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Kisanga d’Emmanuel Grand

Editeur : Liana Levi

Après Terminus Belz et Les salauds devront payer, Emmanuel Grand nous propose, avec son troisième roman, de quitter la France pour l’Afrique. Tout impressionne dans ce roman, si bien qu’on est tenté de le comparer aux plus grands auteurs. EXTRAORDINAIRE !

Olivier Martel est un jeune ingénieur géologue qui travaille chez Carmin, cette grosse entreprise française spécialisée dans la vente de matières premières. Ce matin, il assiste à l’enterrement de Michel Kessler à Montrouge, son mentor dans ce métier, presqu’une légende. Michel Kessler avait toujours refusé les postes de direction pour parcourir le monde à la recherche de nouvelles mines, dans tous les pays dangereux où personne ne veut aller. Malheureusement, il a été victime de rebelles au Soudan.

Raphael Da Costa est un journaliste d’investigation. 15 ans auparavant, il a enquêté sur une affaire sulfureuse concernant la CMA qui a failli voir le jour, et qu’il considère comme l’échec de sa carrière. Depuis il est journaliste indépendant mais ne retrouve pas la hargne qui l’auréolait à ses débuts. Il a rendez-vous avec Philippe Dorget, son ami et directeur du Matin. Le journal va mal depuis Internet, les abonnements diminuent et Dorget ne peut plus se permettre de payer un journaliste indépendant. Dorget l’envoie à une conférence de presse annonçant la création d’une Joint Venture entre Carmin et Shanxi Mining, une société chinoise. Son nom : Kisanga.

Da Costa reconnait le beau monde qui se presse dans les salons du Trocadéro. Outre Alain Butard le PDG de Carmin, on y voit Li Gao Yang l’ambassadeur de Chine, François-Xavier de Meyrieux le ministre des Affaires étrangères et Wao Jun le PDG de Shanxi, un redoutable stratège. Toute la presse économique est conviée, nationale et internationale. La création de cette JV est présentée comme une énorme chance de développement pour la République Démocratique du Congo. En sortant, Raphaël a la sensation d’être suivi. C’est décidé, il suivra cette affaire Kisanga.

Dès le lendemain, Alain Butard convoque dans son bureau trois jeunes cadres qui vont former son commando personnel. Ils auront en charge de démarrer les nouvelles mines en trois mois, sous la direction de Nicolas Speck, ancien soldat et actuellement son bras droit. Olivier Martel en sera mais pour ce faire, il doit faire une croix sur sa vie de famille pendant trois voire six mois, avec une belle promotion à la clé.

Cette histoire est une pure fiction. Il est vrai que des entreprises qui annoncent des contrats mirobolants, ça n’existe pas. Des contrats visant à exploiter les ressources de l’Afrique, ça n’existe pas. Des hommes politiques impliqués dans des contrats privés, ça n’existe pas. Une guerre économique à mort entre pays (France et Chine par exemple), ça n’existe pas. Des mercenaires et autres barbouzes qui font des opérations clandestines, ça n’existe pas. Les pourris de tous bords, ça n’existe pas. Bref, tout ce qui est dans ce roman n’existe pas, mais est le fait de l’imagination débordante de l’auteur.

Mais quand même … Quand on regarde les informations, les contrats faussés, les gouvernements renversés dans les pays africains, les entreprises, quelque soient leur nationalité qui mettent au pouvoir un homme qui va dans leur sens, les journalistes qui effleurent les sujets, les PDG qui s’en foutent des conséquences de leurs décisions … La force de ce roman est bien de sonner juste et et de proposer une vision bigrement lucide. Et encore n’a-t-on dans ce roman qu’une petite partie de la réalité, rythmée par les personnages.

On va passer de l’un à l’autre, sans aucun problème. Et l’une des forces de ce roman, c’est bien de faire vivre cette histoire à travers une multitude de personnages qui sont formidablement construits pour que l’on ait un immense plaisir à les suivre. Ils vont nous emmener dans cette aventure aux multiples rebondissements, nous montrant la jungle et la pauvreté des villes, le luxe des bureaux du siège de Carmin à ceux du ministre. Chacun va avoir des intérêts dans cette affaire, et agir pour en tirer parti au maximum.

Ce roman est fantastique à tel point qu’il m’a évoqué les plus grands romans du genre. Il se place fièrement à coté de La constance du jardinier de John Le Carré, avec ce rythme plus rapide, ce style plus moderne sans en faire trop. C’est un polar politique et d’’aventures, avec des barbouzes, des politiques, une entreprise française qui veut faire des profits, une entreprise chinoise qui veut mettre un pied en Afrique. Et en guise de victimes, on trouve le peuple congolais qu’on exploite, en guise de contexte. Car là encore, Emmanuel Grand n’en rajoute pas, il laisse le lecteur en avoir conscience en prenant un peu d’altitude. C’est très très fort. Et ce n’est que le troisième polar de cet auteur ! Décidément, Emmanuel est grand ! (Un grand merci à Boris, Facteur pour l’association 813, qui m’a soufflé cette dernière phrase)

Ne ratez pas les avis de Michelio, de Psycho-Pat ; de Coline ; et Joyeux Drille ;

 

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Les chemins de la haine d’Eva Dolan

Editeur : Liana Levi

Traducteur : Lise Garond

Les éditions Liana Levi nous proposent en ce début d’année 2018 un premier roman, qui est aussi le début d’une série qui comporte à ce jour 4 romans, d’une jeune auteure Eva Dolan. Ayant été critique de polar, Eva Dolan connait parfaitement les codes du genre, ainsi que les différents genres. D’ailleurs, si je devais situer ce roman, je le mettrais aux cotés d’un Arnaldur Indridason. Belle comparaison, non ?

Mercredi. L’inspecteur Zigic se dirige vers Highbury Street, à Peterborough. Depuis cinq ans, il est à la tête de la section des crimes de haine. C’est une volonté de la direction de mettre un immigré de « troisième génération » à la tête de ce service. La rue où il se gare est au cœur d’un des quartiers les plus pauvres. Aujourd’hui, on y trouve surtout des Bulgares ou des Estoniens, qui vivent de petits boulots, quand ils en ont un.

Au numéro 63, il trouva le cordon de police, et franchit le portail. Dans le jardin, une odeur de chair calcinée envahissait l’atmosphère. L’abri, situé au fond du jardin, s’est effondré sous les assauts du feu. A l’intérieur, il y avait un homme brulé vif. Zigic retrouva la sergente Ferreira, portugaise de naissance, qui le guida vers l’abri. L’odeur d’essence laisse à penser qu’il s’agit d’un incendie criminel, car la porte était fermée par un cadenas à l’extérieur.

Le corps dans l’abri de jardin est probablement un SDF ou un locataire. Il n’est pas rare que des gens louent leur abri de jardin à des pauvres pour 400 livres par mois. La maison appartient à Phil et Gemma Barlow. Ils dormaient quand l’abri a pris feu. Gemma confirme qu’ils ne savaient que le SDF était là. Ils ont été réveillés par les pompiers qui éteignaient l’incendie. La première étape pour Zigic et Ferreira va être de trouver l’identité du mort.

Voici donc la première enquête du duo Zigic / Ferreira, qui en comporte quatre à ce jour, si l’on en croit le site Goodreads. Si le titre français peut induire en erreur quant au contenu, il est bien trouvé pour parler de ce service des crimes de haine. Avec cette enquête, nous allons être plongés dans la vie des SDF, des sans papiers et des pauvres qui luttent pour survivre.

Et le sujet va aborder brutalement l’esclavagisme moderne, en particulier dans le BTP, les cercles d’entreprises qui utilisent des étrangers pour de la main-d’œuvre interchangeable et pas chère, voire gratuite, puisque l’on va s’apercevoir que des requins vont les utiliser sans les payer, en les torturant à la moindre rébellion. Pour tout vous dire, ce roman va bien au-delà du « travail au noir », dénonçant des entreprises organisées qui parquent les gens dans des hangars, les emmènent sur un chantier et les ramène en ne leur donnant que le strict nécessaire en termes de nourriture.

C’est d’autant plus frappant, que tout cela est décrit de façon très détaillée, mais sans aucune émotion. Le style d’Eva Dolan, son parti-pris, est de rester à distance pour laisser place à des scènes d’émotion et de dégoût, dégoût pour les salauds et les profiteurs, les esclavagistes modernes qui sont les descendants directs de leurs aïeux du 19ème siècle. Finalement, rien n’a évolué du coté de l’Homme, bien au contraire.

Fort intelligemment, Eva Dolan montrera comme un trait sur une peinture le racisme ambiant, les Anglais déçus d’être envahis et de perdre leur identité britannique. Peut-être ce sujet fera-t-il l’objet d’une prochaine enquête ? Elle se contente, avec un sujet fort comme le sien, de montrer ce scandale, dans un décor gris écrasé par les nuages bas, dans un style finalement froid comme l’ambiance d’une morgue.

J’ai beaucoup pensé à Arnaldur Indridason dans la façon de construire l’intrigue. On y trouve beaucoup de pistes, et deux enquêteurs qui par leurs origines se retrouvent motivés et impliqués dans leurs enquêtes. Eva Dolan ne passe pas des pages et des pages à décrire leur passé, se contentant de poser les bases : Zigic est tenaillé entre son boulot et sa femme Anna et sert de good cop. Ferreira a connu des brimades dans son enfance et fait office de bad cop.

Si l’ensemble est classique, le sujet évoqué prend clairement le devant de la scène et laisse augurer du meilleur dans les futures enquêtes. Bref, ne passez pas à coté de cette enquête pour ce qu’elle révèle, et suivez l’actualité des sorties pour lire les suites !

Ne ratez pas l’avis de Christophe Laurent

La chance du perdant de Christophe Guillaumot

Editeur : Liana Levi

Voilà un nouvel auteur à épingler sur Black Novel, dont ce n’est pas le premier roman, puisque La chance du perdant est son troisième et qui a pour lui de situer son polar dans un département de la police dont on parle peu : La brigade des jeux.

Dans une usine de traitement des déchets, un homme se tient au dessus de la machine à broyer les bouteilles en plastique. Dans quelques secondes, il devra se jeter au milieu des déchets et actionner la presse qui viendra achever définitivement ses problèmes.

Le lieutenant Jérôme Cussac surnommé Six et Renato Donatelli dit le Kanak sont en planque pour prendre en flagrant délit des paysans qui jouent au loto-bouse : Une vache est lâchée sur un terrain de football quadrillé et numéroté et quand la vache a déféqué sur un numéro, celui qui a parié sur le numéro a gagné. Si le jeu est amusant, le fait de parier de l’argent est interdit donc répréhensible.

May est une jeune femme qui travaille au tri des bouteilles avant que celles-ci ne soient broyées. Le boulot n’est pas folichon mais cela permet de vivre. Car sa passion à elle, c’est de peindre des tableaux éphémères sur les murs de la ville, quand la nuit est tombée. Et en cela, elle est diablement douée.

Quelques jours plus tard, Six et le Kanak doivent contrôler les casinos, et s’assurer que tout s’y déroule conformément à ce que demande la loi. Ils décident de prendre en faute celui de Samuel Ghotti, connu pour être un des chefs mafieux du coin. Mais leur descente se solde pour un échec …

Voici donc le début de ce roman, qui comme vous l’aurez compris, va offrir un chapitre à chaque personnage et proposer des scènes rapides et des chapitres courts. Pour le reste de l’intrigue, il vous suffira de lire la quatrième de couverture car elle en dit beaucoup, d’autant plus que le fond de l’histoire va réellement s’installer après une centaine de pages. Pour autant ce n’est pas un inconvénient car l’auteur fait la place belle à ses personnages.

Ils vont effectivement occuper le devant de la scène et être suffisamment bien dessinés pour qu’on les reconnaisse facilement. En cela, la description psychologique est très bien faite, et chacun aura ses failles, ses cicatrices et ses tentatives de ne rien laisser paraitre au travail. Six, par exemple, regrette d’avoir perdu Juliette, une agente de la DGSE partie après un beau fiasco. Renato lui doit faire face à la maladie d’Alzheimer de Grand-Mama.

Je dois dire que, outre le cadre de l’enquête sur la brigade des jeux, qu’il n’est pas commun de voir dans un polar, l’intrigue est très très bien menée et que l’on a plaisir à suivre la logique de son déroulement. On en vient justement à aborder la folie des jeux, cette maladie qui touche énormément de gens et qui peut les pousser à des extrémités. C’est du début à la fin, un sujet original fort bien traité.

Il n’en reste pas moins que j’ai été moins convaincu par la narration, la trouvant parfois trop longue, trop bavarde. Je suis sur que l’auteur va savoir dans le futur mieux gérer ses descriptions, mieux construire ses dialogues, et nous offrir le grand roman policier que l’on est en droit d’attendre de cet auteur. C’est donc un roman fort prometteur qui donne envie de suivre les prochaines publications de cet auteur.

Ne ratez pas les avis de Claude et Jean-Marc

Karst de David Humbert

Editeur : Liana Levi

Premier roman, premier coup de maître !

De nombreux auteurs de polars aimeraient avoir un sujet en or comme celui-là, une facilité à créer un personnage tel que Paul Kubler et un talent pour déployer une intrigue en béton. Après la lecture de ce roman, je persuadé d’avoir découvert un futur grand auteur de polars. Avis aux amateurs !

Paul Kubler est un lieutenant de la police qui vient d’être muté de Paris à Rouen, sa ville natale, suite à une sanction. Il est du genre pressé, voulant toujours être occupé à faire quelque chose. C’est pour cela qu’il travaille beaucoup, énormément, quasiment 7 jours sur 7. Ce matin-là, une grande réunion a lieu avec la Brigade Anti-Criminalité pour préparer la surveillance de la manifestation qui va intervenir dans la journée. Le but est évidemment d’éviter tout débordement.

Les ouvriers d’EuroGaz débarquent pour protester contre les licenciements massifs qui ont été annoncés. Kubler s’ennuie et va boire un café dans un bar, quand il remarque une Porsche Cayenne garée dans une impasse. La manifestation se passe calmement, signe que les ouvriers attendent le ministre qui doit venir dans quelques jours. Kluber rentre chez lui prendre une douche, mais ne peut se rincer car l’eau est d’une couleur rose.

Quelques jours plus tard, c’est le jeudi de l’Ascension et Kubler va manger chez ses parents, qui habitent dans le coin. Son frère n’est pas là, et Kubler a toujours fait montre d’indépendance, ce qui est mal vu dans la famille. Quand sa mère veut laver sa salade, l’eau du robinet coule verte. Comme Kubler a le don de mettre son nez là où il ne faut pas, le voilà chargé d’enquêter sur ceux qui polluent l’eau de l’agglomération de Rouen. Et il n’est pas au bout de ses peines.

Voilà exactement pourquoi j’aime lire les premiers romans : les auteurs prennent un sujet qui leur tient à cœur, se lancent dans l’aventure, et nous concoctent des intrigues en respectant les codes du genre, et en prenant des libertés que beaucoup de cadors n’osent plus faire. Je vous le dis tout de suite, et sans ambages : ce roman est génial, inlâchable dès qu’on l’a commencé car tout y est simple et passionnant.

C’est le cas ici. David Humbert choisit un personnage de flic simple, et pour qu’il soit omniprésent dans l’histoire, en fait un jeune homme qui se fait chier … alors quoi de mieux que de travailler. Comme c’est écrit à la première personne, on entre tout de suite dans la psychologie du personnage, mais l’auteur a le don de ne pas trop en faire, de donner les informations juste quand il le faut. Et pour un premier roman, c’est carrément un coup de force, à tel point que j’en ai été impressionné par moments.

Les chapitres sont rythmés par les jours qui passent. Donc chaque chapitre narre une journée de Paul Kubler. Si le procédé n’est pas nouveau, il donne un ton de véracité et un certain rythme au livre. Cela participe aussi au plaisir de suivre Kubler car on vit réellement à ses cotés. Encore une fois, c’est simple, mais ça fait du bien et surtout c’est extrêmement plaisant de suivre un flic au jour le jour.

Enfin, David Humbert va nous expliquer tout ce qui concerne l’eau, les nappes phréatiques, les bétoires, les karsts, le traitement et la distribution de l’eau. Ayant pris comme personnage principal quelqu’un qui n’y connait rien, les scientifiques qu’interroge Kubler vont être très explicites et didactiques. Certains passages valent leur pesant d’or et devraient être utilisés dans les écoles ou dans certains reportages. J’ai appris plein de choses, parce que c’est très bien fait, passionnant.

Je ne peux que vous conseiller ce premier roman qui m’a carrément bluffé par toutes ses qualités, de la narration à la psychologie, du sujet à sa pédagogie. Tous ces points en font un roman attachant à ne pas rater, et j’espère lire bientôt les futurs romans de ce jeune auteur qui nous laisse entrevoir tant de promesses pour l’avenir.

Ne ratez pas l’excellent billet sur le site Appuyezsurlatouchelecture, ainsi que celui de l’ami Bob Polar

Le chouchou du mois de janvier 2016

Allez, on redémarre 2016 avec le même principe. En fin de mois, je fais un bilan de mes chroniques et j’élis le chouchou du mois, qui est un titre totalement honorifique.

Janvier lance habituellement la rentrée littéraire mais cette année, ce fut plutôt calme du coté des sorties. C’est donc l’occasion de fouiller dans mes bibliothèques et de ressortir quelques romans que l’on a tendance à oublier ou bien de publier des avis sur les dernières sorties de l’année dernière.

Honneur à un grand auteur, Harry Crews, dont les éditions Sonatine ont sorti un inédit : Les portes de l’enfer. Je dois avouer que je ne connais pas assez l’univers de cet auteur, même si son écriture est toujours aussi fantastique.

Honneur aussi aux éditions Points qui ressortent le deuxième roman de Antonin Varenne, Le gâteau mexicain. A mon avis, c’est à réserver aux fans de l’auteur car ceux qui ne le connaissent pas risquent d’être surpris par le coté fantasque et presque burlesque de l’intrigue qui part un peu dans tous les sens.

Avec Le baiser de Caïn de John Connoly (Pocket), j’ai continué le cycle de Charlie Parker. Et cette quatrième enquête est aussi réjouissante que les autres, aussi stressante. J’y ai particulièrement apprécié l’intrigue, fournie et très bien construite, tant et si bien que c’est à ce jour mon roman préféré.

Avec Eté rouge De Daniel Quiros (Editions de l’aube), j’aurais découvert un nouvel auteur. Si on y trouve quelques défauts dus au fait que ce soit un premier roman, le sujet est remarquablement bien traité. Et comme il est édité en poche, il serait dommage de passer au travers.

Deux autres lectures datant de 2015 viennent compléter cette liste, et ce sont deux formidables romans français, très réussis par leur façon de traiter de sujets difficiles. Travailler tue ! De Yvan Robin (Lajouanie) traite avec beaucoup de cynisme du burn-out au travail. Méfaits d’hiver de Philippe Georget (Jigal) se veut plus intimiste et fouille les psychologies des maris cocus.

Je pourrais aussi classer Les ombres innocentes de Guillaume Audru (Editions du Caïman) dans les lectures de 2015. Mais comme il est sorti en toute fin d’année, il servira de transition. Ce très bon roman policier nous dévoile un pan de l’histoire française contemporaine dont bien peu ont la connaissance. A ne pas rater, assurément.

Passons donc à 2016. Avec Ubac de Elisa Vix (Rouergue), l’auteure part d’une situation classique, l’irruption de la sœur du mari dans un couple et va nous stresser tout au long des 180 pages que compte ce court roman. C’est un roman qui m’a impressionné.

Le loup peint de Jacques Saussey (Toucan), dernier opus en date de cet auteur prolifique est un roman à l’intrigue complexe qui réserve son lot de surprises. On y retrouve le talent et l’écriture si explicite de Jacques Saussey que j’adore.

Viens avec moi de Castle Freeman Jr (Sonatine) enfin est un court roman basé essentiellement sur les dialogues et qui nous décrit une course poursuite dans le fin fond des Etats Unis. On y trouve des cinglés, ça va vite et c’est du pur plaisir.

Le titre de chouchou du mois revient donc à Les salauds devront payer de Emmanuel Grand (Liana Levi) pour sa peinture d’une région massacrée par le chômage. Tous les personnages sont formidables et le constat sans être démonstratif est extraordinaire. Cela m’a fait penser à Martyn Waites et sa peinture de l’Angleterre post Thatcher. C’est l’une des excellentes surprises de ce début d’année.

Je vous donne donc rendez vous la mois prochain. D’ici là, n’oubliez pas le principal, lisez !

Les salauds devront payer de Emmanuel Grand (Liana Levi)

Terminus Belz, le premier roman d’Emmanuel Grand, fut une belle découverte. Outre le fait que cela soit remarquablement écrit, il y avait un souci de montrer la vie des pêcheurs et leurs difficultés, voire même d’approcher le sujet de l’immigration clandestine. Si ce roman est bien différent, car il change de région, je trouve, pour ma part que c’est un roman très mature qui vaut plus que le détour.

Wollaing est une petite ville des environs de Valenciennes. Comme beaucoup de villes du Nord, elle est ravagée par le chômage. Il y eut par le passé une usine de plomb et de zinc qui, faute d’investissements, a connu de plus en plus d’accidents de travail. Si l’on ajoute à cela la vétusté de l’outil industriel et les grèves à répétition, l’issue devint inéluctable et l’usine ferma en 1983.

On retrouve de nos jours, une génération plus tard, toute une galerie de personnages ayant subi cette situation. Les anciens se rappellent les 10000 personnes que faisait vivre l’usine, les jeunes n’ont connu que le chômage et les fins de mois difficiles. D’autres ont profité de cette femreture pour ouvrir leur commerce, mais à part un bar, bien peu d’entre eux ont survécu.

En l’absence d’aide de l’état ou des banques, si on veut s’en sortir, il faut emprunter de l’argent auprès d’organismes douteux ayant pignon sur Internet. Et quand on oublie une mensualité, la société en question fait appel à des gros bras pour se faire payer par la force. C’est le cas de Pauline Leroy, une jeune femme douée d’une force de caractère peu commune. Depuis qu’elle est tombée amoureuse de Serge Maes, elle décide d’emprunter 50000 euros pour partir loin de la France. Quand Pauline est retrouvée morte dans un terrain vague, l’enquête fait place à peu de doute. Mais le commandant Buchmeyer et la lieutenante Saliha Bouazem vont avoir à faire avec une intrigue redoutablement retorse.

Habituellement, je fais un résumé des 100 premières pages pour donner un ordre d’idées du contenu d’un roman. Pour celui-ci, il m’aura fallu aller plus loin dans la lecture, non pas parce que le roman a un rythme lent, mais parce que l’auteur installe tranquillement le contexte avant que nous nous trouvions en présence du corps de Pauline. Jugez en plutôt : Les 50 premières pages m’ont plongé dans l’horreur de la guerre d’Indochine, puis d’Algérie, en compagnie de 4 soldats, livrés à eux-mêmes. Puis, nous faisons un saut dans le temps, jusqu’à aujourd’hui, et nous rencontrons une galerie de personnages habitant tous Wollaing, pour nous présenter le contexte.

Ne croyez pas que ce roman est long à lire, c’est tout le contraire : il est passionnant, vivant, véridique, écrit dans un style hypnotique. Il fait partie de ces romans qui vous plongent dans une ambiance et que l’on stoppe avec regret, en étant pressés d’y revenir. J’ai adoré tous les personnages, la minutie que l’auteur a mise à décrire leur quotidien, la subtilité qu’il a employée pour nous décrire la situation passée, pour nous montrer les conséquences sur la vie d’aujourd’hui.

On y trouve de tout : ceux qui ont réussi en ouvrant qui un bar, qui une salle de musculation ; ceux qui survivent en réalisant de petits boulots ; ceux qui ont échoué. Et a coté de cela, il y a ces jeunes, nés dans le chômage et n’ayant qu’un seul espoir : partir le plus loin d’ici. Ce roman montre aussi comment une région ravagée et sans avenir se tourne vers le trafic de drogue ou la prostitution car pour eux, c’est un moyen comme un autre de gagner de l’argent.

Ce roman est passionnant car tout sonne vrai, et malgré le nombre de personnages, on s’y retrouve aisément. Il faut dire qu’Emmanuel Grand a eu une sacrée idée d’associer deux flics à l’esprit totalement opposé : Buchmeyer étant plus bordélique et faisant confiance à son intuition, Saliha étant extrêmement factuelle. Et si on ne lira pas forcément ce livre pour son intrigue, le contexte et les personnages prenant toute la page, celle-ci (l’intrigue) est tout de même fort bien trouvée et sa résolution absolument pas tirée par les cheveux.

S’il faut comparer ce roman avec quelques références, Claude Le Nocher, dans une réponse à son billet, parle de Aux animaux la guerre de Nicolas Mathieu. J’ajouterai pour ma part qu’il y a du Martyn Waites dans sa façon de faire une autopsie d’une société qui va dans le mur, consciencieusement, en laissant à l’abandon des régions entières, des gens honnêtes qui ne demandent finalement pas grand-chose d’autre que de pouvoir vivre décemment.

Ne ratez pas l’avis de l’ami Claude

Bouclage à Barcelone de Xavier Bosch (Liana Levi)

C’est une belle découverte que nous propose Liana Levi, le genre de roman qui emprunte les codes du polar pour nous montrer le quotidien des journalistes, tout en nous invitant subtilement à réfléchir à leur mission.

Dani Santana est un présentateur de journal télévisé, qui connait un grand succès de par ses sujets traités et sa classe naturelle. Riera, le président honorifique du conseil éditorial du Cronica le convoque et lui propose de prendre la direction du journal en tant que directeur de la rédaction. Ce journal populaire est sous la direction de A.B.C., directeur général du groupe Blanco, du nom du propriétaire de la holding de communication. Dani accepte le challenge. Il n’avait pas trop le choix, s’il refusait, il ne présenterait plus le journal télévisé.

Il y a quatre départements au Cronica, troisième journal de Barcelone. Ismael Cardena est à la tête de la rubrique Politique ; Ernest Pla s’occupe de l’économie et de l’actualité internationale ; Berta Masdeu s’occupe du service photographique. Marcel Miro quant à lui s’occupe des Arts et spectacles. Monica Callol est aux sports, JR Fernandez pour la rubrique télévision, et Ricard Vilalta est le chef des informations. Enfin, Senza dirige la rubrique Société.

Dani Santana veut donner un nouveau souffle au journal. Sa première Une concerne les activités nocturnes sur Las Ramblas, oscillant entre prostitution et trafic de drogue. Forcément cela ne plait pas au maire, qui est en pleine campagne électorale. Son deuxième coup concerne les vendeurs ambulants de canettes de bière qui, soi-disant, servent à récupérer de l’argent pour les islamistes. Puis vient un scoop sur le candidat à la mairie, actuellement député. Toutes ces infos lui viennent de Senza et Dani, au milieu de la tourmente, décide de le couvrir. Mais la tempête ne fait que commencer.

Ce roman, même si j’y ai trouvé quelques imperfections, est bigrement intéressant. Je commence par ce qui m’a gêné ; comme ça, on est débarrassé. Ce roman alterne entre une narration à la première personne avec le personnage de Dani, et des chapitres à la troisième personne du singulier avec Senza ou des islamistes. C’est le genre de narration qui me gêne car il m’empêche de m’immerger complètement dans une histoire. C’est globalement le seul reproche que j’ai à faire à ce roman.

Car, outre que l’histoire est très bien menée, le contexte est bigrement intéressant. En fait, on voit un journaliste, brillant au demeurant, se voir offrir un poste de direction et découvrir les dessous d’un journal. Sans se montrer naïf, mais répétant la mission d’information du journaliste, l’auteur nous montre qu’il faut arrêter de se bercer d’illusions et qu’un journal est avant tout une entreprise donc qu’elle doit gagner de l’argent.

C’est là où ça devient intéressant, et que cela fait réfléchir. Car quand on publie une information, en restant le plus objectif possible, cela a forcément des conséquences pour les uns ou les autres, et donc tout le monde subit des pressions. L’impact est évident quand il s’agit des prostituées sur Las Ramblas et on imagine bien la pression de la part de la mairie. Cela est plus insidieux avec les vendeurs de canettes quand l’auteur nous montre la pression du fabricant de ces canettes, qui ne veut pas être assimilé à l’islamisme intégriste.

Et ce roman est une grande réussite, car la narration est fluide, les personnages passionnants, les jeux de pouvoir formidablement bien décrits. C’est aussi et surtout un roman qui vous oblige à réfléchir … et qui, au bout du compte, vous oblige à vous poser des questions quand vous regardez le journal télévisé ou ouvrez un journal d’information. Un roman qui ouvre les yeux, ce n’est pas tous les jours que l’on a ça entre les mains …