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Le serveur de Brick Lane d’Ajay Chowdhury

Editeur : Liana Levi

Traducteur : Lise Garond

J’ai jamais lu de roman indien ou écrit par un auteur d’origine indienne. J’avoue, je suis passé au travers des polars de Abir Mukuherjee, mais ce n’est que partie remise. Partons donc à la découverte de ce premier roman policier, fort classique dans la forme.

Londres, octobre. Kamil Rahman travaille comme serveur chez son oncle Saibal. En ce samedi, ils doivent préparer un buffet en l’honneur de l’anniversaire de Rakesh Sharma, un gros entrepreneur de BTP. Sa femme, beaucoup plus jeune que lui, a voulu marquer l’occasion par une réception gigantesque chez eux, avec plus de 170 invités. Kamil n’a pas le droit de travailler puisqu’il bénéficie d’une visa touristique. Mais il a dû fuit Calcutta suite à sa dernière enquête quand il était policier là-bas. La réception est un vrai succès et ils remballent leurs ustensiles tard dans la nuit. Sur la route du retour, Neha les appelle au téléphone et leur annonce que Rakesh est mort au bord de la piscine. Ils font demi-tour pour la soutenir et Kamil ne peut s’empêcher de noter des faits troublants l’amenant à penser qu’il s’agit d’un meurtre.

Calcutta, juillet, trois mois plus tôt. Kamil a suivi les traces de son père Abba, ancien commissaire de police à la retraite, et est parvenu au grade de sous-inspecteur. Calcutta est en pleine effervescence à cause des prochaines élections et du futur métro ultramoderne, dont les travaux doivent bientôt commencer. Convoqué par le commissaire adjoint Amitav Ghosh, il se voit confier une affaire délicate. Asif Khan, la star masculine du Bollywood a été tué dans sa suite du Grand-Hôtel. Il devra résoudre cette affaire rapidement et de façon rigoureuse et ne devra rendre des comptes qu’au commissaire adjoint. Vraisemblablement, Asif Khan a été frappé à la tête par une lourde statuette de Kali et la présence de sa montre en or montre qu’il ne s’agit pas d’un vol. La présence de deux verres, de deux préservatifs usagés et d’une liasse de billets sous le lit laisse penser à un rendez-vous sentimental qui a mal tourné. Kamil, en bon adepte d’Agatha Christie, se lance dans cette enquête.

Passant d’un lieu à un autre, Ajay Chowdhury déroule devant nos yeux deux enquêtes en parallèle, en respectant parfaitement les codes du roman policier, le whodunit. Il ne faudra pas y chercher d’action mais plutôt deux intrigues aux mystères épais fort bien mis en scène et déroulés, de façon à ce que Kamil vienne mettre en place les pièces du puzzle que nous avons en main.

Le gros intérêt de ce roman réside évidemment dans le personnage de Kamil, jeune puceau dans le domaine policier, habitué à des affaires simples de meurtres de commerçants, qui va devoir fricoter avec les hommes riches et puissants, qu’ils soient en Inde ou en Angleterre. Malgré son jeune âge, il n’est pas idiot et garde comme motivation sa volonté de voir son père fier de son fils.

Le parallèle entre l’Inde et l’Angleterre est amusant, pardon, intéressant. Même si j’aurais aimé plus de détails sur la vie en Inde, être véritablement plongé dans une ambiance orientale, on aperçoit une société minée par la corruption où il s’agit avant tout de ne pas faire de vagues et de ne pas gêner les puissants. Le parallèle avec l’Angleterre est bien fait, puisque Kamil ne peut pas s’impliquer dans l’enquête au risque de se retrouver expulsé et être obligé de retourner dans un pays qui ne veut plus de lui.

J’ai beaucoup apprécié les dialogues, qui nous en apprennent énormément sur les relations entre les gens, et la nécessaire humilité et dévotion envers la hiérarchie. On apprend aussi que les indiens habitant Londres tiennent à leur culture, leur religion et leur gastronomie (d’ailleurs, on y trouve des menus et des recettes pour les amateurs). Ce serveur de Brick Lane est un bon premier roman policier classique dans la forme et fort intéressant. Si j’espère évidemment retrouver Kamil dans une prochaine enquête, je me demande bien comment l’auteur va pouvoir le faire rebondir. A suivre … peut-être …

Espace Bob Morane : Le cycle de l’Ombre Jaune 6

Le retour de l’Ombre Jaune d’Henri Vernes

Editeur : Marabout – 1961

J’ai lu beaucoup d’aventures de Bob Morane quand j’étais au collège, peut-être une centaine, et j’en ai gardé un souvenir extraordinaire. Il fallait bien que je me limite dans les centaines de romans publiés et donc j’ai choisi le cycle de l’Ombre Jaune tel qu’il est décrit dans Wikipedia, soit 23 romans.

Alors qu’il attend son ami Bill Ballantine dans un hôtel londonien, il a rendez-vous avec Lord Bardsley, le célèbre archéologue spécialiste de l’Orient antique. En effet, ce dernier revient d’une expédition au Thibet et a quelque chose d’important à lui montrer. Le téléphone sonne : Lord Badsley, affolé, lui demande de venir immédiatement car il s’estime menacé de mort.

N’écoutant que son courage, Bob Morane fonce vers la maison de l’archéologue. Quelle n’est pas sa surprise, au milieu du smog londonien, d’être bousculé par un homme ressemblant en tous points à Lord Bardsley. Il n’a pas le temps de s’attarder et se précipite chez son ami, qu’il découvre étendu mort, le cou brisé. Quand la police débarque avec Bill, Bob Morane apprend que de nombreux archéologues et historiens ont été retrouvés assassinés. Soudain, le cri des Dacoïts retentit. L’Ombre Jaune n’est pas loin.

D’un coté, on se retrouve avec un roman d’action, nous faisant courir d’un quartier de Londres à l’autre, passant par les égouts et les bas-fonds, de l’autre, l’ambiance de brouillard est omniprésente pèse sur le stress des protagonistes.

Cette aventure est intéressante par la façon dont elle est menée. On croit que Bob Morane est maitre de sa course-poursuite, alors qu’en réalité, il se fait mener par le bout du nez par l’infâme Ombre Jaune.

Il n’empêche que ce tome ressemble à un volume de transition, et l’on ressent la construction de l’intrigue autour de trois scènes principales. Entre celles-ci, on a tout de même l’impression qu’Henri Vernes fait du remplissage. Ce n’est donc pas la meilleure aventure de Bob Morane.

Dans le livre que j’ai lu, édité par Marabout Junior, on revient sur les robots à apparence humaine, les cyborgs en abordant le mythe du Golem de Prague.

De quoi enrichir sa culture en s’amusant !

Les romans chroniqués ici sur le duel entre Bob Morane et L’Ombre Jaune sont :

  1. La couronne de Golconde
  2. L’Ombre Jaune
  3. La revanche de l’Ombre Jaune
  4. Le châtiment de L’Ombre Jaune
  5. Le retour de l’Ombre Jaune

Et tout sera silence de Michel Moatti

Editeur : HC éditions

Après Tu n’auras pas peur, Michel Moatti revient avec ses deux personnages de journalistes, Trevor Sugden et Lynn Dunsday. Enfin, surtout Lynn puisque Trevor est malade. Si dans le premier, l’auteur comparait le journalisme en ligne avec le journalisme papier, dans celui-ci il utilise une intrigue forte pour montrer la dérive violente de notre société. Un roman coup de poing !

Lynn Dunsday est toujours journaliste pour le journal en ligne Le Bumper. Alors qu’une vague de meurtres déferle sur Londres, visant des jeunes femmes tuées à l’arme blanche, aux armes blanches devrais-je dire, Lynn est chargée par son patron Tony Grant. Ce sont vingt neuf corps, retrouvés dans la rue, dans les toilettes des pubs ou dans les gares. Aucune relation apparente entre toutes ces exécutions, si ce n’est que les jeunes femmes ne semblent pas s’être défendues.

Le compagnon de Lynn, Andy Folsom, est toujours lieutenant à la section criminelle de la Metropolitan Police. Il est sur des charbons ardents, rentre peu à la maison, fait des heures impossibles. Le dernier cas en date est une fille poignardée au tournevis dans un pub. Andy en dit peu à Lynn, de peur qu’elle le publie pour le Bumper. Il lui lâche quand même le nom de la victime et la possibilité qu’elle ait participé à un scandale sexuel mettant en cause un parlementaire. Et Lynn va être bouleversée par un événement inattendu : son test de grossesse est positif.

Magdalena Lewandowska est polonaise. A Sopot, dans le quartier de Karlikowo, elle va rejoindre une camionnette. On lui a promis de rejoindre un pays occidental, peut-être l’Angleterre, de trouver du travail dans une agence de voyage ou dans un restaurant. On lui a promis une formation après un voyage à travers l’Europe. Mais l’Enfer ne fait que commencer, de caravanes en camps de dressage.

Il y a une constance dans les romans de Michel Moatti, c’est le décor : l’Angleterre. Après son précédent thriller, Tu n’auras pas peur, il continue à creuser le sujet du journalisme moderne, et le rôle qu’il doit ou devrait prendre à l’avenir. Nous retrouvons Lynn, qui va occuper la place centrale de ce roman. Elle rencontrera bien Trevor dans deux ou trois scènes mais l’auteur a choisi cette jeune femme pour une bonne raison : Enceinte, elle se demande s’il est bien raisonnable d’avoir un enfant dans ce monde-là.

Je vous rassure tout de suite, il n’est pas nécessaire d’avoir lu le précédent pour apprécier celui-ci. Mais ce serait dommage, bien dommage. Et je vous préviens, ce roman est dur, très dur : deux scènes en particulier sont non pas décrites et sanglantes mais humainement difficile à accepter. Nous sommes dans un contexte dur, ultra violent, inhumain. Dit comme ça, ça ne fait pas envie pour certains, cela en enchante d’autres. Mais sachez que ce roman dit beaucoup de choses, pose beaucoup de questions. Il démontre une nouvelle fois que le thriller, mâtiné de roman noir a des choses à dire, quitte à ce que ce ne soit pas des choses agréables.

Comme dans le premier roman, Michel Moatti creuse la difficile relation entre la police et le journalisme. Le peuple a un droit à l’information et celle-ci passe par la police, qui ne peut pas tout dire. Parfaitement illustré par les deux personnages principaux, c’est l’un des thèmes du roman, formidablement bien traité et mis en évidence bien que bien connu. Il est même illustré par le titre, qui est une citation de Shakespeare.

De silence, il en est aussi question lors de l’enquête, et à plusieurs niveaux. Tout d’abord, il n’y a aucun témoin ou quelqu’un qui daigne parler. Ensuite, dans le quartier est-européen, peu de gens parlent anglais. Enfin, le sort de jeunes filles émigrées clandestinement n’intéresse personne. Les journalistes ne parlent de cette affaire que parce qu’elle peut impliquer un parlementaire. Les blogs (dont l’auteur insère des pages du blog Lulubelle) ne parlent que de gens connus, de soirées d’inauguration ou des nouveaux maquillages, plein d’insouciance, voire d’inconscience. Comme c’est facile de fermer les yeux !

Ce décalage entre ceux qui pensent à eux et la réalité de jeunes qui meurent sous les coups est éloquent et fait mal au bide. La meilleure façon de le dire, c’est encore de lire sur la quatrième de couverture : « Enlèvements, trafic d’êtres humains, séquestrations, abus sexuels, meurtres … Il y a un monde à côté du nôtre, invisible, effrayant, silencieux et pourtant terriblement réel. Ça se passe aujourd’hui en Europe, et tout le monde ferme les yeux. Alors, il faut bien que quelqu’un en parle. »

Oui, ce roman est effrayant, non seulement par ce qu’il montre mais aussi par et pour ce que cela implique. Tout le monde le sait, et personne ne fait rien. ON trouve une documentation effarante dans ce livre, dont celle-ci qui m’a choqué : la Pologne exporte plus de jeunes filles à destination de la prostitution que de bouteilles de vodka. Avec ce roman Michel Moatti confirme mais surtout se place parmi les meilleurs auteurs de thrillers ayant des messages à passer. Sa description des deux mondes contemporains (celui du plaisir simple, insouciant et l’autre noir, violent sans humanité) est terrifiant, pour qu’il vous reste une once d’humanité. Vous avez le choix : lire ce livre ou allumer la télévision et regarder votre série favorite. J’ai choisi.

Ne ratez pas l’avis de mon ami Jean le Belge

Trois mille chevaux vapeur de Antonin Varenne (Albin Michel)

Attention, coup de cœur ! Enorme coup de cœur !

D’Antonin Varenne, j’aurais lu tous ses romans. Parce que, le jour où je suis tombé sur Fakirs, j’ai eu un choc, j’ai trouvé un auteur formidable capable de créer des personnages incroyables et une ambiance glauque au possible. Avec Le Mur, le Kabyle et le Marin, on changeait de dimension avec un roman sur la guerre d’Algérie, mais toujours avec des personnages aussi forts. Déjà, dans ses deux précédents romans, on pouvait sentir cet amour de raconter des histoires basées sur des personnages. Antonin Varenne, c’est un auteur de personnages.

Lors d’une rencontre aux Quais du Polar, je lui avais fait remarquer qu’il avait toujours dans ses romans trois personnages. Quel pied de nez avec ce roman, le personnage principal de Trois mille chevaux vapeur est seul, solitaire même. Je lui avais dit aussi que sa description de la société contemporaine était bigrement noire et glauque. Quel pied de nez avec ce roman. Nous nous retrouvons balancés en plein 19ème siècle. Avec ce roman, Antonin Varenne ne monte pas une marche supplémentaire, il a carrément grimpé tout l’étage et nous offre un grand roman.

De personnages, Antonin Varenne nous en offre un, mais quel personnage ! Arthur Bowman est de ces hommes qu’on n’oublie pas, qu’on le rencontre en vrai ou en roman. Il a ce regard acéré qui lui permet de savoir quand la personne qui est en face de lui ment. Et les autres le savent. Sergent à la Compagnie des Indes, il se bat contre les Birmans. Si le stress est permanent, les combats font rage et le bateau de Bowman est en renfort au large … jusqu’à ce qu’on lui confie une mission : diriger une barque sans armes, déguisés en locaux, pour mener une mission étrange. Mais voilà, être sur le fleuve, dans la savane, entourés d’ennemis, cela ressemble à un arrêt de mort. Le village cible va être incendié, il y aura des milliers de morts et Bowman et ses hommes faits prisonniers.

Quelques années plus tard, Bowman est de retour, policier à Londres. Il n’a pas oublié les tortures, ses hommes qui sont morts, et d’ailleurs, il est victime d’une crise d’épilepsie dès que le stress monte. Un corps est retrouvé dans les égouts, torturé comme seuls savent le faire les Birmans. Sur la scène du crime, un mot est inscrit avec le sang du mort : SURVIVRE… Evidemment, tout accuse Bowman, alors que lui sait que le coupable est un de ses hommes. Il va donc poursuivre les dix hommes qui en sont revenus.

Quel sujet, et quel portrait d’homme ! Cet homme droit comme la justice, soldat exemplaire au sens où il obéit à tout ordre qui lui est donné, cet homme trahi par les siens, torturé qui revient dans la civilisation, marqué à jamais. Si Bowman se jette dans cette enquête, ce n’est pas tant pour se disculper, car il n’a plus de but dans la vie, il survit comme ses dix compatriotes, s’il poursuit cette quête, c’est un peu une rédemption mais aussi un espoir, celui de stopper enfin le cauchemar qui le poursuit jour après jour, nuit après nuit. Ce personnage est incroyable de justesse, d’émotions, mais aussi d’actualité tant on pense à des événements récents.

Et puis il y a les pays traversés par Bowman. De la Birmanie à Londres, sans oublier la traversée des Etats Unis, Antonin Varenne nous convie à un voyage non seulement dans le temps, mais aussi autour du monde. Autant la savane birmane est inquiétante, mystérieuse, sombre et humide, autant Londres est sale, noir de suie, les rues moites de caniveaux qui déversent leur pourriture, autant la traversée des Etats Unis pendant la conquête de l’ouest est sèche, chaude et on en prend plein les yeux (dans tous les sens du terme).

De ce roman, Antonin Varenne a certainement voulu changer de genre, changer de style. Et pour autant, les fans vont s’y retrouver dans ce style qui est un excellent mélange entre description et efficacité. En une phrase, il est capable de vous faire traverser un continent, un siècle, un personnage. Et ce roman se veut aussi une vraie réflexion sur la société et la solitude, sur les buts que se fixent les hommes, sur la folie des hommes, sur les massacres qu’ils sont capables de créer uniquement pour un peu de calme, de sécurité. De ce roman, on retiendra que l’homme n’est rien d’autre qu’un animal, que si les soldats sont fous, leurs chefs le sont plus et que la vie de tous les jours n’est rien d’autre qu’une guerre sans merci où seul le décor change. Dans ce roman, Antonin Varenne n’est plus loin d’un Steinbeck ou d’un McCarthy. Je n’aurais jamais cru un auteur français capable d’écrire une telle aventure avec un tel souffle épique. Antonin Varenne l’a fait.