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Brasier noir de Greg Iles

Editeur : Actes Sud

Traductrice : Aurélie Tronchet

Le Père Noël est une des personnes que je vénère le plus au monde. Il a le bon goût de me ramener chaque année des kilogrammes de pages à lire. Cette année, si la masse était aussi imposante que les autres années, le nombre de romans était moins important, à cause ou grâce au Brasier noir de Greg Iles. Presque 1050 pages vont nous plonger dans les années 60, au Mississipi et nous montrer l’importance et l’influence du Ku Klux Klan sur la vie américaine.

Natchez, Mississipi, 1964. Après avoir servi comme cuisinier pendant la seconde guerre mondiale, Albert Norris est revenu dans sa ville natale et y a ouvert un magasin d’instruments de musique. Noir de peau, son activité est respectée de tous et il accueille des jeunes pour qu’ils s’entraînent ou pour accorder leurs instruments. Albert permet aussi à des « couples illégitimes » noir/blanc de profiter de la petite pièce au fond de la boutique, au nom de l’amour.

C’est un bruit de verre cassé qui le réveille cette nuit là. En descendant à la boutique, il voit deux hommes en train de déverser des bidons d’essence dans la boutique. Ils veulent qu’il leur disent où est le jeune noir Pooky Wilson, qui retrouve parfois Katy Royal, la fille du magnat du pétrole et propriétaire de la compagnie d’assurances du coin. Albert ne sait que répondre. Alors les deux jeunes mettent le feu et retrouvent un troisième homme dehors : ils regardent la boutique partir en fumée et Albert mourir dans les flammes.

22 jours plus tard, Frank Knox, Sonny Thornfield, Glenn Morehouse et Snake Knox travaillent à l’usine de piles Triton. Ils en ont marre des noirs, des juifs et de la politique des Etats Unis qui part à vau l’eau. Ils décident de créer un groupe extrémiste plus violent encore que le Ku Klux Klan, les Aigles Bicéphales, qui sera financé par Brody Royal. Leur signe distinctif sera une pièce de monnaie trouée d’une balle pour la porter autour du cou. La cible finale des Aigles est JFK, son frère Robert Kennedy et Martin Luther King.

Natchez, Mississipi, 31 mars 1968. Cela fait deux ans que Frank est mort au Vietnam, mais les Aigles Bicéphales sont plus que jamais vivants. Snake, son frère en a pris la tête. Sonny et Snake kidnappent deux activistes noirs Luther Davis et Jimmy Revels pour les droits civiques et les emmènent vers un endroit appelé L’arbre des morts où ils les assassinent. Ils est vrai qu’ils n’en sont pas à un méfait près, puisqu’ils comptent à leur compteur plusieurs meurtres et le viol de Viola Revels, la secrétaire du docteur Tom Cage.

Trente sept ans plus tard, en 2005. Viola Turner (elle s’est mariée à Chicago et a eu un enfant) qui a fui à Chicago suite à son viol revient dans sa ville natale pour y mourir ; elle est atteinte d’un cancer incurable. Tom Cage va rendre visite à son ancienne secrétaire tous les jours. Le fils de Tom est maire de Natchez depuis quelques années. Ancien avocat, il essaie d’être juste pour sa population, et prend soin de son père, qui a fait une crise cardiaque quelques années auparavant.

Le corps de Viola est retrouvé dans sa chambre. Elle a fini par succomber à son cancer. Shad Johnson, le pire ennemi de Penn Cage l’appelle et lui annonce qu’il a dans son bureau un homme qui veut qu’on arrête son père pour meurtre. Cet homme n’est autre que Lincoln Turner, le fils de Viola, et assure que Tom a aidé Viola à terminer sa vie par un suicide assisté. Cette affaire va remuer de bien vieilles affaires monstrueuses …

La taille du roman ne doit pas vous faire peur. Ce n’est pas parce que ce roman fait 1050 pages que vous devez passer votre chemin. Au contraire, ce roman, par son format, va permettre de montrer la force et l’emprise du Ku Klux Klan sur la vie du Sud des Etats Unis, à tous les niveaux, à un point que l’on peut envisager mais ne surement pas croire. Avec ce roman là, vous allez perdre vos illusions et vos espoirs devant l’ampleur de l’intrigue et de ce qu’elle nous montre.

Je ne connaissais pas Greg Iles, n’ayant jamais lu un de ses romans, mais je dois dire que cet auteur est très doué pour planter un décor et décrire la psychologie humaine. Et avec un sujet pareil, son roman devient passionnant et, en un mot, impossible à lâcher. Car la force et la grande qualité de ce roman, c’est d’avoir descendu son intrigue au niveau des personnages, et d’en faire un roman humain plus qu’un simple polar mené par son scénario.

Et des personnages, on va en suivre un certain nombre dans ce roman, dont tous sont formidables. Au centre, on trouve Penn Cage, qui va se débattre comme un beau diable pour sauver son père, puis sa famille. Penn est en ménage avec Caitlin, grande reportrice qui a remporté le Prix Pulitzer. Tom Cage, quant à lui, va choisir de garder le silence, comme il en a le droit, mais il va semer le doute sur son innocence. Henry Sexton, reporter local, mène sa croisade personnelle contre les Aigles bicéphales et va voir dans cette affaire l’occasion de dénicher l’erreur qui lui permettra de faire tomber Brody Royal. Brody, en voilà un méchant extraordinaire, auquel on peut rajouter les Aigles vivant encore en 2005. Il y a aussi Shad, le procureur, obstiné dans sa quête de faire tomber Tom et par là même Penn ou bien subit-il des pressions ? Et je pourrais continuer cette liste longtemps …

Car la force de ce roman est là : un scénario en béton armé mais surtout une histoire que Greg Iles a choisi de raconter à hauteur d’homme, enchaînant les chapitres consacré à un personnage (sans en faire un roman choral), en décidant de rester humain. Et peu importe le nombre de chapitres, le nombre de pages ou le nombre de rebondissements, quand c’est humainement écrit, c’est passionnant et impossible à lâcher. C’est incroyable, le nombre de scène dont la puissance de force émotionnelle vous arrache des larmes, des sourires ou même des cris de rage.

Car le sujet est aussi révoltant que la forme est émotionnelle : Les arrangements entre amis, le racisme évidemment et les actions du Ku Klux Klan. Mais il y a bien plus encore : Ces exactions existent encore aujourd’hui. Et ces hommes ont tous les pouvoirs, presque jusqu’à la plus haute marche (quoiqu’on puisse se demander qui a fait élire Donald Trump !). Ces gens là détiennent la police, ou plutôt les polices, les médias, la justice et les politiciens. C’est un roman à l’ampleur rare, d’une ambition démesurée, qui a été rendu possible grâce à la passion que l’auteur a su y insuffler. Un roman à ranger aux cotés de ceux de James Ellroy dont il n’a pas à rougir. Oui, oui, à ce point là.

Ne ratez pas les avis de Wollanup et Isis

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Des poches pleines de poches

Voici le retour de cette rubrique consacrée aux livres au format poche. Et je vous propose deux romans à découvrir, et dont on va entendre parler puisqu’ils sont tous deux sélectionnés pour le Grand Prix des Balais d’Or 2019, organisé par mon ami Richard le Concierge Masqué.

Etoile morte d’Ivan Zinberg

Editeur : Critic (Grand format) ; Points (Poche)

Lundi 10 aout 2015, Los Angeles. Sean Madden et Carlos Gomez, deux inspecteurs du LAPD sont appelés au centre ville, au Luxe City Center Hotel. Un homme y a été assassiné et son corps est retrouvé menotté au lit et horriblement mutilé (surtout en dessous de la ceinture). La Scientific Investigation Division termine l’examen de la chambre sans rien trouver d’intéressant, à part des traces dans la moquette qui laissent à penser que la scène du meurtre a été filmée. La victime s’appelle Paul Gamble, propriétaire d’une société de partage de musique sur Internet. Les caméras révèlent qu’il est entré à l’hôtel avec une jeune femme blonde arborant de grandes lunettes de soleil.

Mardi 11 aout 2015, Santa Monica Boulevard, Los Angeles. Michael Singer est photographe de presse, ce que d’aucuns appellent paparazzi. Il a toujours rêvé d’être enquêteur et a découvert par hasard qu’il pouvait faire beaucoup de fric en surprenant les stars. Ce jour-là, il a rendez vous avec Freddy Fox, un flic qui lui sert d’indic. Moyennant finances, il lui apporte quelques affaires en cours en avant-première. L’une d’entre elles attire son attention : Naomi Jenkins, la star présentatrice des informations a été retrouvée nue, violée dans un entrepôt, victime de la drogue GHB. Plutôt que d’utiliser ces informations comme un reportage photo traditionnel, Michael va se lancer dans l’enquête.

Avec un polar, on recherche avant tout du divertissement. Ce roman m’a plus que surpris, il m’a étonné par les qualités dont il regorge, venant du deuxième roman d’un jeune auteur. Et en premier lieu, je voudrais mettre en avant le scénario redoutable, remarquable dans sa construction. On va suivre deux enquêtes en parallèle, qui vont se rejoindre à 100 pages de la fin et jamais, on n’est perdu ou on se demande où on en est. Les personnages sont très bien fait, sans en rajouter outre mesure.

Cela fait que c’est un livre passionnant à lire qu’on n’a pas envie de lâcher. Certes l’action se situe aux Etats Unis, et on aura tendance à le comparer aux maîtres du genre. Mais je trouve qu’il tient la comparaison haut la main tant tout est très bien fait. Et puis, le sujet de fond est la pornographie et le gonzo extrême. Il nous montre le derrière des scènes de cul qui s’apparente plus à un viol qu’à un travail. Il y a une scène éloquente et très dure à vivre qui démonte le mythe que veulent nous faire croire les titres variés et insultants.

En conclusion, passée ma surprise, ma découverte d’un nouvel auteur, je m’aperçois que ce roman, outre qu’il m’a fait passer un excellent moment, a laissé en moi des traces grâce à ces personnages de Madden et Singer. Ne croyez pas que tout va y être rose bonbon, loin de là. Et nul doute que je lirai ses autres romans dont jeu d’ombres et Miroir obscur. Voilà du divertissement haut de gamme.

L’essence du mal de Luca D’Andrea

Editeur : Denoel (Grand Format) ; Folio (Poche)

Traductrice : Anaïs Bouteille-Bokobza

Jeremiah Salinger est scénariste de documentaires et rencontre le succès grâce à une série consacrée aux roadies de groupes de rock. Avec son ami et cameraman Mike McMellan, il va réaliser trois saisons de Road Crew mettant en lumière ces hommes de l’ombre qui assurent le bon déroulement des concerts. C’est aussi aux Etats Unis qu’il rencontre Annelise, originaire des Dolomites, qu’il va épouser et avec qui il va avoir une fille adorable Clara.

En crise de création, il va suivre sa femme dans son village natal du sud de Tyrol, à Siebenhoch et profiter de la vie de famille, d’autant plus que Clara est très éveillée. C’est là-bas qu’il va avoir l’idée d’un documentaire racontant la vie des sauveteurs. Mais lors d’un tournage, l’équipage va mourir et Salinger sera le seul rescapé. Marqué par cet accident, il va trouver sa planche de salut dans un événement dramatique qui a eu lieu 30 ans auparavant et qui a vu le massacre de trois jeunes gens dans la faille du Bletterbach.

« La rencontre sanglante de Stephen King avec Jo Nesbo » annoncée par le bandeau de Folio est largement exagérée, il faut le savoir. Certes, les trois jeunes gens ont été tués de façon atroce, mais cela est expliqué sans description gore. Si les relations entre Salinger et sa fille peuvent faire penser au King, l’évocation de Jo Nesbo m’interpelle. Franchement, je ne vois pas.

Par contre, on a droit à un roman qui oscille entre enquête de journaliste, chronique familiale, thriller et fantastique. C’est un mélange de genres qui fonctionne à merveille, surtout grâce au talent de l’auteur de savoir décrire simplement la vie familiale de Salinger avec des scènes visuelles dont certaines sont empreintes de mystère et qui créent une angoisse prenante.

Ah oui, on craque pour Clara, on est passionné par Werner, on a plaisir à rencontrer les habitants du village et on a beaucoup de sympathie pour Salinger qui a une obsession : trouver l’origine des meurtres comme une sorte de rédemption pour lui-même, pour qu’il se prouve qu’il vaut encore quelque chose. Et l’auteur joue des cordes sensibles, n’utilisant les scènes de tension que quand il le juge utile, et non pour relancer le rythme comme le font les Américains.

Cela donne à ce roman une forme personnelle et originale, très agréable à suivre surtout si on considère que c’est un premier roman. Et même s’il fait 500 pages, on n’a pas envie de laisser tomber le roman, tant on s’attache à ce personnage de Salinger qui nous parait si vivant et si humain. Voilà un nouvel auteur épinglé sur Black Novel, une bien belle découverte d’un auteur dont je vais suivre les prochaines publications.

Ne ratez pas l’avis de Cédric Ségapelli

Rebonds de Roland Sadaune

Editeur : Editions Sydney Laurent

J’avais plutôt l’habitude, depuis quelques années, de lire de la part de Roland Sadaune, des romans noirs et sociaux, montrant des facettes de la société des aspects peu montrés et peu montrables. Il nous revient cette fois ci avec un pur roman policier.

La finale de l’Euro 2016 vient de se terminer. La France a été battue chez elle, par le Portugal. A la sortie du stade, les supporters sortent du stade, les uns heureux, fous de joie, les autres déçus. Il y a bien quelques échauffourées, mais il y a toujours dans ces cas-là des gens qui cherchent la bagarre.

Quelques jours plus tard, on découvre dans le canal de Saint Denis un filet de ballons de football, dans lequel est emprisonnée une tête d’homme. Marie Layne, qui est journaliste culturelle, est d’un journal régional à un journal local. Elle doit aussi faire face aux congés de ses collègues et se retrouve missionnée pour faire un article sur le sujet. Elle apprend par un collègue Philippe Myros que c’est un SDF Yvon qui a fait cette macabre découverte. Elle va donc partir à sa recherche et tombe sur un autre SDF, avec un surnom amusant : La Barbouille.

De son coté, le lieutenant Frédéric Lacoste est confronté à un sacré problème : trouver l’identité du mort et trouver le reste du corps. A part la tête, la brigade fluviale n’a rien trouvé d’autre. Apparemment, la décapitation a eu lieu ailleurs, c’est tout ce qu’il peut en déduire. Le légiste lui annonce que la tête est restée une dizain d’heures dans l’eau. Alors qu’il rentre chez lui, il trouve sur sa voiture un flyer avec un portrait annonçant la disparition d’un homme.

Comme je le disais, Roland Sadaune change de registre, du moins pour ce que je connais de ses romans, et nous livre un roman policier classique dans la forme et dans les portraits des personnages. Nous avons deux personnages principaux, une journaliste et un lieutenant de police, entourés par pléthore de personnages secondaires. On y trouve aussi des chapitres, en italique, mettant en scène un personnage étrange dont on devine qu’il va être impliqué dans cette affaire. De même, le style se fait moins violent, moins direct et plus fluide, comme s’il fallait se fondre dans l’enquête.

On a droit tout de même à quelques visites de quartiers du 9-3, qui une nouvelle fois s’avère dans leur approche d’une réalité criante. On y voit les SDF coucher dans des maisons en carton (heureusement, nous sommes en juillet et ils ne souffrent pas du froid), on y voit des parents délaisser leur rôle de parents, et nombre de trafiquants faisant leur commerce sans être inquiétés. Mais cela ne reste qu’un décor.

Par contre, le scénario est très bien fait, nous plongeant dans un sacré brouillard, à tel point que je me suis demandé qui pouvait être le coupable. Et pendant ce temps là, les cadavres continuaient à s’accumuler. Même s’il y a un ou deux indices voyants, on passe un bon moment. Et je rassure les futurs lecteurs : non, ce roman n’est pas un roman anti-supporter de foot … quoique. Ce sera à vous de le découvrir.

Au même moment, je tiens à vous informer que Roland Sadaune est un peintre de talent et qu’il sort un recueil de ses œuvres, ciblées sur le polar. Un bien beau petit livre avec de superbes toiles. Cela s’appelle Seul dans la nuit, et c’est édité par Val d’Oise Editions.

Ne ratez pas l’avis de L’oncle Paul

La dernière couverture de Matthieu Dixon

Editeur : Jigal

Ne me dites pas que ce roman est un premier roman ! Franchement je n’y croyais pas, à tel point que j’ai du poser la question à l’éditeur Jimmy Gallier. Accrochez vous, ce roman, c’est une bombe, du vrai polar, serré comme un ristretto, servi sans sucre ni crème. Amer, quoi !

Raphaël est un jeune homme, photographe indépendant, qui s’apprête à être papa pour la première fois. Passionné par son métier, il délaisse un peu sa vie de famille pour se concentrer sur des photos qu’il pourra vendre aux différents médias. En cela, il est aidé et éduqué par Bernard, un vieux de la vieille dont tout le monde s’arrache les images. Bernard, c’est le mentor, le père en quelque sorte de Raphaël.

Ce soir-là, Bernard fait appel à Raphaël, pour une affaire qui va faire grand bruit. Ils seront tous les deux aux aguets pour la photographie qu’il ne faut pas rater. Raphaël accepte de jouer le jeu et ils s’installent tous les deux à une table différente du Maskirovka, le restaurant à la mode et attendent leurs victimes. Quelle n’est pas la surprise de Raphaël de voir débarquer une journaliste vedette du 20H et le ministre de l’industrie, flirtant comme des adolescents !

A coté de ces photos chocs qui valent une belle position dans un journal, Raphaël s’adonne aussi à des photos de starlettes pour boucler ses fins de mois, quitte à ce que cela se termine par une séance de sexe à l’arrière d’un taxi. Quelques jours après, Raphaël rejoint Bernard qui doit rejoindre Juan-les-Pins dans son hélicoptère personnel, et vient toucher son argent. Mais Raphaël ne fait pas attention aux remarques énigmatiques de Bernard, et il est d’autant plus choqué d’apprendre que son hélicoptère a pris feu le lendemain. De ce jour, il va se croire investi d’une mission : comprendre la mort de son mentor.

On peut dire ce que l’on veut, la multiplication des médias et leur fonctionnement est un thème passionnant ; la façon dont est organisée, distribuée, affichée, cachée l’information aussi. Et quelques polars ont d’ors et déjà choisi ce thème prometteur pour nous offrir des intrigues palpitantes. Il est vrai que la théorie du complot ou de la manipulation des masses a toujours passionné, qu’on l’appelle désinformation ou propagande.

Si au premier degré, ce n’est pas le sujet de ce roman, le fond de l’histoire est là. On est en plein dans la mélasse, dans les photos bien attrayantes ou dégueulasses, qui prennent la place d’autres qui pourraient être beaucoup plus informatives mais aussi dangereuses pour certaines personnes. Il faut s’y faire : nous sommes dans le monde de l’immédiateté, où l’info du jour sera remplacée par une autre dès le soir même ; nous sommes dans un monde où les premières pages sont squattées par les stars, leur mort, leur divorce, leur héritage, les résultats sportifs et les dernières à la pollution, au chômage, aux guerres, aux crises financières créées de toutes pièces … Vous pouvez rayer les mentions inutiles du jour. N’y voyez pas de ma part de la démagogie mais juste un état de fait.

Ce roman est un pur joyau noir, du vrai polar pur et dur, resserré comme il faut en 180 pages, autour d’un personnage qui va centraliser toute l’attention, d’abord parce qu’il est le narrateur, mais aussi parce qu’il est le naïf catalyseur, celui qui va soulever pour nous le tapis, sous lequel sont en train de pourrir quelques rats crevés. Et on y croit à fond parce que c’est simplement fait, simplement écrit, et étayé par des exemples connus ou pas du grand public mais éloquents.

Alors, Jimmy Gallier me dit que c’est le premier roman de Matthieu Dixon. Eh bien, moi je signe d’emblée pour lire le second roman de ce jeune auteur, en espérant y retrouver cette passion pour son sujet, cette fougue dans l’expression, cette rigueur dans le déroulement de l’intrigue, cette véracité dans la construction du personnage. Et peut-être aurons nous aussi un sujet tout aussi passionnant ? En tous cas, chapeau M.Dixon, chapeau bas, et un grand merci pour avoir commis celui-ci.

Ne ratez pas l’avis de Jean le Belge, Yves et 404

Amère Méditerranée de Philippe Georget

Editeur : Editions In8

Alors qu’on avait l »habitude de lire les romans de Philippe Georget chez Jigal, voici que son petit nouveau sort aux éditions In8. Honnêtement, je n’avais pas l’information. Il aura fallu un petit message de Philippe lui-même pour que je sois au courant, et quelques semaines pour que je le lise. Un mot : Ne ratez pas ce roman !

Au large de l’île d’Ostiolum, Ugo et Elena sont en pleine partie de pêche à bord de leur Yacht Aurélia. L’ïle d’Ostiolum est un bout de terre de 83 km² situé entre l’Afrique et l’Europe, comme un lien entre la pauvreté et la richesse. Alors qu’Elena descend vers la petite cuisine, elle entend Ugo et son cousin Javier crier. Mais en guise de grosse prise, il s’agit du corps d’un homme. D’autres flottent autour, et ils en distinguent quelques uns qui bougent encore. Immédiatement, ils lancent un signal d’alarme.

Elle est dans l’eau, accrochée à son espoir, à son désespoir, qui n’est autre qu’une caisse en bois. La caisse lui permet de ne pas couler, et elle bat des jambes de temps en temps pour avancer. Ce qui la tient encore en vie, c’est ce petit corps qui proteste dans la caisse : un petit chat qu’elle a nommé Mouna se met à miauler.

Louka Santoro est résident sur l’île et a fait ses études sur le continentavant de revenir pour exercer le métier de journaliste. Assis à la terrasse du Café de la Gare, il boit son café qui devrait finir de le réveiller. Corto, un pêcheur qui embarque les touristes, vient de recevoir un appel d’Ugo : un chalutier vient de chavirer au large avec des migrants à bord. Louka et Corto se mettent de suite en route pour en sauver le maximum et récupéreront une vingtaine de personnes. Mais pourquoi le chalutier a-t-il sombré ?

Philippe Georget nous a habitué à insérer dans sa bibliographie des romans orphelins, entre deux enquêtes de Gilles Sebag et Jacques Molina, ses inspecteurs récurrents. C’est le cas ici, où il situe l’intrigue de son roman sur une île imaginaire, sorte de pont entre l’Afrique, affamée et déchirée par ses conflits et l’Europe riche et hautaine. Et on sent que cet auteur, que j’adore pour son humanisme, a choisi ce sujet parce qu’il lui tient à cœur.

On y trouve une passion, sous-jacente, qu’il n’a pas voulu mettre au premier plan, optant pour un style grave, solennel, pour bâtir son roman. Il y met aussi beaucoup de recul, se plaçant en retrait par rapport à ce qui arrive à ces pauvres gens qui, en définitive, ne veulent que survivre. Car il y a bien une intrigue policière, puisque Louka va plonger pour observer l’épave du chalutier, et découvrir qu’un couple est menotté à une barre du bateau. Il y a donc bien eu assassinat.

Louka va donc avancer à pas comptés, rencontrant les naufragés survivants, les membres de la police locale, ceux de la métropole et même ceux des services secrets. Pour asseoir son sujet, Philippe Georget va insérer des chapitres consacrés aux migrants, et nous donner quelques clés à propos de l’énigme. Mais surtout, il va nous montrer la complexité des tensions qui se jouent entre les différentes nationalités et les conditions déplorables du voyage, orchestrées par des passeurs marchands de viande !

Et c’est dans ces moments là que le roman décolle et nous place en face de nos responsabilités. Sans vouloir être un brûlot, il nous pose des questions. Car nous sommes responsables. Comment pouvons-nous mettre au pouvoir des dictateurs sanguinaires et fermer les yeux devant le sort de leur peuple ? Comment pouvons-nous ruiner, voler leurs ressources naturelles et fermer les yeux devant le sort de leur peuple ? Comment pouvons-nous nous empiffrer de nourriture et fermer les yeux devant le sort de leur peuple ?

Si ce roman est d’une construction admirable, complexe mais redoutablement bien menée, si on y trouve des scènes d’action et même angoissantes, le fond du sujet, élaboré avec beaucoup de subtilité, rend ce roman un livre important. Et par moments, on y trouve des phrases éloquentes telles celle-ci que j’ai pioché à la page 232 : « On ne peut pas se revendiquer des Droits de l’Homme tout en fermant nos portes à ceux qui fuient l’Enfer. » Voici un des grands romans humanistes de l’année 2018, à ne pas rater.

Ne ratez pas l’avis de l’Oncle Paul

 

 

Dégradation de Benjamin Myers

Editeur : Seuil

Traductrice : Isabelle Maillet

Les éditions Seuil, dans leur collection Cadre Noir, nous proposent un nouvel auteur, dont c’est le premier polar mais pas le premier roman. Si le sujet est connu, l’ensemble s’avère noir, glauque et rappelle les meilleures pages du Noir.

Ray Muncy est un homme qui a de l’argent, beaucoup par rapport aux autres gens de cette petite ville du Nord de l’Angleterre. Avec sa femme June, il est heureux de recevoir sa fille Mélanie, qui est parmi eux pour les fêtes de Noël. Mais Mélanie n’en peut plus de cette ville, de ses parents, des sourires faux, de l’hypocrisie ambiante. La seule excuse qu’elle trouve est d’aller promener le chien Mungo. Elle se couvre bien et sort dans ce paysage envahi de neige. Elle décide de monter sur la colline pour aller fumer un pétard. Le soir venu, Mélanie n’est toujours pas rentrée.

Steven Rutter est un solitaire qui habite une maison délabrée à la sortie de la ville. Il est parti chasser et se réjouit de cette occupation, son fusil à la main. Quand il aperçoit au loin une jeune fille, il s’approche. Le chien l’a senti, l’attaque, alors il le frappe et le tue. La jeune fille s’apprête à crier, il se jette dessus, la gifle, la tape, la frappe. Quand il s’aperçoit qu’il a du sang sur les mains, c’est trop tard.

James Brindle est un inspecteur de la « Chambre froide », service de la police dédié aux cas les plus difficiles. Il sort d’une enquête qui s’est terminée en fiasco et a du mal à faire face. Son travail, ce sont les enquêtes atroces. Son chef débarque avec un nom, un lieu, une disparition : Mélanie Muncy, Acre Dale. Brindle ne va pas être seul pour découvrir l’horreur de cette affaire, Roddy Mace, journaliste opiniâtre, débarque aussi en ville.

Il faudra quelques dizaines de pages pour vous habituer au style de l’auteur, fait de phrases sèches, avec des dialogues non marqués de tirets et sans virgules. De même, les personnages ne sont pas mis en place dès le début du roman, mais complétés au fur et à mesure que l’intrigue progresse. Toutes ces remarques préliminaires sont données pour que vous ne soyez pas déçus. Car il est marqué sur le bandeau : « Âmes sensibles, vous auriez tort de vous abstenir … ». Effectivement c’est le cas.

Car une fois que l’on a pénétré le paysage de l’auteur, sa façon de le peindre, on se retrouve avec un roman noir sans aucune lumière ni espoir. Certes, l’histoire a déjà été lue et relue, et c’est peut-être pour cela que j’ai eu du mal à démarrer cette lecture. Mais je dois reconnaître que l’univers de l’auteur est d’une noirceur sans commune mesure, nous décrivant une société de l’Angleterre du Nord faite de petits arrangements et d’utilisation des êtres humains pour servir les plus bas instincts.

On a effectivement déjà lu ce genre d’histoire, mais l’évocation des plaines vides et du temps désolants plonge le lecteur dans une sorte de torpeur fascinante, malgré quelques scènes particulièrement dures (et vous savez que je n’aime pas ça). Et puis, il y a le coupable désigné, dont on va suivre la vie par des chapitres insérés, qui donnent envie de l’excuser, ou du moins de le comprendre. Car on se rend compte que si c’est un être ignoble qui se laisse littéralement pourrir, les habitants de cette ville s’avèrent encore pires que lui.

Je ne suis pas sur que l’auteur ait voulu insérer un message dans ce roman, ou du moins il est soit évident soit confus. S’il a voulu montrer la « Dégradation » de la société et de ses valeurs morales, il aurait du être un peu plus explicite. Ce roman est donc pour moi une très belle découverte qui aurait pu devenir un coup de cœur pour sa force d’évocation, et que je ne peux que vous conseiller. D’autant que la fin est géniale ! Un nouvel auteur du Noir débarque !

Ne ratez pas les avis de Wollanup, Polarmaniaque et Jean-Marc

Bandidos de Marc Fernandez

Editeur : Préludes

Après Mala vida et Guerilla Social Club, voici le troisième roman de Marc Fernandez mettant en scène le journaliste Diego Martin et son entourage. Ceux qui ont aimé les deux précédents vont y retrouver leurs marques et adorer celui-ci.

20 janvier 2017, Buenos Aires. Sur la Plaza de Mayo, le rassemblement ne compte que des gens qui portent un tee-shirt blanc. Sur chacun d’eux est imprimée une photographie, celle d’un homme, Alex Rodrigo, journaliste photographe assassiné vingt ans auparavant. Il avait été passé à tabac, puis abattu d’une balle dans la tête, les mains menottées dans le dos. Ses meurtriers avaient fini leur œuvre en mettant le feu au corps. A la fin de la manifestation, tous sortent des casseroles et tapent dessus en signe de protestation, pour que cela n’arrive plus.

20 janvier 2017, Madrid. Une jeune femme fait son footing et s’arrête près d’un arbre pour souffler un peu. Un peu plus loin, elle aperçoit une chaussure. Elle hurle en découvrant le corps calciné partiellement d’une femme. Le légiste déclare d’emblée qu’elle s’est prise une balle dans la tête. Pablo, le chef du groupe de la brigade criminelle ne croit pas à l’œuvre d’un psychopathe. Un peu plus tôt, on a déposé chez le gardien du parc un sac à main : la victime s’appelle Celia Rodrigo.

Diego Martin est attablé au fin fond de son bar fétiche La Casa Carlos, pour peaufiner l’interview de Leonardo Padura, qu’il envisage de diffuser dans on émission radiophonique Ondes Confidentielles. C’est son amie Ana qui lui apprend que l’on vient de découvrir le corps d’une femme dans le Casa de Campo, une jeune femme à la double nationalité hispano-argentine. Voilà une nouvelle affaire pour Diego Martin.

Ceux qui ont aimé les deux précédents romans de Marc Fernandez vont aussi aimer celui-ci, disais-je. On est en terrain connu, avec des personnages que l’on apprécie, au sens où ils sont humains, se battent pour la liberté et la vérité. On retrouve donc Diego, Ana, Nicolas et Isabel antre autres. Si vous ne les connaissez pas, vous savez ce qu’il vous reste à faire ! Non ? Ben, achetez les et lisez les !

Cette enquête va donc alterner entre l’Espagne et l’Argentine et nous raconter, comme une sorte de parallèle, les dictatures et la difficile sortie d’un état totalitaire vers la démocratie. Comme d’habitude, on va apprendre beaucoup de choses, qui s’avèreront pour certaines vraies puisque Marc Fernandez nous indique dans les remerciements comment et pourquoi il a construit son intrigue. D’ailleurs, on sent que le sujet de ce livre lui tient à cœur et qu’il y a mis beaucoup de passion.

Alors, évidemment, on est dans un polar, et Diego et ses amis se retrouvent toujours dans des situations inextricables, au mauvais moment au mauvais endroit. C’est le coté romanesque obligatoire. Il n’empêche que j’aime son style pressé, cette sorte d’urgence qui fait que l’auteur écrit toujours avec le minimum de mots, pour donner à sa plume une sorte de célérité.

Et puis, derrière l’histoire et cette fin noire, il y a la justesse d’un combat : celui de la liberté de la presse et des bourreaux qui arrivent à s’en sortir et ne sont jamais condamnés, protégés par les gouvernements démocratiques. Je ne peux que vous conseiller de lire ce livre, pour vous sortir de la torpeur distillée par les informations télévisées actuelles.