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Perfidia de James Ellroy (Rivages)

Pour moi, James Ellroy est un monument, probablement le plus grand auteur contemporain, tous genres confondus. Il faut dire que j’ai eu l’occasion de lire Le dahlia noir dès sa sortie en France en 1988, et que ce roman a tout simplement balayé mes aprioris, par sa puissance et son souffle historique et humain. Je n’ai jamais lu une telle descente aux enfers, tant de fièvre, tant de passion, dans un roman. A tel point que je considère ce roman comme le meilleur que j’aie lu de ma vie, et qu’il restera à jamais dans mon panthéon de lecture.

Dans la foulée, j’ai évidemment avalé les trois autres tomes de la tétralogie de Los Angeles (Le Grand Nulle Part, L.A. Confidential et White Jazz). James Ellroy recréé le Los Angeles des années 50, en utilisant une narration basée sur trois personnages. James Ellroy invente aussi un style, son style, basé sur des mots, des bouts de phrases. Et cette tétralogie devient un monument, un grand moment de littérature.

Au fur et à mesure de la progression dans cette tétralogie, l’histoire de Los Angeles devient l’Histoire. Et le cadre de Los Angeles devient trop étroit. Des années 50, on passe aux années 60. De Los Angeles, on passe aux Etats Unis. James Ellroy se lance dans une entreprise de fou : écrire son histoire des Etats Unis des années 60. Il s’amuse aussi à insérer des personnages fictifs au milieu de célébrités, et le résultat est unique, incroyable, extraordinaire. Ce sera une trilogie à la démesure de son auteur : American Tabloïd, American Death Trip, Underworld USA.

Que pouvait-on attendre de plus de James Ellroy ? Après avoir dans la première tétralogie balayé la période 1946 – 1958, puis avoir exploré la période 1958 – 1972, James Ellroy décide de revenir dans un passé plus lointain, en nous proposant ce qui sera une deuxième tétralogie. Le premier tome est impressionnant, il se nomme Perfidia et comporte 830 pages. Un pavé comme on n’en fait plus, la plupart des romans ne faisant que 300 à 500 pages. Mais James Ellroy n’est pas un auteur comme les autres.

Le roman se propose d’observer, disséquer, autopsier Los Angeles en cette fin de 1941, et va dérouler tous les jours du 6 décembre au 29 décembre. En ce 6 décembre, la ville est en émoi, en surchauffe, le monde est en guerre et les Etats Unis regardent d’un œil inquiet la volonté expansionniste du voisin japonais. Surtout, la société est secouée par sa haine des juifs et le combat de tous les jours anti-rouges, anti-communistes ; d’où la passivité des Américains envers les exactions des Japonais ou des nazis.

En ce 6 décembre, un hold-up a lieu au drugstore Whalen. L’homme entre, réunit les clients au fond du magasin, tire des balles dans le plafond, prend des médicaments et le contenu de la caisse et s’enfuit. Hideo Ashida, de la police scientifique, un génie des technologies, a installé un appareil photo avec déclenchement automatique. Hideo Ashida est un homme juste, droit, qui cherche la reconnaissance grâce à ce qu’il maitrise le mieux : la technologie. Mais c’est aussi un Japonais de naissance, et il subit les insultes des Américains.

Car la tension est vive, l’inquiétude grandissante. Kay Lake, une jeune femme en recherche d’idéal, décide d’écrire son journal. Elle va montrer les chars qui descendent l’avenue, le racisme exacerbé des gens. Elle se croit amoureuse de Lee Blanchard, un ancien boxeur engagé dans la police.

William Parker est un homme bon, qui rêve de pouvoir sans vouloir vendre son âme au diable. C’est aussi un alcoolique qui a décidé d’arrêté de boire. A croire que, dans cette ville, le mal règne et qu’il faut une bonne dose d’alcool pour résister à l’appel du sang. Duddley Smith, lui, ne s’embarrasse pas avec la loi. En tant que sergent du LAPD, il gère ses affaires de la plus horrible façon qui soit, dans le sang. Mais on découvre un homme qui peut tomber amoureux.

Quatre corps sont découverts, en cette fin de journée du 6 décembre. La famille Watanabe est retrouvée dans son salon, alignés, le ventre ouvert, comme s’ils s’étaient fait harakiri. Quelques choses sont choquantes : l’alignement des corps, la lessive qui sèche sur la corde à linge et ce message : « L’apocalypse qui s’annonce n’est pas de notre fait. Nous avons été de bons citoyens et nous ne savions qu’elle allait se produire. ». L’apocalypse annoncée, c’est l’attaque de Pearl Harbour qui aura lieu le lendemain, le 7 décembre.

830 pages, c’est la nouvelle folie de James Ellroy. A travers quatre personnages principaux, que l’auteur, comme à son habitude, mélange à des personnalités ayant existé, il va montrer comment la paranoïa monte dans ce pays obnubilé par sa peur des rouges, il va montrer surtout comment un pays se trompe en pensant qu’il a toujours raison. Il va détailler différentes affaires, avec l’affaire Watanabe en toile de fond, dont la conclusion a été dictée par les politiques : trouver un coupable rapidement, n’importe lequel, par n’importe quels moyens.

Il y a tout dans ce livre, des personnages forts, des situations rocambolesques, des rebondissements, des luttes d’influence, mais surtout, James Ellroy montre, autopsie un pays raciste, xénophobe, qui cherche un bouc émissaire pour cacher sa peur, ses peurs. Il y a du bruit dans les rues, des couleurs sombres, des silences pendant les couvre-feux, des scènes de violence incroyables qui tiennent en une ou deux phrases.

Il y a surtout ce style inimitable, fait de petites phrases, qui rendent ce roman plus accessible que certains de ses précédents. Il y a ce talent naturel de plonger le lecteur dans une période de furie, si bien que l’on ne ressent aucune lassitude pendant la lecture, tant on sait par avance que le plaisir va être au rendez vous. Il y a ces scènes intimes aussi réussies que des scènes de meurtres et toutes les implications qui en découlent.

Et James Ellroy nous montre comment son pays déteste les juifs, comment il déteste les rouges, comment il déteste les Chinois, comment il déteste les Russes, comment il a peur des Japonais. Il montre les gens qui insultent ceux qui ont la peau jaune. Il montre comment certains Américains ont réquisitionnés les propriétés des Japonais pour se faire du fric, il montre la création de camps pour parquer les Jaunes, il montre comment son pays est devenu fou sous couvert de croyances criminelles et inhumaines. James Ellroy est de retour dans un livre d’une ampleur folle, à la démesure de son talent, de sa force, de sa grandeur. Ce roman est le premier d’une nouvelle tétralogie, le meilleur est encore à venir.

 Nota : Perfidia est le nom d’une chanson d’amour des années 40.

Underworld USA de James Ellroy (Rivages Thriller)

S’il y a un livre que vous devez lire, alors je vous conseille celui-là ! Neuf ans ! Cela fait neuf ans que j’attends ce moment. La suite de Underworld USA, la fin de la trilogie sur les événements qui ont bouleversé les Etats-Unis et ont probablement forgé l’histoire du monde. Alors, dès le premier jour … je cours l’acheter : 840 pages, pas gros mais lourd. Mes prochaines soirées vont être bien occupées. La quatrième de couverture est vraiment bien faite. Elle donne envie de le dévorer. Le seul bémol est la photo que je ne trouve pas belle du tout. Je m’étais habitué aux dessins des deux autres volumes.

La période observée à la loupe par ce monumental roman va de 1968 à 1972. Les assassinats de John Kennedy, Martin Luther King et Robert Kennedy viennent d’avoir lieu. Et celui de Martin Luther King engendre des révoltes de la part de la communauté noire. En parallèle de cela, les Etats-Unis sont toujours noyés dans la guerre du Vietnam, et Fidel Castro est toujours à la tête de Cuba. La première partie du roman montre comment le FBI et la mafia font tout pour faire élire Nixon et pour contenir voire annihiler les noirs. C’est Edgar Hoover, à la tête du FBI, qui mène sa propre croisade contre les noirs. Pour cela, il utilise trois personnages qui vont être les protagonistes de ce roman : Dwight Holly son bras droit, Wayne Tudrow un ancien flic et Eddie Crutchfield un détective privé. Avec en filigrane, le mystère d’un hold-up d’un fourgon blindé en 1964 et la construction de casinos en République Dominicaine par les parrains.

Ellroy est historien : Ce roman parcourt tous les jours (ou presque) chronologiquement qui vont montrer l’avènement de la mafia dans l’économie et la politique américaines. La construction est assez classique chez Ellroy car chaque protagoniste a droit à un chapitre. Son imagination, ajoutée aux faits historiques, font de ce roman un monument aussi bien pour les fans de polar politique que pour les historiens contemporains. Car, ne nous y trompons pas : même si la recherche documentaire est impressionnante, je doute que tout soit vrai. Je pense que Ellroy s’est donné comme objectif de réécrire l’histoire américaine, ou plutôt d’écrire sa propre vision de l’histoire américaine.

Ellroy est va droit au but : Là où il est surprenant, c’est dans son style. Nous étions habitués à un style télégraphique, fait de mots assemblés les uns aux autres pour faire ressentir une ambiance. Ici, Ellroy nous fait des phrases, courtes certes, mais des phrases ; et le récit ne perd rien de son efficacité. Au contraire, il y gagne en force, et même en puissance d’évocation. On reste tout de même dans une écriture épurée au maximum. Sans aucun doute, ce roman sera plus facile à appréhender par les néophytes que certains de ses prédécesseurs.

Ellroy aime-t-il ses personnages ? Comme dans tous les romans de cette trilogie, les personnages ne sont pas sympathiques, on ne passe pas une page à décrire leurs états d’âme, leurs actes suffisent à décrire leur personnalité. Et on ne s’identifiera pas à eux, on les suivra parce qu’on veut savoir comment l’Histoire avec un grand H se déroule logiquement, comment tous les petits actes s’imbriquent les uns dans les autres pour arriver à la conclusion inéluctable et connue de tous. Alors, non, il ne les aime pas, il les utilise, il les manipule à ses fins, menant le lecteur par le bout du nez pour suivre sa démonstration, pour donner la priorité à l’intrigue.

Ellroy s’intéresse enfin aux femmes : La grande nouveauté pour les Ellroynomanes se situe dans les personnages féminins. Enfin, on a droit à des femmes fortes, et plus intelligentes et rusées que nos trois … amis. J’avais cru qu’il était incapable d’une telle profondeur, j’avais cru qu’il était misogyne au point de laisser les personnages féminins au second plan dans ses livres et je me suis trompé. On a droit ici à de beaux portraits féminins, de femmes fatales d’une ingéniosité et d’une perversité rares, et j’ai adoré les femmes que Ellroy nous présente que ce soit Celia, Joan ou Mary Beth.

Ellroy est monumental : Ce roman est un monument comme on en fait peu, comme il n’en sort qu’un seul en France par an, comme seuls les Américains savent les écrire. Un sacré pavé de 840 pages, divisés en 6 parties. 131 chapitres à dévorer tout cru pour le plaisir du lecteur. Car Ellroy est avant tout un charmeur, un savant. Sous ses dehors de brute, il n’écrit pas pour lui, ou pas pour laisser une trace dans l’histoire de la littérature contemporaine, ou pas seulement. Il sait agencer tout cela petit à petit et cela devient forcément passionnant. On pourra trouver que certaines scènes violentes sont parsemées pour relancer l’intérêt de la lecture mais cela ne se voit pas. Il garde son habitude de rajouter des manchettes de journaux, et des extraits de journaux intimes. Plus que pour renforcer la psychologie des personnages, cela relance le rythme et varie les points de vue.

Ellroy est indispensable : Et ce livre l’est encore plus : Passionnant, monumental, grandiose, impressionant, sans pitié, violent, sans concession, brillant, subtil, dénonciateur, en un mot génial. Cet auteur, qui fait partie de mes préférés vous l’aurez compris, est unique en son genre. Il est capable de me surprendre une nouvelle fois, de me faire vibrer une nouvelle fois, de me passionner une nouvelle fois. Pas de pitié ici, les événements sont implacables car ils sont les sillons du champ de l’histoire américaine. Je ne connais pas d’équivalent dans la littérature américaine (polar ou roman noir), donc je n’ai pas peur de le dire : Ellroy est UNIQUE. Je souhaite seulement que ce livre, écrit en forme de testament, ne soit pas son dernier.