Archives du mot-clé Les chemins du hasard

Et si on parlait de l’Afrique …

Je vous propose deux romans dont le contexte, au moins en partie, parle de l’Afrique. Deux romans courts qui logent dans une poche, certes, mais deux romans émotionnellement forts et deux romans édités par deux petits éditeurs. Comme quoi, il faut aller chercher les pépites ailleurs que sur les étals de supermarchés.

African Queens de Patrice Montagu-Williams

Editeur : Les chemins du hasard

Ayaan a décidé de quitter la Somalie après la mort de sa sœur survenue lors de son excision et quand son père lui a présenté un vieil homme comme son futur mari. Avec son autre sœur Zohra, elle a connu tous les déboires que connaissent les migrants, les voyages en bateau, en camion, les passeurs insistants et même le manque de nourriture. Elle arrive à Barbès et tombe dans un réseau de prostitution géré par la Hyène.

Boris Samarcande est commissaire dans le 18ème arrondissement, à la tête d’une cinquantaine de policiers. Il aime son quartier, même s’il a affaire à tous les trafics en tous genres. Lors d’un contrôle de papiers anodin, une de ses équipes tombe sur un homme transportant des organes humains.

Annoncé comme le premier roman d’une série de quatre, African Queens mérite amplement le détour, pour peu que vous ne soyez pas trop sensibles. Et je vais vous expliquer mon ressenti. Tout d’abord, les chapitres sont très courts et les dialogues réduits au strict minimum. Cela donne une impression d’urgence et permet d’avoir beaucoup de scènes. Ce roman est donc à réserver à ceux qui aiment ce style « coup de poing », dont je fais partie.

En parlant de style, il est plutôt à classer du coté des behavioristes, c’est-à-dire que l’auteur ne s’étend jamais sur les sentiments des uns ou des autres, mais préfère rester en retrait et laisser les actes de ses protagonistes parler pour eux-mêmes. En cela, African Queens est plus proche d’un reportage réalité, qui aurait pour titre « Bienvenue dans l’enfer de Barbès ».

Et ce style clinique, voire chirurgical rend la lecture émotionnellement pénible, pour moi en tous cas. Car je me suis attaché à Ayaan, je l’ai suivi dans son périple, dans sa nouvelle vie. Et lire ce qui va lui arriver, sans une goutte de sang, je tiens à le préciser, dans des scènes où il n’y a pas un brin d’émotions, cela reste tout de même un sacré morceau à avaler pour un être humain normalement constitué, c’est-à-dire avec une petite dose d’humanité. Je ne veux pas dire que l’auteur va trop loin, mais il a décidé d’être franc, de montrer une certaine réalité et il vaut mieux être prévenu que la réalité n’est pas belle à lire.

Ne ratez pas l’avis de l’Oncle Paul

La dernière chance d’Abdelilah Hamdouchi

Editeur : Nouveau monde

Traductrice : Valentine Leys

Sophia Beaumarché a 73 ans et a toujours aimé les jeunes hommes. Elle s’est mariée à un Marocain qui l’a persuadée d’ouvrir un restaurant au Maroc, Chez Sophia. Depuis, elle est à la tête d’un lieu où tout le monde s’arrache les places pour déguster de bons plats. Cinq ans auparavant, elle a découvert que son mari la trompait et s’est remariée avec Othmane, un jeune juriste de 30 ans au chômage. Mais Othmane a fait cela pour avoir de l’argent. Il a en fait une amante Namia bien plus jeune que la septuagénaire.

Alors qu’ils rentrent après le service du soir, dans la villa Sophia, Othmane déclare aller promener leur chien. En réalité, c’est pour retrouver son amante Namia. Quand il revient, il trouve Sophia avec un couteau planté dans le ventre. Sous le coup de l’émotion, il enlève le couteau et appelle la police. Comme il est le bénéficiaire du testament, Othmane fait figure de coupable idéal.

C’est le premier roman policier marocain que je lis et c’est une belle surprise. Certes, pour les habitués du genre, ce roman va passer pour un modèle du genre. L’auteur y respecte en effet tous les codes et réussit à enchaîner les scènes avec une logique très plaisante. On peut même dire que l’auteur a écrit ce roman avec beaucoup d’application, de respect et d’amour pour le genre policier. Cela n’empêche pas de faire preuve de créativité dans le déroulement de l’intrigue, bien au contraire. Car on y retrouve un excellent équilibre entre la narration et les dialogues.

On va donc suivre deux personnages principaux puis trois, mais je ne vous parlerai que d’Othmane et d’Alwar, l’avocat arrivant plus tard dans le roman. Othmane est un jeune qui veut se sortir de la mouise et voit qu’il peut profiter de l’argent d’une septuagénaire pour survivre. Alwar est l’inspecteur chargé de l’enquête et on découvre un personnage extrêmement rigoureux et appliqué dans son travail. Dans les deux cas, les psychologies des personnages, bien que simples, sont remarquablement bien faites.

Ne croyez pas que ce roman se contente d’avoir une intrigue policière, aussi bien construite soit-elle. Abdelilah Hamdouchi ne va pas s’étendre sur les pauvres qui vont vendre leur corps aux riches des pays « civilisés » mais plutôt sur l’omnipotence de la police, du fait qu’ils ont tous les droits et qu’ils peuvent tout se permettre. Et je vous passe les détails sur la façon dont ils parlent aux gens, et en particulier aux femmes qui n’ont pas droit à la parole. Finalement c’est un roman très intéressant.

Publicités

Toutes ces nuits d’absence d’Alain Bron

Editeur : Editions Les chemins du hasard

Son précédent roman, Le monde d’en bas, m’avait impressionné, à tel point que j’avais regretté de l’avoir laissé dormir sur mes étagères trop longtemps. Toutes ces nuits d’absence confirme qu’Alain Bron est un auteur à la plume rare qui parle de sujets graves.

Jacques Perrot est écrivain et était en train de déguster son thé, quand son chat Iago fit des siennes : perché sur une étagère, il fait tomber une boite métallique. Quand celle-ci tombe par terre, elle s’ouvre et répand son contenu : de vieilles photos datant de la jeunesse de l’auteur. Parmi elles, Jacques Perrot trouve une vieille photographie de classe, quand il était au lycée de Troyes. Il se rappelle aussitôt Brigitte, son amour de jeunesse, retrouvée assassinée.

Ce meurtre lui a laissé un gout amer dans la bouche. C’est Brigitte qui l’a initié aux joies de l’amour, en 1966. Elle avait son appartement et il la retrouvait après avoir traversé la ville sur son vélo de course jaune. Si elle avait une réputation de fille facile, il s’en moquait bien, puisque la seule chose qui comptait pour lui était son amour pour elle. Tout cela s’est terminé par un corps abandonné, après avoir été violé et étranglé.

Jacques Perrot s’arrange donc avec son éditeur pour organiser une séance de dédicace dans une librairie troyenne. Cela lui permettra de rendre visite aux bureaux du journal local, et ainsi de revenir sur ce qui s’est passé à cette époque. Il en profite pour y passer un week-end entier, et il fait la connaissance de Ninon, stagiaire au journal, qui accepte de l’aider à fouiller les archives. Il se rappelle, grâce aux articles, qu’un coupable avait été arrêté et que ce dernier s’était pendu dans sa cellule, scellant ainsi la fin de affaire. Mais il ne fait pas bon remuer la boue du passé.

Une nouvelle fois, Alain Bron nous emporte dans la passé, avec sa plume magique, qui nous fait visiter la France du début des années 60, avant les événements de mai 1968. Il y a dans sa façon de raconter une histoire, une sorte d’évidence et de naturel qui fait que l’on est prêt à suivre l’auteur dans tout ce qu’il raconte. C’est l’une des grandes qualités de ce roman qui m’a transporté ailleurs dans un passé que je connais mal.

Car le sujet de ce roman est bien cette période peu connue et trouble des années 60 qui a été occultée par ce qui s’est passé ensuite. Il nous montre la vie en ce temps-là dans une petite ville de province, avec ses notables qui dominaient les affaires, et les ouvriers qui vivaient dans un monde séparé. Dans une période de plein emploi, tout ne pouvait que bien se passer. L’affaire du meurtre de Brigitte aurait finalement pu remettre en cause cette joie de vivre de l’époque.

Sauf que la communication ne passait que par les journaux ou la radio et qu’elle était contrôlée par des gens qui avaient beaucoup d’argent. Et que ces gens là avaient des origines politiques extrémistes, issus des mouvements armés luttant contre l’indépendance de l’Algérie et que … Bref, je ne vais pas tout vous raconter, mais Alain Bron va dérouler son intrigue comme on déroule une pelote de laine … bien sale.

Contrairement à beaucoup de romans historico-contemporains, Alain Bron ne choisit pas de faire des Allers–Retours Présent – Passé mais bien de suivre l’enquête personnelle de Jacques Perrot et s’avère une belle dénonciation de la création de certains mouvements d’extrême droite et leurs financements actuels. De simple roman policier, il nous offre un roman fort intelligent dans la forme et dans le fond, en même temps qu’il est un pur plaisir à lire. Si après ce que je viens de vous dire, vous avez encore des doutes, alors je ne comprends plus rien !

Ne ratez pas l’avis de l’Oncle Paul