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Mélanges de sangs de Roger Smith (Calmann Levy – Livre de poche)

Ça y est ! je l’ai lu ce roman de Roger Smith, que mes amis Richard et Jean me pressaient tant de lire, avec une telle insistance que ça ressemblait à du harcèlement. Ils avaient raison, c’est un premier roman exceptionnel, qui présente l’Afrique du Sud sous un jour où on a peu tendance à la montrer. Car dans ce roman, tout est question de personnages. On y trouve Burn, Benny, Barnard … et l’Afrique du Sud.

Jack Burn est un ancien Marines qui a participé à l’opération Tempête du Désert en Irak. Revenu au pays, il a retrouvé sa femme Susan et leur petit garçon Matt. Jack a eu du mal à se familiariser avec son pays, et a participé à un braquage au cours duquel un policier est tué. En fuite, Jack et sa famille s’installent en Afrique du Sud, dans une maison sécurisée. Ce soir là, en plein diner, deux malfrats du gang des Americans font irruption dans la maison familiale. Burn, pour protéger sa famille, va tuer les deux hommes, les découper et se débarrasser des corps dans une décharge publique.

En face de leur maison, Benny Mongrel est un gardien qui fait sa tournée avec sa chienne Bessie. Il a vu les deux malfrats entrer dans la maison de Burn mais ne les a jamais vus ressortir. Pour autant, il décide de ne rien dire à Barnard, un gros flic corrompu, qui incarne à lui seul tout ce qu’on peut détester dans un personnage. Sans pitié, profitant des trafics de drogue aussi bien que de la prostitution, il est à la recherche de ces deux malfrats qui lui doivent de l’argent. Quand, il sonne chez Burn, pour un interrogatoire de routine, pour savoir s’il a vu les jeunes qui conduisaient la BMW rouge, il sent que Burn lui ment.

Ce roman est construit comme un ballet, où les danseurs valsent entre eux, passant de main en main jusqu’à ce qu’ils finissent dans les bras de la mort. La construction est très bien maitrisée, et comme on parle là d’un premier roman, je peux donc vous dire que ce roman est exceptionnel. Mais la narration repose avant tout sur ses personnages.

Les personnages sont tous incroyablement vivants,horribles, et les scènes sont toutes criantes de vérité, toutes marquantes; l’auteur maitrise les temps calmes et les temps forts. Et en parlant de temps forts, il y en a à foison dans ce roman, des scènes d’une visibilité incroyable, d’une violence couleur rouge sang qui vous marqueront longtemps.

Car ce roman est violent, très violent, et ce que veut nous montrer l’auteur, c’est l’Afrique du Sud, celle des ghettos, des endroits où à chaque minute, à chaque seconde, on lutte pour sa vie. Chacun a perdu la moindre once d’humanité, la vie est devenue une jungle où la question est : Qui tuera le premier ? Et c’est d’autant plus marquant que Roger Smith nous décrit cela comme s’il n’y avait rien d’extraordinaire, comme s’il était parfaitement normal de tirer à bout portant dans la tête d’un enfant qui ne vous a rien fait.

Je me suis posé la question du titre, qui me fait penser à plusieurs choses. C’est un roman post apartheid, mais qui ne prend pas partie, qui veut montrer comme un reportage ce que l’on trouve dans des endroits délabrés que l’on ne veut pas voir. Et j’aurais aimé que Roger Smith, qui a un incroyablement talent pour créer des personnages, pour mitonner une intrigue sinueuse ou pour peindre des scènes écarlates s’engage un peu plus. De même, il m’a manqué quelques descriptions des quartiers pour m’y sentir emporté, imprégné.

Malgré ces deux réserves, c’est un premier roman incroyable, d’une richesse rare qui me fait dire que les Américains ne peuvent pas réussir à l’adapter. Malgré cela, sur la quatrième de couverture, il est indiqué que Samuel Jackson jouera dans le rôle du flic zoulou à la poursuite de Barnard. Alors, je préfère vous donner un conseil : lisez ce livre avant de voir le film qui risque d’être raté, au contraire de ce roman maitrisé de bout en bout. Epoustouflant !

Allez lire l’interview du concierge masqué ainsi que l’avis de mon ami Jean le Belge.

Comment tirer sa révérence de Malcolm Mackay (Liana Levi)

J’avais raté Il faut tuer Lewis Winter, et du coup, je commence la trilogie consacrée au crime à Glasgow par le deuxième roman. Il faut dire que ce roman a reçu le prix Deanston du meilleur polar écossais de l’année, devant Ian Rankin, Val McDermid, Ann Cleeves, Gordon Ferris et Denise Mina, excusez du peu !

Franck MacLeod est un vieux de la vieille, tueur pour la mafia depuis quarante ans. Quarante années de meurtres, aucun échec, aucune arrestation, pas la moindre journée en prison. Alors qu’il dépasse les 60 ans, il pourrait en montrer aux jeunes. Il travaille pour Peter Jamieson, le parrain de Glasgow, qui lui a payé une nouvelle hanche en plastique. Il revient donc après un arrêt de 4 mois en pleine forme, bien que boitant encore un peu.

Jamieson est en concurrence avec un autre parrain plus jeune, Shug Francis. Jamieson, affublé de son conseiller John Young, lui demande de se débarrasser de Tommy Scott, un jeune dealer ambitieux à la solde de Shug. Mais alors qu’il fait tous les repérages, Tommy, à l’aide de son comparse Balourd arrive à assommer Frank. Comme il n’est pas un tueur, Tommy appelle Shug pour qu’il lui envoie un tueur.

Jamieson arrive à être au courant de l’échec de Frank. Il envoie alors Calum MacLean pour le sauver, ce qui ne se fait jamais : un tueur qui échoue connait les risques et doit mourir. Mais Jamieson ressent beaucoup de compassion envers son ami Frank. Alors que la mission de Calum réussit, Jamieson doit se rendre à l’évidence que Frank doit raccrocher. Mais dans ce milieu, comment peut-on tirer sa révérence ?

Si le scenario est assez simple, c’est bien le monde que nous dépeint Malcolm MacKay qui retient l’attention dans ce roman. On est littéralement plongé dans le monde des tueurs, un métier bien à part où l’on doit effectuer une mission sans poser de questions. On a l’impression de voir des personnages qui vont au travail, en ayant en tête le travail bien fait. Il y a très peu de contacts avec les gens communs, ce qui fait que l’immersion est totale. On voit aussi que les tueurs tels qu’ils nous sont présentés sont tout le temps à l’affut du moindre détail, sachant déterminer s’ils sont suivis, ou notant chaque détail pouvant avoir une importance lors d’une de leur mission. Ce sont aussi, les tueurs, des hommes seuls, obligés de se replier sur eux-mêmes puisqu’ils ne peuvent avoir confiance qu’en eux-mêmes.

Et il y a le style de l’auteur, fait de petites phrases, de petits mots, comme des salves de mitraillettes. Il se met à la place de chaque personnage, durant un chapitre entier, et donne plein de détails, tous les détails que la personne en question voit et note. Ce style behavioriste est très efficace et redoutablement prenant puisqu’il colle parfaitement aux caractères des personnages. Certains auront du mal avec le style, arguant qu’il n’y a pas de dialogues pour aérer l’ensemble. D’un autre coté, ce sont des gens taciturnes, qui ne parlent que pour dire quelque chose. Et je peux vous dire que j’ai rarement lu un livre faisant vivre une dizaine de personnages dans ce style là, avec tant de vérité que j’ai trouvé cela passionnant. Sans entrer dans des détails superflus, à l’affut du moindre signe qui apparaitrait sur le visage d’un homme, Malcolm MacKay nous écrit là un roman bigrement original et je peux vous dire que j’ai adoré et que j’ai regretté de ne pas avoir lu Il faut tuer Lewis Winter. Et comme les deux romans peuvent se lire séparément, je peux encore me rattraper !

Ne ratez pas l’avis de l’oncle Paul ici

Blue Jay Way de Fabrice Colin (Livre de poche)

Quand ce roman est sorti en grand format, on en a beaucoup parlé et son auteur a eu l’occasion de passer à la Grande Librairie. Ce n’est pas rien, et cela prouve que ce roman à mi chemin entre polar et chronique contemporaine est de grande qualité.

Julien a la double nationalité américaine par son père et française par sa mère. Il est étudiant et grand admirateur de l’auteure de thrillers Carolyn Gerritsen. Depuis le 11 septembre 2001, et la mort de son père dans le vol qui s’est écrasé sur le Pentagone, Julien a perdu ses repères. Il rencontre Carolyn lors d’une signature dans une librairie, et lui propose d’écrire un essai sur ses romans, ou bien une biographie. Carolyn, intriguée par ce jeune homme va rester en contact avec lui, lui envoyant ses romans en avant première ou bien en lui envoyant des lettres.

Après trois années, Carolyn va proposer à Julien de s’occuper en tant que précepteur de son fils Ryan, qu’elle a eu avec son premier mari Larry, un riche producteur de téléréalité. Il accepte et débarque à Los Angeles dans une gigantesque villa appelée Blue Jay Way, du titre de la chanson des Beatles. Il va y découvrir un monde totalement en décalage par rapport au monde réel, entre luxe et débauche, ennui et démesure, entre drogue, sexe et rock n’roll.

Ce roman est bien particulier au sens où on ne sait jamais si on oscille dans le présent ou dans le passé, dans le réel ou dans un rêve. A travers le regard désenchanté de Julien, Fabrice Colin fournit un portrait au-delà de toute imagination d’un monde de stars et de célébrités où tout se vend, tout s’achète et où l’ennui est la maitre mot qui dirige la vie de ces jeunes gens. Ryan et ses amis passent leur temps au bord de la piscine ou dans leur chambre à boire de l’alcool, ou se gaver de drogues aussi diverses que puissantes. Comme Julien est un témoin extérieur, cela donne des scènes délirantes, entre description chic et choc et hallucination colorée.

Et la tension est permanente entre les faux moments calmes, quand va advenir un des habitants de Blue Jay Way, et les étranges SMS à sens caché que Julien reçoit d’un expéditeur inconnu. A cette tension sous jacente, on peut y ajouter des chapitres d’un livre, qui viennent s’intercaler dans l’histoire (d’ailleurs, eux seuls ont droit à un titre de chapitre), qui décrivent la jeunesse de deux jeunes garçons, avant de sombrer dans un scenario qui met très mal à l’aise.

Et si parfois l’ensemble peut paraitre un peu longuet, c’est bien un thriller sous haute tension auquel on a droit ici, mais qui se sera bien caché sous des atours de roman contemporain. Ceux qui auront lu et adoré Brett Easton Ellis trouveront dans ce roman une pale copie du génie américain, surtout de ses premiers romans, les autres se laisseront bercer par ce ton nouveau et ce stress permanent, certes encombré de cadavres, mais qui aboutit à un dénouement inédit et bien trouvé.

L’arbre au poison de Erin Kelly (Livre de poche)

Ce roman est épatant, un premier roman totalement bluffant, de ces premiers romans porteurs d’espoir pour le futur, donnant un résultat à la hauteur des meilleurs auteurs de romans. N’hésitez plus, lisez L’arbre au poison.

2007. Karen roule en voiture avec son mari Rex et sa fille Alice. Rex vient de sortir de prison. Dans un virage, elle s’aperçoit que Alice n’est pas attachée et lui dit : « Attache toi, Biba ! ». Karen se rappelle alors ce que lui évoque ce prénom venu d’outre-tombe.

Dix ans plus tôt, Karen est une étudiante en langues ; elle a toujours été douée pour les langues ; elle retient facilement les mots et en connaissait 5 dès son plus jeune âge. Elle a quitté ses parents pour poursuivre ses études à Londres au Queen Charlotte’s College, et vit en colocation avec trois jeunes filles. Lors de son aménagement, Simon, son petit ami lui annonce qu’il veut prendre du recul par rapport à leur relation, ce qui ne la gène pas : une nouvelle vie commence pour elle.

Le hasard lui fait rencontrer une jeune fille qui veut devenir actrice et qui placarde une petite annonce sur le campus : elle cherche quelqu’un qui pourrait l’aider à parler Allemand car elle doit jouer le rôle d’une femme de ménage allemande dans une pièce de théâtre. Elle s’appelle Biba et invite Karen pour une soirée dans sa maison, qu’elle partage avec d’autres jeunes gens et son frère Rex. Pour Karen, une nouvelle vie commence.

Ce roman est totalement bluffant. Souvent, un auteur débarque chez nous avec son premier roman, et on sent dans ce roman toute la passion qu’a voulu mettre dans son récit, toute l’honnêteté à travers une histoire qui lui tient à cœur. Dès les premières pages, on se met à la place de Karen, on est imprégné de sa psychologie, on revient quelques années en arrière, quand on était étudiant, on se remémore ceux qui étaient sérieux dans les études et ceux qui étaient plus volubiles, plus irresponsables.

Karen est une jeune fille sérieuse, et douée pour ses études. Sa rencontre avec Biba et Rex va changer sa vie, elle va se trouver une nouvelle famille. Karen s’est éloignée de ses parents et elle va s’immerger dans la vie de deux jeunes gens, dont la passé est bien lourd. Il y a Biba qui est totalement irresponsable, totalement incontrôlable, usant et abusant de drogues et de sexe, changeant d’avis comme de chemise. Son frère Rex, de six ans son ainé, est plus effacé, il semble porter les malheurs du monde sur ses épaules, et veille sur sa sœur comme un père. Car ils sont orphelins et vivent dans une maison trop grande pour eux deux.

Erin Kelly prend son temps pour nous imprégner de cette atmosphère lourde et menaçante, contrecarrée par la virevoltante Biba, toujours par monts et par vaux, imprévisible. Mais derrière chaque scène, dans chaque phrase, on sent le malheur du passé, la menace du présent, le drame à venir. Tout au long du livre, on attend sans trop se presser la scène finale, le dénouement dramatique annoncé dès le début du livre, avec ces allers-retours incessants entre passé et présent.

Il y a du Thomas H. Cook dans la construction de l’intrigue, du Megan Abbott dans la subtilité des mots utilisés, du Stephen King (d’ailleurs il signe un formidable hommage) dans la manière d’entretenir la tension, le suspense, mais ce roman m’a surtout fait penser au Maitre des illusions de Donna Tartt. C’est vous dire le niveau de ce roman. Il s’avère être un formidable roman sur l’émancipation, le passage à l’âge adulte, les relations parents-enfants, l’apprentissage de la liberté et la prise de conscience des responsabilités.

Et si vous vous imaginez connaitre la fin, en lisant les cent premières pages, parce que vous avez un peu d’imagination, sachez que la fin est bien plus terrible que tout ce que vous pourrez imaginer. Pas sanglante, non, mais bien terrible pour une Karen qui voulait s’émanciper de sa famille et qui s’en ai trouvé une autre avec l’obligation de porter elle aussi le poids des années passées. Je vous le dis, c’est un premier roman totalement bluffant, passionnant de bout en bout d’un auteur à suivre mais surtout à ne pas rater.

Adieu de Jacques Expert (Livre de poche)

Adieu est un roman qui va me permettre de découvrir un nouvel auteur français et je dois dire que j’ai bien apprécié cette lecture au scenario implacable. Du pur plaisir pour ceux qui aiment se faire manipuler.

Ce roman se déroule entre 2001 et 2011, soit dix ans de la vie du commissaire Hervé Langelier. L’histoire commence en 2011, lors du pot de départ en retraite de Langelier. Il ne tient pas forcément à ce genre de cérémonie, mais tous ses anciens collègues sont présents pour fêter le départ d’un des enquêteurs les plus doués mais aussi les plus controversés. Après quelques coupes de champagne, il décide de raconter ses dix dernières années et surtout son enquête sur les meurtres de 2001.

Février 2001. Une femme et ses deux enfants sont découverts assassinés chez eux. La femme a été égorgée dans la cuisine et les enfants étouffés dans leur sommeil. On ne retrouve aucune trace du père. Au mois de mars 2001 un autre couple est retrouvé selon le même scenario se reproduit, une femme et trois enfants morts et pas de traces du mari. Puis la même chose se reproduit en avril et mai.

Alors que la police sous l’impulsion du chef de Langelier, Jean Louis Ferracci pense à un tueur en série, Langellier est persuadé, envers et contre tous, avoir affaire à un des pères qui a monté un scenario pour se débarrasser de sa famille. Si cela parait trop diabolique pour Ferracci, Langelier va se plonger dans cette hypothèse jusqu’à un dénouement à la fois inattendu et redoutablement bien construit.

Globalement, on peut diviser ce roman en deux parties, la première présentant les 4 meurtres de 2001 et l’enquête qui a suivi puis l’histoire racontée par Langelier sur dix années de sa vie à trouver et démontrer que son hypothèse est la bonne. Si la première partie est très détaillée et occupe un quart du livre, la deuxième partie est plus intéressante au sens où on entre dans la tête de cet homme qui va petit à petit s’enfoncer dans ses certitudes jusqu’à ne plus être objectif, jusqu’à la folie.

Car si la quatrième de couverture indique un duel entre Langelier et Ferracci, c’est surtout le personnage de Langelier qui occupe le devant de la scène, menant son équipe sur une de ses idées jusqu’à ce qu’il se retrouve petit à petit abandonné par tous, puis complètement isolé. Langelier va donc s’enfermer dans ses certitudes, et plonger dans les abimes de son esprit malade jusqu’à basculer dans une folie autodestructrice, juste pour se persuader qu’il a raison, qu’il est seul contre tous, et qu’il sera enfin reconnu pour ses mérites.

Langelier va tout perdre, aussi bien dans sa vie personnelle que professionnelle pour se consacrer à son enquête, découvrant au moindre indice tous les arguments pour étayer son hypothèse. On est loin des thrillers au rythme effréné, puisqu’il s’agit plutôt d’une enquête minutieuse consistant à assembler les pièces d’un puzzle, avec tout ce qu’il faut de fausses pistes et de témoignages subjectifs.

Et le lecteur que je suis va suivre le témoignage de Langelier page après page, en avalant tout ce qui est dit, en acceptant toutes les hypothèses avancées jusqu’à s’percevoir dans les dernières pages qu’il s’est bien fait manipuler. Et si parfois je peux regretter quelques longueurs, je dois avouer que le scenario de ce roman est bien construit et que l’on ressort de ce voyage dans un esprit malade avec la satisfaction d’avoir lu un bon roman.

Criminels ordinaires de Larry Fondation (Fayard noir)

Revoici donc Larry Fondation, après la sortie l’année dernière de Sur les nerfs, une sortie fort remarquée grace au style de l’auteur, sans concession, fait à base de saynètes. Sur les nerfs abordait les années 80 à Los Angeles, Criminels Ordinaires aborde les années 90.

Quatrième de couverture :

La flash-fiction de notre époque : rapide, violente et sexy.

Après Sur les nerfs (Fayard, 2012), Larry Fondation ouvre un nouveau chapitre d’une vaste biographie de Los Angeles, qui se veut aussi l’histoire de la pauvreté au cœur de la plus grande démocratie du monde.

Ses criminels sont les citoyens ordinaires de la jungle urbaine. Par un passage à l’acte, ils libèrent le mal tapi en eux. Délit de fuite, racket, mensonge, cavale éternelle. En quelques mots, simples et flagrants comme un délit, Larry Fondation fait surgir un concentré de réalité. Et nous embarque avec lui.

Médiateur de quartier, il ne nous parle pas de la vie comme dans les livres, mais comme nous la vivons.

Mon avis :

Larry Fondation parle de sa ville au travers de cartes postales, de moments volés, de scènes probablement réelles. Il n’y a donc pas à proprement parler d’intrigue à suivre, de personnage principal à aimer ou détester. Fondation nous montre (plus qu’il nous décrit) la vie des petites gens, leur quotidien fait de sexe et de violences.

A nouveau, j’ai été emporté par le style efficace et bigrement évocateur de cet auteur. En une phrase, il va vous placer dans un bar, au milieu de poivrots ou de junkies, et en une phrase, l’un d’eux va se prendre trois balles dans le corps. Ce roman est plein de sexe comme si ce n’était que le seul échappatoire à un quotidien dominé par les émeutes de Los Angeles, mais c’est du sexe sale, violent, méchant. De même, la moindre scène est pleine de rage, de sang, de morts.

C’est un roman aussi court que le précédent, 150 pages de fulgurances, d’instantanés comme des polaroids que l’on regarderait. La différence, c’est que Larry Fondation nous plonge la tête dans le seau, il n’apporte pas de message, ce n’est pas son rôle ; Il agit comme un journaliste qui ne prend pas position pour montrer le monde tel qu’il est réellement.

Comme pour le premier roman, si je suis ébahi devant le talent d’évocation de cet auteur, je dois dire que j’ai du mal à me raccrocher à une intrigue ou un personnage. Cela me donne l’impression de lire des nouvelles, dont le contexte est le même. Et Criminels Ordinaires me parait plus abordable que Sur les nerfs, si le talent d’évocation de Larry Fondation est toujours évident et flamboyant, j’ai tout de même un peu de mal à me passionner pour un roman qui ne me parait pas en être un.

Que cela ne vous rebute pas, Larry Fondation est probablement l’un des auteurs contemporains les plus doués de sa génération, à l’égal d’un Donald Ray Pollock ou un Eric Miles Williamson, et vous devriez essayer. Il se pourrait que cela soit pour vous un choc comme vous en aurez rarement ressenti.

Sur les nerfs

Sur les nerfs vient de sortir en poche, au Livre de poche.

22/11/63 de Stephen King (Albin Michel)

Cela fait vingt deux ans que je n’ai pas ouvert un roman de Stephen King, depuis La part des ténèbres et Le pistolero sortis en 1991. Peut-être est-ce parce que j’ai considéré à l’époque que ce n’était plus de mon âge ? Cela n’enlève rien à l’œuvre du Maitre du suspense et de l’horreur, ni aux souvenirs que je garde de ces lectures fantastiques dont les plus marquantes sont (de ce dont je me rappelle) Shining, Simetierre, Le gout de vivre ou La peau sur les os. Avec les avis unanimes sur son dernier roman, je ne pouvais que m’essayer à sa lecture, et en même temps me remémorer les formidables moments de suspense et d’angoisse que j’ai vécus grâce à cet auteur.

2001, Maine. Jake Epping est un professeur d’Anglais qui vit seul depuis que sa femme l’a laissé tomber. Plutôt solitaire, il se contente de sa vie faite d’habitudes et de routines comme celles d’aller manger ses hamburgers chez Al Templeton, qui sont si peu chers que tous pensent qu’il s’agit de viande de chat. Un soir, Al lui montre, à l’arrière de sa caravane une brèche qui lui permet de remonter dans le temps en 1958 ; c’est là bas qu’il achète sa viande pur bœuf.

Jake va s’essayer à voyager dans le temps. La première fois est un aller-retour dans la ville de Lisbon Falls. Quand il revient, deux minutes se sont écoulées en 2011. A chaque voyage, il s’écoulera deux minutes et les modifications que Jake apportera au passé, avec leurs conséquences dans le futur seront remises à zéro à chacun de ses voyages dans le passé. Al, qui est atteint du cancer, demande à Jake de tuer Lee Harvey Oswald avant qu’il n’assassine John Fitzgerald Kennedy. Mais Jake veut d’abord sauver la famille d’Harry Dunning qui a été massacrée par son père. C’est le début d’une épopée qui va montrer à Jake que le temps est récalcitrant aux changements qui peuvent influer sur le passé.

Et ces quelques lignes ne font qu’effleurer à peine les cent premières pages. Et je ne sais comment vous dire le plaisir que j’ai eu à dévorer ces 930 pages, la joie de retrouver cette écriture limpide, évidente, hypnotique de Stephen King, cette magie de se retrouver plongé dans un autre monde qui est pourtant le notre, mais quelques dizaines d’années auparavant.

Vous allez trouver plein d’avis sur Internet qui vous diront que ce roman est génial, que c’est le meilleur du Maitre … eh bien, bien que je ne les ai pas tous lus, je pense qu’effectivement, ce doit être son meilleur, tant on sent qu’il a mis son âme dans le personnage de Jake, tant il a mis ses tripes dans cette histoire, tant il a voulu recréer les Etats Unis des années 60 selon Stephen King.

Et quel feu d’artifice ! Car dès que l’on lit quelques lignes d’un chapitre, on est happé par la force d’évocation de cette période dorée, mais sous-jacente de menaces, cette période d’insouciance pour les Américains moyens. Rarement, j’aurais eu la chance de visiter de l’intérieur la vie d’une petite ville avec autant de détails. Rarement j’aurais été imprégné par les couleurs vives du Texas, et par les odeurs nauséabondes des usines qui tournent à plein régime, relâchant leurs fumées noires dans un ciel bleu et limpide. Les descriptions des gens ordinaires d’une petite ville américaine sont exemplaires et tellement imprégnées de vérité, les spectacles de fin d’année scolaires, les fêtes de Noel, les galas de bienfaisance, les matches de football universitaire, tout est fait pour que l’on soit plongé dans cette époque du début des années 60.

Ce roman ne va rien apporter au mystère de l’assassinat de John Fitzgerald Kennedy, même si le sujet central, l’obsession du personnage principal est d’empêcher Lee Harvey Oswald de commettre son meurtre, mais il vous emportera par sa force d’évocation, il vous plongera dans le personnage de Jake Epping, un personnage bon mais qui est obligé de vivre avec un passé inexistant et trouble. Et puis, au détour d’une phrase, d’une description d’un paragraphe, Stephen King le grand va vous surprendre, faire monter la tension juste par quelques mots. C’est incroyablement bien fait, cette façon de dérouler son histoire pour s’amuser à nous planter un coup de poignard dans le dos.

Il y a tout dans ce roman : De l’aventure, de l’amitié, de l’amour, du suspense, bref tous les ingrédients pour passionner le plus difficile des lecteurs. Cela m’a rappelé les romans où l’on se passionne pour un héros qui se bat contre des éléments plus forts que lui, et ici nous avons droit à la lutte d’un homme contre le temps. Stephen King se permet même de comparer 1958 à 2011, en disant que finalement, aucune des deux époques n’est meilleure que l’autre, il ne tient qu’à chacun d’entre nous de faire le bien.

Il s’est passé quelque chose d’extraordinaire pendant que je lisais ce livre : je l’ouvrais pour lire un peu, j’étais emporté par cette aventure jusqu’à ce que je lève les yeux de ces pages ensorcelantes, et je m’apercevais que je venais de passer une heure en 1958. Magique ! cela m’est rarement arrivé, cette sensation d’être à ce point immergé, envouté par une intrigue, effrayé par une menace étrange que l’on a du mal à nommer.

Avec ce que je viens de résumer, nul doute que vous allez vous jeter sur ce roman, en courant comme un dératé chez votre libraire. Vous ne serez pas déçu par ce roman intemporel, par cette aventure temporelle, où Stephen King donne tellement et où le lecteur ressent l’homme derrière l’écrivain. La question à laquelle je ne répondrai pas est : Stephen King a-t-il écrit là son meilleur roman ? A vous de juger. En tous cas, nul doute qu’il fera partie de vos bagages de vacances cet été !

Ce qu’il faut expier de Olle Lönnaeus (Livre de Poche)

Voici une lecture dans le cadre de ma participation pour le meilleur polar 2013 de Livre de Poche. Et à nouveau, voici une bien belle découverte, qui m’a réservé une surprise quant à son classement dans la catégorie Thriller. Mais je vous en reparle juste après vous avoir fait un résumé des premières pages :

Konrad avait 7 ans quand il a été adopté par Herman et Signe. L’accueil a été mitigé, surtout de la part de Klas, leur fils naturel. A l’age de 17 ans, il a décidé de partir, fuir le quotidien compliqué d’un fils de Polonaise, rejeté par tous, pour parcourir le monde. Il est devenu grand reporter en Allemagne.

Son retour à Tomelilla est du au meurtre de ses parents adoptifs : ils ont été abattus d’une balle dans la tête dans leur maison. Evidemment, Klas et Konrad sont parmi les suspects, puisque leurs parents ont plusieurs millions sur leur compte en banque, qu’ils ont gagné à la loterie. Konrad va donc parcourir sa ville « natale », entre souvenirs et rencontres, sans forcément participer à l’enquête, mais en voyant le vrai visage de cette petite ville de la campagne suédoise.

Comme je vous le disais, je ne comprends pas pourquoi ce roman a été classé dans les thrillers. Car il n’en a aucun des atouts, aucune des caractéristiques, aucun des codes, ce qui ne veut pas dire qu’il n’est pas intéressant, loin de là. Nous suivons Konrad, sorte de personnage apatride, sans passé, sans présent et avec un futur incertain qui revient dans sa petite ville natale à la suite du meurtre de ses parents adoptifs.

Cela donne à l’auteur l’occasion de décrire la vie des petites gens, et le roman, qui au départ semble une peinture bien propre de la société suédoise, se fissure pour laisser place à une image bien terne d’un pays en crise, prise avec ses démons du passé et ses douleurs, ses cicatrices et ses horreurs. Il y a quelque chose de pourri dans la société suédoise, comme aurait dit Robin Cook.

Olle Lonnaeus prend son temps pour dérouler son enquête à travers les yeux d’un homme qui n’est pas directement impliqué (à part qu’il fait partie des suspects), le rythme est lent mais c’est aussi pour mieux montrer les cicatrices qui minent les habitants de Tomelilla, en particulier leur implication dans la seconde guerre mondiale aux cotés des nazis et le racisme ordinaire qui ne se voit que difficilement.

Konrad va donc, de rencontres en souvenirs, se rendre compte que cette ville qu’il a fui est finalement un champ de mines, que tous, des commerçants aux voisins, des professeurs aux membres de sa famille d’adoption font tout pour s’enfermer dans leur cocon, et se retournent vers les étrangers, ceux qui ne sont pas du coin et qu’ils abhorrent parce qu’il faut bien un bouc émissaire pour supporter un quotidien pesant.

Si le sujet est classique, on pourrait penser que ce roman est classique, que cela a déjà été maintes fois lu et rabâché. Mais avec un style qui est empreint de nostalgie et de nonchalance, il s’avère un beau portrait d’un témoin de la société suédoise, où tout se veut bien propre vis-à-vis de l’extérieur, mais qui en réalité est bien sombre et dégueulasse quand on frotte le vernis en surface.

La plage des noyés de Domingo Villar (Livre de Poche)

Je l’avais raté quand il est sorti en grand format aux éditions Liana Levi, le voici donc lors de sa sortie en format poche, chez Le Livre de Poche. Un roman policier classique mais avec une atmosphère et une description d’un microcosme qui en font un livre charmant.

Le roman commence par une visite à l’hôpital. Leo Caldas, inspecteur de police de Vigo en Galicie, rend visite à son oncle en compagnie de son père. Son oncle a bien peu de chances de s’en sortir, et le chagrin est lourd à porter. Mais cette scène nous permet de comprendre que les Galiciens sont des gens bourrus qui ne se livrent que rarement. Leo Caldas anime aussi une émission de radio qui fait intervenir des auditeurs qui ont des questions à propos de la police et de son travail.

A la sortie de l’hôpital, Leo Caldas reçoit un coup de téléphone de son adjoint Rafael Estevez qui l’informe qu’on vient de retrouver un cadavre rejeté par la mer. Rapidement, ils mettent un nom sur la dépouille, malgré son piteux état : il s’agit de Justo Castello, l’un des trois derniers pêcheurs de ce petit village de Galicie. On aurait pu croire à un suicide, si ce n’est que le cadavre a les mains liées derrière le dos.

Leo Caldas va donc mener son enquête auprès des habitants qui ne veulent pas en dire beaucoup, qui ne parlent pas aux étrangers, et qui vivent chichement de leur travail dur et éprouvant qu’est la pêche. Il semblerait tout de même que le meurtre, si c’en est un, soit lié de près ou de loin au naufrage du bateau qui a couté la vie au capitaine Sousa.

Si nous allons trouver tous les ingrédients d’un roman policier, avec deux inspecteurs que tout oppose, avec une énigme, avec de fausses pistes et une fin fort bien trouvée et surprenante, l’attrait de ce livre est assurément à chercher ailleurs, et tout d’abord dans ce formidable personnage de policier, qui ne s’avoue jamais vaincu, qui mène son enquête avec une grande logique, et qui conduit les interrogatoires avec beaucoup d’intelligence.

Ce roman est avant tout très bien écrit, découpé en petits chapitres de 10 pages maximum comme autant de petites scènes. A croire qu’il a été prévu pour être adapté au cinéma ou en série télé. Les dialogues sont très bien faits, juste ce qu’il faut, avec de petits détails ajoutés pour y insérer la psychologie des personnages.

Dans les qualités de ce roman, il y a aussi la description du monde des pêcheurs, qui travaillent sans s’arrêter six jours sur sept, et qui vendent bien difficilement le produit de leur pêche. Il y a beaucoup de respect dans cette peinture d’un monde que nous connaissons mal et qui est loin des gros chalutiers qui ramènent des tonnes de poissons.

Dans le style aussi qui s’adapte à ce monde, j’y ai trouvé beaucoup de nostalgie, de nonchalance, de lenteur qui s’adapte bien au rythme de vie de cette petite station de pêche. Et je ne peux m’empêcher de comparer Domingo Villar à Arnaldur Indridason dans sa façon de décrire les gens, les ambiances, les petites vies des petites gens. Il est clair que les amateurs de thrillers speedés doivent passer leur chemin, sauf s’ils veulent découvrir une autre facette du polar : celle de prendre son temps pour regarder les autres et s’assoir pour comprendre ce qu’est leur vie.

Pour moi, cet auteur est une excellente découverte, et comme cette enquête est le deuxième de la série, j’espère de tout cœur que les prochaines seront publiées. Et dans ce cas, je ne raterai pas sa prochaine énigme, ça c’est sûr !

Le diable dans la ville blanche de Erik Larson (Livre de poche)

J’ai la chance de faire partie du jury pour élire le thriller 2013 du livre de poche, dont les romans sont choisis parmi les sorties de l’année. Je commence donc par ce roman imposant, 600 pages, et pas un dialogue. C’est marqué Thriller et le sujet est intéressant. Cela va me permettre de découvrir un pan de l’histoire américaine que je connais bien mal. Nous allons balayer une période allant de 1890 à 1895.

Le contexte est l’Exposition universelle de Chicago de 1893. Daniel Burnham est un jeune architecte qui s’est fait connaitre par la construction de gratte-ciel. Avec son associé, il va hériter d’un défi hors du commun : batir en à peine 4 ans une nouvelle cité, qui accueillera l’exposition universelle. Elle devra montrer la grandeur des Etats Unis mais aussi être plus imposante que celle de Paris de 1889.

En parallèle, nous allons suivre l’itinéraire du docteur Holmes, un jeune homme séduisant qui va faire sa fortune en assassinant des gens pour toucher leur assurance vie, puis en achetant une pharmacie. Il va ensuite faire construire un immeuble à Englewood, avec des appartements qu’il va louer à des jeunes femmes. Au sous-sol, il va aménager une salle totalement insonorisée et un four crématoire.

Le destin de ces deux hommes, Burnham et Holmes va être mis en parallèle tout au long de ces années. Mais dès les premières pages, le ton est donné : L’auteur, journaliste de formation a regroupé une documentation impressionnante pour retranscrire le Chicago du 19ème siècle et narrer une histoire à 100% vraie.

Je dois dire que ce roman n’est pas un roman, et encore moins un thriller. Mais Erik Larson, au travers d’une documentation sans faille et d’un style parfaitement fluide sait faire monter la pression chez le lecteur. De la pression sur les épaules de Burnham aux subterfuges de Holmes, des désastres naturels (ils vont subir une tempête extraordinaire) aux massacres de jeunes filles, ce livre se dévore même s’il n’est pas à proprement parler un roman.

En fait, Erik Larson a tout simplement écrit un fabuleux documentaire sur cette période de folie (merci Christian pour cette phrase), rendant l’ambiance de l’époque par des détails fort judicieux : la pollution, la saleté dans les rues, les mœurs des gens au travers des lettres et des attitudes des jeunes filles. Et puis, le parallèle entre la folie de la construction de cette ville et la folie de ce faux pharmacien est éloquente. Il montre aussi le développement de la criminalité avec la montée des pavillons. Et on peut se demander quelle est la responsabilité de la société dans la création d’un monstre tel que Holmes.

Tout est remarquablement fait et surtout passionnant à lire. Si vous êtes fan de thriller ou lecteurs exclusifs de romans, il vous faut savoir que ce roman se rapproche plus d’un documentaire. Mais que vous devriez laisser votre curiosité vous guider vers ce documentaire éloquent. Et puis, il y a cette phrase qui m’est sans cesse revenue à l’esprit : « Il ne s’agit en aucun cas d’une œuvre de fiction ». Hallucinant !