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Animal boy de Karim Madani

Editeur : Le Serpent à Plumes

Allez savoir pourquoi, j’avais lu Cauchemar Périphérique, qui était sélectionné à l’époque pour le Polar SNCF, et j’avais trouvé ce roman époustouflant d’ambition. Puis était venue cette idée folle de créer une ville imaginaire, à l’ambiance noire, une ville où on ne dort pas : Arkestra. Avaient alors suivi Le jour du fléau, Casher Nostra et même un épisode du Poulpe : Blood Sample. Tous trois venaient démontrer un pur talent pour écrire du polar noir, costaud. Voici donc le retour au polar noir de Karim Madani, avec Animal Boy.

Paris, vendredi 13 novembre 2015. Alex Kavini est batteur dans un groupe de deuxième zone Moloko. Le hasard veut qu’il décide de traîner du coté du Bataclan. Ce soir là, des nanars californiens font le show pour des bobos qui n’y connaissent rien. IL cherche un bout de came pour passer son temps. Il cherche à rentrer mais se fait refouler. Quatre mecs débarquent, genre arabes, et sortent des mitraillettes. C’est le carnage et Alex n’y comprend rien, si ce n’est qu’il est au mauvais endroit au mauvais moment. Une  fille sort de la sortie principale, elle s’est prise une balle dans le cou, elle s’écroule dans ses bras, elle vide son sang sur ses mains. Au milieu du chaos, il devient un survivant.

Alex est transporté aux urgences, les docteurs le traitent comme s’il avait survécu au carnage. Puis ce sont les flics qui l’emmènent au 36 quai des Orfèvres car il est un témoin essentiel. Elle s’appelait Pauline et s’invente un rôle, celui qui l’accompagnait au concert. Ses réponses sont floues, laissent planer le doute. Il aura droit à des séances de psy, souffrant du syndrome de Lazare.

De retour dans vie de merde, il retrouve sa compagne, Charlotte, une droguée, accro à tout ce qui permet de planer ailleurs. Charlotte  essaie de décrocher. Elle lui demande de dire la vérité, d’arrêter de mentir. Les journalistes le harcèlent au téléphone. Lou Slama, son pote de prison n’est pas de cet avis : il y a du fric à se faire. Puis, ce sont les parents de Pauline qui veulent le voir. Ils sont plein de pognon. Et Alex voit dans cette rencontre l’occasion de devenir quelqu’un.

Attention, Le Serpent à Plumes est de retour !

Attention, Karim Madani est de retour !

Délaissant Arkestra, il prend à bras le corps un sujet presque tabou, et nous concocte une histoire bien noire, qui n’est finalement pas très loin de l’univers qu’il avait créé avec Arkestra. La vérité dépasse la fiction, dit-on. Il y a bien eu le cas d’un jeune homme qui avait inventé la mort d’un de ses copains au Bataclan. Karim Madani avait écrit cette histoire avant, mais il force le trait, appuie sur la plaie, jusqu’à s’en faire mal. Car en l’occurrence, c’est un sujet qui permet de creuser des psychologies malades.

Le personnage principal porte tout le livre sur ses frêles épaules, apparaissant comme un loser né pour être un loser et laissant les autres et les événements de sa vie mener son chemin. Il prend donc toujours les mauvaises décisions, ou du moins, se laisse vivre, malmener, jusqu’à s’enfoncer. D’un simple mensonge qui lui fait entrevoir autre chose, qui lui permettrait de devenir quelque chose, d’être quelqu’un aux yeux des autres, il va s’enfoncer dans un destin des plus noirs, refusant une vie qui aurait pu lui ouvrir les bras.

Dans une ville comme Paris, qui brille de ses mille feux, au contact d’une famille, celle de Pauline, qui a réussi et est prête à le payer pour lui raconter ce qu’elle veut entendre, la pseudo-vie de Pauline, il pourrait devenir le centre d’attraction, vivre une vie normale. Car derrière les lumières de la ville lumière (justement), il y a les pauvres, les drogués, les assassins, les ratés qui se cachent derrière les décors enluminés.

Rythmé par les Ramones, groupe punk américain, dont chaque chapitre reprend un titre de leurs chansons, ce roman comporte une rage et une noirceur peu commune. Ecrit comme des slams de rap, il montre aussi le décalage du personnage d’Alex entre ses goûts et son époque, entre sa vie et le décor dans lequel il vit. Il n’y a pas de place pour les marginaux dans une ville qui veut se voir plus belle qu’elle n’est.

Du sujet initial à l’intrigue violemment amorale, de l’intrigue aux coups des mots qui font mal, ce roman est un véritable roman choc, car si on ne ressent pas de sympathie pour Alex, il n’en reste pas moins qu’on le suit avec une certaine avidité. Car le chemin est mince pour passer d’un coté à l’autre de la ligne blanche. Et si ce roman se veut une pure invention, il n’en reste pas moins qu’il comporte des messages qui parlent, qui en font un cri humaniste qui me parle ; et sa fin ouverte nous poursuit longtemps après avoir tourné la dernière page, nous posant de multiples questions.

Ne ratez pas les avis de Mr K. et de Jean-Marc

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Les infidèles de Dominique Sylvain

Editeur : Viviane Hamy

Avec Dominique Sylvain, je peux vous garantir qu’on voyage ! On passe dans ses derniers romans de la France au Japon pour revenir en France avec ce nouveau livre. Outre les lieux géographiques, on fait aussi le grand écart avec des sujets très différents et surtout une façon différente de les aborder dans la forme et le fond.

Alice Kleber vit dans sa propriété en Bourgogne. Depuis son anévrisme, elle s’est inventée une amie imaginaire, Bella. Pour entretenir ses jardins et nourrir son chien Willy, elle héberge Lucien dans une maison attenante. Elle est la créatrice et gérante du site lovalibi.com, qui fournit clé en main des excuses aux adeptes de l’adultère.

Salomé est la nièce d’Alice. Elle est entrée en tant que journaliste chez TV24, dirigée par Alexandre Le Goff grâce à sa tante. Elle fait plutôt de petites piges mais elle annonce qu’elle est en train de monter un reportage retentissant.

Valentin vit chez Alexandre et Dorine Le Goff. Il adore Salomé, pour son coté garçon manqué et aussi parce qu’elle est toujours gentille, lui dont le cerveau fonctionne au ralenti.

Barnier est commandant à la brigade criminelle. Il vient d’accueillir un petit nouveau, le lieutenant Maze, d’une beauté de rock-star avec des yeux magnifiques et profonds. Barnier essaie d’oublier se femme, encore de mauvaise humeur hier soir.

Il est obsédé par le monde virtuel. Le monde est un gigantesque jeu où rien n’a d’importance. Il s’est lui-même renommé MoiToi.

Le corps de Salomé est découvert dans une poubelle, frappé violemment à la tête. Son meurtrier a du la tuer et se débarrasser du corps rapidement. La poubelle est située juste à coté de l’hôtel de la Licorne, où Salomé avait réservé une chambre. Mais, ce qui étonne Barnier, c’est qu’on ne retrouve ni portable, ni ordinateur dans la chambre de Salomé.

La spirale du mensonge, voilà le titre que je donnerais à ce roman.

A lire la quatrième de couverture, on pourrait se croire dans un roman policier classique, dont le sujet serait l’adultère. Eh bien pas du tout ! Enfin pas tout à fait. Certes, tous les personnages sont liés aux tromperies conjugales et / ou profitent de ce marché lucratif. Que ce soit Alice Kleber qui a inventé une entreprise chargée de fournir des excuses aux maris ou aux femmes trompées, que ce soit Salomé qui prépare un reportage sur ce business, ou même l’ami amant d’Alice qui a inventé un site de réservation de chambres d’hôtel pendant les heures creuses pour permettre les ébats des infidèles, tous y gagnent bien leur vie ; très bien même.

Mais alors, dans un monde qui prône l’amour, qui a tué Salomé, la nièce d’Alice, qui préparait un reportage sur ce commerce de la tromperie. C’est là que Dominique Sylvain a construit sa toile d’araignée, nous présentant un nombre de suspects potentiels quasiment sans limites, et des personnages principaux tous plus troubles les uns que les autres. Car plus on avance dans le roman, plus on s’aperçoit que tout le monde ment, et la lecture devient de plus en plus malsaine, au sens où on ne peut se raccrocher à personne.

Car même si on pense que celui en qui on peut faire confiance, à savoir le commandant Barnier, est un personnage solide, on est vite déstabilisé quand on s’aperçoit que sa vie de couple bat de l’aile et qu’il passerait bien une nuit avec son lieutenant, qui est beau comme un apollon grec. Tout est fait pour que le lecteur perde ses repères habituels, et se retrouve face à une troupe de menteurs professionnels.

A cela, j’ajouterai que, dans toutes ces scènes de faux-semblants, l’ambiance s’avère feutrée. Dominique Sylvain a adapté son style à son sujet, donnant à ses phrases des tons sucrés, pour mieux nous endormir, un peu comme le serpent dans Le livre de la jungle. On se laisse endormir, on se laisse envoûter par ces phrases charmantes, séduisantes et pleines de promesses, mais c’est pour mieux dissimuler des indices précieux pour le dénouement de l’affaire.

Le roman est construit en courts chapitres, chacun mettant en scène un des personnages, comme une sorte de roman choral. Cela participe aussi à la subjectivité dans la narration de l’histoire. Et tout cela mis bout à bout m’a bigrement impressionné, tant le fond s’allie, se love et se marie avec la forme. D’une acuité psychologique rare, ce roman est bien plus qu’un simple roman policier. C’est une belle analyse des autres et une belle réflexion sur l’être et la paraître.

La spirale du mensonge, voilà le titre que je donnerais à ce roman.

Ne ratez pas l’avis de Quatre Sans Quatre et polar.blog.lemonde

Dis-moi que tu mens de Sabine Durrant

Editeur : Préludes

Traducteur : Luc Rigoureau

Une fois n’est pas coutume, voici un roman que m’a conseillé ma chère, douce et tendre, avec un avis dithyrambique de sa part : « C’est très très bien ». Me voilà donc plongé dans ce roman psychologique, en me disant à chaque page : Mais qu’est-ce que c’est bien fait, comme c’est bien vu ! En un mot comme en cent, ce roman m’a passionné !

Londres. Paul Morris est un jeune auteur qui a connu un grand succès avec son premier roman, Exégèse d’une vie. Deux autres ont suivi, sortis dans l’indifférence générale. Depuis, il essaie de retrouver cette flamme qui l’a animé et qui l’a lâchement abandonné. A 42 ans, la faillite le guette, d’autant plus que son dernier roman vient d’être refusé et qu’il va être expulsé de son appartement ! C’est en entrant dans une librairie, pour se mettre à l’abri d’une averse, qu’il rencontre une connaissance, Andrew Hopkins, avec qui il avait passé des vacances en Grèce, quelques années auparavant.

Quelques semaines plus tard, devenu squatteur chez un ami Alex Young, Paul reçoit une invitation d’Andrew. Lors de cette soirée, ils retrouveront la petite bande d’amis qui avait passé ces vacances en Grèce, à Pyros. Ce samedi soir là, Paul fait la connaissance de Tina, la femme d’Andrew, ainsi que d’Alice Mackenzie, veuve d’une cinquantaine d’année d’une classe stupéfiante. Avocate des pauvres, elle dirige une association chargée de rechercher Jasmine, une adolescente qui a disparu à Pyros, lors de leurs vacances.

Si Alice est prudente, voire distante, Paul est sous le charme. Il sent bien aussi que s’il arrive à la séduire, il pourrait vivre avec elle et se faire entretenir. Alors, il va faire le beau, inventer des mensonges, se construire une nouvelle vie à base de bobards afin de la faire craquer. Il lui faudra beaucoup de patience pour arriver à ses fins mais les mensonges ne construisent rien de bon …

Il est bien difficile de résumer ce roman sans en dire trop puisque le début du roman ne laisse rien présager de la suite et encore moins de la fin. Paul Morris est un menteur patenté qui cherche à s’en sortir en bluffant une veuve. De petits en gros mensonges, il va petit à petit s’insérer dans un groupe d’amis, qu’il a rencontré en Grèce 20 ans plus tôt. Paul Morris est un homme sans limite, sans respect, totalement irresponsable et égocentrique. Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il ne nous est pas sympathique. Et le roman est tellement bien écrit qu’on le déteste de la première à la dernière ligne.

Paul Morris est aussi un écrivain. Il a donc le talent de regarder les autres, de les écouter et d’observer ce qui se passe autour de lui. Ce qui fait qu’il va interpréter ce qu’il voit ou entend et par la même occasion nous faire croire que l’on comprend les protagonistes. Mais en fait, ce roman est bien plus complexe que cela. On se rend vite compte que tous ont un secret, que tous mentent et on se demande bien qui ment le plus.

Ce n’est pas réellement un roman d’enquête, ce n’est pas non plus un polar, mais bien un roman psychologique qui allie le mystère de l’intrigue à un style remarquablement évocateur, qui colle avec la personnalité du narrateur. J’ai été réellement surpris de me retrouver impatient de reprendre la lecture tant j’y ai trouvé un réel plaisir à côtoyer Paul, ce personnage si dégueulasse qui ne se refuse rien, pourvu que ça lui rapporte.

Alors si vous attendez un roman d’action, passez votre chemin. Par contre, les amateurs de romans psychologiques basés sur un personnage trouble y trouveront leur compte et seront ravis par le retournement de situation final qui m’a littéralement renversé. Je ne m’attendais absolument pas à ça et j’ai été totalement bluffé. Allez, je vais tout de même mettre un tout petit bémol. J’ai trouvé que les 20 dernières pages (les 2 derniers chapitres) étaient de trop car ils m’ont semblé être une leçon de morale bien inutile pour un personnage comme Paul Morris. Malgré cela, Dis-moi que tu mens est un roman à l’écriture fine hautement recommandable.