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Oldies : L’oiseau moqueur de Walter Tevis

Editeur : Gallmeister

Traducteur : Michel Lederer

Afin de fêter ses 15 années d’existence, les chroniques Oldies de cette année seront consacrées aux éditions Gallmeister, spécialisée dans la littérature anglo-saxonne.

Je vous propose un auteur dont j’ai découvert l’existence grâce à l’excellente série télévisée Le jeu de la dame, avec un roman qui nous envoie dans un futur lointain, bigrement visionnaire.

L’auteur :

Walter Tevis, né le 28 février 1928 à San Francisco et mort le 8 août 1984 à New York, est un écrivain américain de science-fiction et de roman noir.

Bien que Walter Tevis soit né dans le comté de Madison, son père ramène sa famille au Kentucky depuis San Francisco alors que Walter est âgé de 10 ans.

Après avoir participé aux campagnes du Pacifique pendant la Seconde Guerre mondiale, Tevis obtient un diplôme à la Model High School en 1945 et est admis à l’université du Kentucky, où il décroche une maîtrise. Alors qu’il est étudiant, Tevis travaille dans une ‘Eight ball pool-room’ et publie une histoire sur le billard écrite pour le cours d’écriture de A. B. Guthrie. Après avoir reçu sa maîtrise, Tevis écrit pour la Kentucky Highway Department et enseigne à Science Hill, Hawesville, Irvine, Carlisle, ainsi qu’à l’université du Kentucky. Il est professeur de littérature à l’université de l’Ohio de 1965 à 1978, où il reçoit une MFA.

Il commence à publier des nouvelles de science-fiction en 1954, puis le premier de ses récits policiers avec The Big Hustle, paru en 1955 dans Collier’s Weekly, qui narre la lutte pour la victoire entre deux champions de billard, et The Hustler, paru en 1957, dans Playboy. Il reprend ces deux nouvelles en les étoffant dans son roman noir L’Arnaqueur (1959), qui est adapté sous le même titre au cinéma par Robert Rossen, avec Paul Newman.

Au cours de sa carrière d’écrivain, Tevis publie sept romans, dont trois sont des variations sur le même thème, et d’autres nouvelles pour des magazines, dont Cosmopolitan, Esquire, Playboy et Galaxy Science Fiction.

Pendant quelques années, Tevis disparaît du circuit littéraire, souffrant d’alcoolisme. D’ailleurs, une grande mélancolie et un goût du jeu – voire de l’alcool – marquent chacun de ses romans. Pendant cette période, il vit en donnant des cours particuliers d’écriture. Il est nommé au prix Nebula du meilleur roman en 1980 pour L’Oiseau d’Amérique (L’oiseau moqueur). Il passe sa dernière année à New York, en tant qu’écrivain à plein temps.

Walter Tevis meurt d’un cancer du poumon en 1984. Il est enterré à Richmond, dans le Kentucky.

(Source Wikipedia)

Quatrième de couverture :

« Pas de questions, détends-toi ». C’est le nouveau mot d’ordre des humains, obsédés par leur confort individuel et leur tranquillité́ d’esprit, déchargés de tout travail par les robots. Livres, films et sentiments sont interdits depuis des générations. Hommes et femmes se laissent ainsi vivre en ingurgitant les tranquillisants fournis par le gouvernement. Jusqu’au jour où Paul, jeune homme solitaire, apprend à lire grâce à un vieil enregistrement. Désorienté́, il contacte le plus sophistiqué des robots jamais conçus : Spofforth, qui dirige le monde depuis l’université́ de New York. Le robot se servira-t-il de cette découverte pour aider l’humanité́ ou la perdre définitivement ?

Mon avis :

Imaginez un monde futuriste où l’humanité a créé des robots pour se faciliter la vie, un monde où les hommes ne travaillent plus, mais passent leur temps à prendre des pilules, regarder la télévision et fumer de la marijuana. Ils ont perdu l’envie de se rencontrer, de lire, de se cultiver. Alors le nombre d’humains sur Terre a diminué et les robots ont fait fonctionner le monde à leur place.

Spofforth est un robot de classe 9, le plus intelligent jamais inventé. Son rêve est de mourir. Doyen de l’université de New-York, il reçoit un appel de Paul Bentley qui lui propose d’apprendre à lire aux hommes. Spofforth lui octroie un appartement et lui demande de lire les textes de films muets. Paul découvre la joie de lire, d’élever son esprit et rencontre une femme habillée en rouge dans un zoo. Elle ne prend pas de pilules, ne fume pas, et il décide lui apprendre à lire.

Ce roman fait partie des monuments de la littérature, de ceux qui allient deux genres, la littérature dite blanche et la science-fiction. Il nous offre une ode à la littérature, à l’élévation de l’esprit par la culture et sa nécessité pour faire évoluer l’humanité. D’une plume érudite et imagée, Walter Tevis nous plonge dans un monde futuriste qui rappelle celui que l’on subit aujourd’hui, entre Netflix et Internet, cette propension à rester chez soi, à oublier la nécessité des autres.

Proche d’un 1984 de George Orwell, d’un Fahrenheit 451 de Ray Bradbury ou du Meilleur des mondes d’Aldous Huxley, ou même le Cycle des robots d’Isaac Asimov, ce roman nous marque d’autant plus qu’il a de fortes résonances avec ce que nous vivons aujourd’hui. D’une remarquable intelligence dans la façon d’aborder ces thèmes, le déroulement de l’intrigue peut déconcerter lors du passage en prison mais est au final hautement recommandable voire même indispensable pour tous.

Le dernier thriller norvégien de Luc Chomarat

Editeur : Manufacture de livres (Grand format) ; Points (Format poche)

Sur ce mois de décembre, afin de finir en beauté pour fêter l’anniversaire des éditions Points, je vais vous proposer un certain nombre d’avis sur des polars sortis chez Points. Et on commence par ce roman vraiment pas comme les autres.

Alors qu’il est confortablement installé dans l’avion qui le mène à Copenhague, l’éditeur free-lance Delafeuille sait qu’il doit décrocher ce contrat s’il ne veut pas perdre son emploi. Les lois du marché du livre étant impitoyable, il vient pour négocier les droits du dernier thriller de l’auteur en vogue : Olaf Grundozwkzson. Il s’attend à ne pas être le seul sur le coup, vu le nombre de ventes qu’il réalise à chaque sortie de ses pavés de 600 pages.

Arrivé à l’hôtel, il s’isole dans un coin sombre, et distingue Murnau et Gorki, ses concurrents, déguster une Carlsberg, boisson qu’il boit aussi à défaut de pastis. Un homme habillé de vêtements d’un autre âge s’installe en face de lui et se présente : Sherlock Holmes. Ce dernier a deviné son identité et la raison de sa présence. Holmes est là pour trouver le tueur en série qui sévit en ce moment en découpant ses victimes de sexe féminin et que la presse a surnommé L’esquimau.

De retour dans sa chambre, l’accueil lui signale qu’on a laissé pour lui un paquet. On lui apporte et il l’ouvre : il s’agit du roman de Olaf Grundozwkzson, Le dernier thriller norvégien. Quand il en commence la lecture, il tombe sur un personnage qui rejoint Copenhague par avion. Ce personnage se nomme Delafeuille et dit les mêmes mots que lui a prononcé quelques heures auparavant. Delafeuille est-il dans la réalité ou dans la fiction ?

Rencontré auparavant dans L’espion qui venait du livre (Rivages Noir) que je n’ai pas (encore) lu, Delafeuille ne devait probablement pas devenir un personnage récurrent à l’époque. Mais depuis 2014, le monde de l’édition a connu nombre d’évolutions, dont le nombre de ventes de thrillers sanglants, la vague de polars nordistes, ou la guerre que se livrent les éditeurs dans ce marché au chiffre d’affaires alléchant.

Dès les premiers chapitres, le ton se veut décalé, œuvrant dans l’absurde et le surréalisme. Le début du livre s’avère même angoissant, et je n’ai pu m’empêcher de penser à Franz Kafka, si ce n’est que Luc Chomarat manœuvre l’humour pour décompresser les situations tendues. Fort drôle au début, et il faut dire que cette idée est tout bonnement géniale, on alterne entre la réalité et la fiction, jusqu’à ce qu’elles ne se fondent en un seul récit.

Il n’est pas étonnant, dès lors, de passer en quelques lignes de Copenhague (au Danemark, donc) et son climat rigoureux (les protagonistes devront même subir une tempête de neige) à l’Afrique et son climat chaud et sec. Il ne faut pas chercher de logique dans ce récit, juste apprécier les messages qui parsèment ce livre et les références aux grands auteurs de ce genre (Nesbo, Mankell, Larsson …).

Car l’auteur en profite pour donner son avis sur la guerre entre les éditeurs, se pliant aux desideratas des lecteurs à tout prix, au livre électronique bien qu’il en loue les possibilités infinies pour les intrigues, les facilités que prennent certains auteurs dans leurs descriptions sanguinolentes et gratuites, l’oubli volontaire des grands auteurs du passé que l’on préfère passer à la trappe pour éditer des pavés inintéressants.

On rit beaucoup dans ce livre, pour peu que l’on se laisse charmer, envoûter dans cette situation absurde et que l’on laisse l’inventivité de l’auteur nous emmener dans des contrées jamais rencontrées jusque-là. Car ce roman est avant tout un hymne à la littérature, seul art capable de nous emmener dans un endroit impossible à visiter : notre imagination (pourvu que l’on veuille réfléchir). D’ailleurs, l’auteur le dit bien mieux que moi : « L’écriture est un lieu à part, où tout peut arriver. »

Les jardins d’hiver de Michel Moatti

Editeur : HC éditions

Les romans de Michel Moatti se suivent et ne se ressemblent pas ; à croire que cela devient une habitude. En effet, nous avons l’occasion de lire des romans orphelins tels Alice change d’adresse ou Les retournants, pour ne citer qu’eux. Pour celui-ci, il nous rappelle les années de dictature de la junte militaire en Argentine.

Alors qu’il vit en Argentine et travaille à l’institut français, Mathieu Ermine rentre dans son appartement de la rue Sans-Remords quand il aperçoit une ombre au bord de la route. Il décide de prendre l’autostoppeur et s’aperçoit, quand il est dans la voiture, qu’il est couvert de sang. N’écoutant que son esprit humain, il le ramène chez lui pour le soigner. L’inconnu se présente comme Jorge Neuman, l’auteur du Traité des heures silencieuses.

Les deux hommes discutent et Neuman raconte que les militaires arrêtent arbitrairement des gens, les enferment dans des cellules, les torturent puis les tuent. Il lui donne l’exemple de cette psychologue allemande battue puis assassinée. La nationalité française ne sauvera pas Mathieu, dit-il. Neuman annonce qu’il a été enfermé dans un de ces centres et qu’il a été libéré. Neuman veut partir, il lui donne rendez-vous dans deux jours au café Malvinas.

Les deux hommes se retrouvent dans un coin du café, deux jours plus tard. Neuman lui raconte comment les militaires ont enlevé puis tué sa petite fille lors de la nuit des crayons uniquement parce qu’elles protestaient contre l’augmentation du prix de bus scolaire. Il raconte comment sa femme a été enlevée, comment il a été torturé, les cauchemars de sa vie qui portent un nom : le capitaine Rafael Vidal. Neuman a décidé de consacrer sa vie à tuer l’homme qui a décimé sa famille.

Ils doivent se rencontrer deux jours plus tard, au même endroit. Mais cette histoire pèse trop lourd pour les jeunes épaules de Mathieu. Il décide de fuir, revenir en lieu sûr, en France. Au moment de partir, le concierge de l’Institut français lui remet un pli : des pages entières de Neuman pour une suite à son roman qu’il est en train d’écrire. Arrivé à Paris, Mathieu fera sa thèse sur Jorge Neuman, le disparu de Buenos Aires.

Alors qu’il nous a habitués à des romans policiers ou des thrillers, c’est un vrai roman que nous tenons entre nos mains, qui ne se contente pas de visiter des moments horribles de l’histoire argentine, mais fouille aussi plusieurs thèmes, liés à l’héritage et à l’art. Pour ce faire, Michel Moatti adopte un style littéraire, presque détaché, factuel comme le ferait un étudiant pour sa thèse.

Pour ne pas avoir lu la quatrième de couverture, la surprise de me retrouver en terrain inconnu a ralenti ma lecture, puisque je me demandais où l’auteur voulait en venir. Puis on entre dans la vie de Mathieu Ermine, empli de remords d’avoir été aussi lâche, délaissant derrière lui un homme voué à la mort. Sa culpabilité va augmenter avec la réussite de sa thèse puis avec la publication de la biographie qu’il consacre à Neuman, argumentée par des extraits des feuillets dont il est l’héritier.

Et tout au long de ce roman, plane les ombres de Neuman, dont plus personne n’a de nouvelles, de Rafael Vidal, meurtrier qui sera accusé puis relâché, de Mathieu aussi qui va vivre avec ce poids sur les épaules. Avec une documentation édifiante sur ces événements, ce roman vaudrait déjà largement le détour, mais il serait injuste d’oublier cette fin, ce dernier chapitre probablement encore plus dur que tout ce qui a été écrit avant.

Avec ce roman, Michel Moatti a écrit un livre sur un sujet qui vraisemblablement lui tient à cœur. D’une rencontre sur un bord de route, il en tire un roman de fantômes, de crimes, de faiblesse humaine, de mystères, de personnages forts et de thèmes universels. Un nouveau roman marquant à mettre au crédit de ce grand auteur.

Ne ratez pas l’avis de Jean le Belge

Duel de faussaires de Bradford Morrow

Editeur : Seuil

Traducteur : Philippe Loubat-Delranc

Rien qu’à lire la quatrième de couverture, j’avais envie de lire ce livre : Plonger dans le monde des faussaires, qui plus est dans le monde des flasificateurs de dédicaces, c’est pour tous les amoureux de livres un vrai régal. Ce fut le cas.

« On ne retrouva jamais ses mains. »

C’est ainsi que démarre ce roman et tout tient en une phrase.

Le narrateur nous situe le contexte, celui des collectionneurs de livres. Adam Diehl en était un célèbre. Il fut retrouvé assassiné chez lui et son corps atrocement mutilé. Le narrateur le connaissait bien, puisqu’il était son ami et beau frère. Tous les deux aimaient les livres, les originaux de grands auteurs tels que Conan Doyle, Faulkner, Yeats et bien d’autres. Dans leur domaine, ils sont peu nombreux, et finissent par tous se connaitre. Mais la brutalité de ce meurtre a ébranlé la communauté des collectionneurs.

Le père du narrateur était un collectionneur émérite. Sa passion avait pour objectif de sauver ces œuvres originales pour sauvegarder la culture. Sa mère lui a appris à écrire et lui faisait faire des boucles et des boucles, tant et si bien qu’il avait acquis une grande habileté de ses mains. La tentation était bien grande de passer à la falsification des œuvres anciennes, ce que le narrateur fit bien vite, jusqu’à en faire son « métier ».

Le narrateur connaissait Adam Diehl et devint amoureux de sa sœur Meghan dès qu’il la vit. Entre méfiance et soupçons, les deux hommes ne se sont jamais vraiment aimés. Et le narrateur réussit malgré tout à se marier, tout en soupçonnant son tout nouveau beau-frère d’être un concurrent dans le domaine de la falsification. Entre la douleur de la perte d’un être cher et le métier de faussaire, les rebondissements vont vite survenir et compliquer la vie du jeune couple.

Après la première phrase remarquablement bien trouvée et qui jette un froid, l’auteur revient à plus de calme. Nous ne sommes pas dans un roman d’action, encore moins dans un livre gore. Nous allons plutôt avancer dans une ambiance feutrée, celle des bibliothèques et des boutiques poussiéreuses des collectionneurs. Certes, l’arrivée d’Internet et des boutiques en ligne évite de se déplacer dans ces boutiques. Et on se rend compte que cela facilite grandement le commerce illicite d’œuvres falsifiées.

Avec son style posé, calme, explicite, l’auteur nous invite à entrer dans ce microcosme obscur, qui ne s’affiche jamais au grand jour. Il nous montre aussi que c’est un petit monde où tout le monde se connait et où tout un chacun se méfie de son prochain. Cela ressemble beaucoup au monde des acheteurs de bijoux, au monde des receleurs, bref au monde des truands.

Après cette présentation qui va prendre un tiers du livre, on peut s’attendre à ce que le narrateur cherche le coupable de l’agression de son beau-frère. Le mystère ne sera jamais levé, ou du moins pas complètement, même si on a des pistes vers la fin du livre. En tous cas, le roman se transforme rapidement vers un harcèlement du narrateur qui va vite devenir une obsession, pour sauver sa vie et celle de son couple.

Si je dois vous donner une dernière argumentation qui vous décidera à plonger sur ce livre, c’est que le style de l’auteur reste toujours énigmatique, n’en disant que le minimum, nous plongeant dans la psychologie du personnage principal avec ce que cela comporte de zones d’ombre. Et si je vous dis que ce roman est le premier de l’auteur traduit en France, et qu’il en a écrit six autres, alors on est en droit d’espérer d’autres excellents romans à venir. Et ça, c’est rudement chouette.

Ne ratez pas les avis des amis Claude et de Bobpolar

 

Autopsie d’un bouquiniste de François Darnaudet (Wartberg)

A la fois hommage à Chester Himes et roman policier, avec ce roman, François Darnaudet réconcilie les amateurs de polars et les amoureux de bonnes histoires. Avec ce roman, on a rendez-vous avec des personnages attachants.

4 juin, Andernos, à coté d’Arcachon. Sur la jetée, un jeune homme blanc s’approche d’un jeune homme noir et lui vole son téléphone portable. Une course poursuite s’engage. Un peu plus loin, au troisième étage d’une résidence, Roger Sollers dit Soso lui indique que son agresseur a tourné le coin. Puis Soso bascule dans le vide et s’écrase mortellement en bas.

4 juin, Paris. Francis Darnet est un bouquiniste passionné de polars, ancien instituteur de l’éducation nationale. Il a dans son sac à dos une trentaine de romans, des Série Noire et des Carré Noir. C’est alors qu’il reçoit un texto de Béa : « Soso est mort. Viens ! Béa ».

Mai 1953, Paris. Chester Himes et son nouvel amour Willa Thompson Trierweiler se promènent avec Yves Malartic et sa femme. Yves prépare un roman sur l’ascension de l’Everest et Chester doit réécrire la fin de son dernier roman The Third Generation pour son éditeur. Yves propose à Chester de loger dans sa maison d’Andernos pour travailler son roman.

5 juin, Bordeaux. Cela fait vingt trois ans qu’il a quitté sa ville natale. Cela fait une vingtaine d’années qu’il n’a pas revu ses amis d’enfance, Piter, Robert et la fille de la bande Béa. Evidemment, les 3 garçons étaient amoureux de Béa, et c’est avec Robert qu’elle s’est mise en ménage. Béa pense que la mort de Soso n’est pas un accident mais qu’elle est liée à ses recherches sur un inédit de Chester Himes.

Croire que ce roman est destiné aux amateurs de polars serait une erreur. Ce roman a certes un fond de vérité, de document sur le passage de Chester Himes à Arcachon et ses environs. Mais c’est surtout un vrai roman policier dont les qualités de narration en font un roman attachant.

Car c’est bien ce que je retire de ce roman. La construction du roman, alternant entre le présent, le passé récent et 1953 en fait un roman passionnant à suivre, augmentant le mystère autour de la mort de Soso. Et puis, dans cette aura de mystère, on trouve une vraie sympathie envers ces amoureux des livres. Les personnages sont formidablement vivants, tout cela sonne vrai et on finit par s’attacher avec ces gens que l’on aimerait côtoyer, pour discuter sans fin de polars. Même les passages concernant Chester Himes (que personnellement je n’ai jamais lu) sont terriblement vrais.

Et puis, il y a cette amitié de ce petit groupe, qui rappellera tant de souvenirs à chacun d’entre nous. Tout est écrit avec tant de subtilité et de tendresse, sans en dire trop, ce qui fait que cela rappellera beaucoup de souvenirs à beaucoup de gens. Cela en fait un roman attachant à la construction implacable.

Et puis, Jean Bernard Pouy signe une préface fantastique qui en ferait rougir plus d’un. Avec cette phrase si belle qu’elle se passe de commentaires : « Je ne suis pas chercheur, mais j’ai la conviction que tous les éléments biographiques et historiographiques concernant l’écrivain américain sont exacts, habilement mélangés à ceux de la fiction imaginée par Darnaudet. Et même s’ils étaient de pure invention, qu’importe, puisqu’ils semblent vrais. »

 Ne ratez pas les avis des amis Claude le Nocher et l’Oncle Paul.

Le mondologue de Heinrich Steinfest (Carnets Nord)

Oui, je lis des polars ; cela constitue même 99% de mes lectures. Le 1% restant est consacré à des auteurs que j’adore pour leur singularité, ou leurs messages, tels Philip Roth, Philippe Djian, Jean Paul Dubois ou quelques autres. Heinrich Steinfest, découvert il y a deux ans, fait partie de ceux là par son coté décalé de regarder la vie.

Sixten Braun est un personnage allemand qui vit à Taiwan, travaillant dans une usine de production. Sans attaches particulières, si ce n’est qu’il a laissé au pays une fiancée, il a une acuité particulière de regarder le monde qui l’entoure. Pour autant, il ne se juge pas cynique, comme il le dit lui-même : « Je ne suis pas un cynique. Les cyniques sont ceux qui croient très sérieusement faire le bien en se servant d’un ordinateur sur lequel est collée une pomme entamée. Ou en mangeant des pâtes sans œufs. Comme si ce genre de pâtes avait été prémâché par le Bon Dieu en personne. ».

Ce matin là, Sixten va se promener quand il manque de se faire renverser par un camion. Dans la seconde d’après, il est victime d’une explosion … de baleine. Il faut dire que cela n’arrive pas à tout le monde. En fait, la baleine venait de s’échouer sur les rivages de Taiwan, et on la transportait sur le camion. Les gaz dus à sa putréfaction l’ont fait exploser et Sixten s’est retrouvé percuté par un rein de baleine.

A l’hôpital, il tombe amoureux de la doctoresse. Dans sa bouche, le mot traumatisme faisait office de poésie. Lana Senft, c’est son nom, est comme lui : elle a de l’humour, elle a de la répartie. Sixten envisage de passer un peu de temps de sa vie avec elle, alors que son entreprise envisage de le rapatrier. Il invente alors un voyage d’affaires au Japon. Dans le vol du retour, l’avion s’écrase en mer. Sixten en réchappe. Ces deux événements vont peu modifier sa vie jusqu’à ce qu’on lui annonce, quelques années plus tard qu’il a un fils.

Heinrich Steinfest est décidément différent des autres humains. Il a l’art de construire des scènes bizarres, de nous les rendre réalistes, et d’en profiter pour nous montrer notre société sous un autre angle. Car dans ce roman, on finit par voir cette baleine, on est bien assis dans l’avion qui s’écrase, et on suit les élucubrations de Sixten sur tous les domaines, avec un sourire suspendu aux lèvres.

Car Heinrich Steinfest ne regarde pas le monde par le petit bout de la lorgnette, il le voit à travers un prisme. Et n’importe quelle situation est l’occasion de partir loin, de disserter sur Dieu, ou sur les aliments que l’on mange, sur les gens qui vont à la piscine ou ceux qui font de l’athlétisme.

Si ses romans précédents pouvaient s’apparenter à des romans policiers, celui-ci n’en clairement pas un. On suit l’itinéraire d’un homme qui déambule dans la ville, en regardant les autres, sans se poser de questions sur soi-même car cela peut être trop douloureux. Et ses remarques font mouche à chaque fois. Avec une traduction formidablement justes, ses digressions sont tour à tour passionnantes, drôles, évidentes, déplacées, émouvantes.

Je me suis rendu compte aussi que, en prenant des passages au hasard, ou même en commençant un chapitre pris au milieu des autres, on était aussi fasciné que si on lisait le roman de bout en bout. Bien que ce ne soit pas une accumulation de scènes, ce roman est plutôt un roman de balade, qui a une bonne tête de livre de chevet. D’aucun appellent ça un livre culte … c’en est un.