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Le Diable n’est pas mort à Dachau de Maurice Gouiran

Editeur : Jigal

Fidèle je suis, fidèle je reste. En conséquence de quoi, je lis chaque nouvelle publication de Maurice Gouiran, car avec ses intrigues toujours bien construites, on y apprend toujours des faits historiques scandaleux et dont on ne parle pas assez. Ceux relatés ici sont tout simplement révoltants !

Jeudi 26 octobre 1967. Henri Marjencoules revient dans son village natal, Agnost-d’en-haut, pour l’enterrement de sa mère. Il avait bien pensé prendre une chambre d’hôtel, pour éviter d’avoir à faire face à son père, qui est genre mutique et qui ne s’épanche pas en démonstrations sentimentales. Malheureusement, tous les hôtels du coin ont été pris d’assaut. Henri travaille aux Etats-Unis en tant que mathématicien pour une entreprise privée et arrive bien fatigué. Il est par moments pris d’hallucinations mais c’est surement un effet secondaire du à ses abus de LSD.

Mardi 26 janvier 1943. Sigmund Rascher est à la tête de recherches au camp de Dachau. Il est vrai que le nazisme lui offre la possibilité de tester de nouvelles méthodes sur des cobayes vivants. Sigmund se moque bien de Nowitski et Plötner qui font des recherches de leur coté sur des substances hallucinogènes pour trouver un sérum de vérité, qui serait bien utile dans les interrogatoires. Lui cherche à améliorer les conditions des soldats dans des conditions froides intenses. Il arrive à la conclusion qu’il faut avant tout protéger la tête dans les prochaines combinaisons de vol des pilotes.

A Agnost-d’en-haut, Henri renoue avec ses copains, qu’il avait perdu de vue. Pascal et Norbert ont le même age que lui, mais en paraissent le double. Ils ont repris la ferme familaiale comme une sorte de malédiction. A l’auberge, Henri apprend que la famille Stokton a été assassinée : le père, la mère et l’enfant de 8 ans. Le père avait acheté la ferme des Granges brulées une dizaine d’années auparavant. La rencontre avec Antoine Camaro, journaliste qui suit l’enquête, va l’impliquer dans ces meurtres d’une famille américaine.

Révoltant ! Les faits relatés sont révoltants !

Après une mise en jambe plutôt lente, Maurice Gouiran va patiemment construire son intrigue, pour mieux frapper (et non juste appuyer) là où ça fait mal. Mais auparavant, il aura pris soin de bien construire son personnage principal, et placé ses personnages secondaires. Quand il le faut, il insère des chapitres remontant tout d’abord à la 2ème guerre mondiale puis plus tard juste après guerre.

A travers ces chapitres, qui couvrent une bonne moitié du livre, Maurice Gouiran va nous montrer la différence entre le nouveau monde et l’ancien. Aux Etats-Unis, on est en pleine période peace and love, drugs, sex and rock and roll. Alors qu’en Europe, l’avenir des jeunes est de rejoindre une grande ville pour espérer trouver du travail, la vie américaine s’est libérée et décomplexée, non sans inconvénients. Et c’est là que cela devient intéressant.

Car en 210 pages, Maitre Gouiran ne va pas insister sur l’horreur des camps, comme le titre peut le laisser penser. Il va nous montrer comment les Américains ont récupéré des scientifiques nazis pour profiter de leurs avancées technologiques. Il va nous montrer comment ces recherches financées par l’état mais officiellement commandées par des boites privées ont pour but la lutte contre les Rouges et l’obsession d’augmenter son armement. Et enfin, et surtout, il va nous montrer comment les Etats-Unis ont fait eux aussi des essais en grandeur réelle, sur leur sol et ailleurs, testant soit de nouvelles drogues synthétiques soit carrément des armes bactériologiques.

Et Maurice Gouiran nous assène ça en quelques chapitres à partir du chapitre 20. Et là, c’est l’horreur … c’est révoltant. On pourrait accuser les scientifiques de s’aveugler quant à leurs trouvailles, de ne pas chercher à savoir, de privilégier leur gloire. Mais tout est suffisamment cloisonné pour que très peu de personnes soient au courant. On pourrait dire que Maurice Gouiran affabule. C’est pour défendre son roman (et non sa thèse, qu’il met à la fin deux pages entières de références sur des rapports, des articles et des études. Après tout ça, je suis KO. Ce nouveau roman de Maurice Gouiran est indispensable parce qu’il est révoltant. Et une nouvelle fois, je dis : Merci M.Gouiran.

Que Dieu me pardonne de Philippe Hauret

Editeur : Jigal

Après un premier roman, Je vis je meurs, paru l’année dernière, Philippe Hauret persiste et signe dans cette veine de polar social, celle où on créé des intrigues en prenant des gens simples, et en les poussant à bout. Si Je vis je meurs m’avait paru timide, celui-ci joue son va-tout et s’avère franchement convaincant. Une belle réussite.

Ce roman est un roman de personnages :

Il y a Rayan Martel, richissime jeune homme, héritier de la fortune familiale, orphelin depuis son plus jeune âge depuis que ses parents se sont tués dans un accident d’avion. En proie à des crises de violence soudaines, le livre s’ouvre sur Rayan, en train d’éventrer Olympe, le chien de sa femme.

Il y a Kader, jeune homme vivant dans la cité. Il vient de forcer les portes d’une supérette, pour voler des bouteilles de rhum et de whisky. En perte de repères, surtout depuis la mort de son père sur un chantier, il accumule les larcins sans jamais blesser personne.

C’est pour cela que Franck Mattis, le flic de l’histoire, ne veut pas l’enfoncer, au contraire de son collègue Dan, raciste de bas étage. Franck est plutôt secret et ténébreux, et essaie de mener de front sa vie professionnelle et sa vie personnelle avec Carole.

Depuis quelque temps, une série de cambriolages dans les résidences aisées s’accumulent. La commissaire Alfonsi en a marre. Franck et Dan prennent deux jeunes en flagrant délit. C’est à ce moment là que Dan dérape, et flingue un gamin. Mattis refuse de couvrir son collègue. Son genre, c’est plutôt essayer de sauver les causes perdues. Alors qu’il prend Kader sans papiers, il l’oblige à se présenter chez Rayan, pour avoir un travail : il entretiendra la propriété. Puis Mattis appelle Rayan et l’oblige à accepter. L’engrenage vient tout juste de se mettre en place.

Ce roman ressemble à un jeu de société, mettant face à face les riches et les pauvres, avec Mattis comme arbitre, ou comme le bon samaritain. Les personnages sont la grande force de ce roman, parce qu’ils sont forts, humains, et vivants. Rayan que l’on adore détester, Kader que l’on adore plaindre, et Mattis que l’on voudrait aider, sont les pièces principales sur l »chiquier, aidés en cela de multiples pions, des personnages secondaires qui n’en ont que le nom, tant ils ont leur rôle à jouer, pour faire progresser cette intrigue.

Car Philippe Hauret a fait un pas de géant, par rapport à son premier roman, se jetant à corps perdu dans cette histoire bien noire. C’est un peu ce qui attire le cerveau du lecteur, ce manque d’avenir, cette absence d’espoir comme si rien ne peut changer, malgré toutes les bonnes volontés, comme si tout restera comme avant. Rien ne changera jamais. Malgré cela, il y a des sauveurs, de bonnes âmes, parce qu’ils sont humains.

On y trouve donc beaucoup d’inventivité et de créativité dans cette intrigue, soutenue par un style impersonnel et sans sentiment. J’adore cette façon de décrire sans s’appesantir sur les états d’âme des unes et des autres. Cela est d’autant plus frappant que c’est écrit avec beaucoup d’humanité et que l’auteur, loin de juger leurs actes, aime ses personnages. Je vous le dis, Philippe Hauret n’a pas monté une marche, il vient de monter un étage, il vient de passer chez les grands, et il devient un auteur à suivre de très près.

Je vis, je meurs de Philippe Hauret

Editeur : Jigal

Nouveau roman, nouvel auteur chez JIgal. C’est un roman plutôt court auquel on a droit, avec une façon de mener l’intrigue qui rappelle les polars des années 80.

Franck est flic. Avec son partenaire, ils font la planque devant les barres de la cité, puisqu’on leur a demandé de trouver le chef du trafic de drogue. Et toute la journée à attendre dans la voiture, ce n’est pas drôle. Alors le soir, Franck se fait chier et va jouer dans des tripots. Sauf qu’il n’est pas doué et qu’il joue à crédit de l’argent, beaucoup d’argent qu’il n’a pas.

Serge est retraité depuis peu. Depuis la mort de sa femme, il passe le temps comme il peut, son temps comme il veut. Le soir, il traîne au bar du coin. La serveuse a le malheur de lui faire un sourire en lui servant sa boisson. Et voilà Serge avec 20 ans de moins, qui s’imagine amoureux, parce que le rose de l’amour, c’est moins triste que le noir de la déprime.

José est un petit dealer, et mène bien son affaire avec son frère Carlos. Il vit avec Janis et a parfois des accès de rage, qui font qu’il la tape … Le trafic est sous surveillance par Franck et Remi justement.

Un jour comme un autre. Serge s’accoude au bar et demande sa boisson … quand il remarque un coquard qui orne l’œil de Janis. Son sang ne fait qu’un tour, et il lui propose de l’emmener, et de jouer les chevaliers servants de la princesse. Sauf que l’on n’est pas dans un conte de fées mais dans la vraie vie …

Des polars avec un flic et un truand (ou plusieurs), on connait.

Des polars avec des personnages ordinaires, pris dans une guerre trop grande pour eux, on connait aussi.

Une belle femme, presque fatale, placée au milieu du carnage, c’est du classique.

On prend tous les ingrédients et on mélange au mixer, et cela donne Je vis, je meurs. Si il faut bien s’avouer que ce polar ne va pas réinventer les codes du genre, il faut bien s’avouer que pour un premier roman, l’intrigue est bien menée, et implacablement réalisée.

Vous l’aurez compris, on va suivre les personnages les uns après les autres, jusqu’à la confrontation ultime, qui aboutira bien entendu au drame.

C’est aussi et surtout des destinées de petites gens qui ont des rêves trop grands, l’un se rêvant Al Pacino, l’autre super flic et le troisième jeune bellâtre capable d’emballer une belle jeune fille.

Voilà un roman qui donne envie de lire le prochain de l’auteur, et qui, avec des scènes plus marquées et plus marquantes, avec un peu moins de retenue dans le style, aurait pu devenir un roman culte.

La prophétie de Langley de Pierre Pouchairet

Editeur : Jigal

Depuis le temps que l’on me dit qu’il fut que je découvre Pierre Pouchairet, c’est chose faite. Avec une telle qualité d’écriture, cet auteur arrive à nous emmener dans une histoire qui fait froid dans le dos. Et portant, ça commençait tranquillement …

En effet, l’ambiance est feutrée dans la salle qui regroupe les traders du Crédit Parisien. Il faut dire que le contexte est calme. Parmi les traders les plus prometteurs, Ludovic d’Estres est issu d’une famille aisée et fait partie du Front Office, c’est-à-dire ceux qui, par leur réflexion, vont donner la marche à suivre (achats ou ventes d’actions ou d’obligations). Reda Soudami est un jeune des banlieues, de Trappes plus exactement et fait partie du Back Office, c’est-à-dire qu’il réalise les actions qu’on lui demande. Ces deux-là ne travaillent pas au même étage mais s’entendent à merveille.

Ce matin-là, Reda alerte Ludovic sur des mouvements suspects de ventes de titres d’EDF à la baisse (c’est-à-dire qu’un ou plusieurs traders dans le monde parient que l’action va baisser en valeur), alors qu’il n’y a aucune raison à cela. Ludovic ne s’inquiète pas mais demande à Réda de creuser le sujet. Réda découvre alors que ces demandes de ventes proviennent d’une banque du Moyen Orient, la First Islamic Bank. Ils décident alors de rendre visite au représentant de cette banque situé à Versailles.

L’entretien avec le directeur du bureau de représentation n’apporte rien à Ludovic et Reda. Tout juste ont-ils l’impression de l’avoir agacé. En sortant, Ludovic veut aller saluer sa tante qui habite à coté. Alors qu’il sonne à la porte, un 4×4 déboule et une fusillade éclate. Ludovic est mortellement atteint. Reda, resté dans la voiture, démarre en trombe, blessé à l’épaule. Dans la précipitation, pousuivi par le 4×4, il renverse une jeune fille. Dans sa tête, tout est clair : Etant un jeune de Trappes, il ne peut plus se rendre à la police et doit fuir.

En fait, ce roman va tellement vite que je ne sais pas où arrêter mon bref résumé. Si vous voulez connaitre la suite, vous savez ce qu’il vous reste à faire … Car ce roman, ce polar, a toutes les qualités que j’aime.

J’aime les personnages, qui sont décrits simplement, finement. Il n’y a pas besoin de s’appesantir, leurs actions en disant beaucoup plus. Dans ce domaine, ce roman est un modèle du genre, Reda étant paniqué à l’idée d’aller en prison, Johana, la commandante de police, que l’on retrouve plus loin dans le livre, et qui est chargée de l’enquête, étant d’une logique implacable et résistant aux pressions de sa hiérarchie.

J’aime apprendre des choses et c’est amplement le cas ici. Sans dévoiler toute l’intrigue, on va savoir comment travaillent les traders (des gens que j’apprécie bien peu), comment fonctionnent les mécanismes de la finance, et comment on peut les utiliser à des fins criminelles. A la fois instructif et empli d’exemples choisis avec parcimonie, il établit un scenario catastrophe qui fait froid dans le dos.

J’aime l’équilibre entre les dialogues et la narration, ce délicat mélange qui parait si naturel au lecteur et qui est si difficile à obtenir. Pour le coup, ce polar se lit d’une traite, et il y a tant de rebondissements que j’ai été fasciné par l’imagination et la créativité de l’auteur (ou des auteurs devrais-je dire, puisqu’il est indiqué sur la couverture Sur une idée et avec la collaboration de L.Gordon).

J’aime le rythme parce que ça va à 100 à l’heure. On n’a pas le temps de se reposer, on passe d’un personnage à l’autre, on court à coté d’eux pour arriver à une conclusion sur le terrorisme qui fait tout simplement froid dans le dos. En fait, ce roman est construit comme un champignon atomique : en bas, le tronc est de faible diamètre, et plus on monte, plus c’est énorme, gigantesque, avant de nous retomber dessus. La prophétie de Langley est un polar costaud, effarant, impressionnant, à ne pas rater.

Nu couché sur fond vert de Jacques Bablon

Editeur : Jigal

En seulement deux romans, Trait bleu et Rouge écarlate, Jacques Bablon a imposé ses histoires, ses personnages et son style, une voix faite de phrases qui tapent comme autant de coups de poing au lecteur. D’ailleurs, je n’avais pas hésité à évoquer James Sallis lors d’un de mes billets. Eh bien, Jacques Bablon est de retour avec une autre couleur, le vert. Mais ne vous leurrez pas, ce n’est pas la couleur de l’espoir …

Margot Garonne et Romain Delvès travaillent tous les deux dans le même commissariat et pourtant ils n’ont fait que s’observer de loin. Quand il se décide à l’inviter à diner, il ne se passe rien entre eux. Tout juste Romain lui raconte-t-il que sa mère et son père se sont séparés, et que ce dernier a été assassiné quand il avait 6 ans, en sa présence.

En effet, 30 ans plus tôt, la mère de Romain s’appelait Anna, son père Paul. Elle était réalisatrice de films et venait de boucler le tournage de son premier film Case Départ. Elle avait juste accouché après la dernière scène mise en boite. C’est lors de vacances en plein été à la campagne que l’orage éclata entre Anna et Paul, Anna ayant perdu une bague familiale et suspectant une des jeunes filles logée dans la propriété. Romain avait alors 2 ans. C’est lors de cet été que Romain rencontra Dimitri, un jeune lettonien qui allait devenir son meilleur ami, malgré leurs douze années d’écart.

La deuxième rencontre entre Margot et Romain eut lieu dans un supermarché, au rayon bio. Margot lui révéla qu’elle avait 3 filles et que c’est la justice qui l’animait, comme si elle voulait purifier le monde pour ses filles. Romain lui a trouvé logique d’entrer dans la police suite au meurtre non élucidé de son père, mais pour autant, il n’a jamais cherché à en savoir plus.

Lors d’une opération musclée, Romain et Ivo, son partenaire poursuivent des trafiquants. L’accident de la route fut fatal pour Ivo et Romain en sortit indemne. Romain se jura de venger Ivo. Pendant ce temps-là, Anna découvre que le père de Romain était immensément riche. Soudain, la résolution du meurtre de Paul devient son objectif.

Après avoir lu ce roman, je me demande comment Jacques Bablon fait pour rendre ses histoires aussi évidentes, aussi simples, aussi passionnantes ? Je ne reviendrai pas sur le style si direct, si efficace de l’auteur, qui en a fait sa marque de fabrique. Même si, au fur et à mesure de l’histoire, les phrases coup de poing deviennent simples caresses pour mieux nous décrire la vie à la campagne … mais je vais un peu vite.

Si je devais juste dire une chose sur ce roman, c’est que ces deux personnages, si vivants à coté de nous, sont comme deux personnes qui n’auraient jamais du se rencontrer. Hasard des rencontres, fréquentation de collègues de travail, et les deux trajectoires que sont leur vie vont se dérouler en parallèle.

Deux personnages donc, avec deux vies aussi dissemblables, deux itinéraires et deux passions. Anna représente le glaive de la justice, une superbe Athéna, obsédée par la chasse du mal, comme si ce qu’elle faisait pouvait améliorer un peu le monde pour ses filles. C’est une sorte de mère louve et on retrouve à nouveau une allégorie mythologique …  Romain est plutôt calme et désabusé, le genre sans passion, sans vague, sans vie. Du moins c’est ce qu’on croit au début. Car c’est bien lui que l’on va découvrir au grand jour quand il va partir en quête de sa vengeance, une sorte de croisade personnelle. En cela, on découvre une facette plus complexe qu’il n’y parait, un impulsif du bon coté de la barrière, un personnage dont regorgent de nombreux polars, mais peut-être pas avec cette force.

Puis, les vies de nos deux piliers vont continuer, en parallèle, même s’ils vont se croiser. Et l’histoire se dérouler, les deux enquêtes avançant … jusqu’à la fin, un véritable déferlement, un tel feu d’artifice, mais avec si peu de mots, qu’on en ouvre grand les yeux, tant on arrive à visualiser la scène dans notre tête. C’est très fort, très impressionnant, et surtout inoubliable. Alors, non, ce vert là n’est pas la couleur de l’espoir, mais bien la couleur du feu de signalisation autorisant Jacques Bablon à nous offrir de tels polars.

Ne ratez pas les avis des Amis Claude et Jean le Belge

La lettre et le peigne de Nils Barrellon

Editeur : Jigal

Si vous devez lire un roman en ce moment, et que l’Histoire ne vous rebute pas, que vous cherchez à la fois un roman à énigme et un roman à message, un roman où on est tellement pris à la gorge par ce qui arrive aux personnages que certains passages vous laissent pantelants, au bord des larmes, alors ce roman est fait pour vous. Je ne connaissais pas l’auteur, c’est pour moi une découverte. Et pourtant, j’ai tourné la première page, avant tout poussé par la curiosité. Le premier chapitre m’a scotché …

Berlin, Avril 1945. La course poursuite est engagée entre les alliés pour récupérer la capitale allemande. Dans la ville en ruine, une femme erre dans les rues. Elle s’appelle Anna Schmidt et ses vêtements sont en lambeaux. Une femme accepte de l’héberger dans un immeuble, où les habitants se cachent dans la cave. Puis, les Russes débarquent et embarquent de jeunes filles et des femmes. Anna est choisie par un soldat. Il l’emmène dans un appartement de l’immeuble et la viole. Anna, résignée, ne songe même pas à résister. Elle veut survivre.

Berlin, 8 septembre 2012. Un vol vient d’avoir lieu au musée historique. Le gardien a été retrouvé assassiné. La caméra montre que deux hommes cagoulés ont pénétré l’enceinte et savaient parfaitement ce qu’ils venaient chercher. Seul un boitier contenant un peigne en ivoire et portant les sigles A.H. a été dérobé. Ce peigne aurait appartenu à Adolf Hitler. Anke Hoffer, qui appartient à la police fédérale criminelle est dépêchée de Francfort pour enquêter sur ce vol et ce meurtre.

Jacob Schmidt est bassiste dans un groupe de jazz et sort d’un concert. Il y a rencontré Ann, qui a eu une aventure avec un membre du groupe. Ils vont boire un coup et finissent par être bien entamés. Mais Ann veut passer la nuit seule alors Jacob rentre chez lui. C’est alors qu’il est agressé par deux hommes cagoulés, conduisant une BMW noire. Apparemment ils ont voulu le kidnapper. Le lendemain, en portant plainte au commissariat, il rencontre Anke.

On pourrait diviser ce roman en deux parties. La première fait la part belle à la famille Schmidt : Anna tout d’abord puis Josef son fils puis Jacob. La deuxième se passe en France, et j’y reviendrais. Car dans cette « première partie », l’auteur fait des allers-retours entre le présent de Jacob et sa sensation d’être poursuivi et persécuté et le passé de sa famille.

C’est 60 ans de l’histoire de l’Allemagne que Nils Barrellon va nous conter avec une aisance telle qu’on croirait qu’il est historien de formation. Il glisse quelques moments importants dans sa narration mais surtout, ce qui m’a fait fondre, c’est sa description d’une histoire de famille lambda au milieu de la grande histoire. C’est ces petites scènes communes qui, tout simplement deviennent des scènes très émouvantes, à tel point que j’avais l’impression de faire partie de cette famille, et j’en ai eu le cœur serré, gonflé d’amour pour Anna, Josef et Jacob.

Et quels personnages ! Anna est une mère amoureuse qui va tout faire pour élever, sauver et rendre son fils plus fort. Et elle va réussir ! Josef va devenir un mathématicien et gérer sa vie comme on résout des équations. Il va aussi tout faire pour son fils Jacob. Et Nils Barrellon arrive à nous faire entrer dans leur intimité avec une telle simplicité que c’en est époustouflant et surtout émouvant. C’en est impressionnant !

La deuxième partie, ou du moins, c’est comme ça que je l’ai ressenti commence quand Jacob débarque en France. A partir de ce moment là, il n’y a plus d’allers-retours passé-présent et le récit devient plus linéaire, plus classique. Le rythme s’accélère, la tension monte jusqu’au final surprenant, presque fataliste, en tous cas noir. Et cela clôt un roman à part, original dans sa forme sur les survivants, les battants de la deuxième guerre. Ce roman est une belle leçon de vie, une formidable réussite.

Je tiens aussi à signaler la couverture que je trouve tout simplement magnifique et fort bien trouvée par rapport au roman et à ce qu’il raconte.

Ne ratez pas l’avis de l’Oncle Paul.

 

Le printemps des corbeaux de Maurice Gouiran

Editeur : Jigal

Pour les habitués de ce blog, ce ne sera pas une surprise si je vous dis que je suis un fan de Maurice Gouiran. Parce qu’il a le talent de mêler dans ses intrigues des sujets d’Histoire que beaucoup aimeraient voir tus. Ce roman prend comme base à la fois mai 1981 et l’élection de François Mitterrand, et les lettres de dénonciations qui ont été envoyées par de bons Français. Ce roman est une formidable réussite, et rien moins que l’un des meilleurs Gouiran que j’ai lus, avec Train bleu, Train noir.

C’est l’effervescence en ce début du mois de mai 1981. La gauche n’a jamais été aussi proche d’une élection aux présidentielles, et les affaires ressortent. On parle aussi beaucoup de Papon et de sa vie en tant que secrétaire général de la préfecture de Gironde pendant le gouvernement de Vichy. C’est le Canard Enchaîné qui lance les hostilités en publiant plusieurs articles sur son passé de collabo puis sur son action de préfet de police de Paris en 1961.

Louka n’en a rien à faire. Ayant perdu ses parents tôt, il est passé par des familles d’accueil et vit maintenant chez sa grand-mère, Mamété. Celle-ci est une vieille dame qui regarde la télé, écoute de vieilles chansons et ne pose pas beaucoup de questions. Louka est un garçon intelligent. Il a vite compris qu’avec une petite astuce, il pouvait détourner des chèques à son bénéfice. C’est ainsi qu’il a plusieurs dizaines de milliers de francs sur son compte.

Avec son oncle, « l’Ouncle », il assiste parfois à des parties de poker clandestines. En fait, ce n’est pas son oncle mais un complice de son père quand ce dernier était truand, et il passe beaucoup de temps avec lui. Louka, ce soir là, joue une partie et croit gagner avec son full. Hélas, son adversaire a une quinte flush royale. Il doit rapidement trouver 200 000 francs pour rembourser le mafieux. Hélas, son astuce de vol à la banque a été découverte. Louka va trouver un autre moyen de se faire de l’argent, mais rien n’est jamais aussi simple qu’on le croit.

S’il prend le temps d’installer ses personnages, Maurice Gouiran sait aussi que c’est grâce à sa première moitié de roman qu’il y insère toute la valeur de son intrigue. Car c’est bien parce que l’on suit les pérégrinations de Louka que l’on se retrouve pris dans cette toile d’araignée et que l’on va être pris par cette intrigue, à mi-chemin entre machination et manipulation. Bref, on a entre les mains un vrai bon polar, un excellent polar !

Car Louka va toujours trouver des solutions à ses problèmes, même quand nous, lecteurs, croyons qu’il est foutu, adossé au mur, dans une merde incroyable. Alors, il a ce soupçon de chance, cette volonté de se débattre tout en ayant l’impression de maitriser la situation, qui par moments flirte avec le danger. Et c’est bien parce que cette intrigue ne fait appel à aucun artifice, parce qu’elle est bigrement bien menée et bigrement prenante qu’on la dévore en tremblant pour Louka, mais aussi en souriant devant les traits d’humour qui sont parsemés dans le récit.

Car en plus de cette intrigue haut de gamme, on y trouve des frissons, des sentiments (on ne peut s’empêcher d’adorer Mamété), de l’amour et du sexe (à plusieurs étages) de l’humour (et j’ai adoré le clin d’œil à propos des Dupond et Dupont) et enfin le contexte historique. Maurice Gouiran nous montre, en insérant des lettres de dénonciation datant de la deuxième guerre mondiale, comment de bons Français n’avaient aucun scrupule pour annoncer que leurs voisins ou concurrents étaient des juifs ou aidaient des juifs !

Ces passages donnent un aspect plus grave dans un contexte et une intrigue plutôt légère mais ajoutent aussi une valeur de mémoire envers ces enfoirés qui ont fait envoyer des innocents à la mort. Et c’est là toute la valeur de ce roman qui allie une excellente intrigue à un fond historique, qui donne une prise de conscience sur ce que l’Homme est capable de faire, sur ces petits actes de lâcheté qui ont de grandes conséquences.

Quant au fait que l’accession de la gauche au pouvoir a permis de mettre à jour un certain nombre d’exactions, la fin du roman nous ouvrira les yeux quant aux petits arrangements entre amis, qu’ils soient d’un bord ou de l’autre et l’actualité n’arrangera rien de ce point de vue là. Avec ce roman, Maurice Gouiran a écrit un grand polar, mon préféré de cet auteur avec Train bleu, Train noir.

L’ami Claude a donné un coup de cœur mérité à ce polar