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Pute et insoumise de Karim Madani

Editeur : La Tengo

J’adore Karim Madani. Que celle ou celui qui n’a pas lu Cauchemar périphérique rattrape son erreur immédiatement ! Il est aussi le créateur de la cité d’Arkestra, sorte de Sin City moderne, vision noire de nos banlieues. En parallèle, il écrit des biographies (que je n’ai pas lues). Le voici donc de retour pour un roman qui ressemble à un coup de poing au foie, terrible dans sa véracité.

Lors de sa sortie en boite sur les Champs Elysées, Sarah rencontre Carmen et lui demande de lui inculquer les ressorts du métier d’Escort girl. Elle décroche son premier rendez-vous, 3000 euros pour une nuit avec Abid, un saoudien. Sarah n’envisage pas de faire escort girl toute sa vie. Elle veut juste profiter de sa plastique pour bâtir sa clientèle pour l’avenir. En parallèle, elle travaille le jour à décrocher son Master 2 en droit des affaires. Le taxi la dépose au pied d’un immeuble cossu du XVIème arrondissement. Elle est accueillie comme une reine. Alors qu’elle croyait devoir coucher, la demande d’Abid la surprend : il veut lui acheter un rein.

A son réveil, Abid la renvoie avec une enveloppe pleine de billets neufs. Elle retourne à Saint-Denis, où elle habite avec ses parents et son frère. Son père est obnubilé par sa télévision branchée sur Al Jazeera, sa mère la traite de pute et son frère vient de faire son coming out : autant de raisons de vouloir quitter cet environnement. D’autant plus que Samy, son ex-copain ex-souteneur et dealer de drogue va bientôt sortir de prison. Cela l’inquiète car elle l’a dénoncé à la police ; elle en avait marre qu’il la viole.

Sarah se change, ne met que des fringues de luxe, mettant en valeur ses seins en forme d’obus. Elle e rendez-vous Place de la Concorde, dans un hôtel de luxe avec Carmen. Les deux jeunes femmes s’installent dans le bar de l’hôtel et attendent le pigeon, Sarah potasse ses cours quand un jeune homme la remarque. Il se présente, Wael, producteur de pop libanaise. Puis débarque Vince, un beau gosse mystérieux. Carmen et Sarah sont immédiatement invitées pour une soirée le jour même.

Karim Madani nous propose un portrait de jeune femme qui veut s’en sortir coûte que coûte. Ayant une plastique à faire tourner les têtes, elle utilise cet avantage à bon escient pour se sortir de la fange. Mais on n’échappe pas à son passé, à son environnement, à sa famille, aussi facilement, sauf si on rencontre le prince charmant. Ne reculant devant aucun sacrifice, elle va jouer son va-tout quitte à perdre le contrôle des événements voire de sa vie.

A la fois conte moderne, roman noir et biographie romancée, la véracité des événements, la justesse des personnages et les rebondissements vont transformer cette histoire en roman puissant. Raconté à la première personne du singulier, aidé par un style haché et des expressions de « djeuns », l’immersion est aussi forte et prenante que douloureuse au fur et à mesure du roman.

Karim Madani n’a pas son pareil pour écrire la banlieue, créer des personnages extraordinaires, montrer leur façon de s’en sortir, et les raisons pour lesquelles ils vont se brûler les ailes. Si mon seul bémol vient du fait que les derniers chapitres perdent ce style rapide proche du slam, il n’en reste pas moins que ce roman est une nouvelle fois une grande réussite avec une histoire terrible et un personnage principal que l’on n’est pas prêt d’oublier. C’est un roman puissant, émotionnellement fort et terrible qui démontre que l’on ne peut échapper à son destin, ni à ses racines, ni à son environnement. Et quand on apprend sur la quatrième de couverture que l’histoire est basée sur une histoire vraie …

Animal boy de Karim Madani

Editeur : Le Serpent à Plumes

Allez savoir pourquoi, j’avais lu Cauchemar Périphérique, qui était sélectionné à l’époque pour le Polar SNCF, et j’avais trouvé ce roman époustouflant d’ambition. Puis était venue cette idée folle de créer une ville imaginaire, à l’ambiance noire, une ville où on ne dort pas : Arkestra. Avaient alors suivi Le jour du fléau, Casher Nostra et même un épisode du Poulpe : Blood Sample. Tous trois venaient démontrer un pur talent pour écrire du polar noir, costaud. Voici donc le retour au polar noir de Karim Madani, avec Animal Boy.

Paris, vendredi 13 novembre 2015. Alex Kavini est batteur dans un groupe de deuxième zone Moloko. Le hasard veut qu’il décide de traîner du coté du Bataclan. Ce soir là, des nanars californiens font le show pour des bobos qui n’y connaissent rien. IL cherche un bout de came pour passer son temps. Il cherche à rentrer mais se fait refouler. Quatre mecs débarquent, genre arabes, et sortent des mitraillettes. C’est le carnage et Alex n’y comprend rien, si ce n’est qu’il est au mauvais endroit au mauvais moment. Une  fille sort de la sortie principale, elle s’est prise une balle dans le cou, elle s’écroule dans ses bras, elle vide son sang sur ses mains. Au milieu du chaos, il devient un survivant.

Alex est transporté aux urgences, les docteurs le traitent comme s’il avait survécu au carnage. Puis ce sont les flics qui l’emmènent au 36 quai des Orfèvres car il est un témoin essentiel. Elle s’appelait Pauline et s’invente un rôle, celui qui l’accompagnait au concert. Ses réponses sont floues, laissent planer le doute. Il aura droit à des séances de psy, souffrant du syndrome de Lazare.

De retour dans vie de merde, il retrouve sa compagne, Charlotte, une droguée, accro à tout ce qui permet de planer ailleurs. Charlotte  essaie de décrocher. Elle lui demande de dire la vérité, d’arrêter de mentir. Les journalistes le harcèlent au téléphone. Lou Slama, son pote de prison n’est pas de cet avis : il y a du fric à se faire. Puis, ce sont les parents de Pauline qui veulent le voir. Ils sont plein de pognon. Et Alex voit dans cette rencontre l’occasion de devenir quelqu’un.

Attention, Le Serpent à Plumes est de retour !

Attention, Karim Madani est de retour !

Délaissant Arkestra, il prend à bras le corps un sujet presque tabou, et nous concocte une histoire bien noire, qui n’est finalement pas très loin de l’univers qu’il avait créé avec Arkestra. La vérité dépasse la fiction, dit-on. Il y a bien eu le cas d’un jeune homme qui avait inventé la mort d’un de ses copains au Bataclan. Karim Madani avait écrit cette histoire avant, mais il force le trait, appuie sur la plaie, jusqu’à s’en faire mal. Car en l’occurrence, c’est un sujet qui permet de creuser des psychologies malades.

Le personnage principal porte tout le livre sur ses frêles épaules, apparaissant comme un loser né pour être un loser et laissant les autres et les événements de sa vie mener son chemin. Il prend donc toujours les mauvaises décisions, ou du moins, se laisse vivre, malmener, jusqu’à s’enfoncer. D’un simple mensonge qui lui fait entrevoir autre chose, qui lui permettrait de devenir quelque chose, d’être quelqu’un aux yeux des autres, il va s’enfoncer dans un destin des plus noirs, refusant une vie qui aurait pu lui ouvrir les bras.

Dans une ville comme Paris, qui brille de ses mille feux, au contact d’une famille, celle de Pauline, qui a réussi et est prête à le payer pour lui raconter ce qu’elle veut entendre, la pseudo-vie de Pauline, il pourrait devenir le centre d’attraction, vivre une vie normale. Car derrière les lumières de la ville lumière (justement), il y a les pauvres, les drogués, les assassins, les ratés qui se cachent derrière les décors enluminés.

Rythmé par les Ramones, groupe punk américain, dont chaque chapitre reprend un titre de leurs chansons, ce roman comporte une rage et une noirceur peu commune. Ecrit comme des slams de rap, il montre aussi le décalage du personnage d’Alex entre ses goûts et son époque, entre sa vie et le décor dans lequel il vit. Il n’y a pas de place pour les marginaux dans une ville qui veut se voir plus belle qu’elle n’est.

Du sujet initial à l’intrigue violemment amorale, de l’intrigue aux coups des mots qui font mal, ce roman est un véritable roman choc, car si on ne ressent pas de sympathie pour Alex, il n’en reste pas moins qu’on le suit avec une certaine avidité. Car le chemin est mince pour passer d’un coté à l’autre de la ligne blanche. Et si ce roman se veut une pure invention, il n’en reste pas moins qu’il comporte des messages qui parlent, qui en font un cri humaniste qui me parle ; et sa fin ouverte nous poursuit longtemps après avoir tourné la dernière page, nous posant de multiples questions.

Ne ratez pas les avis de Mr K. et de Jean-Marc

Hommage : Le poulpe a 20 ans

Je ne pouvais laisser passer cette occasion. Gabriel Lecouvreur, personnage fictif créé par Jean Bernard Pouy, Serge Quadruppani et Patrick Raynal célèbre ses 20 années d’existence. C’est exceptionnel pour un personnage de fiction, dont les aventures sont écrites par des auteurs différents. Je me demandais bien comment célébrer cet événement, alors j’ai repris des épisodes récents pour vous inciter à lire cette série.

La série :

« Le Poulpe » est une collection de romans policiers publiée aux éditions Baleine, inaugurée en 1995 avec La petite écuyère a cafté de Jean-Bernard Pouy, également directeur de collection originel. Bien que chacun des épisodes soit écrit par un auteur différent, on y suit les aventures d’un même personnage, Gabriel Lecouvreur, un détective surnommé « Le Poulpe » à cause de ses longs bras semblables aux tentacules d’un poulpe. La collection a été adaptée au cinéma en 1998 (Le Poulpe, le film), et certains numéros ont été adaptés en bande dessinée à partir de 2000 (Le Poulpe en bande dessinée).

Jean-Bernard Pouy, qui a fondé et dirigé la collection à ses débuts, déclarait ne pas faire de sélection dans les manuscrits, les publiant dans leur ordre d’arrivée pour rendre compte sans filtre de ce qui s’écrit. De cette façon la collection a rapidement dépassé les 100 épisodes, très inégaux mais attirant des signatures d’horizons très divers : maîtres du roman noir, habitués des collections blanches ou encore des amateurs, des collectifs.

De janvier 2009 à janvier 2013, la collection a été dirigée par Stéfanie Delestré. Elle est ensuite dirigée par Gwenaëlle Denoyers. Cinq à six titres inédits paraissent chaque année. Pour 2010 : Maïté Bernard, Marin Ledun, JP Jody, Sébastien Gendron, Sergueï Dounovetz, Antoine Chainas… Pour 2012 : Stéphane Pajot. Pour 2013 : Gilbert Gallerne, Christian Zeimer et Margot D. Marguerite, Philippe Franchini, Franz Bartelt…

Les illustrations de la collection « Le Poulpe » sont de Miles Hyman, qui a inauguré un nouveau style graphique avec le Poulpe de Christian Zeimert.

Les personnages récurrents :

  • Gabriel Lecouvreur dit « Le Poulpe ». Sans domicile fixe : il oscille entre le salon de coiffure de Chéryl, les hôtels, les pensions… Il essaie de restaurer un vieux Polikarpov. Amateur de bière, il déteste le vin.
  • Chéryl. Coiffeuse, dont la couleur favorite est le rose. Compagne du Poulpe.
  • Gérard. Patron du bar restaurant « le Pied de Porc à la Sainte-Scolasse ».
  • Femme de Gérard. D’origine espagnole.
  • Aide cuisinier roumain.
  • Léon. Le chien du propriétaire du restaurant.
  • Pédro. D’origine catalane. Il a pris part dans la lutte contre Franco lors de la guerre d’Espagne. C’est un anarchiste, ancien imprimeur. Il fournit à Gabriel faux papiers et armes.
  • Membre des Renseignements généraux. Ennemi intime de Gabriel, bien qu’il lui rende quelques services à l’occasion. Son nom correspond à Javert en verlan, clin d’œil au Javert des Misérables de Victor Hugo.

(Source Wikipedia)

L’oncle Paul avait fait un portrait du Poulpe ici

Blood sample

Blood sample de Karim Madani (Baleine)

Nelson, un métisse de 20 ans, est victime d’une fusillade en pleine rue à Arkestra, la « ville où il fait toujours nuit ».

Ç’aurait pu être un fait divers tragique de plus dans cette ville gangrenée par la corruption et les trafics en tous genres, sauf que la photo du jeune homme affichée dans Le Parisien fait tiquer le Poulpe : Nelson a des bras longs, très longs… et lui ressemble indéniablement.

Alors quand, le lendemain, une ancienne amante du Poulpe, Déborah, l’appelle d’Arkestra pour annoncer que, jusqu’à hier, il était papa d’un brillant garçon, Gabriel hésite entre consternation et colère.

Sous la pression de la mère, le voilà parti pour Arkestra à tenter de résoudre le meurtre de Nelson, fils ou pas fils. C’est sous le soleil de plomb d’une ville accablée par la pollution et dans l’attente des résultats du test de paternité que Gabriel va arpenter « les rues homicides de la ville damnée ».

A-t-on tué le fils pour faire pression sur Déborah, avocate engagée dans une lutte contre un promoteur véreux ? Ou Nelson avait-il un lien avec les Disciples, un gang de dealers qui règne en maître dans le quartier des Tours Organiques ?

Ce qui est certain, c’est que le Poulpe dans le ghetto, ça risque de ne pas être de tout repos…

Mon avis :

J’adore l’univers de Karim Madani et sa ville imaginaire d’Arkestra, la ville où on ne dort pas. Alors, certes, le format imposé des enquêtes du Poulpe est restrictif et on le sent bien dans ce roman ; Il n’empêche que Karim Madani nous sort un roman d’action, dans un endroit où les balles fusent, où la ville est minée par la violence et la drogue. Et le format de poche inhérent aux enquêtes du Poulpe obligent l’auteur à une efficacité qui met en valeur le rythme de l’intrigue.

Karim Madani en profite pour nous montrer une nouvelle facette du monde d’Arkestra : C’est un paysage en perdition dans lequel les gens n’ont aucun espoir et où les politiques se vendent aux promoteurs immobiliers. Dans ce roman, Karim Madani garde son univers et nous concocte une intrigue impeccable, passionnante et qui claque. Un très bon numéro du Poulpe qui fait plus de place à l’action qu’aux sentiments.

 La catin habite au 21

La catin habite au 21 de Hervé Sard :

À Sainte-Mère-des-Joncs, près de Nantes, une jeune prostituée disparaît dans la plus profonde indifférence des autorités, sans doute trop occupées à gérer les tensions locales liées au projet houleux de construction d’aéroport du Grand-Ouest.

À la Sainte- Scolasse, ça s’excite, ça théorise devant l’article du Parisien relatant le fait divers. le Poulpe penche pour l’élimination de témoin gênant, Gérard soutient qu’il s’agit d’un tueur en série et met Gabriel au défi de prouver le contraire : s’il a tort, il lui paiera dix tournées de bières.

Le Poulpe n’a pas besoin d’autre motivation pour filer mener son enquête en terres armoricaines. Arrivé dans la bourgade, il va de surprise en surprise : premièrement il semblerait que tout le monde connaisse la jeune disparue mais que personne ne l’ait jamais vue ! Un sacré paradoxe qui laisse Gabriel pantois. Ensuite, contrairement à ce qu’il avait lu sur l’affaire de l’aéroport, ici les habitants ne se font pas prier pour dire tout le bien qu’ils pensent du projet. Marcherait-on sur la tête ?

À Sainte-Mère-des-Joncs, il pleut, il mouille, et ça va pas être la fête au Poulpe, car cette enquête va rapidement virer au jeu de patience en terrain glissant. Ah ! le bon air de la campagne n’est plus ce qu’il était !

Mon avis :

Changement d’auteur, changement d’univers. La raison pour laquelle j’adore Hervé Sard, c’est son style qui prend le temps de regarder les gens, qui prend le temps de les écouter, qui prend le temps de vivre. Et l’univers du Poulpe correspond bien à celui de Hervé Sard. Car Le Poulpe est un personnage qui va résoudre des affaires en allant voir les gens, en général en province.

Ici, nous allons à Sainte-Mère-des-Joncs, l’endroit qui doit accueillir le futur grand aéroport. Alors qu’il est à la recherche d’une prostituée, il va rencontrer des habitants d’un petit village qui sont pour l’installation de cet aéroport, contrairement à ce que l’on pourrait croire. Avec cette subtilité qui le caractérise, Hervé Sard nous concocte de formidables personnages grâce à des dialogues formidables. On y retrouve moins d’action que d’habitude, mais on y gagne en tendresse. Et puis, le dénouement vaut le détour, car il est très bien trouvé.

Casher nostra de Karim Madani (Seuil roman noir)

Ceux qui connaissent Karim Madani, ou du moins ses romans, savent que c’est un auteur avec une ambition démesurée. Je l’avais découvert avec Cauchemar Périphérique, et j’avais été bluffé justement par son souffle romanesque, avec un roman fleuve peignant les banlieues d’aujourd‘hui. Avec Le jour du Fléau, je découvrais une autre facette de cet auteur où il inventait une ville fictive pour mieux pointer l’état de notre société. Casher Nostra est le deuxième tome des chroniques d’Arkestra.

Dans la ville d’Arkestra, les gens se sont regroupés dans leur ghetto, essayant de survivre dans un monde de violence et de drogue, en plein marasme économique. Les plus chanceux ont un travail, un petit boulot qui leur permet à peine de payer leur loyer, et ils le trouvent surtout par connaissance. C’est le cas de Maxime, qui habite dans le quartier juif d’Hanoukka. Coursier de son état, il doit trouver l’argent pour calmer sa mère Hannah qui est atteinte de pertes de mémoire. Il est aussi amoureux de Sarah, la fille d’un propriétaire de restaurant mais il refuse ses propositions de travail de serveur.

Le métier de coursier pour les artistes et les artisans n’est pas un métier facile, surtout en hiver quand la température avoisine les zéros degrés. Sa mère l’oblige bientôt à aller voir le médecin pour ses troubles, et celui-ci lui annonce que Maxime est atteint de spasmophilie. D’ailleurs, un nouveau traitement thérapeutique lui permet d’obtenir de la marijuana de très bonne qualité appelée le Chrysanthème pour traiter ses cas là. Obtenir de la drogue de façon légale, voilà une aubaine pour ce jeune homme qui n’a qu’un rêve : quitter l’enfer d’Arkestra.

La distance entre la légalité et l’illégalité étant bien mince, Maxime revend sa drogue médicamenteuse auprès des étudiants qu’il connait et envisage bientôt un stratagème ingénieux en se procurant de faux papiers et en se fournissant dans différents dispensaires. Mais il ne faut pas se voir plus grand que l’on est et Maxime va en faire les frais …

Ceux qui, comme moi, ont succombé aux ambitions de ce jeune auteur avec Cauchemar périphérique, suivent Karim Madani livre après livre. Depuis un an maintenant, il a commencé Les chroniques d’Arkestra, une ville imaginaire, qui lui permet plus de libertés tout en présentant des personnages formidables. Dans Casher Nostra, qui se passe dans le quartier juif, dont le nom rappelle la mafia juive d’Arkestra, Karim Madani a choisi de prendre pour personnage principal Maxime, qui va finalement être le miroir de la jeunesse d’Arkestra et son rêve de vivre ailleurs.

Car cette ville est finalement devenue un enfer, Arkestra tue les gens ou à défaut, elle tue leurs rêves. Quand on nait à Arkestra, la meilleure destinée que l’on puisse rêver est d’y mourir vieux. Séparée en quartiers comme autant de ghettos, elle a été depuis bien longtemps abandonnée par tous les politiques à ses habitants et aux trafics en tous genres. Maxime, simple coursier, est un jeune homme qui bosse pour sa mère, pour éviter qu’elle finisse dans un hospice, dans un mouroir comme il l’appelle. Et quand le mal l’appelle de ses tentacules malfaisants, l’appel de l’argent est trop fort pour qu’il ne puisse y résister.

Autant vous le dire tout de suite, le début ne m’a pas plu. Ce n’est pas l’histoire, ni le personnage, mais le style empesé de mots que l’on croirait directement sorti de l’encyclopédie Larousse en 10 volumes. Et puis, changement de direction, le style s’épure, la puissance d’évocation de cette ville telle que Franck Miller l’a rêvée dans Sin city éclate devant nos yeux, bref, Karim redevient simple et Karim réussit son tour de charme. Et tout d’un coup, une fois qu’on est débarrassé de toute considération stylistique, on se laisse porter par l’inéluctabilité du destin de Maxime.

Le jour du fléau était un épisode noir, la première chronique dune ville baignant dans l’obscurité, cette vision de ce qu’il y a derrière le miroir de notre société. Casher Nostra est plus centré sur un personnage, plus sombre, moins voyeur, plus simple et donc plus accrocheur, plus passionnant. Karim Madani explore la frontière mince entre Fantastique, Anticipation et Roman Noir et est en train de construire une œuvre. Soyez au rendez vous, prenez le bus pour Arkestra !

Le jour du fléau de Karim Madani (Gallimard série noire)

De Karim Madani, j’avais été époustouflé par l’ambition de Cauchemar périphérique, découvert grâce à Polar SNCF. Impossible par conséquent de rater son nouveau roman Le jour du Fléau. Un roman noir dans la plus pure tradition du genre.

Paco Rivera est flic à Arkestra. Il entre à la brigade des mineurs, après avoir travaillé à la brigade des stupéfiants. En fait, il a changé de boulot, car il vient d’échouer dans une précédente enquête qui s’est terminée par son informatrice, Katia. Cette jeune droguée a en effet été torturée, puis droguée par ceux que Paco poursuivait. Toute la scène a été filmée en direct, puis envoyé à son adresse.

Changer de service ne veut pas dire que le travail va être plus facile, loin de là. Le métier de flic à Arkestra veut dire côtoyer la fange de l’humanité, les bas-fonds de l’âme : entre fréquenter les shootés overdosés et les victimes de violence enfantine, le résultat est le même : rencontrer le pire dans ce l’homme est capable de créer.

Paco fait donc équipe avec Gina, une lesbienne noire, efficace et professionnelle et leur équipe fait des merveilles. Ce jour-là, on les charge de retrouver Pauline, une jeune fille de seize ans. Cette enquête minutieuse va les mener sur la trace d’un mystérieux personnage qui se fait appeler le Photographe, et l’intrigue va mettre à jour une organisation à faire froid dans le dos.

Quand j’ai rencontré Karim Madani à Lyon, nous avons discuté de son livre et des différences que j’allais y trouver par rapport au précédent. Il m’a dit alors cette phrase dont je me rappelle encore aujourd’hui : Construire une histoire dans une ville imaginaire, cela laisse plus de liberté. A la lecture de ce Jour du fléau, l’impression (double) que cela me laisse, c’est une noirceur totale et le plaisir que l’auteur a eu à écrire cette histoire.

Ce roman est une bonne synthèse de roman noir. Tous les ingrédients (d’aucuns diront les clichés) sont présents, du flic désespéré alcoolique et drogué au sirop contre la toux, des tueurs en série mystérieux, des flics véreux. Tout y est, et tout est assimilé, intégré dans une intrigue que l’on suit avec plaisir, pour peu que l’on aime le roman noir (et j’adore), car le ton y est définitivement noir.

Les quartiers sont crades, les personnages en voie de désespoir final, le ton est glauque. Bref, ne comptez pas sur ce livre pour vous remonter le moral. A la lecture, on a l’impression de revivre et revoir Blade Runner, le film je veux dire, avec cette absence de lumière et cette pluie incessante, déprimante. Et si Arkestra est complètement imaginaire, Karim Madani insère dans son livre des détails, des marques qui nous rappellent que la réalité n’est jamais très loin. On y retrouvera aussi de nombreuses références à la musique ou aux auteurs de romans noirs. Un livre en forme d’hommage ? Pas seulement.

Un pur roman noir, dans le plus pur style du genre, écrit et décrit avec célérité, comme si on était sous amphétamines, voilà ce à quoi il faut s’attendre. Les grognons diront qu’il n’y a rien de nouveau sous le soleil. Les amateurs aimeront ce roman, justement pour ce ton sans espoir, glauque, humide, noir mat. Le ton et le personnage principal donnent un roman très convaincant, et le sous-titre du roman (Les chroniques d’Arkestra) nous donne à espérer qu’il y aura d’autres intrigues dans cette ville en décomposition, ce que je souhaite de tout mon cœur.

Cauchemar périphérique de Karim Madani (Editions Philippe Rey)

Sélectionné pour la sélection automnale 2010 de Polar SNCF, ce roman fvient de recevoir le Prix Polar en plein coeur de Paris 2011. C’est un roman très intéressant qui nous montre la vie des gangs de l’intérieur.

Nous sommes en 1991 en banlieue sud de Paris. Les frères Berkowitz règnent sur les trafics en tous genres de la drogue à la prostitution en passant par le racket. Leur commerce a connu son age d’or et commence à être en déclin. Ils se trouvent en effet en concurrence avec Tony le Kabyle, le nouveau caïd, et les Arméniens qui blanchissent leur argent grâce à leurs sociétés de pompes funèbres.

Les Berkowitz se reposent sur leur garde rapprochée qui comportent essentiellement trois hommes : Les nettoyeurs Georges le Gitan et Jo l’Antillais et leur chauffeur Samy. Celui-ci a purgé deux ans de prison pour un braquage pour lequel on l’a balancé aux flics. Il rêve de faire quelque chose de sa vie mais a surtout pour but d’aider son frère Ismaël à réussir à l’école. Le soir, Samy rend visite à ses parents qui ne savent rien de ses activités, et retrouve son frère, dont il sait qu’il est amoureux de Linda, une jeune fille qui se prostitue pour Mario, et qui est impliquée dans un chantage auprès d’un député.

De l’autre coté de la ligne blanche, il y a Prado, un vieux flic véreux et corrompu, qui touche des enveloppes des frères Berkowitz pour éponger ses dettes de jeu colossales. Prado va être obligé de s’occuper du chantage du député sous peine d’être sous les feux d’une enquête de la police des polices, dirigée par un homme sans pitié nommé Froissart.

Karim Madani a beaucoup de courage pour avoir réussi un tel pavé, en faisant une description d’un petit microcosme qui remplit les pages de faits divers de nos journaux. Les personnages sont nombreux du grand caïd à celui qui monte, des tueurs professionnels sans sentiment au député amateur de sado-maso, des trafiquants de drogue aux proxénètes. C’est une belle galerie de personnages fort bien dessinés, que l’on suit au travers de leurs déboires.

Car le ton y est noir, gris, sans espoir, sans sentiment, sans avenir, à croire que toute la société tourne autour de ces truands. La morale y est inexistante, bafouée à chaque page tournée, les sentiments abandonnés au coin de la rue, l’humanité enterrée au fond de la cave. C’est une guerre perpétuelle pour la survie, une guerre de tranchée, comme on peut le lire dans les romans américains, sauf que l’ambiance, les décors, les gens, les quartiers, on les rencontre tous les jours.

Roman impressionnant par son volume mais aussi par son style, sachant varier de la description minutieuse aux scènes de violence, de la mise en situation aux dialogues parfaits, c’est un sacré pavé qui s’avale bien vite, parsemé d’expressions du cru pour ajouter à la véracité. Par moments, il y a des longueurs qui m’ont paru inutiles dans le déroulement du livre, et cela aurait pu être un coup de coeur.

Alors avant de vous lancer dans ce roman, qui en est un car c’est une fiction, vous devez savoir que l’on nage dans le pessimisme noir, que l’atmosphère est lourde, qu’il vous faudra oublier toute idée d’humanisme, ou d’espoir. C’est un roman noir brut, cru, dense, violent, impressionnant, dont vous ne sortirez pas indemne, comme un cauchemar, comme un voyage en enfer.