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Duel de faussaires de Bradford Morrow

Editeur : Seuil

Traducteur : Philippe Loubat-Delranc

Rien qu’à lire la quatrième de couverture, j’avais envie de lire ce livre : Plonger dans le monde des faussaires, qui plus est dans le monde des flasificateurs de dédicaces, c’est pour tous les amoureux de livres un vrai régal. Ce fut le cas.

« On ne retrouva jamais ses mains. »

C’est ainsi que démarre ce roman et tout tient en une phrase.

Le narrateur nous situe le contexte, celui des collectionneurs de livres. Adam Diehl en était un célèbre. Il fut retrouvé assassiné chez lui et son corps atrocement mutilé. Le narrateur le connaissait bien, puisqu’il était son ami et beau frère. Tous les deux aimaient les livres, les originaux de grands auteurs tels que Conan Doyle, Faulkner, Yeats et bien d’autres. Dans leur domaine, ils sont peu nombreux, et finissent par tous se connaitre. Mais la brutalité de ce meurtre a ébranlé la communauté des collectionneurs.

Le père du narrateur était un collectionneur émérite. Sa passion avait pour objectif de sauver ces œuvres originales pour sauvegarder la culture. Sa mère lui a appris à écrire et lui faisait faire des boucles et des boucles, tant et si bien qu’il avait acquis une grande habileté de ses mains. La tentation était bien grande de passer à la falsification des œuvres anciennes, ce que le narrateur fit bien vite, jusqu’à en faire son « métier ».

Le narrateur connaissait Adam Diehl et devint amoureux de sa sœur Meghan dès qu’il la vit. Entre méfiance et soupçons, les deux hommes ne se sont jamais vraiment aimés. Et le narrateur réussit malgré tout à se marier, tout en soupçonnant son tout nouveau beau-frère d’être un concurrent dans le domaine de la falsification. Entre la douleur de la perte d’un être cher et le métier de faussaire, les rebondissements vont vite survenir et compliquer la vie du jeune couple.

Après la première phrase remarquablement bien trouvée et qui jette un froid, l’auteur revient à plus de calme. Nous ne sommes pas dans un roman d’action, encore moins dans un livre gore. Nous allons plutôt avancer dans une ambiance feutrée, celle des bibliothèques et des boutiques poussiéreuses des collectionneurs. Certes, l’arrivée d’Internet et des boutiques en ligne évite de se déplacer dans ces boutiques. Et on se rend compte que cela facilite grandement le commerce illicite d’œuvres falsifiées.

Avec son style posé, calme, explicite, l’auteur nous invite à entrer dans ce microcosme obscur, qui ne s’affiche jamais au grand jour. Il nous montre aussi que c’est un petit monde où tout le monde se connait et où tout un chacun se méfie de son prochain. Cela ressemble beaucoup au monde des acheteurs de bijoux, au monde des receleurs, bref au monde des truands.

Après cette présentation qui va prendre un tiers du livre, on peut s’attendre à ce que le narrateur cherche le coupable de l’agression de son beau-frère. Le mystère ne sera jamais levé, ou du moins pas complètement, même si on a des pistes vers la fin du livre. En tous cas, le roman se transforme rapidement vers un harcèlement du narrateur qui va vite devenir une obsession, pour sauver sa vie et celle de son couple.

Si je dois vous donner une dernière argumentation qui vous décidera à plonger sur ce livre, c’est que le style de l’auteur reste toujours énigmatique, n’en disant que le minimum, nous plongeant dans la psychologie du personnage principal avec ce que cela comporte de zones d’ombre. Et si je vous dis que ce roman est le premier de l’auteur traduit en France, et qu’il en a écrit six autres, alors on est en droit d’espérer d’autres excellents romans à venir. Et ça, c’est rudement chouette.

Ne ratez pas les avis des amis Claude et de Bobpolar

 

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Autopsie d’un bouquiniste de François Darnaudet (Wartberg)

A la fois hommage à Chester Himes et roman policier, avec ce roman, François Darnaudet réconcilie les amateurs de polars et les amoureux de bonnes histoires. Avec ce roman, on a rendez-vous avec des personnages attachants.

4 juin, Andernos, à coté d’Arcachon. Sur la jetée, un jeune homme blanc s’approche d’un jeune homme noir et lui vole son téléphone portable. Une course poursuite s’engage. Un peu plus loin, au troisième étage d’une résidence, Roger Sollers dit Soso lui indique que son agresseur a tourné le coin. Puis Soso bascule dans le vide et s’écrase mortellement en bas.

4 juin, Paris. Francis Darnet est un bouquiniste passionné de polars, ancien instituteur de l’éducation nationale. Il a dans son sac à dos une trentaine de romans, des Série Noire et des Carré Noir. C’est alors qu’il reçoit un texto de Béa : « Soso est mort. Viens ! Béa ».

Mai 1953, Paris. Chester Himes et son nouvel amour Willa Thompson Trierweiler se promènent avec Yves Malartic et sa femme. Yves prépare un roman sur l’ascension de l’Everest et Chester doit réécrire la fin de son dernier roman The Third Generation pour son éditeur. Yves propose à Chester de loger dans sa maison d’Andernos pour travailler son roman.

5 juin, Bordeaux. Cela fait vingt trois ans qu’il a quitté sa ville natale. Cela fait une vingtaine d’années qu’il n’a pas revu ses amis d’enfance, Piter, Robert et la fille de la bande Béa. Evidemment, les 3 garçons étaient amoureux de Béa, et c’est avec Robert qu’elle s’est mise en ménage. Béa pense que la mort de Soso n’est pas un accident mais qu’elle est liée à ses recherches sur un inédit de Chester Himes.

Croire que ce roman est destiné aux amateurs de polars serait une erreur. Ce roman a certes un fond de vérité, de document sur le passage de Chester Himes à Arcachon et ses environs. Mais c’est surtout un vrai roman policier dont les qualités de narration en font un roman attachant.

Car c’est bien ce que je retire de ce roman. La construction du roman, alternant entre le présent, le passé récent et 1953 en fait un roman passionnant à suivre, augmentant le mystère autour de la mort de Soso. Et puis, dans cette aura de mystère, on trouve une vraie sympathie envers ces amoureux des livres. Les personnages sont formidablement vivants, tout cela sonne vrai et on finit par s’attacher avec ces gens que l’on aimerait côtoyer, pour discuter sans fin de polars. Même les passages concernant Chester Himes (que personnellement je n’ai jamais lu) sont terriblement vrais.

Et puis, il y a cette amitié de ce petit groupe, qui rappellera tant de souvenirs à chacun d’entre nous. Tout est écrit avec tant de subtilité et de tendresse, sans en dire trop, ce qui fait que cela rappellera beaucoup de souvenirs à beaucoup de gens. Cela en fait un roman attachant à la construction implacable.

Et puis, Jean Bernard Pouy signe une préface fantastique qui en ferait rougir plus d’un. Avec cette phrase si belle qu’elle se passe de commentaires : « Je ne suis pas chercheur, mais j’ai la conviction que tous les éléments biographiques et historiographiques concernant l’écrivain américain sont exacts, habilement mélangés à ceux de la fiction imaginée par Darnaudet. Et même s’ils étaient de pure invention, qu’importe, puisqu’ils semblent vrais. »

 Ne ratez pas les avis des amis Claude le Nocher et l’Oncle Paul.

Le mondologue de Heinrich Steinfest (Carnets Nord)

Oui, je lis des polars ; cela constitue même 99% de mes lectures. Le 1% restant est consacré à des auteurs que j’adore pour leur singularité, ou leurs messages, tels Philip Roth, Philippe Djian, Jean Paul Dubois ou quelques autres. Heinrich Steinfest, découvert il y a deux ans, fait partie de ceux là par son coté décalé de regarder la vie.

Sixten Braun est un personnage allemand qui vit à Taiwan, travaillant dans une usine de production. Sans attaches particulières, si ce n’est qu’il a laissé au pays une fiancée, il a une acuité particulière de regarder le monde qui l’entoure. Pour autant, il ne se juge pas cynique, comme il le dit lui-même : « Je ne suis pas un cynique. Les cyniques sont ceux qui croient très sérieusement faire le bien en se servant d’un ordinateur sur lequel est collée une pomme entamée. Ou en mangeant des pâtes sans œufs. Comme si ce genre de pâtes avait été prémâché par le Bon Dieu en personne. ».

Ce matin là, Sixten va se promener quand il manque de se faire renverser par un camion. Dans la seconde d’après, il est victime d’une explosion … de baleine. Il faut dire que cela n’arrive pas à tout le monde. En fait, la baleine venait de s’échouer sur les rivages de Taiwan, et on la transportait sur le camion. Les gaz dus à sa putréfaction l’ont fait exploser et Sixten s’est retrouvé percuté par un rein de baleine.

A l’hôpital, il tombe amoureux de la doctoresse. Dans sa bouche, le mot traumatisme faisait office de poésie. Lana Senft, c’est son nom, est comme lui : elle a de l’humour, elle a de la répartie. Sixten envisage de passer un peu de temps de sa vie avec elle, alors que son entreprise envisage de le rapatrier. Il invente alors un voyage d’affaires au Japon. Dans le vol du retour, l’avion s’écrase en mer. Sixten en réchappe. Ces deux événements vont peu modifier sa vie jusqu’à ce qu’on lui annonce, quelques années plus tard qu’il a un fils.

Heinrich Steinfest est décidément différent des autres humains. Il a l’art de construire des scènes bizarres, de nous les rendre réalistes, et d’en profiter pour nous montrer notre société sous un autre angle. Car dans ce roman, on finit par voir cette baleine, on est bien assis dans l’avion qui s’écrase, et on suit les élucubrations de Sixten sur tous les domaines, avec un sourire suspendu aux lèvres.

Car Heinrich Steinfest ne regarde pas le monde par le petit bout de la lorgnette, il le voit à travers un prisme. Et n’importe quelle situation est l’occasion de partir loin, de disserter sur Dieu, ou sur les aliments que l’on mange, sur les gens qui vont à la piscine ou ceux qui font de l’athlétisme.

Si ses romans précédents pouvaient s’apparenter à des romans policiers, celui-ci n’en clairement pas un. On suit l’itinéraire d’un homme qui déambule dans la ville, en regardant les autres, sans se poser de questions sur soi-même car cela peut être trop douloureux. Et ses remarques font mouche à chaque fois. Avec une traduction formidablement justes, ses digressions sont tour à tour passionnantes, drôles, évidentes, déplacées, émouvantes.

Je me suis rendu compte aussi que, en prenant des passages au hasard, ou même en commençant un chapitre pris au milieu des autres, on était aussi fasciné que si on lisait le roman de bout en bout. Bien que ce ne soit pas une accumulation de scènes, ce roman est plutôt un roman de balade, qui a une bonne tête de livre de chevet. D’aucun appellent ça un livre culte … c’en est un.