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Qaraqosh de Maurice Gouiran

Editeur : Jigal

Clovis Narigou, le personnage récurrent de Maurice Gouiran, est de retour. On l’avait laissé en demi-teinte, dans un roman sombre traitant du conflit irlandais. Le voici de retour, donc, en grande forme, tel qu’on l’aime.

Clovis Narigou attaque cet automne-là avec deux considérations en tête : il a besoin d’action et besoin d’argent pour continuer à retaper sa maison de La Varune, hameau marseillais. Cela tombe bien : on lui propose un reportage sur des milliers de documents ésotériques découverts à Prague. Ils feraient partie de la collection personnelle de Heinrich Himmler et viennent d’être dévoilés au public.

Sauf que juste avant de partir, Frise-Poulet, le petit-fils de Tine, sa voisine débarque avec un invité. Ce dernier se fait appeler Mikki. Il annonce qu’il a été victime d’une tentative de meurtre, qu’il s’en est sorti grâce au voisins, alertés par le bruit. Depuis Mikki cherche un endroit où se planquer et Frise-Poulet a pensé à La Varune. Clovis veut savoir pourquoi on en veut à Mikki alors celui-ci lui raconte qu’il s’est engagé dans la milice Qaraqosh, chargée de protéger les populations irakiennes sur le terrain.

Clovis manque cruellement de temps avant de s’engager dans cette décision. Il est hors de question pour lui d’abriter un potentiel terroriste. Et Mikki n’a pas confiance dans la police. Clovis se renseigne donc sur cette milice inconnue, et découvre que son siège social est situé à Prague. C’est l’occasion pour lui d’en savoir un peu plus, grâce à son voyage sur les ouvrages ésotériques de la SS.

En parallèle, Emma hérite d’une affaire de meurtres : deux hommes ont été retrouvés tués aux environs de Marseille. Si leur identité ne fait pas de doute, leur trajet pour arriver en France passe par Prague pour l’un, Munich pour l’autre. Comme Clovis vient de partir pour Prague, elle va lui demander de se renseigner sur place.

On retrouve le Maurice Gouiran en forme, le Clovis Narigou sautillant, après L’Irlandais à la trame et au style plus sombre. C’est un vrai roman policier auquel nous convie l’auteur, placé sous le signe de la dualité. Que cela soit dans l’intrigue où Clovis enquête à Prague et Emma à Marseille ou dans le sujet avec d’un côté les archives ésotériques des nazis et la milice Qaraqosh, Maurice Gouiran nous emmène dans un roman d’alternances.

Et une nouvelle fois, on le suit sans problèmes, avec son alternance de chapitres, son style explicite et son rythme échevelé et sa trame logique. On a droit à un polar costaud, à la mesure de ce grand auteur, qui nous donne à chaque fois l’impression qu’il improvise, comme dans la vraie vie, sans jamais donner l’impression de forcer. La lecture n’en est que plus plaisante et définitivement addictive.

Enfin, la documentation est comme d’habitude impressionnante et nous instruit sur des pans de l’histoire contemporaine que l’on ne devinait pas. Il nous explique pourquoi les nazis s’intéressaient aux légendes ésotériques et comment elles allaient cimenter leur désinformation meurtrière et asseoir leur propagande fasciste de race supérieure et opprimée par le passé. Et si Maurice Gouiran ne s’étend pas sur le conflit irakien, il nous montre tout de même le merdier que c’était et pourquoi, tout en pointant le doigt sur le financement du terrorisme. Pour exemple, cet extrait (page 47) à propos de Mossoul et de la lutte contre Daech :

« On a estimé à cent mille hommes les forces qui ont repris la ville, mais j’ai vite remarqué que c’était très hétérogène. Pour faire simple, on peut dire que l’armée irakienne dirigeait les opérations auxquelles participait un patchwork de combattants. Il y avait là des unités militaires turques, les milices chiites des Hachd al-Chaabi financées par l’Iran, les unités de la coalition avec cinq mille américains et deux cents français, les peshmergas du gouvernement régional du Kurdistan … Tout ce petit monde, uni par un ennemi commun, cohabitait difficilement. Les Turcs s’opposaient à la participation des chiites et des Kurdes du PKK, les Irakiens se méfiaient également des chiites, ennemis de toujours des sunnites, mais aussi des Kurdes aux velléités indépendantistes et leur interdisaient d’entrer dans Mossoul. »

Qaraqosh, c’est encore une belle réussite de son auteur, un polar à lire évidemment, pour apprendre et être moins con.

L’Irlandais de Maurice Gouiran

Editeur : Jigal

Un roman de Maurice Gouiran, c’est toujours un régal, l’assurance de lire un polar qui pointe le doigt sur des événements passés peu ou pas reluisants. L’Irlandais nous propose de revenir sur quelques événements ayant eu lieu en Irlande.

Quand Clovis Narigou va prendre son petit déjeuner, il tombe sur son ami Biscottin, en train de dévorer le journal. Un artiste peintre vient d’être assassiné et Biscottin veut connaitre l’identité de la victime. Il faut dire qu’à 80 ans, on passe son temps comme on peut. La victime s’appelle Zach Nicholl, irlandais d’origine. Ayant commencé par des graffitis sur les murs à Belfast, pour soutenir les insurgés, il a émigré à Paris pour commencer la peinture sur toile et connaitre un honorable succès.

Poussé par sa curiosité naturelle, et connaissant Aileen, la femme de Zach, il va soutenir la veuve frappée par ce drame. Quand elle lui demande de l’accompagner pour enterrer le corps de Zach dans la verte contrée, Clovis y voit l’occasion de retourner sur des lieux où il y a un fait des reportages 20 ans plut tôt, et pourquoi pas découvrir si la cause du meurtre n’est à rechercher du côté du conflit religieux irlandais.

Avant de partir, il contacte Emma, sa compagne occasionnelle et lieutenante de police en charge du meurtre de Zach. Selon toute probabilité, il s’agit de voleurs qui en voulaient aux toiles de Zach et qui ont été surpris pendant leur larcin. D’ailleurs, on retrouve quelques toiles sur un marché aux puces de Marseille. Cela ne suffit pas à faire changer d’idée Clovis qui s’embarque pour l’Irlande, où il y a gardé quelques contacts.

Ce ne sera pas pour l’enquête policière que l’on se jettera sur ce livre, mais plutôt pour son contexte qui fait office de témoignage sur l’Irlande 20 ans après. Et Maurice Gouiran étant un grand auteur, avec plus d’une vingtaine de titres à son actif, il sait nous raconter une histoire, décrire des personnages, et nous passer son message. Je n’ai pas été époustouflé par l’histoire mais plutôt par l’Histoire.

En effet, Gouiran nous peint un pays morne, sans vie, écrasé par la force, habité par des âmes fatalistes et résignées. Il passe rapidement sur les quelques faits connus de tous, et en particulier quelques attentats ou la grève de la faim de Bobby Sands, pour nous expliquer ce qui s’est passé après. Car, même quand l’IRA a annoncé l’arrêt des hostilités, des groupuscules se sont créés s’appelant IRA résistance, résurgences ou que sais-je ? pour continuer un combat perdu d’avance.

Mais quel combat ? La lutte contre l’armée britannique ? La lutte pour la reconnaissance d’un territoire, d’une religion ? La lutte pour juste gagner sa vie, manger, avoir un toit ? Gouiran rappelle qu’avant tout ce fut une lutte des pauvres contre les riches … et que les riches ont gagné … Et que les pauvres n’ont rien obtenu d’autre qu’un cimetière où ils peuvent fleurir les tombes de ceux qu’ils ont aimés.

Habité par un esprit de nostalgie sur le temps qui passe, mais aussi de regrets contre des combats dont on se rend compte bien après, trop tard, qu’ils étaient perdus d’avance, Gouiran dresse au travers de l’histoire de l’Irlande un constat amer, presque défaitiste sur notre monde d’aujourd’hui. Et on trouvera dans ce livre quelques vérités qui nous sont assénées de façon bien acerbe mais ne faut-il pas de temps en temps se prendre quelques claques salvatrices ?

Ne ratez pas les excellents billets de l’oncle Paul et d’Yves de Lyvres

Le Diable n’est pas mort à Dachau de Maurice Gouiran

Editeur : Jigal

Fidèle je suis, fidèle je reste. En conséquence de quoi, je lis chaque nouvelle publication de Maurice Gouiran, car avec ses intrigues toujours bien construites, on y apprend toujours des faits historiques scandaleux et dont on ne parle pas assez. Ceux relatés ici sont tout simplement révoltants !

Jeudi 26 octobre 1967. Henri Marjencoules revient dans son village natal, Agnost-d’en-haut, pour l’enterrement de sa mère. Il avait bien pensé prendre une chambre d’hôtel, pour éviter d’avoir à faire face à son père, qui est genre mutique et qui ne s’épanche pas en démonstrations sentimentales. Malheureusement, tous les hôtels du coin ont été pris d’assaut. Henri travaille aux Etats-Unis en tant que mathématicien pour une entreprise privée et arrive bien fatigué. Il est par moments pris d’hallucinations mais c’est surement un effet secondaire du à ses abus de LSD.

Mardi 26 janvier 1943. Sigmund Rascher est à la tête de recherches au camp de Dachau. Il est vrai que le nazisme lui offre la possibilité de tester de nouvelles méthodes sur des cobayes vivants. Sigmund se moque bien de Nowitski et Plötner qui font des recherches de leur coté sur des substances hallucinogènes pour trouver un sérum de vérité, qui serait bien utile dans les interrogatoires. Lui cherche à améliorer les conditions des soldats dans des conditions froides intenses. Il arrive à la conclusion qu’il faut avant tout protéger la tête dans les prochaines combinaisons de vol des pilotes.

A Agnost-d’en-haut, Henri renoue avec ses copains, qu’il avait perdu de vue. Pascal et Norbert ont le même age que lui, mais en paraissent le double. Ils ont repris la ferme familaiale comme une sorte de malédiction. A l’auberge, Henri apprend que la famille Stokton a été assassinée : le père, la mère et l’enfant de 8 ans. Le père avait acheté la ferme des Granges brulées une dizaine d’années auparavant. La rencontre avec Antoine Camaro, journaliste qui suit l’enquête, va l’impliquer dans ces meurtres d’une famille américaine.

Révoltant ! Les faits relatés sont révoltants !

Après une mise en jambe plutôt lente, Maurice Gouiran va patiemment construire son intrigue, pour mieux frapper (et non juste appuyer) là où ça fait mal. Mais auparavant, il aura pris soin de bien construire son personnage principal, et placé ses personnages secondaires. Quand il le faut, il insère des chapitres remontant tout d’abord à la 2ème guerre mondiale puis plus tard juste après guerre.

A travers ces chapitres, qui couvrent une bonne moitié du livre, Maurice Gouiran va nous montrer la différence entre le nouveau monde et l’ancien. Aux Etats-Unis, on est en pleine période peace and love, drugs, sex and rock and roll. Alors qu’en Europe, l’avenir des jeunes est de rejoindre une grande ville pour espérer trouver du travail, la vie américaine s’est libérée et décomplexée, non sans inconvénients. Et c’est là que cela devient intéressant.

Car en 210 pages, Maitre Gouiran ne va pas insister sur l’horreur des camps, comme le titre peut le laisser penser. Il va nous montrer comment les Américains ont récupéré des scientifiques nazis pour profiter de leurs avancées technologiques. Il va nous montrer comment ces recherches financées par l’état mais officiellement commandées par des boites privées ont pour but la lutte contre les Rouges et l’obsession d’augmenter son armement. Et enfin, et surtout, il va nous montrer comment les Etats-Unis ont fait eux aussi des essais en grandeur réelle, sur leur sol et ailleurs, testant soit de nouvelles drogues synthétiques soit carrément des armes bactériologiques.

Et Maurice Gouiran nous assène ça en quelques chapitres à partir du chapitre 20. Et là, c’est l’horreur … c’est révoltant. On pourrait accuser les scientifiques de s’aveugler quant à leurs trouvailles, de ne pas chercher à savoir, de privilégier leur gloire. Mais tout est suffisamment cloisonné pour que très peu de personnes soient au courant. On pourrait dire que Maurice Gouiran affabule. C’est pour défendre son roman (et non sa thèse, qu’il met à la fin deux pages entières de références sur des rapports, des articles et des études. Après tout ça, je suis KO. Ce nouveau roman de Maurice Gouiran est indispensable parce qu’il est révoltant. Et une nouvelle fois, je dis : Merci M.Gouiran.

Le printemps des corbeaux de Maurice Gouiran

Editeur : Jigal

Pour les habitués de ce blog, ce ne sera pas une surprise si je vous dis que je suis un fan de Maurice Gouiran. Parce qu’il a le talent de mêler dans ses intrigues des sujets d’Histoire que beaucoup aimeraient voir tus. Ce roman prend comme base à la fois mai 1981 et l’élection de François Mitterrand, et les lettres de dénonciations qui ont été envoyées par de bons Français. Ce roman est une formidable réussite, et rien moins que l’un des meilleurs Gouiran que j’ai lus, avec Train bleu, Train noir.

C’est l’effervescence en ce début du mois de mai 1981. La gauche n’a jamais été aussi proche d’une élection aux présidentielles, et les affaires ressortent. On parle aussi beaucoup de Papon et de sa vie en tant que secrétaire général de la préfecture de Gironde pendant le gouvernement de Vichy. C’est le Canard Enchaîné qui lance les hostilités en publiant plusieurs articles sur son passé de collabo puis sur son action de préfet de police de Paris en 1961.

Louka n’en a rien à faire. Ayant perdu ses parents tôt, il est passé par des familles d’accueil et vit maintenant chez sa grand-mère, Mamété. Celle-ci est une vieille dame qui regarde la télé, écoute de vieilles chansons et ne pose pas beaucoup de questions. Louka est un garçon intelligent. Il a vite compris qu’avec une petite astuce, il pouvait détourner des chèques à son bénéfice. C’est ainsi qu’il a plusieurs dizaines de milliers de francs sur son compte.

Avec son oncle, « l’Ouncle », il assiste parfois à des parties de poker clandestines. En fait, ce n’est pas son oncle mais un complice de son père quand ce dernier était truand, et il passe beaucoup de temps avec lui. Louka, ce soir là, joue une partie et croit gagner avec son full. Hélas, son adversaire a une quinte flush royale. Il doit rapidement trouver 200 000 francs pour rembourser le mafieux. Hélas, son astuce de vol à la banque a été découverte. Louka va trouver un autre moyen de se faire de l’argent, mais rien n’est jamais aussi simple qu’on le croit.

S’il prend le temps d’installer ses personnages, Maurice Gouiran sait aussi que c’est grâce à sa première moitié de roman qu’il y insère toute la valeur de son intrigue. Car c’est bien parce que l’on suit les pérégrinations de Louka que l’on se retrouve pris dans cette toile d’araignée et que l’on va être pris par cette intrigue, à mi-chemin entre machination et manipulation. Bref, on a entre les mains un vrai bon polar, un excellent polar !

Car Louka va toujours trouver des solutions à ses problèmes, même quand nous, lecteurs, croyons qu’il est foutu, adossé au mur, dans une merde incroyable. Alors, il a ce soupçon de chance, cette volonté de se débattre tout en ayant l’impression de maitriser la situation, qui par moments flirte avec le danger. Et c’est bien parce que cette intrigue ne fait appel à aucun artifice, parce qu’elle est bigrement bien menée et bigrement prenante qu’on la dévore en tremblant pour Louka, mais aussi en souriant devant les traits d’humour qui sont parsemés dans le récit.

Car en plus de cette intrigue haut de gamme, on y trouve des frissons, des sentiments (on ne peut s’empêcher d’adorer Mamété), de l’amour et du sexe (à plusieurs étages) de l’humour (et j’ai adoré le clin d’œil à propos des Dupond et Dupont) et enfin le contexte historique. Maurice Gouiran nous montre, en insérant des lettres de dénonciation datant de la deuxième guerre mondiale, comment de bons Français n’avaient aucun scrupule pour annoncer que leurs voisins ou concurrents étaient des juifs ou aidaient des juifs !

Ces passages donnent un aspect plus grave dans un contexte et une intrigue plutôt légère mais ajoutent aussi une valeur de mémoire envers ces enfoirés qui ont fait envoyer des innocents à la mort. Et c’est là toute la valeur de ce roman qui allie une excellente intrigue à un fond historique, qui donne une prise de conscience sur ce que l’Homme est capable de faire, sur ces petits actes de lâcheté qui ont de grandes conséquences.

Quant au fait que l’accession de la gauche au pouvoir a permis de mettre à jour un certain nombre d’exactions, la fin du roman nous ouvrira les yeux quant aux petits arrangements entre amis, qu’ils soient d’un bord ou de l’autre et l’actualité n’arrangera rien de ce point de vue là. Avec ce roman, Maurice Gouiran a écrit un grand polar, mon préféré de cet auteur avec Train bleu, Train noir.

L’ami Claude a donné un coup de cœur mérité à ce polar

 

Maudits soient les artistes de Maurice Gouiran

Editeur : Jigal

Je ne sais pas pour vous, mais moi, quand je ne sais pas quoi lire, que j’hésite entre tous les livres qui me font de l’œil dans mes biliothèques et qui encombrent mon bureau, je prends un Maurice Gouiran. J’ai l’assurance de passer un bon moment et d’apprendre des choses. Son dernier roman en date est une nouvelle fois une réussite.

Samira, la femme de ménage, débarque chez Albert Facciolini. C’est en arrivant dans la cuisine qu’elle découvre le propriétaire des lieux scotché sur une chaise, surplombant une flaque de sang. Le médecin légiste remarque que le pauvre homme a été torturé au cutter avant d’être achevé de plusieurs coups à la tête. Comme les assassins ont laissé les armes sur place, ils cherchaient forcément autre chose. C’est très étonnant de tuer un homme pauvre comme les blés.

Clovis Narigou est bien obligé de se remettre au travail et de faire quelques piges pour le magazine Les Temps Nouveaux. C’est la survie de ses chèvres qui sont en jeu. Alors, il s’intéresse à la mort dans un incendie d’un vieil homme, Alexandre, qui ne sortait jamais de chez lui, mais qui pouvait bien être le mathématicien le plus doué du XXème siècle. D’ailleurs, Clovis s’aperçoit qu’Alexandre a séjourné au camp de Rieucros. Ce qui lui donna une idée d’article supplémentaire sur l’existence de ce camp en France. Sauf que la tranquillité de Clovis est remise en cause quand son fils annonce qu’il débarque avec trois couples de ses amis.

  1. Otto Landau a 23 ans, et a une passion pour l’art moderne. Au musée de Zwickau, devant une toile de Pechstein, Otto tombe sur Hildebrand Gurlitt, le directeur. Otto a grandi à Dresde, et était voisin de ce grand peintre. Les deux hommes nouent une amitié basée sur leur amour pour la peinture moderne.

Sur ce début d’intrigue qui a l’air de partir dans tous les sens, on a un peu l’impression que l’auteur ne sait pas où il va. Et puis, petit à petit, l’histoire se resserre, même s’il y a au moins deux ou trois fils conducteurs, et une nouvelle fois, je me suis laissé avoir. Parce que l’air de rien, Maurice Gouiran va nous faire traverser la deuxième guerre mondiale, dans le monde des collectionneurs d’art et au passage, j’allais dire comme d’habitude, on va apprendre plein de choses. La grande qualité, c’est d’ailleurs de situer son intrigue sur un terrain mieux construit que le lamentable film Monuments Men de George Clooney, et de proposer un polar solide, costaud et bien plus réaliste.

Bon, voilà, j’ai dévoilé le sujet du roman ! mais rassurez vous, je n’ai rien dévoilé de l’histoire de ce roman, qui de façon nonchalante, s’avère remarquablement construit. Et je dois dire que les quelques chapitres qui passent en revue la vie d’Otto et d’Hildebrand sont fantastiques de retenue et de véracité. J’ai même regretté que ces chapitres ne soient pas plus nombreux … mais il ne fallait pas en dire trop de peur de déflorer la chute.

Une nouvelle fois, je me suis fait avoir. J’ai aimé que Clovis, ce grand garçon, se révèle un peu moins gamin, et un peu plus drôle. Cela permet de faire évoluer ce personnage à qui on a du mal à donner un âge, mais qui a une verve de jeune homme. Que ce soit ce roman ou un autre, je ne peux que vous conseiller de découvrir cet auteur pas comme les autres, qui vient sans cesse se renouveler et déterrer des drames passés que l’on aurait tendance à tort d’oublier. Parce que c’est toujours bien !

Une nuit trop douce pour mourir de Maurice Gouiran (Jigal)

Cela fait un petit bout de temps que je suis les productions de Maurice Gouiran pour deux raisons principales : son style est redoutablement efficace et Maurice Gouiran met toujours le doigt là où ça fait mal. Ce nouveau roman ne déroge pas à cette règle.

Ancien journaliste, aujourd’hui à la retraite, Clovis Narigou n’hésite pas à filer un coup de main à ses amis pour enquêter et résoudre des affaires complexes. En cette fin de journée, Clovis est invité par Raf sur son voilier de pêcheur en galante compagnie, puisqu’ils dinent avec deux stagiaires de la police, Samantha et Davina. Clovis a une faiblesse : il ne peut résister à l’appel de la chair surtout quand il a affaire à des jeunettes.

Deux affaires secouent le microcosme marseillais. La première concerne une guerre entre la mafia corse et la mafia marseillaise, avec un mort par jour. C’est un tel massacre que les clients du bar s’amusent à incrémenter le score comme on regarderait un match de handball. Les discussions deviennent donc : Marseille 15 – Corse 13 ! Dans le même temps, un tueur sévit dans la cité phocéenne et a déjà fait deux victimes. Il a éventré deux jeunes femmes, et son mode opératoire ressemble étrangement à Jack l’éventreur. Pour autant, il n’est pas considéré comme un tueur en série, puisqu’on ne dénombre que 2 mortes !

Quand la troisième victime est découverte, la police recherche évidemment les points communs entre les jeunes femmes. Et Clovis, qui enquête en sous-marin, va rouvrir un dossier qui l’a passionné auparavant : celui de Jack l’éventreur. En effet, le tueur se met à écrire des lettres au commissaire qui ressemblent étrangement à celle que Jack envoya à la presse de l’époque.

On retrouve dans cette enquête tout ce pour quoi on l’aime. C’est du bon style fluide, direct, efficace, et on commence à avoir l’habitude de ce personnage immature de Clovis dès qu’une mini-jupe apparait. Par rapport aux autres enquêtes que j’ai pu lire, j’ajouterai un poil d’humour, beaucoup d’érudition sans vouloir étaler sa science sur Jack l’éventreur, et aussi un certain agacement.

Pourquoi je parle d’agacement ? J’ai la sensation que Maurice Gouiran montre certains aspects de notre vie moderne sans vouloir s’appesantir, et qu’on y ressent non plus une colère noire mais plutôt une sorte de haussement d’épaules, comme s’il nous disait : Et voilà comment notre vie devient stupide et absurde. Comme je le disais plus haut, l’exemple des règles régissant les actes d’un tueur en série ou non ! Il faut 3 meurtres pour que l’on daigne lui donner ce « titre » et ainsi bénéficier des logiciels de recoupements d’indices. Moi qui aime l’humour noir, et qui suis cynique de nature, je trouve ça tellement drôle. Comme Maurice Gouiran d’ailleurs.

Donc, Clovis oscille entre deux événements : la guerre corsico-marseillaise et le tueur en passe de devenir en série. C’est le petit bémol que je mettrais vis-à-vis de cette aventure. Maurice Gouiran semble hésiter entre les deux, passant de l’une à l’autre, au gré des balades de Clovis. Ce n’est que vers le milieu du roman que Clovis est appelé à l’aide. Et là, je retrouve le Gouiran que j’aime, tout en hargne, tout en rage noire, vis-à-vis du commerce de nourrissons, pour les couples des pays civilisés.

De quoi vomir, gueuler, hurler ! J’avais déjà lu un roman sur ce sujet (Orphelins de sang de Patrick Bard) et celui-ci en rajoute une couche, version « comment ? Vous ne saviez pas ? ouvrez les yeux ! ». Une nuit trop douce pour mourir, une bonne cuvée, un bon polar, qui une nouvelle fois, fait mouche dans le choix de son roman.

L’hiver des enfants volés de Maurice Gouiran (Jigal)

Voici le dernier roman en date de Maurice Gouiran, et avez-vous vu le bandeau ? Je suis fier, oui, mais aussi heureux qu les éditions Jigal mettent en avant les blogs de passionnés de polar. Alors, un grand merc monsieur Gallier pour cette couverture et un grand merci Monsieur Gouiran pour ce roman

Clovis est un journaliste free-lance à la retraite. Quand il voit arriver Samia, il sait qu’il ne pourra rien lui refuser. Il l’a rencontrée il y a plus de trente ans. A l’époque, il était jeune, et avait François pour ami. Clovis et François se sont rencontrés pendant les massacres de Sabra et Chatilla. C’est là-bas qu’ils ont recueilli Samia, dont la famille a été exterminée. Elle venait de subir plusieurs viols. Entre pitié, compassion et amour, les deux hommes l’ont aidée à se reconstruire. Evidemment, ils étaient tous les deux amoureux d’elle, et elle a choisi François. Aujourd’hui, ils vivent près de Niort.

Quand Samia frappe à sa porte, Clovis sait que quelque chose est arrivé. François est parti enquêter sur la disparition de deux personnes qui, de près ou de loin, se renseignaient sur la béatification d’une religieuse, Sœur Encarnation. Clovis va donc s’embarquer pour Barcelone, avec les notes de François, que celui-ci a stocké sur un site internet. Il débarque donc à Barcelone et commence par des gens qui ont découvert sur le tard qu’ils ont été adoptés.

Et voilà Maurice Gouiran qui nous présente le scandale des bébés vendus du franquisme. Il faut savoir que l’église espagnole a commencé par vendre des orphelins aux Franquistes avant d’organiser un véritable commerce de nouveaux nés, et ce jusque dans les années 80, soit bien après la mort de Franco. Sur internet, on parle de 300 000 bébés volés et revendus pour des sommes indécentes. Cette affaire, bien qu’elle soit peu connue de ce coté ci des Pyrénées, rappelle aussi ce que firent les nazis avec les lebensborn.

Rien que pour ça, le roman de Maurice Gouiran vaut sa lecture, car cet auteur a à cœur de remuer des seaux de merde, où il ne fait pas bon mettre le nez. Chacun de ses romans vaut de l’or à une époque où on veut oublier et faire oublier, où on veut éviter que les gens pensent, où on veut que les gens fassent là où on leur dit de faire, où on nous met sur les têtes de linéaire les livres que l’on doit lire. Mais je m’égare …

Je vais vous dire pourquoi j’aime Maurice Gouiran : Il ne se formalise pas de détails, ses romans vont droit au but (c’est normal, il est de Marseille), ça va vite, on n’a pas le temps de s’apitoyer. Par contre, les intrigues sont toujours tirées au cordeau, les personnages sont formidables, et les sujets toujours aussi dérangeants. Les romans de Maurice Gouiran sont là pour nous rappeler des événements que l’on veut faire oublier.

Et ce roman va encore un peu plus loin. Car à faire des allers-retours entre l’enquête de Clovis, le journal écrit par François ou les anecdotes du passé de nos trois protagonistes, l’ensemble donne une impression d’improvisation. En fait, tout est fait pour que l’on s’attache à eux, pour qu’on les comprenne, qu’on adopte leur position. Et c’est quand on a tranquillement tourné les pages, que Maurice Gouiran nous assène sa dernière page. Nom de Dieu ! Les trois dernières lignes font mal !