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La nuit tombée sur nos âmes de Frédéric Paulin

Editeur : Agullo

Après sa trilogie sur le terrorisme moderne (La guerre est une ruse, Prémices de la chute, La fabrique de la terreur), Frédéric Paulin continue son exploration de notre histoire contemporaine en abordant le sommet du G8 de Gênes en juillet 2001.

Jeudi 13 juillet 2001, Rennes. Chrétien Wagenstein dit Wag est fou amoureux de Nathalie Deroin. Il fait semblant de faire des études et ils habitent ensemble à Paris. Elle est de toutes les manifestations anticapitalistes même si elle ne fait pas partie d’un groupe de pensée ; une révoltée. Et lui, il la suit de peur de la perdre. Ils se sont connus à Göteborg et le sommet du G8 de Gênes arrive. Bien entendu, ils ne peuvent pas rater ça.

Laurent Lamar est chargé de communication auprès du président Jacques Chirac. Il a petit à petit gravi les échelons et il doit bien s’avouer que Chirac le fascine, par sa faculté de partir d’un discours et d’improviser, pour être fidèle à ses idées. Pour se préparer au sommet de Gênes qui approche, Lamar demande à parler au capitaine Quatrevieux de la DST, ce qu’on appeler un ami dans ce milieu.

Franco de Carli a toujours cru que le fascisme allait revenir au pouvoir. Quand Berlusconi est revenu au pouvoir, il est devenu conseiller à la sécurité pour le ministre de l’intérieur Claudio Scajola. Il met minutieusement au point sa stratégie  devant le plan de la ville. On l’a même autorisé à faire intervenir l’armée. A partir de du lendemain, il fera fermer la ville. Seuls les habitants auront un laissez-passer. Après le fiasco de Göteborg, lui va montrer au monde entier qu’en Italie, on sait gérer la sécurité.

Découpé jour par jour, Frédéric Paulin va, à l’image d’un reporter, revenir sur cette journée horrible, et que l’on a tendance à oublier à cause de la date du 11 septembre. Et pourtant, les services policiers italiens ont été condamnés en mars 2008 à des peines pour un total de soixante-seize ans et quatre mois à l’encontre de 44 inculpés. Les policiers, carabiniers, agents pénitentiaires et médecins sont accusés d’abus de pouvoir, de violences privées, d’injures ou encore de coups. Ils sont également accusés de « falsification de preuves », ayant apporté eux-mêmes des cocktails Molotov. Aucun ne purgera sa peine du fait d’une loi d’amnistie instaurée en 2006 (Source Wikipedia).

Frédéric Paulin a ce talent de nous introduire des personnages réels ou fictifs dans le grand tourbillon de l’Histoire. Ici, il va nous présenter les deux côtés de la barrière, les manifestants et les Black Blocs, Les services d’ordre italiens locaux et nationaux et l’armée, les personnages politiques et leur entourage. On se retrouve avec deux camps prêts à s’affronter et les hommes politiques prêts à compter les points (même si Chirac fut le seul à afficher son indignation devant les événements).

L’intrigue va donc nous détailler jour après jour comment le pouvoir italien a minutieusement créé un piège pour montrer au monde que la Grande Italie sait faire respecter la sécurité chez elle, contrairement au fiasco de Göteborg. Elle va aussi nous montrer une société barbare qui se place au même niveau que les manifestants, pour justifier le maintien de l’ordre à tout prix, quoiqu’il en coûte.

Le roman fait monter la tension, petit à petit de façon totalement remarquable, prêtant autant d’importance sur la psychologie des intervenants que sur les scènes de bataille. Faisant œuvre de mémoire, sur un événement important, Frédéric Paulin réussit l’équilibre entre relater les faits et faire vivre ses personnages. Et même si j’aurais aimé que les actes perpétrés par les services d’ordre italiens fussent plus détaillés, ce roman fait partie des grands romans à ne pas rater en cette rentrée littéraire.

Un jour viendra de Giulia Caminito

Editeur Gallmeister

Traductrice : Laura Brignon

Les éditions Gallmeister quittent le continent américain pour publier des romans issus d’autres endroits du monde. Ils débutent cette nouvelle aventure par l’Italie avec deux romans, Un jour viendra de Giulia Caminito à classer plutôt en littérature et L’Île des âmes de Piergiorgio Pulixi dont nous parlerons bientôt.

Le roman commence par un prologue terrible et donne le ton pour le reste de cette histoire. Nicola est présenté comme un garçon fragile, cherchant à se faire oublier des autres, préférant rester dans les ombres plutôt que d’affronter la lumière du jour. Lupo est tout son contraire, fort, imposant ; par sa stature, il se considère comme responsable de son petit frère, si frêle, et s’est donné comme mission de le protéger. Sur les bords du Misa, Nicola fait face à Lupo, armé d’un fusil et lui tire dessus.

Il faut dire que la famille Ceresa traine une mauvaise réputation, comme si elle attirait le mauvais sort. Luigi est le boulanger du village, sa femme Violante est aveugle, et sa famille a vu plusieurs de ses enfants mourir. Leur vie est rude, et laisse peu de place à l’amour familial. Les troubles qui secouent l’Italie en ce début du vingtième siècle vont être exacerbés par l’arrivée de la première guerre mondiale.

Par chapitres alternés, l’auteure nous plonge dans la vie d’un couvent dirigé par Sœur Adélaïde qui vient de se suicider par pendaison. Par tirage au sort, Sœur Clara va être désignée pour prendre sa place et dévoiler aux autres sœurs son caractère dur, lié à ses origines. Ce monde de silence et de foi cache en réalité un terrible secret qui va toucher le village et la famille Ceresa.

Il est surprenant de lire que ce roman n’est que le deuxième de cette jeune auteure italienne, tant l’intrigue est complexe et maitrisée. Situé dans un pays que je connais peu, parlant d’une période trouble de l’histoire italienne, il vaut mieux lire les notes de l’auteur et de l’éditeur situées à la fin du roman. Cela permet de nous éclairer sur le contexte et les positions prises par tous les personnages.

Car Un jour viendra est un roman qui nécessite des efforts pour se resituer dans le temps et dans l’espace. Ne précisant jamais quand les chapitres si situent dans le temps, il est parfois difficile de se raccrocher à l’intrigue. La façon de mener cette histoire est aussi originale puisque les secrets se dévoilent au hasard des scènes, sans qu’il n’y ait de logique dans la construction. Les lecteurs cartésiens, comme moi, se retrouveront désarçonnés.

Reste que la plume de Giulia Caminito se révèle à la fois originale et magnifique. L’écriture se montre descriptive et poétique, noire quand il le faut, quand il s’agit de décrire un décor ou la nature environnante. Elle se met en retrait et devient factuelle quand elle montre les actions des personnages, ne donnant aucune information sur les émotions. Enfin, les dialogues sont insérés dans la narration sans indication, et peut surprendre.

Malgré la beauté du texte, la noirceur du contexte, mon impression est tout de même en dents de scie. J’ai été ébahi par certains passages et regretté que le roman se révèle si difficile à suivre, par manque de visibilité. Il aurait été intéressant d’indiquer quand les scènes se déroulent et donner un peu plus de détail sur le contexte historique. Le roman creuse tout de même beaucoup de thèmes, de la loyauté fraternelle à la destinée, la religion, l’anarchie, les décisions politiques et on en ressort avec l’impression que cette période du début du vingtième siècle a été déterminante pour l’histoire de l’Italie et que le peuple, qui avait les cartes de son avenir entre les mains, s’est trompé.

Une affaire italienne de Carlo Lucarelli

Editeur : Métailié

Traducteur : Serge Quadruppani

L’un des maîtres du polar italien revient avec un nouveau personnage fantastique de mystères et de sous-entendus dans une étrange enquête policière. N’hésitez plus, courez acheter ce formidable roman policier !

Lundi 21 décembre 1953. De Luca entre dans une boutique qui ressemble plus à une pâtisserie qu’à un bar, pour y rejoindre un jeune homme, Giannino avec qui il a rendez-vous. De Luca, policier de grande valeur, a résolu nombre d’enquêtes sous le régime fasciste et à ce titre, a été placardisé depuis la fin de la deuxième guerre mondiale, étant considéré comme un collaborateur des fascistes. Giannino, pendant toute l’enquête, l’appellera Ingénieur pour marquer son grand respect.

Le temps tourne à la neige et au froid. Pendant son trajet de Rome à Bologne, il a potassé le dossier, celui du meurtre de Stefania Mantovani épouse Cresca, retrouvée noyée dans la baignoire de la garçonnière de son mari. Son mari, Mario Cresca avait trouvé la mort dans un accident de voiture deux mois plus tôt.

Quand ils entrent dans la mansarde, ils perçoivent une pièce en total désordre. Des traces de sang tapissent le sol dans la pièce principale, les objets ont été balancés comme si l’on avait cherché quelque chose. Giannino lit alors le compte-rendu de l’enquête : le corps a été retrouvé immergé, portant la trace de coups ainsi que de traces sur le cou. Dans la corbeille, De Luca déniche un morceau d’enveloppe déchiré, Avant de partir, il emporte le rouleau de la machine à écrire.

Quelle joie de retrouver Carlo Lucarelli au meilleur de sa forme ! Dès le démarrage du roman, on a droit à une scène où De Luca et Giannino roulent à vive allure sur une petite route, avant d’avoir un grave accident. Puis retour en arrière, au début de l’enquête, dans un chapitre parfait, qu’il s’agisse de la description des personnages, des lieux du meurtre ou même des indices qui vont lancer l’enquête.

Carlo Lucarelli étant passionné d’histoire italienne, il a créé un personnage trouble, qui a œuvré sous le règne des fascistes, et qui doit subir les réactions des gens qu’il rencontre. D’ailleurs, il passera de longues heures dans sa chambre d’hôtel, préférant rester seul plutôt que rencontrer un membre d’une famille qu’il a maltraité. Mais, en grand maître du roman policier, l’auteur ne nous en dira que le strict minimum.

Il abordera cette période trouble tout en douceur, par petits traits, nous montrant une nation voulant chasser les communistes par tous les moyens, pendant que la population s’occupe des anciens fascistes. Et surtout, il introduit une notion géniale pour tout fana de mystères policiers : l’imperfection gérable. Alors, on se laisse mener, tranquillement, transi de froid en cette période de fêtes de fin d’année, et on s’approche du dénouement sans que l’on s’en rende compte ; Alors que tous les indices étaient répandus là, sous nos yeux. A ce niveau, c’est de l’art, du grand art ! Et la traduction est juste parfaite !

Le mangeur de pierres de Davide Longo

Editeur : Glénat

Traducteur : Anita Rochedy

Dans la collection Hommes et Montagnes des éditions Glénat, est paru ce roman à mi-chemin entre nature writing et roman noir. L’auteur nous invite à visiter les montagnes et vallées du Piémont et à rencontrer ses habitants, habitués aux conditions climatiques rigoureuses.

« Cesare coupa une fine lamelle de tomme puis ferma son couteau en regardant par la fenêtre le jour qui déclinait.

Les crêtes des montagnes saillaient encore sous les derniers rayons de soleil, mais les pins en contrebas avaient le vert mat du crépuscule. Dans les prés de l’autre côté de la rivière quelques meules de foin restaient. Un vent paresseux berçait les hêtres et les châtaigniers à mi-hauteur, les préparant à la nuit. »

Cesare se penche vers sa chienne Micol, qui ressemble à une louve. En faisant la vaisselle, il regrette le torrent du Cumbo Scuro, que des bulldozers ont éventré, contre son avis. Il décide de sortir profiter du paysage, croise l’autocar qui ramène les ouvriers après leur journée de labeur, passe devant les granges abandonnées par leurs propriétaires, partis immigrer en France ou ailleurs.

Au milieu des chênes, des châtaigniers et des nuages menaçants, il s’approche du bord de la falaise, pour observer l’eau en contrebas. Une odeur fétide agresse ses narines, et il se décide à descendre. A la surface calme de la retenue d’eau, le ventre d’un homme mort flotte, indifférent au calme alentour. Quand il s’approche, il reconnait Fausto, son filleul, à qui il a appris les rudiments du travail de passeur.

Sergio travaille à la ferme de ses parents, subissant les remontrances incessantes du père, car il n’en fait jamais assez à leur goût. Le père est en train de soigner une de ses vaches blessée quand la mère leur apprend la découverte du mort. Sergio se rend compte qu’il ne peut rester ici, dans cette région, à attendre que la mort vienne le prendre. Lui aussi veut passer de l’autre côté de la frontière, en France.

On aurait pu s’attendre à une intrigue policière, alors que l’on va habiter avec les habitants de cette région inhospitalière, alternativement avec Cesare et Sergio. Le rythme va donc être relativement lent, détaillant à la fois la nature, passive, comme en attente d’une action des humains, et les journées à boire ou couper du bois, à discuter de tout et de rien. Les réactions des personnages, leur psychologie sont à chercher du côté de leurs actions.

Car Davide Longo opte pour un style minimaliste, en additionnant les phrases courtes mais toujours justes, extrêmement travaillées, minutieusement construites. J’ai rarement lu un roman aussi précis, concis, sauf peut-être chez James Sallis. Le style minimaliste au possible nous fait ressentir le froid prenant, cette humidité qui emprisonne les peaux que l’on peut à peine protéger d’un pull, le vent cinglant qui fige les hommes et bouge les branches, le silence oppressant qui laisse retentir le moindre pas cassant une brindille.

Ce roman arrivera à un dénouement violent, non décrit, plutôt suggéré montrant combien les décisions peuvent être improvisées pour le pire. Le style de l’auteur remarquablement traduit par Anita Rochedy en fait une lecture exigeante, tout en nous offrant des phrases ou des paysages décrits comme par magie. Pour toutes ces raisons, je ne le conseille qu’aux amateurs de belle littérature, non effrayés par des romans où il n’y a pas d’action.

Le monde d’en bas d’Alain Bron

Editeur : In Octavo éditions

Lors d’une séance de dédicace d’Elena Piacentini en janvier dernier, Jeanne Desaubry m’a présenté un auteur que je ne connaissais pas, Alain Bron. Nous avons discuté et il m’a gentiment demandé si j’étais intéressé par la lecture de son dernier roman. J’ai évidemment accepté, et je l’ai reçu avec une très gentille dédicace. Je dois plaider coupable, car ce roman s’est retrouvé noyé dans la pile de livres, jusqu’à ce que le mois dernier, je fasse une liste de livres à lire avant la fin de l’année. Quand je l’ai retrouvé (mon bureau ressemble vraiment à une somme de piles de livres dans lesquelles je me perds souvent), j’ai été pris par un sentiment de honte. Voulant respecter mon engagement, j’ai entamé ce roman avec une envie de découverte. Et après l’avoir fini, je regrette de ne pas en avoir parlé plus tôt, car c’est un roman tout simplement impressionnant. Ce roman nous parle de trois personnages, tous très différents.

Ettore Bisulli est italien et vit dans les sous-sols de Paris. Il s’est aménagé une petite salle, proche des égouts, avec des issues qui donnent sur les voies du métro. Ce jour-là, il rentre « chez lui », et découvre des sans-abris dans une salle adjacente à la sienne. Il s’arme s’une barre de fer et les chasse facilement. Quand il entend un bruit suspect, il sait qu’un autre homme est en train de le chercher et celui-là pourrait être plus dangereux. Il s’enfuit dans les couloirs et utilise sa lampe frontale comme leurre. Il la jette sur les voies du métro et le poursuivant se jette à sa poursuite, juste au moment où une rame passe. Ettore vient de se débarrasser d’un ennemi mais ses ennuis pourraient bien ne faire que commencer.

C’est le commissaire Gérôme Berthier qui va devoir enquêter sur cet accident survenu dans le métro. Tout laisse penser à un suicide, mais comment cet homme a pu se retrouver dans un endroit interdit au public ? Et d’où venait-il ? lors de l’interrogatoire, le conducteur de la rame lui signale avoir vu une lumière passer quelques secondes avant que le corps ne bascule sur les rails.

Philippe Néret vient de créer sa maison d’édition par amour de la littérature. Il vient de recevoir un manuscrit dans lequel il reconnait de grandes qualités. Pour en être sur, il demande à sa secrétaire de confirmer son avis. Le seul problème, c’est qu’il n’a que le premier chapitre de ce qui ressemble à la biographie d’un jeune homme qui s’est enrôlé dans les Brigades Rouges dans les années 70. Il n’attend qu’une chose, recevoir la suite de ce roman écrit par un dénommé Ettore Bisulli.

Cela faisait un bout de temps que je cherchais à me documenter, à travers un roman, sur les années de plomb qui ont ensanglanté l’Italie dans les années 70. Et c’est aussi une chose que je cherche dans le polar, pouvoir avoir des points de vue sur certains faits historiques sans être obligé de se coltiner la fatuité de certains ouvrages purement historiques. Par la finesse dans la description des psychologies des personnages et dans la richesse de la documentation, ce roman a largement rempli son rôle.

L’originalité de la construction du roman y est pour beaucoup, et je pense que l’auteur a du beaucoup y réfléchir avant de trouver la bonne formule, celle qui vous tient accroché comme un poisson ferré au bout de l’hameçon. Car sans qu’il n’y ait aucune scène d’action ou de violence, c’est bien par la simplicité et l’évidence des phrases, mais aussi par enchaînement des événements que l’auteur arrive à nous passionner.

On peut distinguer quatre types de narration dans ce livre qui vont alterner tout à tour pour construire l’intrigue : Tout d’abord, le roman s’ouvre avec Ettore et nous narre sa vie dans les sous-sols de Paris. Ensuite, il y a l’enquête de Berthier déroulée de façon lente et très logique. Puis, il y a Neret, jeune éditeur prêt à tout pour récupérer un futur roman à succès et en parallèle son idylle avec sa secrétaire. Enfin, il y a ces passages entiers du roman d’Ettore qui forment à eux-seuls un roman à part entière, et qui sont la pépite de ce roman, nous montrant des jeunes qui se battent pour défendre le peuple, leur motivation, leurs dérives, et la façon dont ils peuvent se faire manipuler.

Pour finir, parce que je pourrais vous en dire des tonnes, je finirai par l’écriture d’Alain Bron. Dès les premières lignes, on sent que l’on a entre les mains un roman qui pourrait être qualifié par de la Grande Littérature. Certes l’auteur prend son temps, mais le sujet est difficile, il est ardu de se contenter de décrire sans prendre position, et on ne peut qu’être étonné, ébahi par la qualité littéraire de ce roman. Alain Bron, selon la quatrième de couverture, s’est essayé à tous les genres. Pour moi, Alain Bron est un Grand Auteur et ce roman est une mine d’information en même temps qu’il est un Roman passionnant à suivre, de ceux que l’on n’oubliera pas de sitôt. Et comme dans tout bon polar qui se respecte, la fin est géniale … comme tout le livre d’ailleurs.

Ne ratez pas les avis de L’oncle Paul et de Marine

Première station avant l’abattoir de Romain Slocombe (Points Seuil)

Après l’extraordinaire Monsieur le commandant, voici l’avant dernier roman de Romain Slocombe en date qui nous montre une autre de ses facettes mais qui par bien des aspects s’en rapproche. Voilà un roman d’espionnage en bonne et due forme. Avis aux amateurs !

Quatrième de couverture :

En avril 1922, Ralph Exeter, journaliste antifasciste anglais envoyé par le London Daily Herald, se rend à Gênes pour « couvrir » la première grande conférence internationale organisée afin de résoudre les problèmes de l’Europe d’après-guerre. Y siégeront, pour la première fois depuis la Révolution, des délégués de l’Union soviétique. L’un d’eux, « contact » d’Exeter, le charge de démasquer la taupe qui, dans leurs rangs, cherche à déstabiliser le pouvoir bolchévique. Quand peu après, le « contact » en question — un agent du Guépéou—, est assassiné, Exeter soupçonné ne doit son salut qu’à l’intervention d’un jeune leader fasciste dont l’ascension promet d’être fulgurante : Benito Mussolini … Jeunes et jolies espionnes russes et américaines, agents doubles, machinations des puissances occidentales pour s’approprier le pétrole russe, sans compter le trafic des bijoux du tsar, animent ce roman exotique et coloré sur fond sombre (les Chemises noires préparent leur marche sur Rome).

Entre roman atmosphérique et thriller historico-politique, Première station avant l’abattoir mêle avec habileté la réalité (situations et personnages authentiques, à commencer par Hemingway rebaptisé, ou Exeter qui est en réalité le grand-père de l’auteur) et la fiction — mémoires apocryphes.

Photographe, graphiste, dessinateur, auteur de B.D., traducteur, essayiste, auteur de romans pour la jeunesse et de plusieurs romans noirs (en particulier en Série Noire), Romain Slocombe a beaucoup écrit sur les séquelles de la Deuxième Guerre mondiale, l’extrême-droite et la culture bondage au Japon. Son dernier roman paru, Monsieur le Commandant, a figuré sur la liste du prix Goncourt 2011, et lui a valu le prix du livre de la Ville de Nice 2012.

Mon avis :

Tous les amateurs de Ian Fleming vont être enchantés par ce roman. L’auteur commence par une introduction où il présente un soi-disant manuscrit datant des années 20 et relatant les aventures de Ralph Exeter, journaliste de son état. En ce temps-là, les personnes qui voyageaient le plus et qui étaient introduites auprès des grands de ce monde étaient les journalistes. Et naturellement, on y trouvait beaucoup d’espions et autres agents doubles.

Avec un style qui s’adapte parfaitement à son propos, mais aussi à l’époque qu’il relate, Romain Slocombe nous narre la conférence de Gênes, où il va cotoyer de nombreux personnages, réels, adaptés ou imaginés. La documentation historique est tout simplement impressionnante, et nous donne à voir tous les futurs grands de ce monde.

Déjà à cette époque, tout le monde se bat pour sa doctrine, tout le monde sait que la guerre va revenir, dans dix ou vingt ans, comme il est écrit, et tout le monde se prépare dans le dos de l’autre, faisant passer de fausses informations pour mieux leurrer le voisin. Du jeu de dupes, le lecteur en ressort à la fois abasourdi et à la fois inquiet, car il ne peut que faire le parallèle avec la situation actuelle. Un bon moment de divertissement en ce qui me concerne, voire plus.

L’évasion de Dominique Manotti (Gallimard Série noire)

Dominique Manotti a écrit avec L’évasion ce qui est probablement son roman le plus personnel. Au travers le destin de réfugiés italiens, membres des Brigades Rouges, elle s’interroge sur le processus de création et sur la mémoire, le détournement de l’histoire.

Rome, 1987. Filippo Zuliani, est un petit délinquant qui fait la connaissance de Carlo Fedeli, un membre réputé des Brigades Rouges. Au travers de leurs discussions, il voue une admiration envers ce combattant. Ils montent ensemble un plan pour s’évader de la prison dans un camion poubelle. Une fois dehors, Carlo donne à Filippo un nom et une adresse à Paris si cela se passe mal. Filippo va errer trois semaines dans les forêts italiennes jusqu’à ce qu’il apprenne que Carlo est mort lors d’un braquage de banque. Les journaux le nomment comme son principal complice ; il est temps pour lui d’immigrer en France.

Lisa Biaggi est le contact que Carlo lui a donné, c’est en fait l’une de ses amantes. Comme il vient de la part de Carlo, et malgré ses doutes sur la sincérité de Filippo, Lisa va l’aider à trouver un appartement à louer ainsi qu’un travail de gardien de nuit. L’appartement appartient à une doctoresse qui est aussi écrivain en manque d’inspiration. Filippo va tomber follement amoureux de Carla et se mettre à écrire son histoire en prenant des libertés avec la vérité, ce qui va lui occasionner bien des problèmes.

Dominique Manotti va utiliser le contexte des brigades rouges pour écrire un roman bien particulier, mais elle ne va pas outre mesure nous expliquer toute l’histoire de ce groupe anarchiste révolutionnaire. Tout juste, par le fait de présenter au premier plan des membres de ce groupe, se permet-elle de montrer les activités nauséabondes des services secrets italiens, tout en se gardant de prendre position, telle une historienne qu’elle est.

Par contre, au-delà de ce contexte, c’est le portrait de Filippo qui retient l’attention et sa façon d’utiliser la vérité pour écrire son roman, et c’est un personnage bien plus complexe qu’on ne peut le croire au premier abord. Quand il se met à écrire, il le fait avant tout pour plaire à Carla, pour se grandir à ses yeux, par pur amour. Sauf que les mensonges ou oublis qu’il insère dans son histoire vont remuer une boue qui risque de salir beaucoup de monde. Et comme il va jouer un jeu trouble, attiré par la reconnaissance, il va en payer le prix.

C’est donc une réflexion intense sur la vérité et sur sa reconstitution qu’aborde Dominique Manotti, ainsi que sur les conséquences à court ou moyen terme. C’est aussi toute la difficulté de construire une mémoire, de faire passer des messages, de défendre une cause. Dans ce roman, tout le monde a raison, tout le monde a tort. Seuls les petits paieront à la fin. Et la dernière phrase du roman est explicite : Peut-on encore se battre ? Doit-on encore se battre ?

Avec son style si particulier à la recherche d’une efficacité maximale, mais que j’ai trouvé plus accessible par rapport à certains autres romans, Dominique Manotti ne nous écrit peut-être pas écrit son meilleur roman, mais en tous cas l’un de ceux qui nous parle, à nous citoyens. Et je vous le dis : lisez Dominique Manotti car ses livres sont importants à la société, à la démocratie. Merci Madame Manotti.

  rêve de Madoff

A noter que Dominique Manotti a sorti une nouvelle aux éditions Allia qui s’appelle Le rêve de Madoff. En 50 pages, elle fait la biographie de cet homme qui s’amusait à flirter avec l’illégalité. C’est tout simplement excellent et cela ne coute que 3,10 euros. Alors n’hésitez plus !