Archives du mot-clé Liberté

La toile du monde d’Antonin Varenne

Editeur : Albin Michel

Alors, le voilà donc, ce troisième tome de la trilogie Bowman ! Pourquoi vous dis-je cela ? Parce qu’il y a 2 ans, j’ai eu l’occasion de discuter avec Antonin Varenne à l’occasion de la sortie d’Equateur et qu’il avait évoqué la volonté de clore le « cycle Bowman » par un roman parlant de la naissance du vingtième siècle. Et quel meilleur choix de décor peut-on trouver que l’Exposition Universelle de Paris de 1900.

Aileen Bowman, le personnage principal, est la fille d’Arthur Bowman (figure emblématique de 3000 chevaux vapeur) et la nièce de Pete Ferguson (Héros d’Equateur et frère d’Arthur  Bowman). Elle est bilingue, l’anglais grâce à son père et le français grâce à sa mère, et a migré à New York pour devenir journaliste au New York Tribune.

Sa soif de nouveautés et d’aventures la pousse à vouloir couvrir l’Exposition Universelle de Paris. Malgré le fait que le journal ait déjà un reporter Royal Cortissoz chargé de couvrir l’ouverture de l’événement, elle propose de suivre l’Exposition pendant toute sa durée. Le but se son voyage est aussi de retrouver son cousin Joseph Feguson, embauché par le Pawnee Bill’s show, LE concurrent de Buffalo Bill vieillissant.

Elle débarque donc au Havre et créée l’émotion par le fait que son allure est plus masculine que féminine : elle porte des pantalons et un large chapeau. Elle qui est habituée aux grands espaces, aux grandes villes, découvre une petite ville et des campagnes étriquées. Déjà, dans le bateau, puis dans le train, elle avait commencé ses interviews. Sa première visite fut pour le journal La Fronde, journal féministe, auquel elle propose des articles présentant Paris comme une putain accueillant tout le monde, sous le nom d’Alexandra Desmond. Grâce à Royal, elle obtient ses entrées dans tous les endroits qui comptent …

Antonin Varenne va jouer sur les oppositions dans ce roman. C’est l’opposition entre l’ancien monde et le nouveau monde tout d’abord puisque c’est une Américaine qui découvre la vieille Europe. C’est ensuite l’opposition entre les espaces gigantesques avec un pays plus petit, étriqué. C’est aussi l’opposition entre une mode de vie d’antan où les gens se déplacent à cheval avec un mode de vie moderne où le moteur à explosion fait son apparition, où le Métropolitain est en construction. Et malgré cela, si Paris ressemble à l’exemple même de la modernité, il est, vu de l’intérieur, étriqué, dépassé, démodé, en termes de liberté, de morale et de mœurs.

Que de contrastes dans ce roman mais aussi que de découvertes ! Antonin Varenne a su palper de sa plume l’esprit ouvert d’une jeune femme qui plonge dans un monde nouveau, dans une ville en construction, en totale reconstruction. Plus fort encore que la Tour Eiffel qui est le symbole de la ville des lumières, ce sont bien les innovations qui étonnent Aileen, avec l’avènement de l’électricité, du moteur à explosion et même une nouvelle conception de l’art, avec la peinture en premier plan, avec la rencontre de Julius LeBlanc Stewart.

Mais toute nouveauté a son revers de la médaille. Antonin Varenne pointe du doigt et insiste sur beaucoup d’aspects qui sont surtout liés à la société. Saviez-vous qu’une femme avait besoin d’une autorisation de la préfecture de police pour porter des pantalons ? Saviez-vous que les indiens étaient exhibés dans des spectacles comme des indigènes, presque des animaux ? Saviez-vous que seuls les hommes avaient le droit d’organiser des « parties fines » ? Aileen, avec sa soif de liberté, et son esprit libertaire est une icône montrant le chemin qui reste à faire avant la réelle modernité.

Doté d’une connaissance et d’une érudition sans faille. Il nous propose tant de thèmes que la parallèle entre monde ancien et monde moderne peut nous perdre en route. Je préfère dire qu’il m’a paru trop court et que donc, certains aspects n’ont pas été suffisamment évoqués. Et je retiendrai cette plongée dans le Paris de 1900, cette puissance d’évocation des racines de la capitale, tout en louant tous les thèmes abordés. Indéniablement, c’est un des romans de cette rentrée littéraire à ne pas manquer.

Ne ratez pas l’avis de l’ami Yvan

Publicités

Iboga de Christian Blanchard

Editeur : Belfond

Voilà un roman bien particulier qui mérite l’attention. D’autant plus que la phrase d’accroche de la couverture est signée Karine Giebel et dit : « Une plongée saisissante dans l’âme humaine. Une vraie réussite ». En tous cas, elle est suffisamment mystérieuse pour attirer l’œil et aiguiser l’appétit de lecture.

Jefferson Petitbois a 17 ans. Jefferson Petitbois est noir. Il vient d’être condamné à mort et, en ce jour du 28 octobre 1980, il attend sa sentence. Jefferson Petitbois a tué 11 personnes et violé une jeune fille. Il ne nie pas ses meurtres, tout juste affirme-t-il qu’il n’était pas seul, mais accompagné de son mentor, un certain Max. Max l’avait recueilli alors qu’il était orphelin et fugueur … mais personne n’a jamais rencontré Max.

Dans la première partie, Jefferson va attendre sa fin, être transféré à la prison de Fresnes. Il va être enfermé dans une cellule qui jouxte la salle de mort, où trône Louisette, la guillotine. Il entend parler des sursauts de la société française, la possibilité de l’élection d’un socialiste qui est contre la peine de mort. Mais il ne comprend pas ce qui se raconte, il est très peu allé à l’école. Et puis tout cela ne l’intéresse pas. Il se résout à mourir.

10 mai 1981. Le peuple français désigne à la tête de l’état François Mitterrand. Quelques jours plus tard, Jefferson bénéficiera de la grâce présidentielle, et sa peine sera commuée en emprisonnement à perpétuité. Sa vie va donc se transformer en attente d’une fin très longue. Il va trouver quelques compagnons originaux et rencontrer une psychiatre. Peut-être aura-t-il la possibilité de sortir un jour ? Mais qui est Max ?

Ce roman est un sacré tour de force, puisqu’il va nous raconter à la première personne la vie d’un détenu, vue de l’intérieur. C’est donc un pur roman psychologique qui va nous faire passer par tous les sentiments. Et ce qui est fort, c’est que jamais l’auteur ne va nous faire ressentir de l’empathie envers cet assassin, malgré sa jeunesse d’orphelin et les maltraitances qu’il a pu subir. De même, il n’y a aucune scène sanglante, ce qui pour moi est une bonne chose.

On peut trouver, dans cette vingtaine de chapitres, trois parties distinctes. La première concerne le stress de l’attente de l’exécution. La deuxième la terrible attente du temps qui passe. La troisième concernera l’illusion et la possibilité de respirer un jour l’air libre. Pour autant, on n’est jamais dans la dénonciation, ni de la peine de mort comme dans le pull-over rouge de Gilles Perrault, ni de l’incarcération comme l’a fait Edward Bunker, ni des maltraitances derrière les barreaux comme l’a fait récemment Maurizio Torchio (dans Sur l’île, une prison) ou auparavant Hafed Benotman. Il aurait pu aussi montrer l’évolution de la société avec le recul qu’impose la détention forcée, au travers des journaux que reçoit Jefferson Petitbois.

Christian Blanchard a donc décidé de nous offrir un roman psychologique, un voyage dans l’esprit d’un meurtrier, sans jamais prendre parti. L’aspect psychologique est remarquablement bien fait, et la troisième partie est surprenante à défaut d’être renversante. Il n’en reste pas moins que ce roman, original par la forme, restera un moment fort dont on se rappellera longtemps. Même si on a l’impression que l’auteur aurait pu en faire autre chose, avoir plus de poids dans les messages qu’il aurait pu passer.

Ne ratez pas l’avis de Khiad