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Enfants de la Meute de Jérémy Bouquin

Editeur : Rouergue

Depuis que les éditions Ska m’ont permis de découvrir Jérémy Bouquin, j’essaie de suivre ses publications, ce qui n’est pas forcément évident puisque le bonhomme est prolifique. Ce que j’aime chez Jérémy Bouquin, c’est son style rentre-dedans et ses intrigues originales.

Il roule à bord de son AUDI intérieur cuir sans regarder en arrière. Il s’appelle Garry Lazare. Avec, lui, sur le siège arrière, il y a un enfant Yannis, âgé de 8 ans. Il s’arrête sur une aire d’autoroute, pour une pause pipi, et pour faire un petit ravitaillement. C’est alors que Yannis demande où est son papa. C’est vrai que c’est l’excuse qu’il lui a donnée : on va rejoindre ton papa.

Quand ils arrivent dans le Jura, la route commence à serpenter. Garry n’a pas trouvé mieux que d’emmener le petit chez son propre grand-père, que Garry a toujours détesté. Son frère et lui y passaient leurs vacances d’été et ils avaient du mal à supporter les humeurs de ce vieil alcoolique raciste. Mais il n’y a pas mieux comme planque que la baraque de ce vieux con, perdue dans les bois jurassiens.

Dans les virages boueux menant à la baraque du vieux, le petit vomit sur les sièges intérieur cuir. Garry arrive à garder son calme. Quand il arrive, le grand-père pose des questions auxquelles Garry ne répond pas. Il est officiellement venu passer quelques jours avec Yannis qui n’est pas son fils. Yannis est en effet le fils de Joe, son ami de cœur, son frère de sang. Joe est en prison, et doit bientôt s’en évader. Mais tout ne va pas se passer comme il était prévu.

Malgré sa forme relativement courte, il va se passer beaucoup de choses dans ce roman, qui montre une nouvelle tout l’art de Jérémy Bouquin de partir d’une situation simple et d’en faire un excellent polar uniquement grâce à sa créativité et son style. L’histoire tout d’abord se résume en un duel, même si cela commence comme un enlèvement d’enfant. Car le roman est construit en deux parties, une consacrée à Garry et une à son poursuivant. Vous comprendrez bien que je ne peux pas vous révéler son identité sous peine de vous révéler la chute du roman qui est génialement trouvée.

Le style est direct, il claque comme un coup de feu dans les bois jurassiens. Jérémy Bouquin démontre une nouvelle fois qu’il est inutile d’en faire des tonnes pour raconter une bonne histoire, histoire qui va se révéler plein de surprises : c’est indubitablement noir et sans remords. L’univers y est dur et on est en face de gens sans pitié. Mais l’auteur arrive par la magie de certaines scènes à nous insuffler de belles émotions de tendresse, en particulier les passages où le grand-père part avec Yannis dans la forêt.

Ne me demandez pas si cela va se terminer bien, ni si la morale est respectée. Le fond de cette histoire se passe dans le milieu de la drogue et donc la trame se révèle violente, même si elle n’est pas explicite et étalée sur les pages blanches. Il en ressort une sensation de stress insufflé uniquement par les actions des personnages.

Enfin, ne ratez pas la fin, qui a lieu après le duel (tant attendu et liquidé en deux phrases). Non, la surprise a lieu juste après, avec un retournement de situation qui fait montre d’un bel humour noir et qui surtout nous reconstruit toute l’histoire, comme quand on vient mettre les quelques dernières pièces d’un puzzle bien agencé. Avec ce roman, Jérémy a construit un polar efficace dans la plus pure tradition du noir.

Ne ratez pas l’avis de Claude entre autres …

Rural noir de Benoit Minville

Editeur : Gallimard

Collection : Série Noire

Si on jette un coup d’œil sur le Net, on ne trouvera que des éloges à propos de ce premier roman. Il faut dire que c’est bien fait, c’est passionnant, et surtout, ça parle … ce que je veux dire, c’est que ce roman fait appel à un brin de nostalgie qui, dans une époque troublée comme celle que nous connaissons, a quelque chose de rassurant. Sans vouloir être dans le message « C’était mieux avant », je dois dire que ce roman rappelle des souvenirs d’enfance et d’insouciance auprès de ceux qui ont eu entre quinze et vingt dans les années 80, et que forcément, cela excite une certaine fibre de l’amitié, de la loyauté, de la solidarité dans un monde anonyme. Et quand c’est bien fait, c’est passionnant. Dans ce roman, c’est TRES bien fait.

Ils étaient quatre, copains comme cochons. Quatre adolescents qui ont fait les 400 coups, ensemble, inséparables durant tous les étés. Il y avait Chris et Romain, les deux frères. A eux deux était venu se greffer Vlad. Julie était la fille du groupe. Ils jouaient dans la campagne, faisaient des conneries, et commençaient à avoir des discussions d’adultes. Mais c’est dur de devenir un adulte.

Cet été là, Cédric a débarqué, avec sa famille. Ils les craignaient dans le village, ils avaient des têtes de squatteurs, des têtes de vendeurs de drogue … et puis ils ne les connaissaient pas ! Cet été là, Cédric a débarqué et plus rien n’a été pareil.

Romain a quitté son village, il y a maintenant 10 ans. Il est de retour et beaucoup de choses ont évolué. Il a bourlingué dans tous les ports d’Europe et retrouve son frère Chris, qui après s’être engagé dans l’armée, a ouvert une boutique de poterie. Chris est avec Julie, qui est devenue infirmière, et attend un enfant. Vlad est toujours là aussi, et est devenu le caïd de la drogue du coin. Pour fêter les retrouvailles, ils décident de boire un coup au bar de Vlad et ils le découvrent battu à mort …

Benoit Minville va alterner entre le présent et le passé pour construire ses personnages et son intrigue, avec des scènes très marquées. Tout tient dans la psychologie des personnages, leur amitié qui malgré les années n’a pas changé et dans leur loyauté vis-à-vis du clan qu’ils ont formé. Même s’ils sont devenus adultes, un lien secret qui ne concerne qu’eux les relie, un lien indestructible qui passe les années. Certes, leur caractère s’est affirmé, ils s’engueulent ouvertement, Chris n’est plus le petit qui suit les grands mais il n’en reste pas moins que leur amitié reste entière.

Si le sujet va forcément toucher beaucoup de gens, si la construction est connue, ce premier roman se distingue des autres par cette maitrise dans la narration et le style d’une efficacité impressionnante. Il y a juste ce qu’il faut, là où il faut, sans vouloir forcément entrer dans des descriptions d’évolutions de la société, même si cela transparait forcément. Si les personnages sont au centre du roman, on y voit tout de même une campagne française qui résiste à l’évolution, on y entend les gens parler des « étrangers » (il faut comprendre ceux qui ne sont pas du village, et pas forcément des gens de nationalité différente). C’est très bien vu, très bien montré par petites touches subtiles.

A la lecture de ce roman, on a tendance à penser que c’était mieux avant, ou que la situation se dégrade, ou que le trafic de drogue est la plaie de notre société, la description qu’en fait Benoit Minville de nos campagnes ressemble beaucoup à du gagne-terrain, au sens où les autochtones  finissent par se retrancher derrière leurs clôtures pour bouter l’ennemi hors de … France. J’en connais des gens comme ça … je me suis retrouvé dans ce roman, j’ai retrouvé des gens que je connais dans ce roman, j’ai retrouvé des ambiances, des situations, des paysages, des musiques (et quelle bande son !). Comme pour beaucoup d’entre nous, c’est un roman qui me parle, et comme c’est un roman très bien écrit, très bien fait, c’est un roman que j’adore et que vous adorerez !

Rural noir est un coup de coeur chez les amis de Unwalkers et chez La Petite Souris

King Suckerman de George Pelecanos (Points)

Aux dire des experts pelecanosiens, King Suckerman est le meilleur roman de cet auteur, et chacun de ses romans se propose de montrer un aspect de la ville de Washington. Ici, nous faisons un retour en arrière, dans les années 70, quand la ville était à 80% noire. Ce roman est le premier d’un quartet, qui comporte Un nommé Peter Karras (qui se situe avant celui-ci), puis Suave comme l’éternité et Funky guns.

Nous sommes en 1976, à quelques jours des célébrations du bicentenaire de L’indépendance américaine. Wilton Cooper est un tueur à gages noir. Il est venu assister au Drive-in à son film favori : L’exécuteur noir, un film qu’il adore car il représente tellement ce qu’il est, lui. Au moment de la scène finale, il voit un jeune homme blanc qui entre dans la cabine du projecteur. Il reproduit les dialogues du film en tuant le projectionniste de plusieurs balles. Wilton Cooper va prendre sous son aile le jeune Bobby Roy Clagget.

Marcus Clay est un disquaire noir. C’est un ancien soldat revenu du Vietnam, mais il préfère ne jamais en parler. Il s’est pris d’affection pour le jeune Dimitri Karras, qui est élevé par sa mère, et avec qui il joue au basket. Dimitri sèche les cours, ne fait rien de ses journées et deale un peu de drogue.

Eddie Marchetti, surnommé Eddie Spaghetti, est à la tête du traffic de drogue à Washington, depuis que la Famille lui a demandé de quitter le New Jersey. Il attend la visite de Cooper qui doit lui proposer d’éliminer un gang de motards qui vend de la drogue, et celle d’un nommé Karras qui veut acheter une livre de dope.

Quand Dimitri débarque avec Clay chez Eddie Marchetti, Cooper est là avec Bobby Roy. La rencontre est sous haute tension, car il parle mal à Vivian et Dimitri ne l’accepte pas. Dimitri flanque un coup de poing à Eddie et les flingues sortent. Tout le monde se tient en joue. Et Clay ne sait pas pourquoi il fait cela, mais il prend l’argent, en même temps que la drogue. Dimitri et Clay repartent avec Vivian … Leur vie va se résumer à une question de survie.

Nous allons donc suivre l’itinéraire des deux groupes de personnes : d’un coté, la course sanglante de Cooper, avec son acolyte Bobby Roy, sorte de jeune homme cinglé et psychopathe. De l’autre Dimitri et Clay qui savent qu’une rencontre est incontournable, qu’il ne peuvent rien contre cela … jusqu’à ce que cela devienne une obligation pour stopper la série de massacres.

Outre la structure qui est plutôt classique et qui alterne entre les différents personnages, ce qui est remarquable dans ce roman, c’est la peinture du Washington des années 70, avec ces petits détails qui nous plongent dans les décors d’alors, avec cette bande son impeccable. On y trouve aussi ce combat des noirs pour exister, ce besoin d’être reconnu d’égal à égal avec les blancs. Le personnage de Cooper est d’ailleurs annonciateur de ce qui va arriver à la société américaine, puisque c’est un noir qui manipule et utilise un blanc.

Et puis, on retrouve les thèmes chers à l’auteur tels que l’amitié, la loyauté, la justice. Mais ce que Pelecanos a voulu mettre en avant, c’est cette époque charnière où dans une ville à 80% noire, la révolte gronde. Les films de la Blaxploitation montrent l’exemple à suivre, et donnent un espoir aux défavorisés d’accéder à une vie décente. Il n’y a jamais de volonté de dénoncer de la part de Pelecanos, juste de raconter à travers une histoire formidablement bien maitrisée les changements de la société américaine à venir. Superbe !

… Et justice pour tous de Michael Mention (Rivages Noir)

Nous avions suivi avec passion cette trilogie consacrée à l’Angleterre, nous avions dévoré Sale temps pour le pays, puis Adieu demain. Il faut bien se rendre à l’évidence que cette trilogie est finie, terminée … en voici donc le dernier tome : Et justice pour tous.

24 janvier 2013. Mark Burstyn, ancien superintendant de la police de Leeds, vit maintenant à Paris. Après avoir fait de la prison, avoir indemnisé la famille des victimes, il a émigré dans la ville des lumières. Il habite un minable studio de 10m² dans le quartier de Stalingrad et a tout juste assez d’argent pour se payer sa bouteille de whisky quotidienne et ses Dunhill. Son seul contact qu’il garde avec son pays, ce sont des lettres hebdomadaires que lui écrit sa filleule, Amy Cooper.

Leeds. Le commissariat de Bradford reçoit des plaintes de personnes diverses, toutes agées d’une cinquantaine d’années. Elles se plaignent d’avoir subi des viols dans leur jeunesse à l’orphelinat de St Ann. Clarence Cooper, le père d’Amy, est chargé de l’enquête. Il commence par une perquisition et découvre dans une cave, derrière un mur, une véritable pièce de torture.

Paris. Mark, poussé par son ami Yann Bourgoin, décide d’appeler Clarence Cooper plus tard ce soir là. Il a pris son courage à deux mains pour parler à sa filleule. Clarence, au bout du fil, craque et éclate en sanglots : Amy vient de mourir, renversée par une voiture. Mark décide de revenir au pays. C’est le début de sa dernière croisade.

On en a lu des rédemptions, des croisades, des vengeances dans les polars. On en a lu des histoires de flics alcooliques, des délaissés, des désespérés, des revanchards. Mais je dois dire que celui-ci, il restera quelque part en moi, au fond de moi. Car ce roman est d’une noirceur rare. Il n’y a pas un chapitre qui relève l’autre ; quand on croit sortir la tête du seau, Michael Mention nous replonge dans l’eau à un tel point que, par moments, on a du mal à respirer. Dans ce roman, tout est noir et a la couleur du sang.

Comme d’habitude, Michael Mention utilise son style si particulier, mélange de phrases hachées et de mises en exergue de passages, pour mieux mettre en évidence les émotions, les passages forts. Et pour soutenir tout cela, on y trouve une narration à la première personne qui devient entêtante et martyrisante, et des dialogues justes, si justes que je me demande s’ils ne sont pas les meilleurs que l’auteur ait écrits.

Et puis, Michael Mention ne serait pas Michael Mention s’il n’y ajoutait pas sa patte, en ajoutant un sujet qu’il affectionne. Cette fois ci, c’est une analyse de l’état de l’Angleterre et les conséquences du passage de Margaret Thatcher au pouvoir. Il en profite d’ailleurs pour montrer l’incapacité des dirigeants actuels anglais à mener un pays vers un avenir, quel qu’il soit, et se permet même, pour la fin du roman de mener une charge violente avec documents à l’appui, fustigeant les crimes impunis et les immunités que les gens de pouvoir s’octroient. Pour clore sa trilogie, Michael Mention a écrit un formidable roman noir. Accrochez vous !

Oldies : Le chien qui vendait des chaussures de George P.Pelecanos (Gallimard – Série Noire)

Quand j’ai créé cette rubrique Oldies, c’était aussi pour lire les premiers romans des auteurs que j’adore. C’est le cas de George P.Pelecanos, et ce roman n’est pas son premier, mais c’est le premier à être paru en France. J’en profite aussi pour dédicacer ce billet à un des grands fans de George Pelecanos, à savoir Vincent Garcia.

L’auteur :

D’origine grecque, George Pelecanos est né et a grandi dans un quartier ouvrier (avec une forte population noire) où son père tenait un snack. Âgé de 17 ans, il blesse un ami avec une arme à feu et manque de le tuer … En 1981, il crée Circle Films, une société de distribution de films, et commence à écrire la nuit … Il commence par écrire des romans à la première personne dont le personnage principal est Nick Stefanos, un Grec de Washington qui travaille parfois comme détective privé. Ainsi est né A Firing Offense (paru en français sous le titre Liquidations), qu’il envoie en 1990 à une maison d’édition qui le garde dans sa pile de manuscrits non publiés durant un an. Mais il en ressortira finalement et paraîtra en 1992. Suivront Nick’s trip (Nick la galère) et Down by the River Where the Dead Men Go (Anacostia River Blues), dont Stefanos est le héros ; puis Shoedog (Le Chien qui vendait des chaussures).

Pelecanos adopte ensuite un nouveau style et élargit le spectre de sa fiction avec le « D.C. Quartet », souvent comparé au L.A. Quartet de James Ellroy, en ce qu’il entremêle sur plusieurs décennies des personnages issus de diverses communautés évoluant dans un Washington en pleine mutation. Il écrit désormais à la troisième personne et relègue Stefanos dans un rôle secondaire. Il crée alors sa première équipe d’enquêteurs « poivre et sel », Dimitri Karras et Marcus Clay.

The Big Blowdown (Un nommé Peter Karras) se passe une génération avant l’apparition de Karras et Clay dans les années 1950 ; Pelecanos y suit les vies de plusieurs dizaines d’habitants de Washington, traçant les contours du visage changeant de la capitale américaine à cette époque. King Suckerman se déroule en 1970 et est souvent vu par les fans comme le meilleur livre de George Pelecanos. Il y installe le basket-ball comme thème récurrent de ses romans, le sport apparaissant souvent chez lui comme le terrain d’une coopération possible entre les races. Il montre aussi l’envers de ce possible : le terrain de basket est aussi le lieu des conflits non résolus… Dans ce cas, les comportements violents et criminels opposent les participants dans des micro-intrigues qui innervent le récit. The Sweet Forever (Suave comme l’éternité, 1980) et Shame the Devil (Funky Guns, 1990) achèvent le « quartet ».

En 2001, une nouvelle équipe de détectives privés, Derek Strange et Terry Quinn, voit le jour dans Blanc comme neige, qui sera suivi de Tout se paye et Soul Circus. Bien que ces livres aient eu un succès critique et qu’ils aient assis la position de l’auteur parmi les meilleurs auteurs de romans policiers, ils n’ont pas créé le même culte que le quartet. Ils poursuivent le travail critique et analytique de l’auteur sur le situation de conflit social et racial permanent entre les communautés sur le territoire de Washington.

Peut-être sensible aux critiques de ses lecteurs, Pelecanos ramène Derek Strange à sa jeunesse dans le Washington des années 1950 avec Hard Revolution (2001). Pelecanos joint au livre un CD, en faisant l’un des premiers romans qui incluent leur propre bande son. En 2005, Pelecanos publie Drama City.

Pelecanos a travaillé à l’écriture et la production pour HBO avec The Wire (Sur écoute). Il est aussi le scénariste de Treme produit par HBO, qui raconte les aventures de plusieurs musiciens à la Nouvelle-Orléans après le passage de l’ouragan Katrina. Depuis 2006, Pelecanos vit dans une banlieue aisée de Washington, à Silver Spring avec sa femme et ses trois enfants. (Source Wikipedia)

Quatrième de couverture :

Constantin est infiniment disponible, doux et tellement dangereux. Il a vu tant de choses que plus rien ne le touche. Revenu à Washington après dix-sept années d’errance à travers le monde, il joue une nouvelle fois son destin où d’autres ne feraient que passer. Il suffit parfois d’un rien, de lever le pouce sur une route déserte et de monter avec un inconnu… Il suffit d’un peu de désespoir et de beaucoup de temps…

Mon avis :

Si ce roman est une œuvre de jeunesse, on y retrouve tout de même toutes les qualités qui feront par la suite de George P.Pelecanos un grand auteur de roman noir. Cette façon de faire vivre plusieurs personnages, ces petits détails qui rendent une scène vivante, une intrigue simple au départ mais qui permet de creuser les thèmes chers à l’auteur (l’amitié, la loyauté, les relations père – fils, le destin irrévocable), sont tous les ingrédients qui vous feront passer un bon moment de littérature noire.

D’un casse de deux vendeurs d’alcool, George P.Pelecanos nous narre l’itinéraire d’un homme, Constantin, qui ne croit en rien, et qui erre pour trouver un sens à sa vie. On y trouvera des truands, une femme fatale et un sens de l’honneur qui aboutira à un final dramatique digne des meilleurs films hollywoodiens. Son écriture trèq imagée ainsi que son sens du découpage des scènes font de ce roman une des pierres fondatrices de l’œuvre de Georges P.Pelecanos. Si vous voulez découvrir cet auteur, ce roman est probablement à lire pour tomber amoureux de sa façon de construire ses romans et de nous emporter avec des personnages formidablement humains.

Un nommé Peter Karras de George Pelecanos (Points Seuil)

Le voici, le roman culte de George P. Pelecanos, annoncé comme le meilleur de son auteur selon les fans absolus de cet auteur américain dont on n’entend pas assez parler. George P. Pelecanos écrit Washington, il écrit les Grecs immigrés, il écrit l’évolution de la société américaine. Un nommé Peter Karras parle des années 40.

Dans les années 30, Peter Karras traîne avec sa bande de copains dont Billy Nicodemus, Perry Angelos, Joe Recevo, Jimmy Boyle et Su. Ces jeunes gens passent leur temps à jouer dans la rue au baseball, à parler de combats de boxe, et à se bagarrer contre des bandes de noirs. Leur vie va changer avec l’arrivée de la deuxième guerre mondiale. Peter Karras y apprendra à tuer des hommes et Billy n’en reviendra pas.

En 1946, Peter le Grec et Joe le Rital vont travailler pour Burke, un mafieux local, en allant récupérer l’argent issu de l’usure et du racket des commerçants. L’une de ces descentes va mal se passer et Peter va se ranger pour devenir cuisinier chez Nick Stephanos. Joe est devenu le bras droit de Burke, Jimmy un flic, et l’entrée dans leur petit monde de Mike Florek, à la recherche de sa sœur prostituée va les amener à se retrouver.

Que puis-je dire qui puisse vous convaincre de lire ce livre ? Les fans le connaissent, ceux qui ne connaissent pas George Pelecanos croiront que ce n’est qu’un polar américain de plus. Erreur, fatale erreur ! En lisant de roman, j’ai compris pourquoi Pelecanos est fort et pouquoi il a autant de fans, j’ai compris aussi ce qui différencie un polar d’un grand livre, j’ai compris enfin que Pelecanos écrit son histoire de  Washington au même titre que Ellroy écrit son histoire de Los Angeles.

Pour ce roman, d’une subtilité rare, on y suit la trajectoire d’un homme qui, à la base, est un gentil, qui croit dans certaines valeurs qui semblent être dépassées, telles que la famille, l’amitié ou la loyauté. La guerre va le changer irrémédiablement, il va passer un peu de temps de l’autre coté de la ligne jaune avant d’essayer de toucher le rêve américain du doigt. Il est Grec, et bien que cette ville soit mondialement connue et reconnue, elle est très éloignée de l’image de la Maison Blanche que l’on connaît tous. Elle est une somme de petites ethnies, de ce que l’on appelle aujourd’hui les ghettos, qui vivent ensemble mais qui gardent leurs règles, leurs racines, leurs amis de sang.

Autour de lui, gravitent une dizaine de personnages, tous aussi bien dessinés les uns que les autres. Si l’affaire du tueur de prostituées sert plus ou moins de fil conducteur à cette histoire, c’est bien la vie d’un quartier, des communautés, qui est la vraie histoire de ce roman. N’y cherchez pas une enquête policière, ni un thriller haletant, mais plutôt un roman noir où chacun mène sa barque comme il peut sur le fleuve turbulent de la vie.

Les années 40, vues sous un autre angle que celui de la grande histoire, sont bien passionnantes sous la plume de Pelecanos. Après la guerre, de nombreux hommes sont revenus et la ville se retrouve envahie par une foule de gens qui, pour la plupart, sont sans travail. Naturellement, les clans vont se former, mais la cohabitation est encore possible tant qu’il n’y a pas de guerre de frontière. C’est l’époque où les gens se retrouvent dans les bars pour écouter la radio qui passe du jazz, ou regarder la télévision qui retransmet les matches de boxe, sport phare de cette époque.

La force de ce roman, c’est l’accumulation de petits détails qui construisent petit à petit le tableau dans son ensemble. Les personnages ne font pas l’objet de descriptions très détaillées, mais sont croqués par un geste ou juste quelques expressions dans des dialogues évidents. Les décors sont juste brossés par une ambiance et un simple poste de radio. La fluidité du roman est telle qu’il se lit d’une traite, tant je me suis senti imprégné de cette époque comme par magie. D’ailleurs, le travail du traducteur (Jean Esch) est remarquable de ce point de vue.

C’est un magnifique roman, accessible à tous, qui ravira tous les amateurs de romans bien écrits, ceux qui aiment suivre une tranche de vie d’une ville au destin inéluctable, ceux qui aiment suivre des personnages droits avec des principes, qui flirtent avec la ligne jaune, qui essaient de mener leur vie face aux difficultés de l’époque, à la montée de la violence et à l’inéluctabilité de la loi de la jungle : la défense de leur territoire. C’est un roman qu’il faut classer parmi les classiques, à ne pas rater, à lire, relire et savourer.

Le doulos de Pierre Lesou (Plon – Noir Rétro)

Depuis le mois de juin de cette année, les éditions Plon ont créé une nouvelle collection qui s’appelle Noir Rétro, dans laquelle els réédite les romans noirs français des années 50-60. Voici donc le Doulos de Pierre Lesou.

Dans les années 50, Maurice Faugel, dit Maur sort de prison après avoir purgé une peine de 5 années de prison. Maur est tombé suite à un cambriolage qui a mal tourné mais il n’a jamais balancé ses complices. Pendant sa détention, Maur apprend que sa femme Arlette a été assassinée. Depuis sa sortie de prison, il loge chez Gilbert, un receleur. Obnubilé par la vengeance, il tue Gilbert et lui dérobe des bijoux et de l’argent, sur qu’il est d’avoir supprimé l’assassin de sa femme.

Après avoir enterré son butin, il rentre chez Thérèse chez qui il habite provisoirement, pendant qu’il prépare son prochain coup. Maur reçoit la visite de Silien, son meilleur ami. Silien est soupçonné d’être un indic de l’inspecteur Salignari, mais Maur n’en croit rien. C’est son meilleur ami. Silien ne veut pas participer à ce nouveau coup et fait comme s’il n’était pas intéressé, alors qu’il ramène les outils pour percer le coffre fort d’une villa situé proche du bois de Boulogne.

Maur remercie Silien puis attend Remy, qui doit arriver juste après le départ de Silien. Silien, une fois dehors, se précipité dans une cabine téléphonique d’un petit bar pour appeler l’inspecteur Salignari. Puis, plus tard, Silien revient chez Thérèse, l’agresse puis obtient l’adresse du cambriolage. Lors de ce cambriolage, les flics débarquent. Maur et Remy s’enfuient à pied, pris en chasse par la police. Remy est atteint par une balle, et va mourir, Maur va descendre Salignari pendant sa fuite. Maur va-t-il pouvoir s’en sortir ? Quel est le rôle de Silien ? Qui est ou sont les traîtres ?

Si vous avez vu le film de Jean-Pierre Melville (1962) avec Serge Reggiani (Maur) et Jean-Paul Belmondo (Silien), vous devez lire ce livre. Si vous ne l’avez pas vu, lisez le avant d’aller acheter le film. Car c’est un roman avec un scénario implacable avec des personnages forts et une ambiance du tonnerre. Evidemment, des passages du film me sont revenus en tête pendant la lecture, et cela grâce à la force d’évocation du texte, qui joue beaucoup sur les contrastes : J’avais un souvenir d’un film aux couleurs sombres (c’est un film en noir et blanc) avec des éclairages peu nombreux mais violents. Et c’est ce qu’on retrouve dans ce roman. Il y a peu de descriptions, mais chacune d’entre elles met en place cette ambiance noire.

Outre le scénario, plus retors que ce que l’on peut croire, la galerie de personnages est parfaitement réussie. Vous ne trouverez pas de longues descriptions psychologies, juste quelques phrases par ci par là des pensées des protagonistes. Mais majoritairement, ce sont leurs actes qui décrivent le mieux les traits de caractère des personnages. Avec un Maur obnubilé par sa loyauté envers ses amis, avec un Silien trouble dont on ne sait jamais ce qu’il fait, l’intrigue se déroule avec une froideur tranquille. Ne cherchez ni bon, ni mauvais chez les truands ou chez les flics, il faut juste se laisser emmener par cette histoire.

Une nouvelle fois, les éditions Plon, via leur collection Noir rétro ont bien fait de ressortir ce roman noir, qui sent bon les années 50 à Paris, dans le milieu des petits truands d’après guerre. Avec des personnages forts et une intrigue solide, une ambiance sombre voire glauque, ce roman confirme que l’on peut acheter cette collection les yeux fermés. Celui ci est une très bonne histoire d’amitiés viriles avec son lot inévitable de loyautés et de trahisons. C’est du polar costaud, poisseux, presque un témoignage de cette époque.

En ce qui me concerne, il m’en retse deux à lire (Rictus et Rififi chez les femmes) et un à acheter (Le demi-sel). A bientôt donc.