la cheville des catholiques. Pourtant, Chuckie pensait que  leurs opérations étaient plus simples que celles des autres. La complexité politique ne leur convenait pas. Ils voulaient terroriser les catholiques. Et ils les terrorisaient en tuant des catholiques. Chuckie avait toujours eu le sentiment qu’ils excellaient en ce domaine. »

Coup de cœur !

L’Irlandais de Maurice Gouiran

Editeur : Jigal

Un roman de Maurice Gouiran, c’est toujours un régal, l’assurance de lire un polar qui pointe le doigt sur des événements passés peu ou pas reluisants. L’Irlandais nous propose de revenir sur quelques événements ayant eu lieu en Irlande.

Quand Clovis Narigou va prendre son petit déjeuner, il tombe sur son ami Biscottin, en train de dévorer le journal. Un artiste peintre vient d’être assassiné et Biscottin veut connaitre l’identité de la victime. Il faut dire qu’à 80 ans, on passe son temps comme on peut. La victime s’appelle Zach Nicholl, irlandais d’origine. Ayant commencé par des graffitis sur les murs à Belfast, pour soutenir les insurgés, il a émigré à Paris pour commencer la peinture sur toile et connaitre un honorable succès.

Poussé par sa curiosité naturelle, et connaissant Aileen, la femme de Zach, il va soutenir la veuve frappée par ce drame. Quand elle lui demande de l’accompagner pour enterrer le corps de Zach dans la verte contrée, Clovis y voit l’occasion de retourner sur des lieux où il y a un fait des reportages 20 ans plut tôt, et pourquoi pas découvrir si la cause du meurtre n’est à rechercher du côté du conflit religieux irlandais.

Avant de partir, il contacte Emma, sa compagne occasionnelle et lieutenante de police en charge du meurtre de Zach. Selon toute probabilité, il s’agit de voleurs qui en voulaient aux toiles de Zach et qui ont été surpris pendant leur larcin. D’ailleurs, on retrouve quelques toiles sur un marché aux puces de Marseille. Cela ne suffit pas à faire changer d’idée Clovis qui s’embarque pour l’Irlande, où il y a gardé quelques contacts.

Ce ne sera pas pour l’enquête policière que l’on se jettera sur ce livre, mais plutôt pour son contexte qui fait office de témoignage sur l’Irlande 20 ans après. Et Maurice Gouiran étant un grand auteur, avec plus d’une vingtaine de titres à son actif, il sait nous raconter une histoire, décrire des personnages, et nous passer son message. Je n’ai pas été époustouflé par l’histoire mais plutôt par l’Histoire.

En effet, Gouiran nous peint un pays morne, sans vie, écrasé par la force, habité par des âmes fatalistes et résignées. Il passe rapidement sur les quelques faits connus de tous, et en particulier quelques attentats ou la grève de la faim de Bobby Sands, pour nous expliquer ce qui s’est passé après. Car, même quand l’IRA a annoncé l’arrêt des hostilités, des groupuscules se sont créés s’appelant IRA résistance, résurgences ou que sais-je ? pour continuer un combat perdu d’avance.

Mais quel combat ? La lutte contre l’armée britannique ? La lutte pour la reconnaissance d’un territoire, d’une religion ? La lutte pour juste gagner sa vie, manger, avoir un toit ? Gouiran rappelle qu’avant tout ce fut une lutte des pauvres contre les riches … et que les riches ont gagné … Et que les pauvres n’ont rien obtenu d’autre qu’un cimetière où ils peuvent fleurir les tombes de ceux qu’ils ont aimés.

Habité par un esprit de nostalgie sur le temps qui passe, mais aussi de regrets contre des combats dont on se rend compte bien après, trop tard, qu’ils étaient perdus d’avance, Gouiran dresse au travers de l’histoire de l’Irlande un constat amer, presque défaitiste sur notre monde d’aujourd’hui. Et on trouvera dans ce livre quelques vérités qui nous sont assénées de façon bien acerbe mais ne faut-il pas de temps en temps se prendre quelques claques salvatrices ?

Ne ratez pas les excellents billets de l’oncle Paul et d’Yves de Lyvres

De cauchemar et de feu de Nicolas Lebel

Editeur : Marabout

C’est la quatrième enquête du capitaine Mehrlicht, après L’heure des fous, Le jour des morts, et Sans pitié ni remords. Bien que je n’aie pas encore lu le premier, j’ai bien l’impression que ce roman là est la confirmation du talent de cet auteur, car c’est un roman passionnant du début à la fin.

Week-end de Pâques, Paris. Laura Reinier rejoint en taxi un bar situé rue de Montreuil. Elle doit subir le monologue inepte du chauffeur jusqu’à son arrivée. Un gardien de la paix lui demande de circuler, mais elle lui dit qu’elle a rendez vous avec le capitaine Mehrlicht, qui est à l’intérieur. Comment va-t-elle le reconnaitre ? Le policier la rassure, elle le reconnaitra à sa tête de grenouille. Elle descend au sous-sol et voit Mehrlicht avec Régis, le légiste. « Etat stationnaire … Pas de pouls depuis vingt minutes … peu de chance qu’il revendique quoi que ce soit » dit le légiste.

Mehrlicht analyse rapidement la scène du crime. L’homme a été exécuté dans les toilettes, une balle dans la tête, une dans chaque genou. L’assassin n’a même pas pris la peine de ramasser les douilles de 9 mm, éparpillées à droite et à gauche. Par contre il n’y a pas de pistolet. Le passeport annonce qu’il s’agit de John Murphy, britannique de son ex-état. Sur le mur, on a dessiné une figure enfantine, avec le sang de la victime et cette inscription : NA DEAN MAGGADH FUM. Le tueur a même laissé ses empreintes en faisant les deux yeux. Le lieutenant Reinier est la nouvelle stagiaire. Bienvenue dans le vrai monde !

Samedi 9 avril 1966, Quartier catholique du Bogside, Derry, Irlande du Nord, Royaume-Uni. Seamus Fitzpatrick rejoint ses copains, Tom et Barth Flaherty, Paul Coogan, Matthew et Ben  Kenny, et Phil Brennan. Leur jeu est en général la bataille entre les cow-boys et les indiens. Ça leur rappelle le combat contre les Britanniques. Ils se préparent tous pour la célébration du cinquantenaire du Soulèvement de Pâques de 1916, l’un des événements qui avaient mené à la naissance de la République Irlandaise. Les jets de pierres, de bouteilles commencent sur les blindés, et ceux-ci reculent. La foule hurle de joie.

J’aurais laissé un peu de temps entre ma lecture et le moment où j’écris ces quelques lignes. Comme s’il me fallait un peu de temps pour digérer, un peu de temps pour méditer et pour être sur de la qualité de ce roman. J’aurais pris du temps, pour être bien sur de ne pas me laisser emporter par la fougue du moment, pour être le plus rationnel possible dans les émotions ressenties à la lecture.

Car je me trompais quand je parlais des précédents romans de Nicolas Lebel, que tout tenait grâce au capitaine Mehrlicht et à ses envolées lyriques. Certes, on a une nouvelle fois à des passages extraordinaires, à des monologues d’une outrecuidance et d’une drôlerie sans pareil. Vous n’avez qu’à lire le passage sur les religions pages 113 et 114 pour vous en convaincre. Mais ce n’est pas tout. C’est la première fois, en ce qui me concerne, où j’ai ressenti un vrai équilibre entre les différents personnages de cette histoire. Mehrlicht, Latour, Dossantos, Matiblout et les Irlandais ont tous leur place, ont tous la même importance. C’est non seulement un plaisir de les retrouver, même s’il s’est passé plus d’un an depuis notre dernière rencontre, mais c’est surtout une forme de reconnaissance que de les voir tous sur la même ligne.

Quand même, quel génie d’avoir créé un personnage tel que Mehrlicht, avec sa ressemblance avec Kermit la grenouille, son allure de Paul Préboist, son aplomb à la Gabin d’Un singe en hiver, et son honnêteté et sa lucidité quant au monde moderne. On le retrouve d’ailleurs toujours aussi fumeur et plus humain, étant capable de faire le premier pas pour s’excuser de ses excès. Quant à Latour, formidable lieutenante courage, elle est toujours embringuée dans ses histoires personnelles qui viennent entraver son travail au jour le jour (et avec quel rebondissement !). Matiblout fait toujours office de chef paternaliste, bien qu’il cherche à sauver ses fesses. Enfin, Dossantos est plus trouble que jamais, comme un gamin cachotier, cherchant à réparer ses erreurs. Voilà ce que j’aime : tous les personnages ont des facettes blanches et noires, et ils sont tous plus humains les uns que les autres.

La forme du roman peut être classique, faite d’allers-retours dans le passé, mais je dois dire qu’elle est redoutablement bien choisie et surtout bien adaptée à l’histoire racontée. Car ce roman est franchement ancré dans notre quotidien, celui du terrorisme aveugle, qui prend à parti des innocents de la rue. Et plutôt que de parler de djihadisme, Nicolas lebel nous parle de la guerre civile irlandaise. Remontant aux origines du conflit contemporain, il nous montre le destin d’un groupe de copains pris dans la tourmente, et leur façon de faire leur vie chacun de leur façon.

La force de ce roman, c’est bien de ne pas prendre position, et de se contenter de décrire des itinéraires comme des morceaux de vie, comme des extraits de biographie. Mais il ne faut pas passer sous silence la volonté de mettre en avant le rôle et l’implication de l’église dans cette guerre, avec ce tueur qui mène sa croisade à la fois sacrée et personnelle. Enfin, Nicolas Lebel, en restant en retrait nous rappelle finalement que, dans toute guerre, quelle qu’elle soit, il n’y a pas de gagnants, il n’y a pas de perdants, il n’y a pas de héros, il n’y a pas de traîtres, il y a juste des victimes. Et ce message là, ça me parle. Clairement pour moi, Nicolas Lebel n’a pas seulement écrit son meilleur roman à ce jour, il a écrit un grand roman tout court, une belle et triste histoire dans la grande Histoire.

Une terre si froide de Adrian McKinty (Stock-La cosmopolite)

Voici une belle découverte que je dois à l’insistance d’un lecteur assidu du blog, Norbert, confirmé dans mes choix par Claude, Jean Marc ou bien Yan. Bref, voilà beaucoup de raisons pour se pencher sur le cas Adrian McKinty.

1981, quartier de Carrickfergus, près de Belfast. Bobby Sands vient de mourir après une soixantaine de jours de grève de la fin. Le pays est au bord de l’explosion, la guerre civile est sur le point de se déclencher. Sean Duffy débarque au RUC, la police d’Irlande du Nord. Et il n’est pas facile de se faire accepter quand on est le seul catholique au milieu de collègues protestants chargés de gérer les attentats imputés aux catholiques.

On retrouve le corps d’un homme assassiné dans une voiture, la main sectionnée. A ses pieds, on retrouve une main. Vraisemblablement, le corps a été abandonné là pour qu’il soit retrouvé. Le médecin légiste indique rapidement que la main retrouvée n’appartient pas au corps, donc il faut s’attendre à l’apparition d’un autre corps. Ce qui arrive évidemment quelques jours plus tard, quand on découvre le meurtre d’un homosexuel notoire.

Quand l’assassin prend contact avec les media, revendiquant ses crimes homophobes, Sean Duffy, aidé par deux policiers se retrouve avec une enquête qui ne passionne pas les foules mais qui pourrait bien faire beaucoup de bruit. D’autant plus que ses relations avec la médecin légiste vont compliquer ses affaires …

Voilà un polar impeccable, et j’aurais tendance à dire, comme savent si bien les faire les auteurs irlandais. Et d’ailleurs, je commence par rendre hommage à la traductrice Florence Vuarnesson qui a si bien su rendre le style direct et l’humour omniprésent, froid et cynique à souhait, qui semble être une marque de fabrique typique des auteurs de ce pays. Alors que le contexte est foncièrement dramatique, les dialogues sont toujours là pour nous arracher un sourire, un éclat de rire, ce qui montre bien la prise de recul des personnages.

Car le contexte est effectivement difficile, et c’est la grande qualité de ce roman. La guerre civile éclate, suite à la mort de Bobby Sands, et les attentats aussi bien que les agressions envers les forces de police pleuvent. Adrian McKinty ne s’attarde pas lourdement sur cela, mais parsème tout au long de son roman de petites remarques, des descriptions qui rendent le climat à la fois oppressant et bigrement réaliste. Il n’y a qu’à se rendre compte qu’à chaque fois qu’un flic prend une voiture de service, sa hantise est, quand il tourne la clé s’il n’y a pas un mécanisme caché qui va déclencher une bombe. Ou bien, ces agressions ou ces jets de pierre quand la police débarque dans un quartier catholique. Ou encore, ces extraits d’informations radiophoniques parlant d’incidents violents et mortels.

Au-delà de ça, l’enquête est extrêmement rigoureuse, comme savent si bien le faire nos amis britanniques, avec plusieurs pistes, et forcément un contexte politique important mais je n’en dirai pas plus pour ne pas dévoiler l’intrigue. C’est aussi et surtout l’occasion de faire la connaissance avec un nouveau personnage que l’on aura plaisir à retrouver, puisque Une terre si froide est le premier tome d’une trilogie. Et après avoir refermé ce roman, réellement prenant, on ne peut qu’être ravi de savoir à l’avance que l’on retrouvera Sean Duffy.