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La mécanique du pire de Marco Pianelli

Editeur : Jigal

Alors que je suis passé au travers de son premier roman, ce nouvel opus représentait la bonne occasion de rattraper mon erreur ou mon oubli. Il faut dire que j’ai été fortement motivé par le billet de Yves :

https://www.lyvres.fr/2022/06/la-mecanique-du-pire.html

Lander (ou quelque soir son nom) se rend à paris pour exécuter sa dernière mission, équipé de nouveaux papiers avec ce nouveau nom. Ancien soldat ayant parcouru de nombreuses zones de combat, il s’est reconverti dans des opérations solitaires d’exécutions. Afin de ne pas laisser de traces, il prend un bus payé en liquide et prend son mal en patience, l’esprit concentré sur l’instant présent.

Sur le chemin, le bus rencontre une voiture en panne, une femme attendant les bras croisés. Le conducteur lui demande si elle veut de l’aide, mais elle refuse. Lander descend et lui propose d’y jeter un coup d’œil. Il trouve rapidement un fil dénudé qui fait court-circuit, l’entoure d’un film adhésif et la voiture peut repartir. Marie lui propose de le déposer dans la maison d’hôtes tenue par sa mère.

Lander fait ainsi connaissance de Marie, Josette la mère et des deux enfants Mathias et Emilie. La famille se montre méfiante envers cet étranger baraqué mais il arrive à découvrir le passé de Marie. Son mari, Lucas, était flic, à la BAC 96 et s’est donné la mort, après avoir demande de nombreuses fois sa mutation. On ne verse pas de pension en cas de suicide mais Lander va se rendre compte des magouilles de la BAC 96 et de son chef Ciani. Il va mettre en place sa propre notion de justice.

Voilà un roman d’action qui va vous pousser dans vos retranchements. Après quelques dizaines de pages ayant pour objectif de situer le contexte, Marco Pianelli nous convie à un voyage à très haute vitesse. Il va additionner les scènes, dans le but de nous détailler la stratégie de Lander qui vont aboutir à des purs moments de violence qui sont toutes sans exception une grande réussite.

Marco Pianelli réussit le pari de créer une intrigue simple et de la dérouler en utilisant différents points de vue, toujours dans un rythme élevé. On est amené à lire ce livre en retenant son souffle, et de se dire à plusieurs reprises : « La vache ! comme c’est bien fait ! ». car les auteurs capables d’écrire des romans d’action, de décrire des scènes de bagarre tout en restant passionnants ne sont pas nombreux. Plusieurs fois, pendant ma lecture, j’ai pris comme référence JOB, Jacques Olivier Bosco qui excelle dans le domaine.

Comme j’ai adoré avaler ce roman, en moins de deux jours. A chaque fois, j’ai regretté d’être obligé de le poser, ne serait-ce que pour dormir. Car entre les scènes d’action, l’auteur y ajoute des scènes intimistes qui donnent de l’épaisseur aux personnages, et même là, on y croit à fond. Ce roman, c’est de l’adrénaline pure, une lecture jouissive tout du long. Et peu importe que cela soit réaliste ou probable, l’important est que le plaisir soit au rendez-vous.

Et dire qu’il y a encore des cons qui croient que la Terre est ronde ! de Maurice Gouiran

Editeur : Jigal

Je ne sais pas pour vous, mais avec un titre pareil, avec une telle couverture, on ne peut résister à ce nouveau roman de Maurice Gouiran, qui remet en selle Clovis Narigou son personnage récurrent et la capitaine Emma Govgaline, son amante.

Vendredi 4 décembre. Le marché de santons bat son plein sur le port de Marseille. Quasiment personne ne s’aperçoit que Claudette Espatouffier s’est écroulée sur son stand avant de découvrir son chemisier rougir. Puis, un homme parmi les clients tombe, avant qu’un deuxième ne fasse de même. La panique atteint la foule qui fuit de tous coté, ne sachant pas d’où proviennent les tirs. Dans la débandade, deux autres victimes passent de vie à trépas.

Depuis un mois, des paquets fort bien emballés s’échouent sur les plages environnantes de Marseille. Pour donner un coup de main à l’Office central de répression du trafic de stupéfiants, Atallah, Esposito et Urbalacone du commissariat de Marseille leur donnent un coup de main, sur ordre du commissaire Arnal. Avec le massacre qui vient d’avoir lieu, ils vont réintégrer leur poste.

En 2001, Clovis voyageait vers Kaboul pour réaliser un reportage sur les mensonges qui ont suivi la chute des tours du World Trade Center et avait découvert à cette occasion l’émergence de groupes de personnes érigeant une méfiance envers les informations données par les médias. Avec l’avènement des réseaux sociaux, cette tendance s’est accélérée et Norbert F., du magazine Histoire du présent, lui demande une pige ce drame des tours.

Comme à son habitude, Maurice Gouiran nous offre un roman policier dans la plus pure tradition, et nous propose de revenir sur certains événements de notre histoire contemporaine, avant de creuser un aspect moderne, celui des complotistes et autres révisionnistes. Et comme d’habitude, c’est à la fois instructif et passionnant, surtout quand ces idioties ne visent qu’à une chose : l’avènement du Quatrième Reich.

Pour autant, l’enquête sur les complotistes, le trafic de drogue et le massacre sur le port de Marseille n’ont que peu de points communs, et on ne pourra qu’apprécier l’habileté de Maurice Gouiran à nous fournir une intrigue remarquablement ficelée qui va faire monter la mayonnaise et lier tous ces ingrédients. La seule chose que l’on peut regretter, c’est que le polar soit moins drôle que son titre.

Donc une fois encore, Maurice Gouiran arrive à nous passionner, nous tenir en haleine pendant plus de 250 pages. Je tiens juste à signaler que Clovis semblait désemparé devant la bêtise du monde ; ici, on le retrouve en pleine forme, avec toute sa verve, toute sa hargne et sa volonté de résoudre ces affaires … pour les beaux yeux d’Emma bien sûr … et pas que ses yeux, d’ailleurs. Bref, je préfère le voir en pleine action, et ne baissant jamais la tête devant l’adversité.

Couleurs de la vengeance de Maurice Attia

Editeur : Jigal

Nous bouclons donc cette semaine consacrée à Maurice Attia par le dernier roman de sa deuxième trilogie qui va nous transporter en 1980, une année où l’on sent de nombreux bouleversements au niveau mondial.

Marseille, jeudi 23 octobre 1980. Toujours obligé de réaliser ses reportages inintéressants, Paco veut remettre à l’honneur les petits cinémas de quartier, les lieux où il a connu tant d’émotions devant les films d’aventures ou d’horreur, étant jeune. Il se rend donc à la Belle de Mai pour interroger les propriétaires du Gyptis. Soudain, une camionnette s’arrête en face d’un bar, deux hommes cagoulés en sortent et tirent dans le tas. Paco note le numéro de la plaque d’immatriculation et appelle les secours. La tuerie fait une dizaine de victimes. Paco voit dans cet acte, une enquête potentielle qui va attiser son esprit d’ex-policier. Le tout va être de ne rien dire à Irène, sa femme.

François Nessim, ex-collègue de Paco et parrain de sa fille Bérénice, débarque à Quetta, au Pakistan, en vue de commencer son reportage sur l’Afghanistan et la résistance contre l’ennemi russe. Cette dernière le guidera jusqu’à Kandahar, la deuxième ville du pays. La première étape se situe à Chaman, la ville frontière. François doit faire attention à qui il parle, de nombreux pro-russes et des espions du KGB sont à l’affut d’ennemis. Dans ce cas, ce serait direction prison avec tortures associées.

Le roman débute sur une enquête tout ce qu’il y a de plus classique. On retrouve Paco et son mal-être en couple. Avide de mystères à résoudre, il se contente d’écrire des articles pour sa rubrique cinématographique. Le hasard le place devant une tuerie et Maurice Attia jalonne le déroulement de sa première partie par la recherche des origines de chaque victime. Mené de façon très classique, à base d’interrogatoires, je me suis posé des questions sur où l’auteur voulait m’emmener.

D’autant plus qu’en parallèle, nous allons suivre un journaliste de terrain, qui arrive au Pakistan pour suivre le conflit en Afghanistan. Dans ces passages, l’auteur va nous montrer l’invasion russe et le harcèlement réalisé par le KGB pour éliminer la résistance. François Nessim est reconnu dans son métier et va mettre à jour des révélations dont certaines nous sont connues aujourd’hui. Mais il est toujours bon de les rappeler.

A partir de la deuxième partie, le lien entre les victimes commence à s’établir et les pistes se dirigent vers l’Europe de l’Est, et des trafics avec l’Europe occidentale. La grande force de l’auteur, c’est de nous prendre à la gorge et de construire des toiles pour relier toutes les affaires. Et la dernière moitié du roman est tout simplement géniale, à la fois par le déroulement de son intrigue que par le rythme haletant adopté. Dans cette deuxième partie, on retrouve aussi ce qu’on a apprécié dans les précédents tomes, cette faculté d’alterner les avis de plusieurs personnages et de passer de l’un à l’autre.

Cette trilogie se repose sur le couple de Paco et Irène et ici, c’est plutôt Paco qui tient le devant de la scène. Dans ce couple en crise, il a envie d’aller voir ailleurs tout en éprouvant du remords. Il en découle une tendance à se jeter dans la gueule du loup et de se trouver dans des situations violentes. Enfin, cerise sur le gâteau, j’accorderai une mention aux deux flics Yul et Brynner et les dialogues cinglants qui m’ont bien fait rire. Ce roman clôt la trilogie par un polar jouissif comme un feu d’artifice.

Le Rouge et le Brun de Maurice Attia

Editeur : Jigal

Dans ce deuxième tome de la trilogie parue aux éditions Jigal, Maurice Attia reprend son couple récurrent, Paco et Irène, et les sépare pour nous parler de l’Italie des années 70 et de la France à la toute fin de 20ème siècle.

Mars 1978. Paco Martinez est envoyé en Italie, à Rome, alors qu’Aldo Moro, le président du parti de la Démocratie Chrétienne vient d’être enlevé par les Brigades Rouges. Il voit ce reportage comme une possibilité d’échapper à la routine de vie sa vie de couple. Là-bas, ne parlant pas italien, il rencontre Léa Trotski, une journaliste italienne blonde ressemblant à Marina Vlady, qui va l’aider à interroger des personnalités politiques. Après avoir bu un coup ensemble dans un bar, Léa prend son scooter et se fait renverser par une voiture qui ne s’arrête pas. Elle semble ne rien ressentir et Paco et Léa finissent la nuit ensemble. Le lendemain, Paco apprend que Léa est dans le coma à l’hôpital.

Mars 1978. Irène, restée à Aix-en-Provence avec leur fille Bérénice, décide d’aller rendre visite à sa mère. Elle sait que les absences répétées de Paco signifient que l’adrénaline apportée par les enquêtes lui manque et que cela met en danger leur couple. Alors qu’elle cherche des jouets au grenier pour sa fille, elle trouve un journal, écrit vraisemblablement par son père et qui raconte la vie de leur famille et un épisode méconnu de l’histoire française, le siège de Grand Occident de France, une association antisémite. Ecrit sous la forme d’un roman, Irène a l’impression que ce journal raconte une page sombre de sa propre famille.

On retrouve dans ce roman tout le plaisir que l’on prend à lire la plume de Maurice Attia, cette faculté de nous emmener dans la passé, accompagnés que nous sommes par Paco et Irène. Ici, on va moins parler d’eux et de leur passé que d’événements politiques forts, la fragilité de leur couple servant de prétexte à les séparer.

La première partie va être consacrée à l’enlèvement d’Aldo Moro et nous expliquer le dilemme de l’Italie, prise entre le marteau (les communistes) et l’enclume (les fascistes) dans une ambiance de guerre froide. La deuxième partie est essentiellement un roman narratif qui va nous montrer la France de la fin du 19ème siècle, en pleine période dreyfusarde et le courant antisémite qui faisait fureur à cette époque. La troisième partie reviendra elle sur Paco qui, à l’occasion d’un reportage sur un jardin floral, va se trouver impliqué dans une mort suspecte.

Ce roman ressemble donc plus à trois novellas regroupées et reliées par un fil ténu, le couple de Paco et Irène, qu’un roman à part entière. Cela n’empêche en rien le plaisir de cotoyer ce couple fantastique et a la grande qualité de nous expliquer quelques faits historiques de façon parfaitement claire, des faits parfois oubliés, ou laissés à la marge, mais qui pourtant sont des pierres qui devraient nous servir à construire un avenir meilleur.

Le roman fait aussi souvent appel à des titres de film (de par la profession et la passion de Paco) et rappelle bien entendu Le Rouge et le Noir de Stendhal, un chef d’œuvre (mais il n’est pas utile de le rappeler)

La Blanche Caraïbe de Maurice Attia

Editeur : Jigal

Une fois n’est pas coutume, j’inaugure une nouvelle idée, celle de consacrer une semaine entière à un auteur. Comme Maurice Attia regroupe ses romans par trilogie, je vous propose donc la deuxième trilogie, publiée aux éditions Jigal. Pour votre information, j’ai tellement adoré ces polars que j’ai d’ores et déjà acheté la première trilogie publiée aux éditions Babel Noir.

1976. Cela fait huit ans que Paco Martinez a démissionné de son poste de flic à la brigade criminelle de Marseille. Depuis, il est devenu journaliste pour le journal Le Provençal, où il écrit des chroniques criminelles et des critiques de films cinématographies. Sa femme Irène connait un beau succès de modiste et s’occupe de leur fille Bérénice.

Un coup de téléphone va venir bouleverser leur petite vie bien tranquille. TigranKhoupigian, dit Khoupi, l’ancien collègue de Paco, l’appelle à l’aide depuis la Guadeloupe où il a trouvé refuge depuis huit ans, et leur dernière affaire ensemble. Khoupi avait en effet descendu de sang-froid les auteurs de la séquestration et du viol d’Irène, avant de prendre la fuite aux caraïbes avec sa compagne Eva.

Paco laisse derrière sa femme et sa fille pour retrouver son ami sous les orages, alors que la Soufrière menace d’entrer en éruption. Khoupi a beaucoup changé, avec son air de vieil alcoolique. Il va raconter à Paco son arrivée en Guadeloupe, son travail de garde du corps auprès de Célestin Farapati, un architecte puis vigile sur un chantier pendant qu’Eva devenait enseignante. Une nuit, Khoupi assiste à une scène hors du commun : deux hommes enterrent le corps de Farapati et coule du béton par-dessus.

Ce roman représente exactement tout ce que j’aime dans un polar. Avec une écriture parfaitement explicite et fluide, Maurice Attia nous plonge dans une atmosphère faite d’ombre et de menaces, les menaces venant à la fois du volcan et des morts qui vont s’amonceler dans l’environnement de Khoupi. Le petit microcosme dans lequel il s’est inséré avec Eva est peuplé de couples blancs qui se sont bien implantés mais qui semblent cacher bien des choses.

Khoupi n’étant pas tout à fait neutre ni apte à avoir le recul nécessaire, c’est Paco qui va devoir enquêter et retrouver les sensations liées à son activité préférée et regrettée de l’investigation. Et plus le roman avance, plus les morts s’amoncellent, plus le danger se rapproche et plus les différents trafics se révèlent, ce qui nous en apprend beaucoup sur la vie de cette île.

Et ce roman ne se contente pas d’être excellent dans son scenario ou la psychologie des personnages. Il ose aussi devenir un roman choral, chaque chapitre étant narré par une personne différente sans aucune indication en tête de chapitre. Si cela surprend au début, on comprend vite le principe et on apprécie d’autant plus le processus qui rajoute encore à l’attrait de ce roman. Le plaisir procuré par ce roman est à la hauteur de ce qu’il nous apprend de la vie sous le soleil, où derrière le décor enjôleur se cachent d’innombrables magouilles.

A sang et à mort de Sandrine Durochat

Editeur : Jigal

Parmi les dernières sorties de début 2022 chez Jigal, il y a ce roman d’une auteure que je ne connais pas. La curiosité a donc guidé mon choix et comme d’habitude, je n’ai même pas lu la quatrième de couverture. Accrochez-vous, ce roman ne respecte pas les limitations de vitesse !

Dans les alentours de Grenoble, une AUDI A3 et un 4×4 s’enfoncent dans une forêt. Trois hommes sortent de véhicule tout-terrain, puis dégottent deux jerricans pleins d’essence pour  asperger l’AUDI. A ce moment, on entend des bruits dans le coffre, quelqu’un qui tape. Aziz, l’homme des basses besognes du clan Malik Chenouf, sort du coffre Zito, un adolescent déjà bien abimé par un passage à tabac et lui demande de servir à passer un message à Precious, son chef. Le message est simple, le gamin retourne dans les vapeurs d’essence et la voiture est enflammée.

Olivier Gimenez attend la retraite avec impatience. Il effectue un de ses derniers convois d’argent dans le fourgon blindé. Jean-Luc et Antoine, ses deux collègues, sont inquiets quand il leur annonce qu’une voiture les suit. Ils se font bloquer dans une rue à sens unique et des braqueurs les menacent. Parce que le jeune Antoine se fait tabasser, Olivier Gimenez se fait flinguer à l’AK47.   

Le commandant Franck Hirsch et ses lieutenants Zerguit et Combe arrivent très vite sur le lieu du casse, accueillis par Gabriel Farge. Gabriel Farge est marqué par une affaire lors de laquelle il a tué une personne. Puis Hirsch et ses sbires font le point dans la voiture : ils ont sorti l’AK47 des scellés contre quelques liasses. Il va falloir gérer l’affaire et peut-être même s’arranger pour récupérer les neuf millions d’euros dérobés.

On reconnait tout de suite l’influence de Sandrine Derochat, celle des meilleures séries policières (pour moi en tous cas) dont bien entendu, The Shield. On a affaire à un groupe de flics pourris qui profitent de chaque cas pour se faire du fric. Autour d’eux, on y trouve deux clans qui se font la guerre. Tout ceci donne un décor de la ville de Grenoble bien peu enviable.

Ce roman est en fait un roman de personnages. Dans mon petit résumé, j’en fais apparaitre une petite dizaine. On en trouvera au total une vingtaine, qui vont se rencontrer, se séparer, se croiser, pour faire avancer l’intrigue vers une fin violente. Mais Sandrine Durochat préfère insister sur la vitesse de l’action, sur la brutalité des personnages et du contexte, plutôt que sur des descriptions sanguinolentes. Elle décoche ses phrases comme des uppercuts.

Cela donne un roman résolument moderne, écrit comme on regarderait une série policière. Les scènes s’amoncellent, les cadavres aussi et chacun dans cette histoire cherche à s’en sortir en n’ayant pas toutes les cartes en main. Ce roman ressemble à une voiture lancée à vive allure dont on aurait oublié les freins. Et à la fin, on ressent le besoin de souffler un peu, après ce sprint de presque 250 pages.

Pour seul pardon de Thierry Brun

Editeur : Jigal

Thierry Brun, voilà un auteur que j’apprécie tout particulièrement. J’ai lu quasiment tous ses romans, et à chaque fois, j’ai l’impression qu’il construit des personnages, qu’il écrit des histoires qui me parlent.

Thomas Asano a connu les guerres, hors de France. Il a passé un pan de sa vie derrière les barreaux en France. Alors qu’il est encore en liberté conditionnelle, il a décidé de s’isoler dans une petite cahute, perdue au fond des Vosges. Le plus sûr moyen pour tourner la page et ne pas faire de bêtises, reste encore de quitter ce monde et de couper les ponts avec les gens civilisés. Alors, les soirs, il se réfugie dans ses souvenirs de l’amour de sa vie, Béatrice.

Vivant de braconnage, il se fait embaucher comme manutentionnaire auprès de Cheuvreux, propriétaire d’une entreprise de bois. La fille du patron, Elise, sort de l’adolescence, se brouille avec son père et trouve refuge dans la cahute d’Asano. Il arrive à s’accommoder du harcèlement des gendarmes venus vérifier qu’il ne franchit pas la ligne jaune.

Quand Chervier récupère par hasard un chargement de cocaïne, qu’il veut garder pour lui, Asano se retrouve sous la menace du gang de trafiquants de drogue. Cheuvreux n’a aucune idée de la violence de ces truands, et il craint pour la vie d’Elise. Asano se voit contraint et forcé de reprendre du service.

A nouveau, c’est bien dans sa forme que le dernier roman de Thierry Brun se démarque. Avec des chapitres découpés en scènes, il va alterner entre présent et futur et faire un mélange sans pour autant donner de clé au lecteur. Cela n’en fait pas forcément une lecture exigeante mais cela nécessite au début du roman une certaine adaptation.

Le personnage principal Asano va occuper la majeure partie du roman, et sa psychologie est juste et remarquable, d’un homme qui bout, qui demande de l’action et qui est obligé de se cacher. Malgré la taille réduite du roman (200 pages à peine), la créativité de l’auteur fait merveille en amoncelant d’innombrables petites scènes, comme une descente vers un enfer promis. En cela, ce roman ressemble à un tableau, fait de tâches de peinture jetées au hasard (mais pas tout à fait), commençant par le haut, la lumière, pour finir en bas, dans le noir.

De ce tableau, on en retire cette thématique d’un Icare moderne, Asano ayant connu l’Amour et s’étant brûlé les ailes, qui ne demande qu’à retourner, approcher, toucher le soleil. Thierry Brun nous présente l’Amour comme une drogue, attirante, irrésistible, et qui nous fait faire les pires bêtises, au péril de notre vie. Il a l’habitude de nous présenter la Femme comme l’avenir de l’Homme, il nous peint ici l’illusion d’une rédemption par l’Amour dans notre société d’aujourd’hui.

La peur bleue de Maurice Gouiran

Editeur : Jigal

Maurice Gouiran revient avec son personne récurrent Clovis Narigou dont la dernière enquête en date le montrait fatigué, lassé et désabusé. Il retrouve des couleurs ici, même s’il occupe plutôt un second rôle aux côtés de son amie Emma Govgaline, devenue capitaine.

Mardi 18 février. Sami Attalah et Urbalacone dont envoyés sur le terrain depuis qu’Emma Govgaline a été priée de prendre des congés pour calmer son agressivité. Ils se rendent sur le lieu d’un meurtre, sur un massif de pins d’Alep. Pendu à un olivier, le corps d’un vieil homme pend, les mains et les pieds attachés dans le dos, une cagoule sur sa tête cagoulée. Quand le légiste enlève la cagoule, Sami reconnait son père et s’effondre.

Emma a débarqué dans la bergerie de Clovis, mais ce dernier n’arrive pas à la dérider. Depuis l’effondrement de plusieurs immeubles en plein centre-ville, et la découverte de 12 morts, les médias se sont précipités sur cette affaire retentissante. Les politiques ont immédiatement pointé du doigt le mauvais temps, les incessantes pluies affaiblissant les sous-sols. Or le quartier était connu pour son état de délabrement.

Sami a coupé les ponts avec son père, qui n’a pas supporté que son fils soit homosexuel. Fort logiquement, il est écarté de l’enquête par le commissaire Arnal. Comme toutes les équipes sont très occupées, Arnal ne voit qu’une seule solution : confier cette affaire à Emma, qu’il a lui-même écarté, de peur qu’elle ne trouve des indices mettant en cause la municipalité dans l’affaire des immeubles effondrés. En cherchant les meurtres rituels similaires, Emma va découvrir que le père de Sami est le quatrième cas.

Ce roman repose sur deux enquêtes en parallèle et sur l’avancement des différents enquêteurs pour nous alerter sur d’un côté, les dérives et l’ampleur de la corruption de nos politiques et d’autre part sur la situation des Harkis, exploités par le gouvernement français puis rejetés par tous. Maurice Gouiran remplit le rôle qu’il se donne, nous rappeler notre passé récent ainsi qu’alerter sur la déliquescence de la société.

La construction des intrigues fait partie des points forts de ce roman, de même que son style si particulier, direct et empreint d’expressions du cru, nous plongeant dans cette région du sud-est que nous aimons tant. Les deux enquêtes avancent en parallèle, et le déroulement apparait implacable. Derrière ce savoir-faire qui n’est pas à démontrer, l’objectif de nous faire réagir est parfaitement réussi.

L’auteur montre son ras-le-bol de vouloir gommer le passé, d’ignorer les gens qui nous ont aidé et il nous dévoile « les bleus », cette troupe chargée d’infiltrer le FLN mais aussi d’obtenir des informations avec des méthodes de torture ignobles. Il nous montre aussi comment des élus rachètent des immeubles délabrés qu’ils louent ensuite à des désœuvrés sans y réaliser le moindre travail de salubrité.

Ce roman fait partie des plus révoltants de Maurice Gouiran. Et j’ai l’impression que plus j’avance dans son œuvre, plus je ressens une sorte de lassitude devant le nombre d’exactions qu’il met à jour. Son personnage de Clovis Narigou termine le roman par ces mots désespérés et poignants, comme un appel à l’aide :

« Mon métier n’a-t-il pas fait de moi un homme désabusé en me contraignant à m’habituer à toutes les situations, à trouver de la normalité dans l’obscène ?

A vivre avec la solitude également. (…)

N’est-il pas raisonnable de se mentir constamment pour parvenir à survivre ? »

Tout est dit.

Fucking Melody de Noël Sisinni

Editeur :Jigal

Avant d’ouvrir ce roman, je n’avais aucune idée d’où je mettais les pieds, enfin, les yeux. Je n’avais pas lu la quatrième de couverture, et ai juste été attiré par les différents avis sortis sur la toile.

Alors qu’elle a été abandonnée, elle a été transférée dans un hôpital pour de redoutables douleurs dans le dos, à l’âge de 15 ans. Elle se fait appeler Fiorella, s’invente des personnages et rejette les autres. La seule personne avec qui elle a des discussions, c’est Soline, une infirmière qui propose des spectacles pour les enfants, de morceaux de musique à des scènes de clown.

Soline possède un don pour la musique, mais trouve son bonheur dans sa relation avec ces enfants meurtris et malades. Le professeur Marsac la convoque dans son bureau. Parce qu’elle a une relation particulière avec Fiorella, il préfère lui annoncer la vérité : la petite est atteinte d’un cancer des os, et il va falloir recourir à la chimiothérapie. Marsac lui propose de lui couper les cheveux avant qu’elle les perde.

Alors que son frère lui propose un enregistrement en studio de sa dernière pépite musicale nommée Fucking Melody, Soline propose à Fiorella de passer un week-end avec Boris, son compagnon. Fiorella qui veut découvrir le monde va tomber amoureuse du jeune homme. Et comme elle n’est pas prête à faire des compromis, la situation ne peut virer au drame.

S’appuyant essentiellement sur deux personnages, Fiorella et Soline, on ne peut que voir dans leur relation une fusion comparable à celle du froid et du chaud, de la glace et du feu. Soline veut faire le bien, aider les enfants malades et s’en persuade jusqu’à introduire Fiorella dans sa sphère personnelle. Fiorella n’est pas prête au compromis, et ira au bout de ses envies, de ses désirs, sans aucune limite.

Se sachant condamnée, Fiorella répète qu’elle est pourrie de l’intérieur. Mais l’auteur évite les effets larmoyants en décrivant une jeune fille prête à tout, pressée de tout vivre avant la fin. On y trouve dès lors l’image d’une société enfermée dans ses carcans, appliquant les règles établies sans même chercher à comprendre les réactions et / ou la psychologie des malades. Pour autant, l’auteur fait en sorte que l’on ne ressente aucune compassion pour cette jeune fille qui brave tous les interdits. Il nous place devant une situation extrême, et nous laisse seul juge.

Si le roman est court, il regorge tout de même d’une multitude de scènes rapides aux dialogues percutants, comme si l’auteur avait tracé une ligne droite et ne s’en écartait jamais. Le style rapide évite de nous poser trop de questions et les personnages suivent leur trajectoire rectiligne jusqu’au bout du monde dans une fin digne d’une peinture de maître, une chute poétique mélangeant les couleurs froides et chaudes. Ce roman est une superbe découverte pour moi.

Le chouchou du mois de mai 2021

Après avoir fêté comme il se doit les douze années de Black Novel, nous attaquons une treizième année sur des chapeaux de roues, avec deux coups de cœur, rien que ça !

J’avais déjà été emballé par ses romans, Hot spot de Charles Williams (Gallmeister) m’a comblé par son intrigue, la psychologie des personnages et la modernité du style. Madox, le narrateur de cette histoire, va débarquer de la grande ville chez les campagnards et croire qu’il va pouvoir réaliser le casse de la banque car il se croit plus intelligent que les autochtones. Embringué dans des rebondissements imprévus et ses mensonges, il va s’enfoncer jusqu’à une fin fantastique. Un roman culte !

Les ombres de Wojciech Chmielarz (Agullo), le cinquième tome du cycle du Kub, nom du personnage principal, clôt avec brio la peinture de la société polonaise, la mainmise de la mafia sur tous les domaines et la corruption généralisée à tous les étages. D’une construction implacable, avec un parfait équilibre entre narration et dialogues, ce roman m’a enchanté, bluffé, impressionné.

Pour fêter ses douze années d’existence, je vous proposais de gagner la trilogie Sean Duffy. Ne me cherche pas demain de Adrian McKinty (Actes Noirs) est donc la troisième enquête de cet inspecteur catholique dans un pays protestant. Agrémenté d’une énigme de chambre close, l’auteur au style vivifiant nous ramène fin 1983, début 1984 à la poursuite d’un artificier de l’IRA qui vient de s’évader de prison. Super !

Parfois, il est bon de revenir aux sources et de lire un bon polar. THC sans ordonnance d’Olivier Kourilsky (Editions Glyphe) rentre dans cette catégorie, c’est bien fait, ça va vite et n’a d’autre but que de nous distraire. A noter tout de même, que certains personnages sont récurrents. Grâce au talent de l’auteur, le roman s’avère explicite pour s’éviter de tous les lire dans l’ordre … même s’il est dommage de s’en passer.

Le livre événement de ce début d’année, c’est bien Les somnambules de Chuck Wendig (Sonatine). Il se distingue par sa taille d’abord (plus de 1100 pages) et par son coté prémonitoire (il a été écrit avant la pandémie). Même s’il n’est pas un coup de cœur pour moi, il révèle un sacré conteur pour une folle histoire.

Karim Madani est de retour dans le noir. Pute et insoumise de Karim Madani (La Tengo) est un livre choc, entre fiction et biographie, entre document et roman noir. Il nous présente une jeune étudiante de banlieue qui fait escort-girl la nuit pour se construire sa clientèle de demain, en suivant des cours de droit des affaires. Ce roman nous plonge dans un monde qu’on ne côtoie pas et s’avère un roman impressionnant, violent et dur.

Les sosies de l’Ombre Jaune d’Henri Vernes (Marabout) est la sixième confrontation entre Bob Morane et l’Ombre Jaune. Nous visitons ici les bas-fonds de Londres dans un jeu du chat et de la souris où on se demande qui est la proie. Par contre, l’auteur en rajoute, rallonge ses paragraphes ce qui donne une lecture moyenne pour moi.

Kasso de Jacky Schwartzmann (Seuil) marque la poursuite dans l’humour cynique de l’analyse de notre société. Utilisant un pitch simple, (un sosie de Matthieu Kassovitz utilise sa ressemblance avec l’acteur pour arnaquer son prochain), Jacky Schwartzmann flingue à tout va tout en faisant montre d’une belle fluidité de style et d’une remarquable lucidité de quelques maux de notre société. A ne pas rater !

Le Chouchou de ce mois revient donc à Tarmac Blues de Gérard Carré (Jigal), un polar qui va à 100 km/h dès le premier chapitre. Une fois commencé, on ne peut s’arrêter tant on est plongé dans une intrigue qui ébouriffe. Avec des personnages forts, avec une belle inventivité dans les rebondissements, ce roman totalement bluffant mérite très largement le titre de chouchou.

J’espère que ces avis vous auront été utiles dans le choix de vos lectures. Je vous donne rendez-vous le mois prochain pour un nouveau titre de chouchou. En attendant n’oubliez pas le principal, protégez vous, protégez les autres et lisez !