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Le chouchou du mois de juin 2015

Les vacances approchent à grands pas. Le hasard de mes lectures, et de mes avis fait que j’ai pensé à alléger la masse de vos bagages, et aussi celui du portefeuille. Je pourrais d’ailleurs appeler la rubrique de ce mois « Bons plans ». Et commençons par un coup de cœur, le troisième de cette année avec L’enfer de Church Street de Jake Hinkson (Gallmeister) qui inaugure de belle façon la nouvelle collection Néo Noir de Gallmeister. Ce roman m’a fait penser à du Jim Thompson, par ses thèmes, son style, ses personnages, ses décors, tout en ayant sa propre personnalité. Un pur joyau.

Je tiens aussi à défendre Black out de Marc Elsberg (Piranha), livre catastrophe, qui nous décrit comment on peut immobiliser un continent par l’arrêt de la distribution d’électricité. C’est terrifiant à souhait, surtout que cela est très réaliste.

Dans une rubrique que j’aurais pu appeler Bons plans, nombre de romans peu chers ont été chroniqués ce mois. Tout d’abord, honneur à la réédition des 4 tomes du cycle de Cybione regroupés dans un livre. Ça s’appelle Le cycle de Cybione de Ayerdhal (Au diable Vauvert), et si la première aventure est un ton en dessous, les autres sont des mélanges d’action, de politique et c’est passionnant.

Ce qui n’est pas écrit de Rafael Reig (Points) est une réédition en format poche du livre éponyme sorti chez Métaillié. Il pose la question du regard que les gens posent sur les auteurs, sur le fait que les lecteurs confondent la fiction avec la vie de l’auteur. Personnellement, je n’ai pas été totalement emballé, mais c’est une curiosité qui vaut le détour. A vous de vous faire votre avis.

Des novellas sont éditées chez Ombres Noires et les deux que j’ai présentées m’ont parues tout simplement fantastiques. Elles sont signées de deux grands auteurs. C’est à ne pas rater. Il s’agit de Le secret des tranchées de Thomas H.Cook et de Prière d’achever de John Connoly.

Enfin, je ne peux que vous conseiller les deux derniers épisodes en date des aventures de Dari Valko. L’humour y est toujours omniprésent, l’auteur prend à partie le lecteur et dans ces deux épisodes là, il pose des questions qui font reflechir. Bref, du divertissement, certes, mais intelligent. Les titres en sont : Tranquille le chat ! et La lune aux Français (Editions létales).

Parmi les auteurs auxquels je suis fidèle, là encore, que de bons polars à noter. Trois fourmis en file indienne de Olivier Gay (Masque) nous donne à lire une aventure mouvementée au scenario remarquablement construit. L’innocence des bourreaux de Barbara Abel (Belfond) est un polar psychologique surprenant et plein de suspense. A mort le chat ! De Jeremy Bouquin (Lajouanie) joue plutôt dans la catégorie des polars outranciers, politiquement incorrects avec un personnage à haïr. Enfin, comme à son habitude, Une nuit trop douce pour mourir de Maurice Gouiran (Jigal) va pointer une dérive de notre société avec une enquête comme seul Maurice Gouiran sait les faire.

Le titre de chouchou du mois revient donc ce mois ci à Coupable vous êtes de Lorenzo Lunar (Asphalte), pour ces formidables personnages auxquels il donne la parole, pour ce décor réaliste qu’il nous peint, pour ce témoignage sur son pays si important.

Je vous donne rendez vous fin aout pour le chouchou de l’été. D’ici là, n’oubliez pas le principal, lisez !

Coupable vous êtes de Lorenzo Lunar (Asphalte)

Après La vie est un tango, les éditions Asphalte nous donnent à lire le deuxième roman de Lorenzo Lunar. On retrouve toutes les qualités de son premier roman ainsi que son personnage de flic, Leo Martin. Du pur plaisir, de la lecture intelligente.

Le roman se déroule à Santa Clara, Cuba. Pedrusco, le spécialiste du cirage, se réveille difficilement de sa cuite de la veille. Il vient de découvrir un cadavre, à coté de la gare routière. Leo Martin est rapidement sur place. La mort remonte à 4 heures du matin. Le mort a eu la tête écrabouillée par un objet contondant, comme un marteau de cordonnier.

Le mort s’appelle Francisco Cordié Montero, il avait 45 ans, Après avoir été enseignant, il devient danseur professionnel, déménage à Varadero et vit chez une vieille dame qui meurt subitement. Francisco hérite de la vieille dame et monte des spectacles. Il est aussi connu pour être bisexuel et proxénète.

Leo Martin pense tout de suite à son ennemi juré, Chago Le Bœuf. De profession cordonnier, il officie dans tous les trafics possibles, mais s’en est toujours sorti. Ce même jour, Leo Martin reçoit une visite. C’est Chago Le Bœuf qui vient porter plainte : on lui a volé un marteau. Leo Martin a du mal à le croire. Mais Chago Le Bœuf lui conseille de faire le tour des prostituées pour faire avancer son enquête de meurtre.

Ce roman est plus costaud que le premier. Comprenez qu’il a un peu plus de pages, et surtout que le style s’affirme. Lorenzo Lunar garde son style direct, et nous donne une leçon sur l’équilibre entre narration et dialogues, des dialogues remarquables d’ailleurs. Si on pourrait rapprocher cet auteur des grands auteurs américains, auteurs de polars noirs sociaux, c’est à mon avis parce qu’il est lui-même libraire, et qu’il a du assimiler certains codes du polar.

Le personnage de Leo Martin est un témoin de son époque. Comme dans le précédent roman, il a l’occasion lors de son enquête de côtoyer beaucoup de gens et de se retrouver dans des situations qui montrent leur quotidien. Après nous avoir montré les regrets que les anciens ressentaient comparativement à la vie moderne, nous nous retrouvons dans une société extrêmement pauvre. Le seul avenir pour les femmes est de se prostituer afin de se trouver un mari ou un amant qui a un bon poste politique. Sans prendre parti ou même juger ses congénères, Lorenzo Lunar montre, détaille et d’une certaine façon dénonce.

Il y a aussi cette pauvreté, à propos de laquelle l’auteur ne s’appesantit pas, mais qui est bien présente et pesante. Il n’y a qu’à voir la mère de Leo préparer une soupe avec ce qui lui reste dans la cuisine. Ou bien, les gens qui attendent les bons pour obtenir de l’huile et pouvoir faire enfin une vinaigrette digne de ce nom. Ou encore, l’attente devant la pizzeria qui dépasse les deux heures, mais à propos de laquelle les gens se sont résignés … parce qu’ils n’ont tout simplement pas le choix.

Ce roman de Lorenzo Lunar, c’est une intrigue policière très bien ficelée, c’est un style percutant, des dialogues formidables. Et c’est aussi une lecture intelligente, c’est une sorte de reportage, c’est un état des lieux d’un pays qui s’enfonce dans la course pour l’argent, laissant sur le bas-côté le peuple qui crève de faim. C’est une photographie du Cuba d’aujourd’hui vue de l’intérieur. C’est un roman fort. Lorenzo Lunar est le héraut du Cuba moderne.

20 octobre 2013 La vie est un tango de Lorenzo Lunar (Asphalte)

Voici un nouvel auteur à découvrir, pour plusieurs raisons, la première et principale étant de nous faire découvrir Cuba de l’intérieur. Lorenzo Lunar écrit avec La vie est un tango un vrai roman noir, imprégné des couleurs, des odeurs et des gens de là bas, dans ce qui est une des plus vieilles dictatures contemporaines. J’ai eu la chance d’aller là-bas, et j’y ai retrouvé la simplicité des gens, la magie des petites rues, et ce roman a eu le mérite de me montrer un envers du décor que je n’avais pas aperçu, ni perçu, même si je me rappelle avoir fortement apprécié la gentillesse de ces gens qui n’avaient rien, et qui avaient la joie de nous montrer leur maison, leurs meubles, leur télévision, en même temps qu’ils nous offraient du café. Ils n’avaient rien, si ce n’est leur cœur à offrir, leur fierté, et leur confiance dans le pouvoir qui les illusionnaient.

Il y a tout cela dans ce roman, à travers une enquête qui peut paraitre simple au premier abord. A Santa Clara, Leo Martin est un flic qui résout toute sorte d’enquêtes, allant du meurtre au vol, du trafic de drogue à la prostitution. Sauf que être flic à Cuba, c’est avancer dans le brouillard, se déplacer dans des trains qui sont arrêtés par les coupures d’électricité, c’est trouver des indices grâce aux indics, faire appel aux plus anciens pour avoir les historiques car il n’y a pas d’ordinateur.

Justement, Leo est mis sur une affaire de contrebande de lunettes de soleil. Jusque là, rien d’extraordinaire, sauf que cela l’amène rapidement sur les traces de maikel, petit truand qui s’est fait poignarder chez lui. Y a-t-il relation de cause à effet ?

Si le style de Lorenzo Lunar est résolument moderne, à cent mille lieux d’un Leonardo Padura qui a un style très poétique, il permet aussi aux générations actuelles, ivres d’efficacité et de rapidité de coller à l’histoire. Car l’enquête avance au rythme du pays, lentement, au contraire des phrases courtes et sèches. Mais l’intérêt n’est pas là, loin de là. Les personnages que nous décrit Lorenzo Lunar sont les vedettes de ce roman. Ne serait-ce que Leo lui-même qui vit chez sa mère, qui fréquente des prostituées et est séparé de sa femme.

Le peuple de Cuba que nous montre Lorenzo Lunar est explicite. C’est un peuple qui a une grande fierté et une confiance aveugle envers son pays et son gouvernement. S’il y a un meurtre, alors la police trouvera le coupable. Et bien que ce soir un pays communiste, on découvre un pays où les gens ont succombé au plaisir de l’argent facile. Un des exemples qui m’a marqué est la réflexion qu’un des personnages donne à Leo : Auparavant, une fille qui se prostituait était chassée de sa famille, répudiée, bannie. Aujourd’hui, ses parents lui font payer un loyer, et avec l’argent, ils se pavanent dans des habits tous neufs.

“Le quartier est un monstre, la vie est un tango.” Et ce livre est excellent. Une nouvelle fois, les éditions Asphalte ont trouvé un auteur qui nous parle de sa ville, de ses gens, de sa vie, de son pays. Et Lorenzo Lunar, derrière une enquête policière et bien noire, nous montre l’envers du décor, sans remords, sans revendication, mais avec une ouverture d’esprit et une honnêteté qui forcent le respect. C’est un livre attachant comme peuvent l’être les gens de là-bas, un livre qu’il serait dommage de rater, sous prétexte que Cuba c’est loin de chez nous. Au contraire, ouvrez vous l’esprit et allez donc faire un voyage dans les petits quartiers d’une petite ville de Cuba, vous ne le regretterez pas.