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La marche au canon de Jean Meckert

Editeur : Joëlle Losfeld éditions

Suite au formidable Nous avons les mains rouges, à qui j’ai décerné un Coup de cœur, j’ai décidé de lire les rééditions de Jean Meckert dans l’ordre. J’ai eu des difficultés à trouver La marche au canon, puisqu’il semble qu’il soit épuisé. Etant donné la qualité de ce texte, je lance un appel pour qu’il soir réédité. Car ce texte parle d’une période peu abordée dans la littérature, la débâcle de 1940 vue par un soldat.

Le 3 septembre 1939, la France déclare la guerre à l’Allemagne. N’écoutant que sa loyauté et son devoir envers son pays, Augustin Marcadet laisse derrière lui sa femme Emilienne et sa fille Monique et s’engage dans cette guerre qui ne devrait pas durer très longtemps. La réunion des appelés ressemble à ce qu’il attendait, un regroupement de jeunes gens volontaires, prêts à en découdre même s’ils ne sont pas au fait du maniement des armes.

Puis le transport vers le front de l’est commence. Le trajet se déroule dans un wagon à bestiaux, comme si on les menait à l’abattoir. On leur donne à peine de quoi manger ou boire, et les jeunes gens ne voient que rarement la lumière du jour. Il semblerait que les Allemands aient peur de nous puisque les combats n’ont pas commencé. Même si les conditions de transport sont horribles, la motivation l’emporte.

Arrivés, stockés dans une caserne de l’est de la France puis dans un tunnel, à Egelzing, le combat espéré se transforme en une attente interminable. Bien qu’Augustin pense à sa famille qu’il a laissée derrière lui, il arrive à oublier cette situation en jouant avec les copains au poker. Les blagues potaches, la bonne humeur ambiante permet de passer l’hiver rigoureux, froid, humide au fond de ce tunnel.

L’ennui fait place aux reproches, puis à la peur quand les premiers coups de canon se font entendre. Les informations disent que les Allemands sont passés par le Nord, qu’ils sont encerclés. Les ordres sont contradictoires, venant des officiers qui ont déserté la place rapidement. Devant l’absence de stratégie et de direction, il faut sauver sa peau. Peu à peu, le devoir fait place à l’incompréhension, à l’urgence, à la rancœur puis à la haine des hauts gradés.

A ma connaissance, personne n’a jamais écrit sur cette période en se plaçant à l’intérieur des troupes, en plein sur le front. L’auteur ayant vécu tous ces événements, il décrit simplement ce qu’il a vu, entendu, ressenti, pensé de l’innocence jusqu’à la haine de la guerre. Car finalement, les soldats ne sont-ils pas juste de la viande que l’on envoie à la boucherie ? Sans être frontalement antimilitariste, ce superbe texte montre l’absurdité de la guerre et le cheminement psychologique d’un homme arrivé a bout de ses illusions.

Ce texte inédit de Jean Meckert, formidablement préfacé par Stéphanie Delestré et Hervé Delouche devrait être lu, étudié par toutes les générations de tous les pays. Car il fait preuve d’une justesse, d’une simplicité, d’une rage contenue et d’une émotion touchante. Ce texte démontre combien l’humanisme doit l’emporter face à la barbarie et à l’idiotie.

Nous avons les mains rouges de Jean Meckert

Editeur : Joëlle Losfeld

Attention, coup de cœur !

Les éditions Joëlle Losfeld ont décidé de rééditer les romans de Jean Meckert, ce qui n’est que justice pour un auteur majeur injustement tombé dans l’oubli. Je connaissais son nom, pas ses romans, et j’ai dans mes bibliothèques quelques romans policiers signés Jean Amila. Si j’ai choisi ce roman, c’est parce que le Blog813 a publié un coup de cœur de Pierre Séguélas, que Laulo a fait paraître un excellent billet et que mon ami Jean le Belge a été dithyrambique à propos de ce roman (je joins les avis en fin de billet).

Laurent Lavalette sort de prison, après avoir purgé un peu moins de deux ans pour un meurtre en état de légitime défense. Il n’a pas de point de chute et se retrouve dans le village de Sainte Macreuse, accoudé au bar, à écouter les commérages du coin. Il cherche un endroit où dormir en attendant le train pour Paris quand deux hommes l’abordent. Monsieur d’Essartaut et son homme à tout faire Armand le convainquent de les suivre.

Monsieur d’Essartaut est le propriétaire d’une scierie. Il y aura donc forcément de la place pour le loger. En plus, ils ont besoin de main d’œuvre et donc peuvent le former et l’embaucher. Laurent Lavalette ne peut pas refuser cette proposition et envisage finalement d’y rester quelques mois, le temps de se refaire une santé et de gagner un peu d’argent.

Quand il arrive à la scierie, il est accueilli par le groupe, qui forme comme un groupe d’amis. Armand, le bras droit de Monsieur d’Essartaut, mais aussi le Pasteur Bertod qui est la voix de Dieu ou le communiste Lucas Barachaud vont l’accepter mais Laurent aura bien du mal à faire sa place. Et puis, il y a les filles de d’Essartaud, Hélène, femme mature ayant une position forte dans la maison, et Christine muette de naissance et encore mineure.Toutes deux attirent les convoitises de l’ancien taulard qu’il est. Rapidement, Laurent se rend compte que ce groupe d’anciens maquisards effectue des expéditions visant à punir les traîtres à la patrie, les faux résistants et vrais collaborateurs de l’ennemi.

Le contexte se situe juste à la fin de la guerre, quand les Allemands ont été vaincus et que les combattants de l’ombre se retrouvent sans objectif, comme perdus devant un avenir qu’ils ont du mal à discerner. Il nous présente donc une situation datée mais, pour autant, ce roman est d’une modernité extraordinaire, tant le propos y est toujours d’actualité et la forme absolument pas lénifiante, car ils sont portés par des personnages intelligemment construits.

On y trouve donc Laurent, en mal de repères, de but, et qui se place comme un observateur, compréhensif et discret, détaché des idéologies politiques pour laisser libre cours à ses envies humaines et bassement matérielles (Manger, boire, dormir, faire l’amour …). Il y a ce groupe d’anciens maquisards qui, eux, ont trouvé un objectif à l’absence de combats, celui d’épurer la France des faux résistants, quitte à verser du côté des meurtriers, comme les Allemands hier, comme ceux qu’ils chassent. Dans ce groupe, on trouve le chef extrémiste, le religieux ou les politiques, et tous ont un point commun : ils sont déçus de la société dans laquelle ils vivent et ne voient pas où elle va et ce qu’elle peut leur apporter. Même les deux femmes du livre sont deux images fortes du sexe dit faible, opposées dans leur être (l’une forte, l’autre faible à cause de son handicap) et dans leur psychologie (l’une forte en gueule et l’autre timide).

Ce roman est donc une photographie de la société telle qu’elle était au sortir de la guerre, mais elle est aussi une fantastique image de l’Homme face à un contexte, une démonstration de sa faculté d’adaptation (ou pas), et aussi de sa propension à revenir à un état animal : quand on ne maîtrise pas une situation, il n’y a rien de plus simple (et rassurant ?) que d’avoir recours à la violence. Je précise que ceci est une question et non un avis personnel. Il n’en reste pas moins que ce roman est une belle base de réflexion.

Et ce roman est aussi un formidable moment de littérature. Avec une langue simple, Jean Meckert aborde une période sombre de notre histoire mais sans jamais la placer au centre de l’intrigue. Cela en fait un monument de littérature dramatique, humaniste, dont le ton désespéré envers le genre humain, se positionne surtout comme un plaidoyer contre les guerres et toutes les idéologies visant à la violence. Utilisant Laurent Lavalette comme héraut, l’auteur déroule son intrigue dramatique de grandiose façon, tout en nous assénant des vérités, des situations où il nous place d’abord en tant que témoin, puis en tant que complice. Et c’est d’autant plus dérangeant (donc intéressant) que chaque personnage n’est ni totalement bon ni totalement mauvais et que chacun exprime son opinion.

Je n’utilise jamais le terme de chef d’œuvre et je ne l’utiliserai pas ici. Mais il faut bien s’avouer que l’on a entre les mains un grand moment de littérature en même temps qu’une belle réflexion intemporelle sur la société, sur le genre Humain, voire sur la politique, que l’on peut aisément extrapoler aux événements dramatiques contemporains. C’est un roman que l’on devrait faire lire à tous les lycéens, à tous les hommes politiques (à tout le monde, en fait !) et qu’il faut redécouvrir pour sa puissance d’évocation et son intrigue brutale. Quel roman !

Coup de cœur !

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