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Une vérité changeante de Gianrico Carofiglio

Editeur : Slatkine & Cie

Traducteur : Elsa Damien

J’avais découvert Gianrico Carofiglio avec son personnage d’avocat Guido Guerrieri et j’avais adoré Les yeux fermés, un roman court qui se termine par un coup de poignard. Nous avons droit ici à un nouveau personnage, le Maréchal Pietro Feniglio et à un retour dans les années 90.

1989 à Bari. Cardinale Lorenzo, le célèbre braqueur de banque, est signalé à la Polyclinique où il est venu, accompagné son fils pour faire un scanner cérébral. Le Maréchal Pietro Feniglio se rend sur place et voit entrer la famille. Il préfère les rencontrer seul à seul, et laisse le temps à Lorenzo de connaitre le résultat de l’examen avant de l’emmener sans effusion de sang ni violence.

Le Maréchal Pietro Feniglio n’a pas le temps de se reposer. Le corps de Fraddosio Sabino est retrouvé égorgé dans son appartement. En arrivant sur place, il monte à l’appartement et sent un parfum. Puis il interroge Cassano Lattarulo, une voisine qui a vu un jeune homme s’enfuir, après avoir donné comme excuse qu’il s’était trompé d’adresse. Elle l’a vu jeter un sac en papier dans une benne à ordures, et a noté le numéro d’immatriculation de sa voiture.

Cette affaire semble rondement menée, presque trop facile tant il lui suffit de trouver le jeune homme que tout accuse. Dans la benne, les policiers trouvent bien un sac en papier et le couteau. L’identification de la voiture les conduit à un dénommé Michele Fornelli, propriétaire d’un magasin de vêtements de luxe. Mais il est trop âgé pour être la personne aperçue par la voisine. Peut-être s’agit-il de son fils ?

Bizarrerie de l’édition française, l’année dernière sortait L’été froid, la deuxième enquête du Maréchal Pietro Feniglio, et voici donc la première. J’ai donc attendu un an pour ne pas lire cette série à l’envers. Et je me suis retrouvé dans un roman très court, à l’intrigue très simple et aux personnages bien marqués, et bien marquants.

Car oui, le Maréchal occupe toute la place sur la scène, avec ses intuitions, sa curiosité acérée, l’utilisation de ses cinq sens, et son humanité. Bien qu’il promène sa mine que l’on imagine nonchalante, on le suit dans ses interrogatoires ciblés et ses quelques pensées qui sont surtout des questionnements. On ne voit apparaitre que rarement sa femme, par conte j’ai apprécié le clin d’œil avec l’apparition de Guido Guerrieri.

Malgré un scénario simple, ce roman qui se contente de nous présenter ce nouveau personnage récurrent comporte une intrigue terrible et un style rapide et bigrement efficace. On n’y trouve pas un mot de trop, Gianrico Carofiglio va à l’essentiel, même dans les dialogues remarquablement directs. Il ne me reste plus maintenant qu’à lire L’été froid, qu’on se le dise.

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L’affaire de l’île Barbe de Stanislas Petrosky

Editeur : Afitt

Stanislas Petrosky, le créateur de Requiem, ce prêtre exorciste hors du commun se lance dans une nouvelle aventure, celle de nous faire revivre, de façon romancée, l’avènement de la médecine légiste. Une réussite !

En cette année 1881, un corps mutilé a été retrouvé enfermé dans un sac, flottant sur la Saône. Le sac est fermé par du fil de fer, et apporté à la morgue pour être autopsié. La morgue étant logée sur une platte, une barque flottante, cela permet d’empêcher n’importe qui d’entrer. Le professeur Lacassagne, aidé par son aide Ange-Clément Huin reçoivent le colis en compagnie du père Delaigue, le gardien, le docteur Coutagne étant absent.

L’ouverture du sac ne peut se faire sans la présence des policiers Morin et Jacob. Leur surprise est grande quand ils découvrent un corps de femme dont on a coupé les jambes et mutilé le visage. Les hypothèses vont bon train ; certains pensent que le corps a été découpé parce qu’il ne logeait pas dans le sac, d’autres que cela permet de compliquer l’identification de la victime.

Le professeur Lacassagne procède donc à une exposition du corps, afin que les gens puissent venir le voir, et éventuellement reconnaitre la victime. De nombreuses fausses pistes apparaissent alors que le professeur fait un peu mieux connaissance avec son apprenti, d’origine Apache.

On ressent à la lecture tout l’honneur et le respect dont fait montre Stanislas Petrosky envers l’un des pères fondateurs de la médecine légiste moderne. Pour autant, il s’agit bien d’une enquête policière, particulière dans le sens où l’identité de la victime n’a jamais été découverte. L’auteur va donc nous décrire, en le romançant, ce qui s’est passé, tout en insistant sur les quelques idées qu’a proposées le professeur Lacassagne, comme le moulage du corps pour en garder une trace ou même l’utilisation de la photographie qui en est à ses balbutiements.

J’ai adoré cette façon de faire vivre les personnages, et le roman se présente surtout comme une mise en place des personnages. On découvre ainsi un professeur Lacassagne passionné, inventif, mais aussi à l’écoute des autres, doté d’un esprit de déduction hors du commun, psychologue, loyal et humain. Ange-Emmanuel Huin lui nous parait plus mystérieux, puisque nous ne connaitrons que peu de choses de son passé, mais nous aurons la scène occasionnant leur rencontre. On se doute qu’il a réalisé quelques exactions et qu’elles sont la cause de l’inimitié des deux policiers, deux flics véreux et pourris, corrompus et malfaisants. Bref, tous les ingrédients sont réunis pour initier une série fort prometteuse.

Enfin, je dois ajouter que ce roman bénéficie d’une préface du docteur Bernard Marc expliquant l’importance du professeur Lacassagne et d’une véritable étude en postface, nous présentant le contexte. Je vous conseille fortement celle-ci tant on y apprend beaucoup de choses sur la façon dont les avocats ont trouvé la brèche pour innocenter des coupables et pourquoi il fallait faire évoluer les techniques d’investigation. Le docteur Amos Frappa nous détaille aussi la guerre entre la police de Paris et celle de Lyon, la concurrence acharnée pour ne pas avoir l’air ridicule dans les journaux à faits divers dont le succès allait grandissant. Tout cela est bien passionnant.

Alliance Palladium de Stéphane Furlan

Éditeur : Cairn

Voilà un roman qui va être l’occasion pour moi de découvrir un nouvel auteur et en même temps un nouveau cycle, celui d’un flic nommé Victor Bussy.

Séparé de sa femme Sophie, Victor Bussy souffre de ne plus voir ses filles. Alors qu’il doit les récupérer pour le week-end, il est convoqué pour une affaire criminelle bien particulière. En tant que capitaine nouvellement promu suite à l’arrestation des cagoulés, il doit se rendre à la Croix-Daurade pour découvrir le corps d’Aymeric Dedieu, fils unique de Nathalie et Jean-François Dedieu, de riches exploitants agricoles.

Sur place il se rend très vite compte qu’en fait de meurtre, il s’agit plutôt d’une exécution puisque le corps comporte trois balles dont la dernière dans la tête, ce qui ressemble fortement à une signature d’une mafia quelconque. Celui qui a découvert le cadavre se nomme Guilhem Cadillac, le fils du substitut du procureur et le meilleur ami de la victime.

Il est difficile d’envisager que le meilleur ami d’Aymeric ait planifié une fête avant de l’exécuter froidement. Il y a bien un mobile potentiel puisque les deux jeunes gens ont été mis en cause dans une affaire de viol il y a quelque temps, avant d’être innocentés devant les tribunaux malgré le suicide de la jeune fille Maëlys Jarric. Alors que tout le monde s’accorde à dire que le coupable se nomme Guilhem, de nombreux indices ne collent pas avec cette hypothèse.

Écrit à la première personne dans un style fluide et fort agréable, le roman est découpé en chapitres calibrés d’une dizaine de pages comportant en titre à la fois la date et l’heure, ce qui donne une impression de tension ressentie par les personnages mais aussi du rythme dans l’avancement de la lecture.

J’ai particulièrement apprécié le sujet qui, bien qu’il utilise le mythe du Darknet, met en valeur une association de malfaiteurs inconnue qui nous rappelle de grands moments de romans d’aventure, de Bob Morane avec l’Ombre jaune à James Bond avec Spectre. Ceci en fait donc un roman divertissant à propos duquel on remarquera quelques défauts.

Parmi ceux-ci, notons une propension à être bavard ce qui me fait dire qu’il y a la possibilité d’obtenir une meilleure efficacité dans le déroulement de histoire en resserrant un peu à la fois l’intrigue elle-même et les dialogues. J’en veux pour exemple les cent premières pages où l’auteur nous décrit l’interrogatoire de Guilhem au travers de huit chapitres. Ensuite il y a quelques incohérences qui m’ont gêné, en particulier le fait qu’en France il n’existe pas de programme de protection des témoins. De même, le fait que Damien, un spécialiste informatique de l’équipe de Victor, soit au courant du fonctionnement de l’Alliance Palladium alors qu’il vient tout juste d’entrer dans le système m’a semblé étrange, et pour le coup bien trop rapide. il eut été préférable d’alléger certaines parties bavardes et trouver quelques astuces scénaristiques afin de rendre tout cela un peu plus crédible.

En fait, à la fin de ma lecture, je me suis dit qu’il y avait la possibilité de faire deux romans distincts, l’un étant la suite de l’autre afin de créer un cycle sur la lutte contre l’Alliance Palladium, ce qui aurait été un bel hommage aux polars populaires. Voilà donc un polar sympathique divertissant qui a trouvé un sujet à suivre intéressant.

La Blanche Caraïbe de Maurice Attia

Editeur : Jigal

Une fois n’est pas coutume, j’inaugure une nouvelle idée, celle de consacrer une semaine entière à un auteur. Comme Maurice Attia regroupe ses romans par trilogie, je vous propose donc la deuxième trilogie, publiée aux éditions Jigal. Pour votre information, j’ai tellement adoré ces polars que j’ai d’ores et déjà acheté la première trilogie publiée aux éditions Babel Noir.

1976. Cela fait huit ans que Paco Martinez a démissionné de son poste de flic à la brigade criminelle de Marseille. Depuis, il est devenu journaliste pour le journal Le Provençal, où il écrit des chroniques criminelles et des critiques de films cinématographies. Sa femme Irène connait un beau succès de modiste et s’occupe de leur fille Bérénice.

Un coup de téléphone va venir bouleverser leur petite vie bien tranquille. TigranKhoupigian, dit Khoupi, l’ancien collègue de Paco, l’appelle à l’aide depuis la Guadeloupe où il a trouvé refuge depuis huit ans, et leur dernière affaire ensemble. Khoupi avait en effet descendu de sang-froid les auteurs de la séquestration et du viol d’Irène, avant de prendre la fuite aux caraïbes avec sa compagne Eva.

Paco laisse derrière sa femme et sa fille pour retrouver son ami sous les orages, alors que la Soufrière menace d’entrer en éruption. Khoupi a beaucoup changé, avec son air de vieil alcoolique. Il va raconter à Paco son arrivée en Guadeloupe, son travail de garde du corps auprès de Célestin Farapati, un architecte puis vigile sur un chantier pendant qu’Eva devenait enseignante. Une nuit, Khoupi assiste à une scène hors du commun : deux hommes enterrent le corps de Farapati et coule du béton par-dessus.

Ce roman représente exactement tout ce que j’aime dans un polar. Avec une écriture parfaitement explicite et fluide, Maurice Attia nous plonge dans une atmosphère faite d’ombre et de menaces, les menaces venant à la fois du volcan et des morts qui vont s’amonceler dans l’environnement de Khoupi. Le petit microcosme dans lequel il s’est inséré avec Eva est peuplé de couples blancs qui se sont bien implantés mais qui semblent cacher bien des choses.

Khoupi n’étant pas tout à fait neutre ni apte à avoir le recul nécessaire, c’est Paco qui va devoir enquêter et retrouver les sensations liées à son activité préférée et regrettée de l’investigation. Et plus le roman avance, plus les morts s’amoncellent, plus le danger se rapproche et plus les différents trafics se révèlent, ce qui nous en apprend beaucoup sur la vie de cette île.

Et ce roman ne se contente pas d’être excellent dans son scenario ou la psychologie des personnages. Il ose aussi devenir un roman choral, chaque chapitre étant narré par une personne différente sans aucune indication en tête de chapitre. Si cela surprend au début, on comprend vite le principe et on apprécie d’autant plus le processus qui rajoute encore à l’attrait de ce roman. Le plaisir procuré par ce roman est à la hauteur de ce qu’il nous apprend de la vie sous le soleil, où derrière le décor enjôleur se cachent d’innombrables magouilles.

Arsène Lupin contre Herlock Sholmes de Maurice Leblanc

Editeur : Archipoche

Je continue mes lectures ou relectures des aventures du gentleman cambrioleur avec un roman que je n’avais jamais ouvert. Et c’est l’occasion de trouver une autre facette de cet auteur fantastique qu’est Maurice Leblanc

Le 8 décembre, Monsieur Gerbois déniche chez un brocanteur un secrétaire en acajou qu’il pourrait offrir en cadeau d’anniversaire à sa fille Suzanne. Alors que l’affaire est entendue, un jeune insiste pour le racheter, le double du prix s’il le faut. Quelque jours plus tard, le secrétaire avait disparu, envolé, volé. A l’intérieur de ce secrétaire, un billet de loterie gagnant était caché. Arsène Lupin prend donc contact avec Monsieur Gerbois pour se partager la somme. Mais ce dernier refuse.

Le 27 mars, le général baron d’Hautrec est retrouvé mort dans la chambre de son hôtel particulier de l’avenue Henri-Martin. Alors que la maison est fermée à clé, seule la bague du baron manque à l’appel. Celle-ci était ornée d’un diamant bleu, qui faisait partie de la couronne royale de France. Le point commun avec l’affaire précédente réside dans la présence d’une mystérieuse Dame Blonde qui a disparu.

Il n’en faut pas plus à Ganimard pour soupçonner Arsène Lupin, qui aurait comme complice cette jeune femme blonde. Mais devant l’impuissance de l’inspecteur, Monsieur Gerbois et la famille du baron décident de faire appel au plus grand détective du monde : Herlock Sholmes. Lui seul a la carrure et la capacité d’arrêter Arsène Lupin.

Maurice Leblanc nous propose un duel franco-anglais dans ce deuxième tome des aventures d’Arsène Lupin. Herlock Sholmes, renommé ainsi suite à une plainte des héritiers de Sir Arthur Conan Doyle, va donc débarquer sur nos terres tricolores dans une parodie de roman policier où tout le monde se révèle bien abruti, sauf bien entendu nos deux personnages principaux.

Dans ce roman, Maurice Leblanc doit construire une intrigue à la hauteur du talent de déduction du détective anglais. Il complique donc à souhait les mystères, tout en restant particulièrement clair, ce qui est une gageure quand il s’agit de décrire des passages secrets. Il nous donne même droit à des scènes d’action et de poursuites que j’ai trouvées particulièrement modernes.

Maurice Leblanc s’amuse à se moquer du plus grand détective mais surtout de son acolyte Wilson (entendez Watson) qui apparait comme le clown de l’histoire, toujours au mauvais en droit, au mauvais moment. Et de ce match au sommet, de ce crunch pour reprendre un équivalent rugbalistique, il en ressortira une égalité presque parfaite. Comme quoi, au niveau génie, les deux pays se retrouvent dos à dos. Ce n’est pas forcément le meilleur roman de Maurice Leblanc mais il est très agréable, très drôle.

Le serveur de Brick Lane d’Ajay Chowdhury

Editeur : Liana Levi

Traducteur : Lise Garond

J’ai jamais lu de roman indien ou écrit par un auteur d’origine indienne. J’avoue, je suis passé au travers des polars de Abir Mukuherjee, mais ce n’est que partie remise. Partons donc à la découverte de ce premier roman policier, fort classique dans la forme.

Londres, octobre. Kamil Rahman travaille comme serveur chez son oncle Saibal. En ce samedi, ils doivent préparer un buffet en l’honneur de l’anniversaire de Rakesh Sharma, un gros entrepreneur de BTP. Sa femme, beaucoup plus jeune que lui, a voulu marquer l’occasion par une réception gigantesque chez eux, avec plus de 170 invités. Kamil n’a pas le droit de travailler puisqu’il bénéficie d’une visa touristique. Mais il a dû fuit Calcutta suite à sa dernière enquête quand il était policier là-bas. La réception est un vrai succès et ils remballent leurs ustensiles tard dans la nuit. Sur la route du retour, Neha les appelle au téléphone et leur annonce que Rakesh est mort au bord de la piscine. Ils font demi-tour pour la soutenir et Kamil ne peut s’empêcher de noter des faits troublants l’amenant à penser qu’il s’agit d’un meurtre.

Calcutta, juillet, trois mois plus tôt. Kamil a suivi les traces de son père Abba, ancien commissaire de police à la retraite, et est parvenu au grade de sous-inspecteur. Calcutta est en pleine effervescence à cause des prochaines élections et du futur métro ultramoderne, dont les travaux doivent bientôt commencer. Convoqué par le commissaire adjoint Amitav Ghosh, il se voit confier une affaire délicate. Asif Khan, la star masculine du Bollywood a été tué dans sa suite du Grand-Hôtel. Il devra résoudre cette affaire rapidement et de façon rigoureuse et ne devra rendre des comptes qu’au commissaire adjoint. Vraisemblablement, Asif Khan a été frappé à la tête par une lourde statuette de Kali et la présence de sa montre en or montre qu’il ne s’agit pas d’un vol. La présence de deux verres, de deux préservatifs usagés et d’une liasse de billets sous le lit laisse penser à un rendez-vous sentimental qui a mal tourné. Kamil, en bon adepte d’Agatha Christie, se lance dans cette enquête.

Passant d’un lieu à un autre, Ajay Chowdhury déroule devant nos yeux deux enquêtes en parallèle, en respectant parfaitement les codes du roman policier, le whodunit. Il ne faudra pas y chercher d’action mais plutôt deux intrigues aux mystères épais fort bien mis en scène et déroulés, de façon à ce que Kamil vienne mettre en place les pièces du puzzle que nous avons en main.

Le gros intérêt de ce roman réside évidemment dans le personnage de Kamil, jeune puceau dans le domaine policier, habitué à des affaires simples de meurtres de commerçants, qui va devoir fricoter avec les hommes riches et puissants, qu’ils soient en Inde ou en Angleterre. Malgré son jeune âge, il n’est pas idiot et garde comme motivation sa volonté de voir son père fier de son fils.

Le parallèle entre l’Inde et l’Angleterre est amusant, pardon, intéressant. Même si j’aurais aimé plus de détails sur la vie en Inde, être véritablement plongé dans une ambiance orientale, on aperçoit une société minée par la corruption où il s’agit avant tout de ne pas faire de vagues et de ne pas gêner les puissants. Le parallèle avec l’Angleterre est bien fait, puisque Kamil ne peut pas s’impliquer dans l’enquête au risque de se retrouver expulsé et être obligé de retourner dans un pays qui ne veut plus de lui.

J’ai beaucoup apprécié les dialogues, qui nous en apprennent énormément sur les relations entre les gens, et la nécessaire humilité et dévotion envers la hiérarchie. On apprend aussi que les indiens habitant Londres tiennent à leur culture, leur religion et leur gastronomie (d’ailleurs, on y trouve des menus et des recettes pour les amateurs). Ce serveur de Brick Lane est un bon premier roman policier classique dans la forme et fort intéressant. Si j’espère évidemment retrouver Kamil dans une prochaine enquête, je me demande bien comment l’auteur va pouvoir le faire rebondir. A suivre … peut-être …

Le régisseur de Jeanne Desaubry

Editeur : L’Archipel

Rares sont les romans que je relis, même s’ils ont été remaniés, réécrits, réactualisés. Le régisseur s’est appelé Point de fuite et m’avait énormément ému, moins par le contexte (la mort du régisseur de Coluche en pleine campagne pour les élections présidentielles de 1981) que par le personnage de Marie, amante de René, enceinte, rejetée de tous, accusée par tous, ne comprenant pas la tornade qui vient de déferler.

Je vais essayer de ne pas paraphraser mon avis sur Point de fuite que vous pouvez retrouver ici, et auquel je n’ai repris que le résumé, soit les deux paragraphes qui suivent :

Ce roman commence le 23 novembre 1980, et Marie, l’amante de René est inquiète de son absence. Elle est enceinte de 7 mois et cela ne ressemble pas à René de la laisser aussi longtemps sans nouvelles. Elle fait le tour de la troupe de Coluche pour savoir s’ils sont au courant de quelque chose mais elle revient bredouille. Deux jours après, deux policiers se présentent chez elle et son monde s’effondre.

On lui apprend, en effet, que le corps de René a été découvert dans un terrain vague de banlieue, assassiné de deux balles dans la nuque. Elle se retrouve totalement abasourdie et est bousculée entre les interrogatoires et le rejet des proches de René. Surtout, elle ne comprend pas et se rend compte qu’elle ne connaissait pas l’homme avec qui elle vivait, avec qui elle va avoir un enfant.

Reprenant le même fil narratif que Point de fuite, Jeanne Desaubry a complètement réécrit son roman. Même si l’histoire suit la même chronologie, si les chapitres suivent les jours suivant la découverte du cadavre de René, les différences sont telles qu’on a l’impression de lire un tout autre roman. Par contre, la force émotionnelle, la rage qui nous fait serrer les dents restent toujours présentes.

De ce roman, nous retiendrons ce portrait de Marie, jeune femme enceinte qui ne comprend pas ce qui lui arrive. Nous retiendrons cette impression que tout le monde se ligue contre elle, que ce soit la police qui la soupçonne ou l’entourage de Coluche qui l’ignore, en passant par « L’Autre » qui la menace. Nous retiendrons le support inconditionnel de la mère, l’absence du père, et cette intuition que Marie doit se battre pour mettre son enfant au monde. Nous retiendrons le monde des années 80, où une femme doit être mariée avant d’avoir un enfant, sinon elle parait louche, voire coupable. Nous retiendrons ce monde de paillettes, où les stars s’enivrent de plaisirs, se remplissent la panse tout en pensant de temps en temps à ceux qui n’ont rien à manger.

Et puis, on y notera les différences évidentes, ces phrases remaniées pour se recentrer sur le personnage de Marie, ses pensées sans ponctuation pour illustrer sa confusion, ses appels au secours, et ces passages où René vient lui parler (« Putain, je suis mort ! Fait chier ») qui accompagnent Marie, qui la soutiennent et qui, sur le dernier passage vous plante un poignard et vous feront passer de terribles frissons dramatiques dans le dos.

Ce roman remanié n’est ni moins bon, ni meilleur que Point de fuite. Il est différent, atteignant un équilibre entre les émotions de Marie et les événements dramatiques. Ce roman évite le coté « Document à scandale » et montre le combat d’une femme pour faire reconnaitre son amour, la difficulté à faire accepter aux autres l’Amour, celui où on se laisse vivre en compagnie de l’autre sans le harceler de questions, celui d’une liberté revendiquée de vivre sa vie comme on le veut … jusqu’à ce qu’un drame vienne tout bouleverser. Quelle vie, quel personnage que cette Marie si grandement mis en scène et en valeur grâce à la plume magique de Jeanne Desaubry.

Sortez le punching-ball contre les conformistes de tous poils et la boite de mouchoirs, ce roman est terrible.

Les Abattus de Noëlle Renaude

Editeur : Rivages

Premier roman remarqué en 2020, surtout chez mes copains blogueurs, il fallait que je me fasse mon avis sur ce livre au ton si singulier. Surprenant autant que passionnant, il vaut largement le détour.

De 1960 à 2018, le narrateur dont nous ne connaitrons pas le nom va raconter sa vie miséreuse entre son père alcoolique et violent et sa mère baissant la tête, harcelé et malmené par ses deux grands frères. Malgré une vie de pauvreux, car seul le père travaille, il va regarder et analyser son environnement pour avancer dans sa vie.

Un jour, le père part retrouver une plus jeune, une plus belle et la famille se retrouve encore plus dans grise. Il faudra quelque temps à la mère pour trouver un remplaçant, Max, qui fait la loi parce qu’il ramène de l’argent au foyer. Puis vient la naissance de la demi-sœur, Ola, et Max se retrouve ébloui devant la perle de ses jours.

La mère, elle, sombre dans un désespoir sans fond, minée par sa vie sans lumière et par les faits-divers du voisinage tels ces voisins retrouvés égorgés. Un jour, elle sort, comme absente, ailleurs, et trouve le courage, les dernières forces pour se jeter sous un train. La mort de la mère va être le premier bouleversement de sa vie.

A l’ouverture de ce roman, le langage parlé du narrateur, sans dialogues, fait d’expressions communes et populaires nous plonge dans le quotidien d’une famille sans le sou, dans une campagne anonyme. Sans en avoir l’air, l’auteure nous convie dans son monde de petites gens, vu par un témoin privilégié.

Le narrateur va trouver des comparaisons simples, presque poétiques pour décrire son environnement et montrer leur vie, comment les petits événements s’enchainent, comment les petits actes s’emboitent pour créer une petite vie. Une fois que l’on est entré dans cet univers, il est bien difficile à en ressortir.

Car le ton n’est pas désespérant, plutôt gris, et le narrateur, malgré toutes les morts qui vont s’amonceler, va avancer avec ce ton unique d’observateur détaché. Car on y trouve aussi une vraie intrigue, d’innombrables personnages formidablement décrits et nombre de mystères qui ne seront levés (pour certains) qu’au tout dernier chapitre.

Indéniablement, ce premier roman est plus qu’emballant, par son ton unique et sa façon originale d’aborder la vie des petites gens sans esbroufe. On est plongé dans cette vie, immergé dans ce quotidien faits de rencontres, réussies ou ratées. Cela donne une impression de véracité que l’on croise rarement.

Le jour du chien noir de Song Si-woo

Editeur : Matin Calme

Traducteurs : Lee Hyonhee et Isabelle Ribadeau Dumas

Ce roman va être l’occasion de deux découvertes, celle des polars coréens et une toute nouvelle maison d’éditions dédiée à la littérature de ce pays de l’Asie du Sud-est. Ce roman s’avère une excellente surprise, une lecture intelligente et instructive.

Contre toute attente, Jeon Hak-soo devient un assassin. Tout commence avec une bousculade dans un escalier avec son voisin, Ra Sang-pyo. Puis, la voiture de Ra Sang-pyo étant mal garée, Jeon Hak-soo lui envoie un coup de poing. Déséquilibré, la tête de Ra Sang-pyo cogne contre une marche. La suite devient plus confuse et incompréhensible puisque Jeon Hak-soo s’acharne sur l’homme à terre jusqu’à en faire de la bouillie.

Dong-choon promène son chien dans une forêt quand ce dernier s’enfonce dans les fourrés. Il l’appelle mais l’animal ne répond rien, jusqu’à ce qu’il entende un aboiement. Quand il rejoint enfin son animal, ce dernier remue la queue, tout content de montrer à son maître sa trouvaille : un corps enterré.

Effectuant son stage chez son oncle, Park Shim est reconnaissable à cause de ses épais sourcils qui barrent son front. Son oncle Park Gap-yeong le charge d’enquêter sur Jeon Hak-soo dont il doit assurer la défense, et en particulier de déterminer si sa dépression a pu jouer un rôle dans le meurtre.

Lee Pyeong-so, commandant de la brigade criminelle de Suwon est chargé de l’enquête sur le corps que l’on a retrouvé dans la forêt du mont Paldal. Grâce aux empreintes digitales, l’identité du corps ne fait aucun doute : Sol Lisa, jeune étudiante. La perquisition à son domicile ne montre qu’un oiseau mort de faim, enfermé dans sa cage.

Comme je le disais, je crois bien que ce roman est ma première incursion dans le polar coréen. Pour avoir vu quelques films coréens, j’ai commencé ma lecture avec de l’appréhension en regard de la potentielle violence. En fait, ce roman est un vrai polar psychologique qui ne comporte aucune scène sanguinolente puisque l’intrigue va suivre l’enquête en parallèle de Lee le commissaire et Park le stagiaire avocat. Par leur fonction, ces deux personnages vont adopter une démarche et un raisonnement différents. Et en tant que roman policier, l’histoire va surtout avancer à l’aide d’entretiens avec les personnages qui gravitent autour de ces deux affaires criminelles étranges.

D’un côté on a une personne d’apparence totalement normale qui péter un câble et frapper un homme à terre, uniquement parce qu’il l’a bousculé dans l’escalier. De l’autre, le corps d’une jeune femme enterré est retrouvé dans une forêt. Le seul point commun que les enquêteurs vont trouver est de souffrir de dépression, le chien noir du titre, repris par une expression de Winston Churchill quand il décrivait sa maladie.

Comme à chaque fois que l’on lit un roman étranger, il faut s’habituer aux noms afin de s’y retrouver entre les différents personnages. Par exemple, le nom vient avant le prénom. De même certaines façons de réagir sont liées à la culture du pays. Contrairement à certains pays asiatiques, les dialogues et les façons de s’exprimer peuvent paraitre brutales, sans prendre de gants.

Et l’auteur va, au travers de certains entretiens, nous décrire des scènes de la vie quotidienne et nous expliquer ou tenter de trouver une explication au fait que la Corée est le pays où il y a le plus de suicides au monde. Entre manque de considération, pression sociale et obligation de résultat, nous découvrons un pays où les gens sont en constante compétition les uns contre les autres et où l’échec ne peut pas exister. Ces passages, bien introduits, sont très intéressants et pas du tout lénifiants.

L’autre aspect que l’auteure aborde concerne la mainmise de l’industrie pharmaceutique sur cette maladie, et le désintérêt qu’ils affichent face à des médicaments aux effets secondaires graves pouvant mener les malades à un suicide. Le sujet est très documenté et présenté de façon tout à fait didactique, en appuyant sur des points scandaleux quand, par exemple, des psychiatres donnent ce genre de pilules à des enfants de 12 ans ou quand les laboratoires se gardent d’avertir des dangers d’arrêter le traitement brutalement.

Réellement surprenant et totalement bluffant, ce roman nous invite à un voyage dans un nouveau pays, dans une nouvelle culture et rend donc le discours passionnant. Si l’enquête est bien faite, et le dénouement bien trouvé, ce sont bien les aspects sur le traitement pharmaceutique de la dépression qui rendent ce livre intelligent et instructif. Je ne peux que vous encourager de plonger dans la vie coréenne au travers de cette enquête policière.

Sanction de Pierre Tré-Hardy

Editeur : Souffles Littéraires

Premier roman, nouvelle maison d’édition, voilà deux raisons suffisantes à mon avis pour se pencher sur Sanction. Après l’avoir lu, je serai bien en peine de vous le décrire : il entre pleinement dans la catégorie OLNI : Objet à Lire Non Identifié.

Jeremy Haskins, 46 ans, ingénieur physicien, prend le métro comme tous les jours. Soudain, quelqu’un lui plie les genoux et le pousse sur la voie, au moment où la rame arrive. Jeremy Haskins meurt sur le coup. Son assassin se nomme Frederic Mayers. Puis Frederic Mayers marche à coté d’une femme choisie au hasard qui se dirige vers la sortie pour berner les caméras de surveillance.

Abilash habite au bout du monde et se lève tous les jours quand il fait encore nuit. Pour sa dernière journée, il a choisi une robe d’or.

John Kershaw est journaliste scientifique. Il veut convaincre Matthieu Hofray, expert reconnu en mathématiques appliquées de rencontrer Albert, un jeune autiste de neuf ans qui résout des équations dont personne se connait la solution. Il obtient l’autorisation.

Eleonore Cambels se rend à Stockholm, en compagnie de jacques Durieux et Pallack Temul. Ils vont recevoir la consécration de vingt années de recherche, un prix Nobel. Eleonore va, fait unique, recevoir deux prix Nobel en même temps : celui de la physique pour ses résultats sur l’accès au noyau interne de la Terre, source inépuisable d’énergie ; et celui de la paix puisque cette source est accessible à tous.

Il va vous falloir un esprit ouvert pour attaquer ce roman, et accepter de se laisser bercer et ne pas comprendre tout de suite où l’auteur veut en venir. Car les explications n’arriveront qu’à la toute fin du roman. C’est un véritable puzzle, reposant sur les personnages, présentés en quelques lignes, dans des chapitres n’excédant que rarement trois pages. Ces personnages donc, vont être insérés dans des scènes toutes sans aucun lien, les unes avec les autres. Et si on voyage d’un bout à l’autre de la Terre, aucune mention n’est faite des lieux visités. Bref, tout est fait pour déstabiliser le lecteur.

Pour tout vous dire, j’ai posé le livre plusieurs fois, mais à chaque fois, j’y suis revenu pour la simplicité de l’écriture et sa faculté de nous placer dans des situations. Et jamais je n’ai été perdu dans ma lecture, malgré la difficulté d’accès de certaines scènes, et du sujet, qui fait preuve d’une imagination sans borne.

Il ne faut pas y chercher un polar, ni un roman de science fiction, ni aucune machination. Chaque personnage a sa place dans l’intrigue, et les pièces du puzzle ne se mettent pas en place tout doucement mais brutalement à la fin du livre. Entre temps, on aura eu droit à des réflexions philosophiques, des meurtres, des enquêtes et des sueurs froides quant à l’implication de ce qui est évoqué.

Donc, si vous aimez être bousculés dans votre lecture, si vous aimez les romans d’anticipation, si vous aimez les écritures fluides et simples, si vous aimez les intrigues tordues (du niveau de l’éloge de la pièce manquante d’Antoine Bello), alors ce roman est pour vous. Et il vous fera penser à un cri d’alarme pour la survie de la Terre.