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Zanzara de Paul Colize

Editeur : Fleuve Editions

Depuis Back-up (et même un peu avant), je lis toutes les nouvelles sorties de Paul Colize, car ses livres sont tout simplement prenants et permettent de passer à chaque fois d’excellents moments de lecture. Je ne suis pas prêt d’oublier Un long moment de silence, qui est à mon avis son meilleur roman à ce jour, le plus personnel aussi, ce qui en fait presque le livre de sa vie. Et Zanzara alors ? Il est comment ? GENIAL !

Fred a organisé son défi. Il a réuni des parieurs, qui versent une obole pour le voir prendre le périphérique de Bruxelles à contresens au volant de sa voiture, à fond. Après que chacun ait versé ses billets, il prend le volant et se lance sur le Ring. Il roule sur la voie de gauche, ne cherchant même pas à éviter les voitures qui viennent en face. Puis, il réussit à prendre la sortie suivante après plusieurs centaines de mètres de folie, et une bonne dose d’adrénaline. Encore une fois, il s’en sort. Entreprise suicidaire ? Pour lui, il s’agit plutôt de chercher une forme de rédemption, et un bien-être qu’il a rencontré dans sa jeunesse.

Fred, de son vrai nom Frédéric Peeters, est journaliste au journal Le Soir. Lors de la réunion de l’équipe, pour faire un point sur les sujets en cours, il reçoit un coup de fil d’un dénommé Régis Bernier. Il se dit menacé, a peur pour sa vie et lui propose un rendez-vous le lendemain pour lui faire des révélations. Quand il se rend chez Bernier, dans les Ardennes, il découvre un cadavre.

Il appelle alors la police puis inspecte les lieux. Certes, il semble que Régis Bernier se soit suicidé. Mais le pistolet semble bien éloigné du cadavre, sous le bureau. D’ailleurs, il n’y a pas de trace ni de téléphone, ni d’ordinateur, alors qu’il y a un écran et une imprimante. Les remarques du légiste laissent penser que la mort remonte à trois jours, soit avant le coup de fil qu’il a reçu. Il n’y a qu’un journaliste pour être attiré par ce genre de mystère.

Accrochez vous ! Dès les premières pages, on est pris dans le rythme, comme une sorte de 10 000 mètres à courir à la vitesse d’un sprint. De la scène initiale à la fin, le mot d’ordre est de l’action, de l’action et de l’action. Et cela se coordonne parfaitement avec la psychologie du personnage principal, Fred, sorte de suicidaire, avide de défis impossibles pour à la fois exorciser un drame de jeunesse et à la fois se sentir vivant. En fait, il vit à 100 à l’heure, aussi bien dans son travail que dans sa vie personnelle. Fred, c’est un descendant des punks, un No Future moderne, un Rimbaud du polar.

Car Paul Colize ne se contente pas d’écrire un roman d’action, il nous propose aussi un formidable personnage auquel on adhère et par voir de conséquence, pour lequel on a peur quand il fait ses défis ! Et on le trouve timide quand il s’agit d’aborder et de draguer Camille, une libraire, avant de le voir cinglé dans sa relation sexuelle, comme s’il devait prouver chaque respiration qu’il prend. Et tout est mené au même rythme, ce qui fait qu’on n’a pas le temps de retrouver son souffle, on court de mots en phrases, de phrases en chapitres courts, pour arriver au sujet du livre.

Fred va mener son enquête, rencontrer le fils du mort, et petit à petit découvrir le fin mot de l’histoire. L’auteur nous parle d’un événement que personne n’a évoqué, que tout le monde a enterré consciencieusement, sur fond de mercenariat, que ce soit dans les émeutes ou dans les guerres modernes. Quelques chapitres en italiques nous indiquaient bien qu’il y avait un sujet de fond, et celui-ci est judicieusement amené et suffisamment révoltant pour que l’on ait envie de hurler. Et cela fait de ce polar bien plus qu’un polar, une dénonciation des exactions gouvernementales mais aussi des informations que l’on choisit consciencieusement de donner au peuple. GENIAL !

Ne ratez pas l’avis des amis Claude, Yvan,  ainsi que sur Au Pouvoir des mots.

Tu n’auras pas peur de Michel Moatti

Editeur : HC éditions

Michel Moatti est un auteur que je suis depuis ses débuts dans le polar. Pour son petit dernier, il revient à Londres, lieu de ses deux premiers polars historiques. Mais il s’agit d’un thriller, qui en respecte tous les codes, en rajoutant une réflexion intéressante sur le journalisme. Génial !

L’histoire :

Un corps est repêché dans l’étang de Crystal Palace, au sud de Londres : il est attaché à un siège de pilote d’avion et comporte une pochette peinte en bleu, nouée autour du cou. Trevor Sugden et Lynn Dunsday sont les premiers journalistes sur les lieux. Sugden a la soixantaine et est journaliste pour un journal papier, alors que Lynn est journaliste pour un site Internet d’information le Bumper. Les deux se sont rencontrés lors d’une précédente enquête et s’apprécient beaucoup, au point de s’échanger des informations quand ils sont sur les mêmes sujets.

Sugden et Lynn apprennent des policiers sur place, que le mort a été attaché à ce siège et balancé vivant dans l’étang, si bien qu’il s’est noyé. En plus, le meurtrier lui a congelé le bras droit avec de l’azote, si bien que les ambulanciers ont cassé le bras en transportant le corps. Sugden pense avoir déjà vu cette scène et en fait part à Lynn : Il s’agit d’une reconstitution de la mort de d’un chanteur connu, lorsque son avion a plongé dans un lac gelé.

L’horreur atteint son comble, quand le tueur poste sur les réseaux sociaux une vidéo mettant en scène son meurtre sans rien cacher. Sugden et Lynn vont mener leur enquête chacun de leur coté, s’épaulant par moments, alors que la vie privée de Lynn va être bouleversée quand elle devient l’amante du policier Andy Folsom. Bientôt, c’est un deuxième cadavre qui apparait, avec une mise en scène totalement différente.

Surpris, passionné, enchanté, passionné, ravi, époustouflé, horrifié. Voici les états d’âme par lesquels je serais passé lors de cette lecture. Pour tout vous dire, le cinquantenaire que je suis est très méfiant vis-à-vis du flot d’information incessant que nous subissons ou qui nous est disponible. On a l’habitude de dire que trop d’information tue l’information. Et pourtant, aujourd’hui, on est abreuvé par des informations qui viennent de toutes parts, vraies ou fausses et on ne se pose plus la question de ce que l’on doit croire ou trier. J’attendais un roman qui aborderait cet aspect et Tu n’auras pas peur de Michel Moatti est ce roman-là. Il pose même plus de questions, aborde plus d’aspects que ce que je demandais.

Michel Moatti a choisi une forme classique pour illustrer son propos. Choc des générations, choc des cultures, choc des technologies, choc des modes de réflexion (je préfère utiliser le mot choc plutôt que guerre). Et pour cela, il place deux personnages au centre de l’intrigue. Sugden fait office de « Vieux de la vieille », travaille à l’ancienne, posément, rigoureusement, pour sortir son billet avant le bouclage du journal quand il a de la matière. Lynn, elle, doit tenir son lectorat en haleine. Elle doit donc sortir des billets de quelques paragraphes pour que les gens la suivent, ou du moins qu’ils suivent grace aux flux RSS les nouveautés. Et s’ils sont de deux générations différentes, s’ils travaillent différemment, les deux sont d’excellents journalistes dont le métier a pris le pas sur leur vie privée. D’ailleurs, Lynn est portée sur la boisson et les bars nocturnes, Sugden apte de bons restaurants.

A travers ces deux personnages, on voit bien où veut nous mener Michel Moatti. Il ne sert à rien de lutter contre la technologie, nous dit-il entre les lignes, mais il faut se rendre compte du passage de témoin qui est en train de se jouer. Pour autant, la jeune génération veut aller vite, à l’essentiel, et les journalistes qui abreuvent les sites de nouvelles doivent suivre le rythme. Mais pour autant, qui dit changement de mode travail ne veut pas dire baisse de talent. Sugden et Lynn sont tous deux doués. Et si on peut penser que la psychologie des personnages risque de passer au second plan derrière ce sujet, n’en croyez rien. J’ai un critère pour ça : Il y a un ENORME événement un peu avant la page 200 qui va toucher les deux personnages. Quand on lit ces 4 ou 5 pages, en ayant la gorge qui se serre, les yeux qui piquent, ça veut dire que l’on s’attache aux personnages. Fichtre ! Mais quel talent, quel passage !

Comme à son habitude, Michel Moatti accorde une grande importance aux décors, à la ville, au mode de vie des gens. Il ne faut pas oublier que lors de ses trois précédents romans, c’est bien ce talent à peindre des ambiances réalistes qui m’avaient plu. C’est encore le cas ici, puisque l’on a vraiment l’impression de vivre avec Sugden et Lynn, à l’anglaise. On y voit les rues, les couleurs, les immeubles, on y sent les odeurs, on goute même aux plats suggérés par Sugden. Super !

L’intrigue quant à elle est plus proche d’un roman policier, voire d’un roman psychologique que d’un thriller où il y a des morts toutes les 50 pages. Les meurtres apparaissent juste quand il faut et quand Michel Moatti a jugé bon de relancer l’histoire après nous avoir asséné quelques vérités. Car c’est vraiment ce que j’ai adoré dans ce roman. Lynn parfois se demande si elle n’est pas tout juste bonne à lancer de la viande au peuple, au travers de ses billets pour le Bumper. Outre la prise de conscience de la journaliste, et de leur code de déontologie, c’est nous, lecteurs, que Michel Moatti oblige à une prise conscience de ce que nous vivons. Il ne juge pas, mais nous place en face de nos responsabilités. C’est bien parce que nous lisons des horreurs, que nous avons des attitudes de voyeurs, que la prolifération de l’information a lieu. En gros, tout le monde est coupable, puisque c’est la loi de l’offre et de la demande. Et donc je vais terminer ce long billet par mon petit conseil du jour : Eteignez donc la télévision, et lisez !

Tiens, avant de vous quitter, je vous offre un beau sujet de réflexion : Plus il y a d’information disponible, moins il y a de communication. Vous m’en écrirez 4 pages. Merci !

Rouge Armé de Maxime Gillio

Editeur : Ombres Noires

Dès que j’ai vu apparaître le dernier roman de Maxime Gillio, je me suis jeté dessus. Je m’attendais à un roman d’action car je le connaissais dans ce registre, et ce n’est pas du tout le cas. C’est un roman dur auquel j’ai eu droit, qui aborde un sujet méconnu chez nous, d’actualité aussi, et qu’il est important de lire.

Prestanov, Tchécoslovaquie, 1943. Anna arrive dans le village et est confrontée à un homme de grande taille, Georg. Elle cherche l’instituteur, qui a besoin d’une femme de ménage alors que lui la menace, l’accusant de les avoir volés, elle et les Allemands. Anna vient des Sudètes et a été expulsée, de son pays, de sa région. Ses papiers disent qu’elle est Allemande alors qu’elle vient de Tchécoslovaquie. L’instituteur Miroslav s’interpose et la sauve.

Heidenau, Basse Saxe, 2006. Patricia Sammer est journaliste au Spiegel. Elle a la quarantaine, est célibataire sans enfant. Elle simule une rencontre fortuite avec une vieille femme. Elle invente un bobard pour l’aborder, dit qu’elle écrit un livre sur les Allemands de l’Est qui ont traversé le mur pour venir à l’Ouest puis repartir. La vieille dame refuse de lui parler, dit qu’elle a toujours habité ici, alors Patricia dévoile ses cartes : « Ce n’est pas ce que j’ai cru comprendre madame Lamprecht. Ou dois-je vous appeler Inge Oelze ? ». Inge ne croit pas un mot de ce que raconte Patricia mais la laisse entrer. Patricia raconte qu’elle a eu accès aux archives de la Stasi. Et elle lui laisse sa carte de visite.

Berlin, 2006. De retour au bureau, elle retrouve Paul, son collègue de bureau. Celui-ci enquête sur des meurtres de vieillards, et on vient de découvrir le quatrième, poignardé chez lui. Puis une vieille dame débarque au journal. C’est Inge qui veut s’assurer que Patricia travaillait bien là. Inge lui donne rendez-vous chez elle le lundi suivant. Le duel peut commencer …

A la façon d’un Thomas H.Cook, Maxime Gillio va entrer dans les méandres des souvenirs d’une personne âgée pour nous montrer des aspects de notre histoire que, personnellement, je ne connaissais pas ou connaissais bien mal. Et cela ne fonctionnerait pas si on n’avait pas des personnages forts. Et on se retrouve ici avec deux femmes qui vont s’affronter comme deux boxeurs sur un ring.

C’est le cas ici, avec Inge, une vieille dame, certes, mais une dame avec un caractère de fer, qui assume sa vie, son histoire, ses actes. Une vieille dame qui a vécu tant de drames, qui a fait tant d’exactions, qu’elle s’est bâtie sur le sang de ses ancêtres et celui de ses victimes. De l’autre coté de la table, Patricia n’est pas tout à fait là en tant que journaliste. Elle vit seule, a parfois quelques amants, mais se révèle incapable d’avoir une vie de famille tant qu’elle n’aura pas remplie la mission qu’elle s’est donnée.

Maxime Gillio va donc faire des allers-retours entre le présent et le passé, remontant jusqu’à Anna la mère de Inge, expulsée de sa région, qui se retrouve à la fois apatride, avec une nationalité officielle, mais détestée par les habitants du pays où elle arrive. Imaginez un Français du Sud qui arriverait en Auvergne et qui serait rejeté, violenté, voire tué pour son appartenance à sa région ! Cette exode des habitants des Sudètes en Tchécoslovaquie est un fait d’histoire dont j’ai rarement eu connaissance, et encore moins la réaction des gens de cette époque, réaction dont on a encore des relents nauséabonds aujourd’hui …

Puis, Maxime Gillio nous fait visiter l’Allemagne de l’Est, le passage à l’ère communiste avec toutes les conséquences que l’on peut imaginer. Bizarrement, ce n’est pas l’érection du mur qui sera le fait central du livre, puisque Inge nous dit que les gens ne l’avaient pas prévu. Il s’attarde plutôt sur la vie de Inge en Allemagne de l’Ouest et là encore, il arrive à la fois à m’apprendre des choses et à me surprendre. Car ce que l’on va lire dans ce livre est tout bonnement hallucinant.

Car c’est bien les faits racontés par Inge puis Patricia, avec toute leur subjectivité qui va nous frapper, à la tête, au cœur, au foie. Chacune ne raconte que ce qu’elle veut raconter, mais les zones d’ombre sont suffisamment noires pour qu’on ne veuille pas en savoir plus. C’est d’autant plus frappant que Maxime Gillio utilise un style direct, pointilleux, mais surtout sans parti-pris et sans sentiments. C’est à mon avis aussi pour cette raison que ce roman est fort. C’est en tous cas un roman qu’il faut absolument lire, ne serait-ce que pour s’ouvrir l’esprit aux autres.

Oldies : La bête qui sommeille de Don Tracy

Editeur : Gallimard (1951) ; Folio (Format poche)

Traduction : Marcel Duhamel & Jacques-Laurent Bost

C’est dans le remarquable essai de Jean-Bernard Pouy, Une brève histoire du roman noir que j’ai pioché cette idée de lecture. Ce roman, édité aux Etats Unis en 1937, ne fut publié en France qu’en 1951. Heureusement, il est encore disponible chez Folio et je vous conseille très fortement de le lire !

L’auteur :

Après ses études, en 1926, il collabore un temps au journal local, le New Britain Herald. Il se rend ensuite à Baltimore et exerce divers métiers : garde du corps, agent immobilier, modèle pour des publicités, vendeur. Il revient finalement au journalisme de reportage au Baltimore Post, puis devient rédacteur au Trans Radio News à New York de 1928 à 1934. Après cette date, il est surtout rewriter pour de nombreux quotidiens et, entre 1955 et 1960, il enseigne également pendant la session d’été à l’Université de Syracuse.

Sa première publication date de 1928, une nouvelle dans la revue The Ten-Story Book. Il en écrira plusieurs centaines sous de multiples pseudonymes (Tom Tucker, Tracy Mason, Don Keane, Anne Leggitt, Jeanne Leggitt, Marion Small, Loraine Evans) dans la plupart des « pulps » de l’époque (Thrilling Sports, Popular Sports, Black Book Detective, Exciting Love…).

Son premier roman, Round Trip (Flash!) est publié en 1934, suivi en 1935 de Criss-Cross (Tous des vendus). Dans ce dernier roman, il décrit la descente aux enfers d’un ancien boxeur, devenu convoyeur de fonds, qui se lance dans un cambriolage pour séduire une femme. Criss-Cross sera porté à l’écran en 1949 par Robert Siodmak (titre français : Pour toi j’ai tué) avec Burt Lancaster dans une composition mémorable.

Dans ses récits policiers, Don Tracy explore souvent des zones peu fréquentées. Ainsi, La Bête qui sommeille (How Sleeps The Beast, 1938), l’un de ses romans noirs d’avant la guerre, traite avec acuité du racisme, un thème rarement abordé à cette époque par le genre.

Pendant la Seconde Guerre mondiale, Tracy appartient à un détachement de la Military Police. De cette expérience, il tirera dans les années 1960 une série de romans d’enquête ayant pour héros le sergent-chef Giff Speer.

Démobilisé, et tout en poursuivant la publication de romans noirs, dont les thèmes récurrents demeurent la recherche d’identité, l’alcoolisme et ses dérives, le racisme et la violence qu’il engendre, Don Tracy signe de son nom, ou des pseudonymes Barnaby Ross ou Carolyn Mac Donald, des romans historiques qui lui valent une certaine notoriété. Il emploie aussi sa plume à de nombreux travaux alimentaires : il rédige, sous le pseudonyme de Roger Fuller, plusieurs romans et recueils de nouvelles, ainsi que des novélisations du feuilleton Peyton Place, agit comme nègre littéraire pour Van Wyck Mason et Ellery Queen, et compose sous divers noms des novélisations de films et de séries télévisées, notamment des épisodes des séries Le Fugitif, L’Homme à la Rolls et Les Accusés.

Il meurt d’un cancer en 1976.

(Source Wikipedia)

Quatrième de couverture :

Un petit port avec ses pêcheurs d’huîtres, son débit de boissons, ses marins, sa putain locale, et Jim, le pauvre nègre transi. Et tout à coup la brutalité, le sadisme collectif se déchaînent et l’on assiste – sous couvert de moralisation – à un spectacle abominable, écœurant. Les atermoiements de la police locale, la lâcheté, la veulerie, la sauvagerie des uns, l’impuissance désespérée des autres font de ce livre un témoignage impitoyable.

Mon avis :

Dans un petit port des Etats Unis, tout le monde se retrouve au bar après le travail, pour boire, et oublier son quotidien. Jim, un jeune noir, vient acheter une bouteille d’alcool local. Fin saoul, il va tuer et violer une jeune blanche, avant de perdre connaissance dans une grange. Lors de la battue, on le retrouve et on l’enferme en prison. La population demande justice et va se diriger vers la prison pour un lynchage.

Ce qui frappe d’emblée, c’est bien la modernité de ce texte qui date de 1937 et qui n’a pas pris une ride. Il n’est fait aucune mention de détails qui pourrait placer ce texte à cette époque là, ce qui en fait un roman intemporel important. Et il l’est bien, important par les thèmes évoqués ici. Car au delà de la dénonciation du racisme, on y trouve pêle-mêle une accusation de la police, de la justice, des politiques, et des journalistes. Car Don Tracy va placer des personnages représentant chacun leur métier et montrer leur réaction face à ce drame.

Au milieu de cette cohue, il y a Al, l’adjoint du sheriff, qui représente la bonne conscience de la société, qui est un ami d’enfance de Jim, mais qui va basculer aussi dans l’horreur. Et puis il y a ce déclic, cette étincelle qui va faire éclater tout ce petit monde, qui va créer une folie collective jusqu’à créer une scène d’horreur (non écrite mais que le lecteur peut imaginer) qui va faire réagie le lecteur. Il y a du bruit et de la fureur, de la folie et de l’hystérie, de la passion et de la déraison, il y a surtout le génie d’un auteur qui a su recréer une foule en délire, dénuée de toute morale alors que c’est ce qu’elle demande.

En un peu plus de 200 pages, Don Tracy réussit le challenge de montrer une foule devenue folle demandant justice, là où toutes les instances ont oublié leur rôle, instances qui se dédouanent de leur rôle en essayant de se rassurer sur le fait qu’ils n’y sont pour rien. C’est un grand, roman, un roman important, un roman à lire et à relire … et à faire lire.

Barouf de Max Obione

Editeur : Editions In8

Collection : Court-circuit

Cela faisait un petit bout de temps que je n’avais pas lu de roman de Max Obione. Je le considère comme un auteur de roman noir et de polar injustement méconnu. Pourquoi ? Parce qu’il écrit sans concession, dans un style plein de verve et « rentre-dedans ». Ce roman entre totalement dans cette catégorie.

4e de couverture

Il n’y a pas plus indépendant que le journaliste Bob Mougin. Le reporter havrais n’a pas son pareil pour fourrer son nez dans les affaires douteuses et les révéler dans Web Hebdo, le journal alternatif qu’il a lui-même monté. On n’est jamais mieux servi… Quand un parc éolien surgit dans les vertes prairies du pays de Caux, il n’hésite pas une seconde, enfourche Rosalinde, sa moto mythique, et part prendre le pouls des autochtones. Tandis qu’à la ville, des oiseaux décapités viennent ensanglanter la jolie place de la mairie, à la campagne, quelques rétifs s’opposent à l’implantation des géants ailés, qui défigurent le paysage et vrombissent à rendre fou. Ils osent mettre en question le tout éolien pourtant prôné comme une alternative crédible au tout nucléaire : de véritables criminels climatiques. Et si le criminel était ailleurs ?

Note de l’éditeur

Fidèle à son tempérament libertaire, Max Obione n’hésite pas à prendre le parti qui contredit la bien-pensance écologique sur l’énergie éolienne terrestre, au titre du grand barnum du développement durable. Il manie la langue avec subtilité, donne libre court à son écriture, laisse éclater un humour foutraque et jouissif. Ses nombreux personnages sont croqués en quelques lignes, ses digressions pimentent le récit, et son attachement à la ruralité normande transparaît tout au long de la fiction.

Mon avis :

Il existe pléthore de petits polars mettant en scène des héros, tels que des détectives privés, des journalistes ou même simplement des redresseurs de tort (Le plus connu étant surement Gabriel Lecouvreur, dit Le Poulpe). Max Obione en invente un nouveau, et il se nomme Bob. Bob est journaliste et tient un hebdomadaire sur internet. Son crédo : Enquêter dans son voisinage, aller remuer la merde dans le caniveau d’à coté. Et comme il est doué pour faire parler les gens, il arrive à déterrer de beaux scandales. Par contre, il est moins doué pour les bagarres …

Ici, Max Obione remet les points sur les i, et de belle façon. Vous croyez que l’énergie éolienne est propre ? Que nenni ! C’est surtout un bon moyen de faire de l’argent sale. Bob Mougin va donc interroger les gens du cru, et en particulier le comité opposé à l’installation d’un champ d’éolienne, et découvrir un pan dont on ne vous parle pas. Il n’est pas question de critiquer les écologistes (qui entre parenthèse feraient mieux de prôner l’économie d’énergie !), mais de montrer ce qu’on ne nous dit pas.

Sinon, c’est un polar au style vif, très agréable à lire, avec son lot de dialogues, de rebondissements, d’action pour arriver à un épilogue tout à fait amusant et montrant avec beaucoup d’humour et d’auto-dérision qu’il faut arrêter de se prendre la tête. Vous ne comprenez pas ? C’est parce que j’ai oublié de vous signaler que Bob Mougin écrit des polars ! Bref, une lecture fort divertissante que je vous conseille.

Allez jeter un oeil chez l’éditeur i

Maudits soient les artistes de Maurice Gouiran

Editeur : Jigal

Je ne sais pas pour vous, mais moi, quand je ne sais pas quoi lire, que j’hésite entre tous les livres qui me font de l’œil dans mes biliothèques et qui encombrent mon bureau, je prends un Maurice Gouiran. J’ai l’assurance de passer un bon moment et d’apprendre des choses. Son dernier roman en date est une nouvelle fois une réussite.

Samira, la femme de ménage, débarque chez Albert Facciolini. C’est en arrivant dans la cuisine qu’elle découvre le propriétaire des lieux scotché sur une chaise, surplombant une flaque de sang. Le médecin légiste remarque que le pauvre homme a été torturé au cutter avant d’être achevé de plusieurs coups à la tête. Comme les assassins ont laissé les armes sur place, ils cherchaient forcément autre chose. C’est très étonnant de tuer un homme pauvre comme les blés.

Clovis Narigou est bien obligé de se remettre au travail et de faire quelques piges pour le magazine Les Temps Nouveaux. C’est la survie de ses chèvres qui sont en jeu. Alors, il s’intéresse à la mort dans un incendie d’un vieil homme, Alexandre, qui ne sortait jamais de chez lui, mais qui pouvait bien être le mathématicien le plus doué du XXème siècle. D’ailleurs, Clovis s’aperçoit qu’Alexandre a séjourné au camp de Rieucros. Ce qui lui donna une idée d’article supplémentaire sur l’existence de ce camp en France. Sauf que la tranquillité de Clovis est remise en cause quand son fils annonce qu’il débarque avec trois couples de ses amis.

  1. Otto Landau a 23 ans, et a une passion pour l’art moderne. Au musée de Zwickau, devant une toile de Pechstein, Otto tombe sur Hildebrand Gurlitt, le directeur. Otto a grandi à Dresde, et était voisin de ce grand peintre. Les deux hommes nouent une amitié basée sur leur amour pour la peinture moderne.

Sur ce début d’intrigue qui a l’air de partir dans tous les sens, on a un peu l’impression que l’auteur ne sait pas où il va. Et puis, petit à petit, l’histoire se resserre, même s’il y a au moins deux ou trois fils conducteurs, et une nouvelle fois, je me suis laissé avoir. Parce que l’air de rien, Maurice Gouiran va nous faire traverser la deuxième guerre mondiale, dans le monde des collectionneurs d’art et au passage, j’allais dire comme d’habitude, on va apprendre plein de choses. La grande qualité, c’est d’ailleurs de situer son intrigue sur un terrain mieux construit que le lamentable film Monuments Men de George Clooney, et de proposer un polar solide, costaud et bien plus réaliste.

Bon, voilà, j’ai dévoilé le sujet du roman ! mais rassurez vous, je n’ai rien dévoilé de l’histoire de ce roman, qui de façon nonchalante, s’avère remarquablement construit. Et je dois dire que les quelques chapitres qui passent en revue la vie d’Otto et d’Hildebrand sont fantastiques de retenue et de véracité. J’ai même regretté que ces chapitres ne soient pas plus nombreux … mais il ne fallait pas en dire trop de peur de déflorer la chute.

Une nouvelle fois, je me suis fait avoir. J’ai aimé que Clovis, ce grand garçon, se révèle un peu moins gamin, et un peu plus drôle. Cela permet de faire évoluer ce personnage à qui on a du mal à donner un âge, mais qui a une verve de jeune homme. Que ce soit ce roman ou un autre, je ne peux que vous conseiller de découvrir cet auteur pas comme les autres, qui vient sans cesse se renouveler et déterrer des drames passés que l’on aurait tendance à tort d’oublier. Parce que c’est toujours bien !

Mala Vida de Marc Fernandez (Préludes)

Avec un titre qui rappelle les meilleurs moments de la Mano Negra, avec un sujet qui rappelle les pires moments de l’histoire espagnole, Marc Fernandez, avec ce premier titre en solo nous offre un pur polar d’action. Remarquable !

L’Espagne semble avoir oublié les sombres années du Franquisme. Le peuple a massivement voté pour l’Alliance pour la Majorité Populaire. Paco Gomez, un jeune conseiller municipal AMP de 36 ans, rejoint sa voiture après une soirée électorale de fête. Une jeune femme le suit, s’approche, et lui tire une balle dans la tête.

Diego Martin est prêt à lancer son émission radiophonique hebdomadaire, « Ondes confidentielles », sur Radio Uno. Après une dernière clope, il se lance : « Amis du noir, bonsoir ». Son émission concerne la justice en général, et les affaires judiciaires. Ce soir, il diffusera un reportage sur le LAPD. Lors de son émission intervient aussi le procureur X, qui vient parler d’affaires criminelles contemporaines. Son émission est devenue incontournable, tant elle a révélé d’innombrables scandales. La force de l’émission de Diego, c’est qu’il est le seul à maitriser son contenu.

Six mois plus tard, Isabel Ferrer, une avocate d’une quarantaine d’années, débarque à Madrid en provenance de Paris. Elle a tout laissé tomber pour se mettre au service d’une association des enfants volés du Franquisme. Elle organise une conférence de presse, annonçant qu’elle détient des preuves de plusieurs dizaines d’enfants disparus.

Et pendant ce temps, le deuxième meurtre d’un éminent et richissime industriel Pedro de la Vega survient dans la rue, celui ayant été assassiné d’une balle dans la tête.

Dès les premières lignes de ce roman, on est pris par le rythme de la narration, du style de l’auteur. Marc Fernandez nous prend à la gorge avec ses phrases courtes, et insuffle un rythme effréné pour ce polar dans la plus pure tradition du genre. D’ailleurs, ils sont peu nombreux les romans à me plonger dans leur intrigue de cette façon. Que je vous raconte : je marchais pour rejoindre l’arrêt de mon bus et pour cela je dois longer une voie réservée aux bus. J’étais tellement pris par la lecture que je n’ai pas entendu le bus arriver et je ne me suis rendu compte qu’il était là que quand je suis arrivé à sa hauteur … et qu’il démarrait.

Marc Fernandez a de toute évidence pris un sujet qui lui tient à cœur, a muri ce roman pour nous livrer un polar extraordinaire, avec des personnages forts, un contexte grave et une intrigue en béton. Chacun des trois personnages principaux ont leurs failles : Diego qui a perdu sa femme quand il a fait un reportage sur les trafiquants de drogue, le juge Ponce (le fameux procureur X) qui voue sa vie à la justice, et Ana Duran enquêtrice douée et transsexuelle d’origine argentine. On y croit, on est à fond derrière eux, et on court à en perdre haleine.

Pour un premier roman, c’est une formidable réussite, un formidable moment de lecture, dont le rythme ne baisse pas du début à la fin. Car ça aussi, c’est très fort. Marc Fernandez arrive à nous tenir le rythme tout au long des 280 pages que comporte ce roman, et que vous ne verrez pas passer. Il y a bien un ou deux passages qui manque de réalisme mais franchement, ce n’est rien par rapport à ce formidable moment passé en compagnie de Diego et ses amis.

On peut se demander alors comment ce roman peut se terminer. S’il s’était terminé bien, on le lui aurait reproché. S’il s’était terminé mal, on le lui aurait reproché. Finalement, trouver une fin entre les deux est une excellente trouvaille et transforme ce coup d’essai en coup de maitre. Vous l’aurez compris, j’ai adoré ! J’espère que vous l’adorerez aussi ! ça s’appelle Mala Vida et c’est définitivement à ne pas rater.