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Ne reste que la violence de Malcolm MacKay (Liana Levi)

C’est avec une grande tristesse que je vous annonce la fin de la trilogie de Glasgow de Malcolm MacKay. Car, au travers de son épopée sur les clans mafieux, il parvenait à nous démontrer de façon très originale comment créer une œuvre qui mérite de figurer aux cotés des grandes tragédies intemporelles. Ce dernier tome de la trilogie, après Il faut tuer Lewis Winter et Comment tirer sa révérence, se nomme Ne reste que la violence.

A Glasgow, de nos jours, le commerce du crime est partagé entre Jamieson et MacArthur. La trilogie s’ouvrait avec l’apparition d’un troisième larron, plus jeune, qui voulait sa part du gâteau. Shug, accompagné de son bras droit Fizzy, a essayé de gratter des parts de marché. Mais ce n’est pas facile quand on a affaire avec de grands stratèges.

Ce troisième tome s’ouvre sur Richard Hardy, le comptable de Shug. Un policier vient le convoquer pour un interrogatoire. Il faut dire qu’il est le comptable de Shug. En fait d’interrogatoire, il s’agit d’une exécution en bonne et due forme. C’est Calum, le tueur de Jamieson qui s’en occupe. Comme d’habitude, avec la précision qui le caractérise, il tue le comptable, ainsi que Kenny, qui l’accompagnait, et qui est chauffeur pour Jamieson. Kenny est en effet soupçonné d’être une balance.

C’est décidé, ce meurtre sera le dernier de Calum, le dernier avant sa retraite. Il avait déjà demandé à Jamieson de lui permettre de se retirer. Devant le refus, il a tout préparé : Comment s’absenter une semaine, comment récupérer un passeport, comment s’offrir une nouvelle identité, comment s’envoler vers une nouvelle destination. Pour cela, il va demander l’aide de son frère, William …

J’avais déjà dit tout le bien de Malcolm MacKay, de son style coup de poing, fait de phrases courtes, centrées sur tous les petits gestes, tous les petits détails, car ces gens là ne doivent rien oublier. J’avais déjà parlé de cette façon de montrer des truands qui agissent comme tout un chacun, quand nous allons au travail. J’avais été enthousiasmé par cette description de ce petit microcosme, de ce petit monde où tout le monde se connait, où tout le monde sait tout sur tous. Eh bien, ce dernier tome est pareil pour toutes ses qualités, en allant encore plus loin, en faisant plus fort.

Car dans ce roman, Malcolm MacKay av plus loin dans l’analyse stratégique de la situation. Il fait un parallèle très clair entre le monde de la pègre et celui du travail. Outre que les tueurs agissent comme des gens qui vont au boulot, il détaille les réactions de chacun (avec toujours autant d’efficacité) face à un nouvel événement. Par exemple, après le meurtre de Hardy, chaque camp va interpréter la disparition du comptable, de Shug à la police. Et ce roman va apparaitre comme un véritable jeu d’échec où chacun avance ses pions, où chacun essaie de comprendre la stratégie de l’autre avant d’établir la sienne. Passionnant !

C’est aussi le volume le plus noir de la trilogie, surtout au travers de Calum. Alors qu’il a décidé d’impliquer son frère pour disparaitre, il a une démarche très personnelle, très égoiste, il a tout prévu pour que cela se passe sans encombre. Mais dans ce monde où tout se sait, où tout se devine, Les drames ne sont jamais loin. Sans en faire trop, sans montrer la moindre émotion, Malcolm MacKay nous assène les coups durs comme autant de coups de poing, et on finit par jeter l’éponge devant une intrigue aussi implacable et bien menée. Indéniablement, l’auteur avait prévu de finir en fanfare et la fin, que l’on aurait pu deviner, s’avère étonnante et surtout noire, très noire. Chapeau !

N’hésitez pas à consulter les avis de Yan, Jacques et Jean Marc.

Le duel de Arnaldur Indridason (Métaillié Noir)

Depuis quelque temps, Arnaldur Indridason s’accorde le droit de délaisser son personnage principal récurrent pour fouiller la psychologie de ceux qui entourent Erlendur. Cette fois-ci, c’est au tour de Marion Briem d’être la vedette de ce roman qui nous fait revenir en 1972. Et à la lecture de ce roman, je ne me suis dit qu’une seule chose : « Qu’il est fort, Arnaldur Indridason ! »

Prenez un contexte. 1972, le duel dans le championnat du monde des échecs entre Bobby Fischer et Boris Spassky. C’est une partie d’échecs dépassée par l’ambiance de guerre froide qui régit le monde depuis la fin de la deuxième guerre mondiale. Or, le domaine des échecs est, depuis de nombreuses années, réservé aux Russes. L’arrivée de Fischer ressemble à un cheveu dans la soupe. D’un naturel arrogant, irrespectueux au possible, il dénote dans un paysage plutôt paisible. Un exemple : il refuse de prendre l’avion qu’on lui a affrété pour rejoindre l’Islande, sans s’excuser et sans donner la date à laquelle il envisage d’arriver. A cet égard, lisez donc l’article de Wikipedia consacré à ce combat ici.

Prenez un meurtre : Ici, le corps d’un jeune homme est découvert dans un cinéma, poignardé par deux fois, en plein cœur. Dans une salle obscure, il est impossible de savoir qui a perpétré le crime. Marion Briem se retrouve en charge de l’enquête et s’aperçoit que le jeune homme en question, Ragnar, est passionné de cinéma et utilisait un enregistreur à cassettes pour conserver une trace des films qu’il admirait. Quand Marion aperçoit un paquet de cigarettes russe à l’extérieur du cinéma, la piste se dirige vers des mobiles politiques qui vont vite la dépasser. En parallèle, ce roman montre la jeunesse de Marion, et ses difficultés de santé, en particulier quand elle a été atteinte de tuberculose, et qu’elle a été internée dans un hôpital du Danemark. Ce sont lors de ces passages que marion va lier connaissance avec une jeune fille de son âge Katryn.

Ce roman nous montre la grandeur d’Arnaldur Indridason. Avec un contexte lourd et une enquête des plus simples (du moins au début), il arrive à nous bâtir une intrigue passionnante. Son savoir faire n’est plus à démontrer. D’ailleurs, tous ceux qui ont lu une enquête de Erlendur le considèrent presque comme un voisin, tant Indridason arrive à créer une proximité, une intimité entre ses personnages et ses lecteurs.

Alors, comme pour tous les précédents romans, le rythme est lent … mais cela prend du temps de regarder les gens et de les comprendre. Comme d’habitude, l’enquête est très bien menée, la fin est fort bien amenée et encore une fois surprenante, le contexte sans être envahissant est formidablement reproduit, et c’est une nouvelle fois un sans-faute. J’ai même trouvé ce roman plus passionnant que ceux qu’il avait consacré aux collègues d’Erlendur, tant ce personnage de Marion est torturé et n’a confiance en personne. Il est par conséquent peu étonnant de voir cette femme solitaire se trouver des points communs avec un jeune policier qui débarque en fin de roman et qui s’appelle … Erlendur.

Ce qui est extraordinaire avec Indridason, c’est qu’on a l’impression qu’il peut écrire n’importe quoi et que, nous, lecteurs, sommes prêts à le suivre les yeux fermés (enfin, un peu ouverts quand même pour pouvoir lire). Car encore une fois, les personnages sont placés au premier plan ; il ressort de ses intrigues une telle humanité, un tel fond de vérité et il nous montre des gens comme vous et moi dans toute leur simplicité, avec leurs qualités et leurs défauts. Indridason est décidément trop fort.