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La frontière de Don Winslow

Editeur : Harper & Collins

Traducteur : Jean Esch

Attention, coup de cœur !

Eh bien voilà, il fallait bien que le cycle consacré à Art Keller, policier de la DEA (Drugs Enforcement Agency) arrive à son terme. Ce cycle est une trilogie, qui a commencé par la Griffe du chien, s’est poursuivie avec Cartel pour se terminer avec La frontière. Trois romans pour suivre un personnage hors-norme, mais surtout pour décrire et nous expliquer comment le trafic de drogue s’est développé, à tel point qu’aujourd’hui, il est impossible de lutter contre un tel monstre.

Trois romans, mais aussi trois reportages, trois documents indispensables pour comprendre un large pan de notre vie d’aujourd’hui. Comment tout cela a commencé, quelles décisions ont été prises, quelles ont été leurs conséquences et les désastres humains que nous ramassons aujourd’hui. Ces trois romans, ces trois coups de cœur pour moi, sont des œuvres que nous devrions être obligés de lire, pour mieux comprendre, même s’ils sont avant tout centrés sur les relations mexico-américaines.

C’est en 2007 que sort La griffe du chien, chez Fayard avant de paraître au format poche aux éditions Points. C’est lors de cette dernière sortie que Jean-Bernard Pouy en fait l’éloge. Commence alors pour ce roman, un succès de bouche à oreille (qui continue d’ailleurs) car on n’a jamais lu un tel roman avec un tel souffle, une telle volonté de démontrer tous les aspects du trafic de drogue entre le Mexique et les Etats-Unis. Personnellement, pour l’avoir lu pendant les fêtes de fin d’année 2008, je me rappelle avoir été littéralement happé par l’ampleur et l’ambition (réussie) de ce livre, qui figure dans mon Top10 de tous les temps.

Simple officier de douane à la DEA, Art Keller va voir se développer le trafic de la cocaïne. La mort de son équipier va le forcer à se lancer dans une croisade personnelle contre le clan Barrera, clan qui de son coté va tenter d’éliminer les concurrents en créant La Federacion. En mêlant les événements réels avec des personnages fictifs, Don Winslow montre l’ascension terrible et inéluctable d’un cartel, ainsi que l’implication de la police, de l’armée, des gouvernements et de la religion. Ce roman, qui couvre la période allant de 1975 à 2004, c’est juste un roman incroyable tant il est juste, vrai, lucide, violent et courageux dans ses dénonciations. Don Winslow aura mis 8 ans à l’écrire et semble prendre ce sujet comme sa propre croisade, à l’instar de son personnage principal.

En septembre 2016, débarque aux éditions du Seuil (et début 2018 aux éditions Points), Cartel, la suite de la Griffe du chien, suite que l’on n’attendait pas. Dans une interview, Don Winslow a vu la guerre civile se dérouler devant ses yeux effarés au Mexique. Il ne pouvait pas la passer sous silence et se lance dans sa deuxième croisade, Cartel, qui va balayer la période de 2004 à 2012. Comme le Mexique qui plonge dans une véritable guerre civile, le roman nous montre comment les différents cartels vont se livrer une guerre de territoire sans merci, en tuant, découpant et affichant les membres du clan ennemi.

Art Keller est obligé de reprendre du service quand Adan Barrera s’évade de sa prison mexicaine. Et Art Keller pense que puisque son pays ne veut rien faire, il ira mener sa guerre sur le propre terrain des cartels, au Mexique. D’une violence insoutenable et basée sur des faits véridiques, ce roman se transforme en livre de stratégie de guerre sans jamais être ennuyeux ou pompeux. Au contraire, comme dans le précédent roman, Don Winslow place les hommes et les femmes au centre de l’intrigue et transforme ce qui aurait pu être un roman gore en un plaidoyer d’une force incroyable pour tous ceux qui souffrent, qui subissent les conséquences du trafic de drogue.

Quelques mois après la sortie de Cartel en France, on a appris que Don Winslow écrirait un troisième et dernier tome dédié à la vie d’Art Keller. Et nous, fans de son personnage, étions prêts à attendre, à être patients. Avec une certaine fébrilité, je ne vous le cache pas. Comment faire aussi bien, voire dépasser les deux premiers volumes ? La tâche semblait impossible mais impossible n’est pas Winslow, surtout quand il s’attaque à son sujet de prédilection. Et ce troisième et dernier tome clôt de façon admirable et grandiose une trilogie inédite qui fera date dans le monde du polar voire dans le monde de la littérature tout court.

La frontière commence en 2012, juste après Cartel et la réunion des cartels au Guatemala, qui s’est terminée dans un bain de sang. Il décide de mettre un terme à sa carrière et de retourner à ses racines à commencer par retrouver sa femme mexicaine Marisol. Alors qu’Obama vient de se faire réélire, le sénateur O’Brien lui propose la direction de la DEA, proposition qu’il va accepter, en pensant pouvoir continuer son combat personnel contre le trafic de drogue.

Du Guatemala, personne n’a de nouvelles d’Adan Barrera et on n’a pas retrouvé son corps. Partout au Sinaloa, des affiches affirment « Adan Vive ». L’absence du chef incontesté des cartels donne lieu à des doutes puis à une guerre de succession entre les différents prétendants. Alors que le Mexique semblait acquérir une forme de calme, l’horreur va à nouveau ensanglanter ce pays.

En suivant le trajet d’Art Keller, Don Winslow a voulu aussi montrer tout ce qui a été fait (ou pas) contre le trafic de drogue. Dans La guerre du chien, il montrait comment la lutte contre le communisme était prioritaire sur le trafic de drogue, quitte même à favoriser les cultures pour financer la lutte contre les factions rouges, impliquant la CIA mais aussi les gouvernements mexicain et américain. Et l’ascension d’Art Keller dans l’organigramme de la DEA lui permettait de découvrir les parties impliquées, jusqu’aux religieux qui bénissaient ce travail des champs qui nourrissait les pauvres.

Dans Cartel, Art Keller a cru que pour abattre le trafic de drogue, il fallait abattre les chefs de cartel. Don Winslow nous a donc décrit un pays en proie à un massacre permanent, à la fois d’un point de vue stratégique et à la fois d’un point de vue humain. Car la force des deux romans qui suivent La griffe du chien est de placer les humains au cœur d’un combat qui les dépasse. Cartel, roman de guerre autant que roman désespéré, s’avère un roman des cimes, tant Don Winslow n’a jamais atteint un tel sommet de violence ni de dénonciation des politiques (le terme est au pluriel et c’est volontaire).

Avec La frontière, Art Keller ne peut que s’avouer vaincu. Quand un chef est abattu, il est remplacé par un autre. La drogue ne cesse d’affluer dans le pays (les USA). Et comme les médicaments y sont chers, les cartels vont proposer des médicaments opioïdes moins chers et donc exploser le marché auprès de tout le monde, y compris ceux qui ont peu d’argent. C’est le retour en force de l’héroïne. Art Keller ne voit plus qu’une solution : s’attaquer à l’argent de la drogue et à son blanchiment.

Don Winslow (pardon, Art Keller) va donc nous montrer avec tout son art et son génie, comment cet argent sale va inonder les marchés, prendre des parts dans des sociétés ou des immeubles sans que cela se voit. Il démonte tous les mécanismes et démontre même comment Donald Trump (pardon, John Dennison) est arrivé à se faire élire à la présidence. Il semble que rien ne puisse arrêter Don Winslow dans sa croisade, et ce roman va tout enfoncer, les portes ouvertes (quand il s’agit d’informations connues) que des portes fermées que l’on espère imaginées par l’auteur.

Ce roman, comme les autres, ne laisse pas de coté la bataille de chefs au Mexique, alternant les points de vue puisque la narration est chronologique. Nous allons donc retrouver quelques événements réels dans ce récit, tel ce massacre d’étudiants se rendant à une manifestation et exécutés sur le bord d’une route. Et comme il faut un gagnant, il y en aura un après de nombreux bains de sang. On y est habitués mais c’est toujours aussi choquant.

Dans ce roman, on aura l’occasion de suivre l’itinéraire de quelques personnages tels Jacqui, une héroïnomane ou bien Nico petit guatémaltèque de 10 ans, obligé de fuir sa ville et de délaisser sa mère pour essayer de survivre aux USA. Ce dernier, personnage phare de ce roman pour moi, montre toute l’hypocrisie du système, qui a créé ces malheureux et arrive au bout du compte à en retirer de l’argent. C’est un parcours réaliste et hallucinant, qui donne envie de hurler.

Pour autant, le roman n’est pas sans espoir : Don Winslow nous offre dans un formidable dernier chapitre des pistes qui peuvent résoudre ce problème de société. Loin de la répression à outrance, il ouvre de nouvelles pistes. Je ne suis pas sûr d’ailleurs qu’il aurait écrit un tel chapitre quand il a commencé cette trilogie. Ce dont je suis sûr, ce que j’ai ressenti, c’est que ce dernier chapitre était personnel, et qu’il justifiait ses romans, sa croisade, ce pour quoi il se bat, à son niveau. Don Winslow a voulu nous ouvrir les yeux, il a créé un plaidoyer unique pour l’humanisme.

A l’instar de ses autres romans, les scènes s’enchaînent à un rythme d’enfer, les personnages sont nombreux et le roman est porté par un style efficace et imagé, agrémenté de dialogues géniaux. L’ensemble est si réaliste, si marquant, qu’on ne peut que se laisser emporter par cet ouragan et tant d’inspiration. Evidemment, je ne peux que vous conseiller de les ces trois romans, si ce n’est déjà fait, car il serait dommage de commencer celui-là et de passer à travers les deux autres monuments qui forment cette trilogie.

Car c’est bien de cela que l’on parle : ces trois romans forment un monument du polar, un monument d’intelligence, un monument de dénonciation contre ce phénomène néfaste. Et cela dépasse le simple cadre du polar : c’est un monument d’humanisme, un monument de sociologie, un monument de littérature. Pour moi, ces trois romans, cette trilogie, ce sont sont des coups de cœur que seul un James Ellroy est capable d’égaler.

COUP DE CŒUR ! COUPS DE CŒUR !

Oldies : Lune d’écarlate de Rolo Diez

Editeur : Gallimard – La Noire

Traducteur : Alexandra Carrasco

Tous les billets de ma rubrique Oldies de 2019 seront dédiés à Claude Mesplède.

Ce roman avait été notifié comme étant le chef d’œuvre de son auteur dans Le Dictionnaire des Littératures Policières. Il faisait aussi partie du Top 100 de l’association 813 et avait été chroniqué par Jean-Marc Lahérrère. Que de bonnes raisons de le découvrir !03

L’auteur :

Rolo Díez, né à General Viamonte, dans la province de Buenos Aires, en 1940, est un écrivain argentin, auteur de roman policier.

Après avoir amorcé des études universitaires en droit à Buenos Aires, il bifurque vers la psychologie et le cinéma. Pendant ce temps, il milite dans un groupuscule politique proche des péronistes visant à la libération du pays par les armes. En novembre 1971, il est arrêté et incarcéré pendant plusieurs années dans un centre de détention de Villa Devoto, un quartier du nord-ouest de Buenos Aires, puis successivement dans les provinces de Chaco et de Chubut. En prison, il se radicalise et adhère au Parti révolutionnaire des travailleurs, fondé par Mario Roberto Santucho (es). En mai 1973, il est libéré grâce à l’amnistie décrétée par le président Héctor José Cámpora et reprend ses activités politiques qui le contraignent à l’exil en 1977. Il se rend en Europe et survit en France, en Italie et en Espagne grâce à une série de petits emplois mal rémunérés. Il s’installe à Mexico en 1980 et travaille comme scénariste d’émissions de télévision et de bandes dessinées. Il devient ensuite responsable des pages de politique internationale du quotidien mexicain El Día.

À la fin des années 1980, il se lance dans l’écriture. Los compañeros (1987), son premier ouvrage, est un récit en grande partie autobiographique qui revient sur la situation politique en Argentine dans les années 1970.

L’auteur aborde le roman policier, auquel il infuse une bonne dose d’ironie, avec Vladimir Ilitch contre les uniformes (1989), où plusieurs meurtres et enlèvements sont perpétrés sous le régime de la dictature militaire dans le Buenos Aires de 1977. Avec la crise économique de 1989 en toile de fond, Le Pas du tigre (1992) évoque la corruption des hauts dirigeants de la police impliqués dans un trafic de prostituées. Une galerie de personnages aussi désenchantés que cocasses brosse dans ce récit choral une fresque impitoyable de la société argentine de l’époque. Dans L’Effet tequila (1992) apparaît le policier Carlos Hernández, qui revient dans Poussière du désert (2001). Bigame, proxénète, maître-chanteur et ami des truands, c’est un bon père de famille et un agent de l’ordre qui, ironiquement, est soucieux de bien faire son métier. Ainsi n’hésite-t-il pas à payer de sa poche des collaborateurs pour faire toute la lumière sur une série d’assassinats visant des pornographes.

Selon Claude Mesplède, Lune d’écarlate (1994) est le chef-d’œuvre de Rolo Díez. À Mexico, Scarlett, une grande adepte de la littérature à l’eau de rose, croit encore au prince charmant, en dépit d’un divorce et d’une vie sexuelle qui tourne à vide. Quand elle rencontre Julio Cesar, elle est persuadée qu’il incarne le héros de ses rêves. Mais cet ancien malfrat, devenu indicateur de la police, s’avère plutôt un misérable petit sadique qui incendie et torture pour le compte d’un gouvernement néolibéral et corrompu qui ne recule devant rien pour se maintenir au pouvoir. Lune d’écarlate s’est vu décerner le prix Dashiell Hammett et le prix Semena Negra.

(Source Wikipedia)

Quatrième de couverture :

Dans son deux-pièces en plein cœur de Mexico, Scarlett est fin prête à devenir princesse. Dès le berceau, sa mère s’est brûlé les yeux à lui lire les chroniques mondaines et à lui confectionner des robes à la hauteur de ses ambitions. Mais le prince charmant tarde à se déclarer. En l’attendant, Scarlett est bien obligée de travailler et d’user de ses charmes pour arrondir ses fins de mois.

De son côté, poursuivi par la malchance, Julio César brûle ses amis sous les ponts, erre de prison en prison, écoute les délires d’ivrogne d’un émule de Bukowski, partage sa vie avec une clocharde, quand il ne travaille pas pour la police ou ne pousse pas les gamins sous les roues des camions dans son rôle de défenseur de la loi.

Que l’on poursuive un rêve absurde ou que l’on dérive de hasards en crimes, on est fichu si on ne sait pas déchiffrer les messages de la lune, une lune ensanglantée par les exactions d’une bande de flics aussi sadiques que pervers.

Rolo Díez, l’ancien militant, a un talent formidable pour pointer la brutalité du dieu Libéralisme. Sa condition d’exilé lui a appris à déporter son regard pour mieux voir. Dans la plus pure tradition de la tragédie grecque, Lune d’écarlate offre un tableau particulièrement lucide du Mexique des années 90. Rolo Díez confirme dans ce septième roman son art de concilier noirceur et humanisme.

Mon avis :

On naît pauvre, on meurt pauvre. Concepcion a toujours voulu le mieux pour elle, pour sa fille … mais surtout pour elle. Elle a tant rêvé devant le film Autant en emporte le vent, qu’elle a appelé sa fille Scarlett. Elle lui a tellement seriné, répété qu’elle était une future reine, qu’elle était la plus belle du monde, qu’elle avait tout d’une reine, que la petite y a cru. Mais la vie ne nous offre pas tous nos désirs.

Julio César est un truand, un moins que rien, dont le seul but est de ne pas mourir et de monter dans une échelle sociale sans grand intérêt. Il sera braqueur, indic, agent double, tortureur, tueur, violeur … et se fera mener par bout du nez par plus fort et plus intelligent que lui. Ces deux-là vont se rencontrer, ne vont pas se marier et ne vont pas avoir beaucoup d’enfants …

Voilà un conte moderne cruel et d’une noirceur sans pareil, probablement un des romans les plus durs et les plus pessimistes que je n’aie jamais lu. Alors qu’au début du roman, l’auteur utilise l’humour et la dérision pour se moquer des rêves, de l’égoïsme et des illusions de Concepcion, le ton devient vite noir et méchant pour mettre brutalement les personnages en face d’une société plus cruelle qu’eux, qui n’en a rien à faire des êtres humains.

Tous les personnages vont donc nous paraître dérisoires, mêmes ceux qui tentent juste de vivre (tels que Juan le père de Scarlett, qui tient une boulangerie pour subvenir aux besoins de sa famille, ou Œil du Diable, trop moche pour trouver des clients). Et cela va donner des scènes d’une violence émotionnelle rare, allant jusqu’à la description d’une orgie sexuelle à vomir.

Il faut juste savoir que le style de l’auteur est brillant, maniant la langue entre description et sentiments (et je tire un grand coup de chapeau au traducteur !). Que certains passages ont des paragraphes longs de quelques pages mais ne sont pas lassants. Que le déroulement de ce conte pour adultes n’est pas chronologiquement linéaire. C’est donc une histoire noire qui se mérite. Qu’on se le dise.

41 de Rogelio Guedea (Ombres noires)

Après Dans le ventre des mères de Marin Ledun, voici la deuxième sortie de la nouvelle maison d’édition de romans noirs Ombres Noires. Le moins que l’on puisse dire, c’est que l’auteur a pris le parti de l’originalité.

Colima, Mexique.  Un gamin est intrigué par une chevrolet rouge, garée depuis un certain temps dans la rue. Il s’aperçoit que du sang sort du coffre. Effectivement, la police découvre un cadavre dans le coffre. Il s’agit du corps de Ramiro Hernandez Montes, un homme connu pour être le frère du gouverneur de l’état de Colima. Donc, dans cette affaire, il est hors de question de remettre en cause les futures élections de son frère. Les choses se corsent quand la police découvre que Ramiro est connu pour être homosexuel. En outre, il a des penchants pédophiles notoires. Le commandant Obispo va prendre en charge cette affaire, aidé en cela des agents Sabino et Roman.

En parallèle de cette affaire criminelle, Alfonso Castro Bautista, un jeune homme qui se fait appeler Le Japonais ne fait rien de ses journées. Alors que ses parents, comme tant d’autres, vivent du trafic de drogue, lui arpente les salles de jeux et les bars. Il rencontre le Métallo, qui va l’initier au monde du sexe homosexuel.

On ne peut pas dire que ce roman soit facile à appréhender, tant le parti pris de l’auteur est particulier. Et la forme a tendance à prendre le pas sur le fond ce qui est bien dommage. Car la construction du roman est originale : En alternance, on va suivre le parcours du Japonais, jeune homme désœuvré, qui occupe son temps comme il peut. L’enquête, elle, va progresser au travers des procès verbaux de la police. Si cela donne de la véracité au récit, la forme s’avère, du moins en ce qui me concerne, amusante au début puis rapidement un peu longue.

Et il faut patienter jusqu’à la page 170 pour comprendre combien ce roman est véritablement subversif. Car, effectivement, c’est là que l’on se rend compte de ce que Rogelio Guedea veut dénoncer. Et la leçon est éloquente, et redoutablement frappante, car l’enquête s’avère bien secondaire, on n’en a rien à faire du nom de l’assassin, du fait qu’il ait tué cinq personnes homosexuelles à tendance pédophile. En réalité, tout est savamment orchestré par le pouvoir en place pour éviter que le gouverneur perde les élections.

De même, la vie du Japonais donne lieu à des scènes très dures, très difficile à lire, d’une violence sexuelle très explicite et choquante. D’une façon très naturelle, Rogelio nous montre la vie des Mexicains, pris entre politique et drogue, entre sexe et violence. C’est une peinture bien noire, bien désespérante aussi, et nul espoir ne transparait dans la conclusion de son roman.

Si l’on parle des policiers, on s’aperçoit vite qu’ils n’ont d’autres choix que de suivre les desiderata du procureur, et soit on suit les ordres soit on meurt. Sex, drugs and violence, c’est le menu de ce roman, et pour peu que l’on adhère à la forme, ce roman apparaitra comme un excellent roman noir mat. En tous cas, c’est un premier roman impressionnant qui donne une vision sans concession de la société mexicaine. Et ce qui finit de vous démolir le moral, c’est quand on lit au début du roman, que cette histoire est inspirée de faits réels.

Triple crossing de Sebastian Rotella (Liana Levi)

Ce roman m’a été fortement conseillé par Coco, alors, du coup j’en profite pour passer un message personnel : merci pour tes conseils, merci pour les bouquins que tu me donnes et merci pour m’avoir poussé à lire cet excellent roman.

Ils sont deux, deux hommes, chacun d’un coté de la frontière américano-mexicaine. Le premier s’appelle Valentin Pescatore, d’origine italienne, et travaille dans la police frontalière étatsunienne ; le deuxième s’appelle Mendez, flic mexicain incorruptible, à la tête du groupe Diogène, sorte d’équipe de terrain qui lutte contre le trafic de drogue. Entre les deux, la superbe Isabel Puente, agente américaine, va se servir d’eux et tirer les ficelles de cette histoire.

Le rôle de la police frontalière est de récupérer tous les migrants illégaux qui passent la frontière. De plus en plus Valentin récupère des AQM (Autres Que Mexicains), ce qui lui occasionne plus de paperasse. Alors que ses collègues profitent de la détresse de ces gens pour laisser libre cours à leurs instincts bestiaux, Valentin est un gentil, pris d’empathie envers ces gens qui espèrent sortir de leur misère. Alors qu’il course Pulpo, un passeur, il passe la frontière ce qui passe pour un acte illégal.

Mendez va interroger valentin et souhaite l’inculper, car il pense que Valentin est un pourri qui cache son jeu. Isabel Puente va récupérer Valentin et l’obliger à infiltrer le gang de son chef Garrison, soupçonné d’être en affaire avec les gangs qui détiennent le trafic de la Triple Frontière (Brésil, Paraguay, Argentine).

Quoi ? Triple crossing est un premier roman ? Alors, permettez-moi de tirer mon chapeau à Sebastian Rotella. Car vous trouverez ici de quoi vous passionner du début à la fin de ce livre, dont le seul reproche que je pourrais faire (si c’en est un) est parfois son coté enquête et investigation qui prend le pas sur la fiction. Mais sans doute est-ce du au métier de l’auteur, car il est journaliste et nous dévoile une connaissance aussi étonnante qu’ébouriffante sur les cartels de la drogue et la situation effarante des trafics de la drogue à la frontière entre les Etats-Unis et le Mexique et leurs conséquences jusqu’au plus haut point des états.

La construction est efficace et connue : passer d’un personnage à l’autre à chaque chapitre. Et c’est d’autant plus prenant que cela nous permet de voir les deux cotés de la frontière : d’un coté, la police mexicaine embourbée dans ses problèmes de corruption généralisée (voire plus), de l’autre l’organisation sans faille des narcotrafiquants du plus bas de l’échelle jusqu’aux plus hautes instances dirigeantes. La loi n’a plus voix au chapitre, c’est juste « tu te soumets ou tu meurs ». Les scènes d’assassinat sont d’ailleurs un autre des points forts de ce roman, arrivant sans prévenir, décrite succinctement pour avoir plus d’impact.

Alors, certes, ce roman n’a pas le souffle épique de La griffe du chien de Don Winslow, ou les envolées lyriques de Tijuana Straits de Kem Nunn. Mais le coté reportage ne peut que nous faire froid dans le dos, et les personnages sont bien attachants. Et puis, n’oublions pas que c’est un premier roman, et en cela, c’est un roman à ne pas rater, c’est bien plus efficace et mieux fait qu’un reportage d’Envoyé Spécial.

Tijuana Straits de Kem Nunn (Sonatine)

Il m’aura fallu neuf mois avant d’ouvrir ce roman. Ce roman est sélectionné pour le trophée 813 du roman étranger, donc je me devais de le lire avant la fin octobre. C’est fait ! Quel bouquin !

Sam Fahey est un ancien champion de surf, qui a touché à tout, de l’alcool à la drogue et qui, après être passé par la case prison, s’est établi en Californie, juste à coté de la frontière avec le Mexique. Il a créé un petit commerce de vermicultture et a même créé un site internet. En parallèle, il cherche à protéger les pluviers d’occident, espèce en voie de disparition. Alors qu’il est à la chasse de chiens sauvages qui détruisent les nids des pluviers, il va faire une rencontre qui va changer sa vie.

Elle s’appelle Magdalena, elle est mexicaine, elle a 25 ans. Elle déambule sur la plage, blessée car on a essayé de l’assassiner. Elle se retrouve en face des quatre chiens sauvages, et Fahey va lui sauver la vie en abattant trois des chiens. Fahey, qui est un solitaire, ne sait même pas pourquoi il va la soutenir, pourquoi il va l’inviter chez lui, pourquoi il va la soigner, pourquoi il va la prendre sous son aile.

Magdalena est une jeune avocate qui travaille dans un cabinet chargé de défendre les victimes des industries américaines polluantes. Ces sociétés préfèrent s’installer du bon coté de la frontière pour bénéficier de l’absence de loi sur la pollution ainsi que de la main d’œuvre moins chère. Cette activité militante fait que l’on veut se débarrasser d’elle.

Pour une découverte de Kem Nunn, ce fut pour moi un sacré choc. Car j’ai trouvé dans ce roman tout ce que j’adore dans les romans noirs. Et forcément, je vais avoir plein de choses à dire sur ce roman que je pourrais qualifier d’exemplaire. Car c’est passionnant à lire, beau et horrible à la fois, maîtrisé de bout en bout, et on en ressort avec un sacré goût amer dans la bouche.

Ce qui m’a choqué, dans le bon sens du terme, c’est la tranquillité du style, le rythme lent de l’intrigue, la sérénité qui se dégage de l’écriture qui est en complète contradiction avec le contexte. Car Kem Nunn nous montre, nous démontre la destruction de l’homme par l’homme, la course aux profits où les industries américaines préfèrent s’installer au Mexique pour polluer tranquillement et avoir accès à de la main d’œuvre moins chère, refrain connu, mais décrit de manière éclatante.

Et puis, il y a cette nature si belle, mise à mal par les industries, avec des descriptions tellement poétiques que c’en est un pur plaisir de lecture. Il y a ces deux personnages écorchés par la vie, à la rencontre improbable, qui traînent leurs cicatrices avec insouciance, pour la jouissance du moment présent : Fahey, ce grand solitaire, qui préfère se recroqueviller sur lui-même pour se sauver, Magdalena, cette idéaliste à la fois naïve et réaliste.

L’issue de ce roman ne peut qu’être dramatique, et elle l’est. Après avoir tourné la dernière page, j’ai été envahi par une tristesse que j’ai rarement ressentie, car ces personnages sont tellement vivants, que l’on aurait aimé vivre un peu plus longtemps avec eux.

La seule mise en garde que je donnerai pour les amateurs de romans noirs, car c’en est un, c’est que le style de l’auteur est fait de longues phrases, de grands paragraphes avec très peu de dialogues. Ceux qui cherchent des lectures rapides risquent d’être rebutés. Ils passeraient alors à coté d’un roman noir profond, au style poétique et envoûtant, tout simplement magnifique.