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Deux balles de Gérard Lecas

D’après une idée originale de Gérard Lecas et Jean-Pierre Pozzi

Editeur : Jigal

Je ne me rappelle pas avoir lu un roman de Gérard Lecas, donc ce sera une découverte d’un nouvel auteur. Deux balles, c’est le genre de polar coup de poing, qui va droit aux tripes, efficace à souhait.

Afghanistan, Vallée de la Kapisa, janvier 2013. Vincent Castillo et Willy se sont tous les deux engagés et sont devenus amis, inséparables pour la vie. Willy est réunionnais et sa compagne Marion l’attend là-bas. Leur rêve est d’ouvrir une cantine ambulante, c’est tellement simple, il faut juste acheter et aménager une camionnette. Mais ce jour est maudit et la troupe tombe dans un traquenard. Willy se prend deux balles, qui vont le laisser paralysé du bas du corps. Deux balles qui vont changer deux vies.

Après deux engagements de quatre ans, Vincent décide de ne pas rempiler. Il rend visite à Willy, pensionnaire d’une clinique où il doit apprendre à marcher avec des jambes mécaniques. Mais Vincent n’a pas oublié leur rêve et il va faire tout ce qui en son pouvoir pour remonter le moral en berne de son ami.

Et puis, c’est le retour dans la famille. Le père de Vincent tient un hôtel, dans lequel logent des migrants. Cela ramène plus d’argent. Il retrouve aussi ses deux frères, Denis et Jordan, qui subsistent de petits trafics. Tout est bon pour ramener du beurre dans les épinards. Vincent va les aider jusqu’à ce qu’il soit impliqué trop loin, dans une situation qu’il n’a pas voulu. Le retour à la vraie vie s’apparente à une spirale descendant vers les enfers.

Une fois le décor et les personnages plantés, Gérard Lecas déroule son intrigue avec une assurance digne des meilleurs auteurs de polar noir. Cette lecture est d’ailleurs étonnante devient l’économie des mots aussi bien dans les descriptions que dans les dialogues, ce qui en fait une lecture rapide et efficace. Et au fur et à mesure que l’intrigue avance, la spirale nous enfonce vers une conclusion noire et dramatique.

Outre les magouilles et petits trafics que sont obligés de faire pour survivre, Gérard Lecas va surtout insister sur le sort des migrants, que le gouvernement accueille, que les services gouvernementaux contrôlent, que les associations aident mais dont personne ne se soucie. A partir de ce moment-là, il n’est pas étonnant d’inventer le fond de cette histoire totalement révoltante de façon à dénoncer les contradictions et les injustices qui en découlent.

Si le parti-pris de l’auteur est d’aller au fond du sujet, son style est à réserver à ceux (dont moi) qui apprécient les styles efficaces que l’on trouve souvent chez les Américains et parfois chez les auteurs français. Ce style froid et clinique, distant et direct est d’autant plus frappant quand arrive la conclusion comme un chapitre qui se referme, une boucle que l’on termine de dessiner. Personnellement, j’ai pris deux balles dans le corps, et ça fait mal.

Ne ratez pas le formidable avis de Jean le Belge

Après les chiens de Michèle Pedinielli

Editeur : Editions de l’Aube

Après Boccanera, son premier roman, il me fallait absolument lire la suite, et retrouver Diou, cette formidable détective privée, faite en béton armé. Si Bocannera était très bon, celui-ci m’a paru encore meilleur.

Ghjulia « Diou » Boccanera est toujours détective privée à Nice, et elle a décidé de prendre un peu plus soin de sa santé. Fini l’alcool, bonjour le sport … enfin, un petit footing le matin. Elle a accepté de garder le chien de ses amies Dagmar et Klara qui sont parties pour des vacances en famille en Suède. Et Scorsese la réveille tous les matins à 6 heures pour la promenade matinale ! Après un café expéditif, direction le mont Boron pour une escapade forestière au calme.

Sauf que ce n’est pas le calme que Diou va trouver mais un cadavre au détour d’un chemin. A première vue, il s’agit de toute évidence d’un étranger, un SDF, qui a été méchamment tabassé à tel point que son visage ne ressemble plus à rien. Malgré sa première tentation, elle appelle son ami et ex-amant le commandant Jo Santucci. Santucci ne se fait pas trop d’illusions, Diou va vouloir mettre son grain de sel dans cette affaire.

Pourtant, Diou va être occupée par une autre affaire : Colette, la patronne du restaurant Aux Travailleurs lui annonce que quelqu’un a besoin de ses services. La fille de Marina, qui tient le salon de thé rue de la Boucherie a disparue depuis quatre jours. La police ne peut rien faire, la disparition de Mélodie Feuillant n’est pas prioritaire puisqu’elle est majeure. Les affaires reprennent pour Diou.

Même si Après les chiens constitue la deuxième enquête de Diou, on peut lire cette enquête indépendamment de la précédente. Jamais je n’ai ressenti le besoin de me rappeler ce qui s’était passé précédemment. Par contre, dès les premières pages, on est emporté par le rythme et la vivacité du personnage principal, Diou, qui tient cette intrigue à bout de bras. Cette femme forte, blindée, mène ses enquêtes et sa vie à un rythme d’enfer et ne s’en laisse pas conter. Et ce n’est pas parce qu’elle est d’apparence forte qu’elle n’a pas aussi ses faiblesses, ses cicatrices qu’elle trimbale comme un sac poubelle derrière elle.

Ce roman, s’il comporte tous les ingrédients d’un polar, va lorgner du coté des migrants et de ceux qui ont font la chasse, sous le prétexte de conserver un pays propre. Entre nazillons et racistes de tous poils, Michèle Pedinielli va aborder ce thème social fort sans être lourdingue, en positionnant ce thème en tant que contexte. C’est d’une remarquable intelligence. D’autant plus qu’elle fait un parallèle avec l’exode de juifs pendant la deuxième guerre mondiale, pour montrer que ces gens ne veulent rien d’autre qu’essayer de vivre un peu plus longtemps. Et qui est assez inhumains pour leur refuser ça ?

Mais il y aura aussi d’autres sujets qui vont parcourir ce roman comme ceux qui font les trafics d’animaux et leur maltraitance, comme des pistes qui peuvent sembler fausses mais qui vont chacune ajouter une pièce au puzzle d’ensemble. Et ce roman va devenir un roman foisonnant où on accepte de suivre Diou dans ses affaires pour son énergie inépuisable, mais aussi parce qu’on a l’impression de suivre une intrigue improvisée, de la même façon que Diou mène sa vie.

Encore une fois, on va se balader dans les quartiers de Nice, en évitant les quartiers touristiques pour s’attarder dans ces rues au charme du Sud. Encore une fois, on va avoir droit à des portraits de personnages secondaires formidables. Encore une fois, l’émotion va nous serrer la gorge alors que le style est plutôt « Rentre-Dedans ». Encore une fois, c’est une très grande réussite, et comme je l’ai déjà dit : Je suis prêt à suivre Diou au bout du monde !

Ne ratez pas l’avis de Psycho-Pat

Les enchainés de Jean-Yves Martinez

Editeur : Seuil

On n’avait pas de nouvelles de Jean-Yves Martinez depuis 2008 et Le fruit de nos entrailles. Plus de dix ans après, voici un roman original autant que mystérieux, qui propose sans imposer plusieurs sujets de réflexion.

David Sedar Ndong débarque dans un petit village du Vercors, Hauterives. On n’a pas l’habitude de voir débarquer des noirs dans ce coin là, et Sedar est Sénégalais. Il entre dans le bar du village et demande après Denis Vignal. On le regarde de travers, on lui demande ce qu’il leur veut, aux Vignal. David Sedar Ndong leur répond qu’il doit rapporter à Denis Vignal un pendentif qu’il lui a confié quand il était là-bas.

La maison des Vignal est isolée du village, placée sur une colline, juste à coté d’un étang. C’est Diane qui accueille Sedar, la femme de Denis. Quand il demande après lui, elle lui annonce que Denis a disparu. Mais avec la température négative, la neige qui recouvre les sols et le peu de vêtements qu’il a sur le dos, elle lui propose d’entrer se réchauffer. Commence alors une quête : celle de comprendre où est Denis, ou peut-être s’agit-il de savoir qui est Denis ?

Si l’intrigue tient sur un post-it, la façon de le traiter est bien originale, toute en finesse et en suggestions. Entre l’ambiance bien particulière imposée par un décor de moyenne montagne enneigée, au milieu des forêts sombres et inquiétantes, il n’est pas sur que la maison de Diane soit le refuge idéal.

Et la question que se posent les personnages reste la même tout au long du roman : Où est Denis ? Qui est-il ? Puis, petit à petit, par les réactions de Sedar et Diane, on se demande qui ment ? Qui manipule qui ? C’est le genre de roman à propos duquel on pourrait imaginer un millier de fins mais certainement pas celle que nous propose Jean-Yves Martinez, après qu’il nous ait franchement mis mal à l’aise.

Et puis, il évoque, plus qu’il creuse, les thèmes du racisme des gens du village qui n’ont jamais vu un étranger, mais aussi les ONG, les volontaires qui, à force de côtoyer la misère, se posent la question de l’utilité du don de leur temps et de leur vie, voire même l’honnêteté intellectuelle de chacun, et donc de leur hypocrisie.

Je ne suis pas sur d’avoir bien compris là où voulait en venir l’auteur, mais il tire quelques traits sur sa toile, nous laissant y réfléchir sans donner de clés, tout en concoctant une fin inattendu, dans un roman original de bout en bout. On aime ou on n’aime pas.

Ne ratez pas les avis de Nyctalopes, Claude Le Nocher et Jean Marc qui n’a pas aimé.

Adieu Oran d’Ahmed Tiab

Editeur : Editions de l’Aube

Ce n’est un secret pour personne, je suis fan de cet auteur algérien, dont c’est déjà le 5ème roman, après Le Français de Roseville, Le désert ou la mer, Gymnopédie pour une disparue et Pour donner la mort, tapez 1.

A Oran, les Chinois ont débarqué en force, en particulier pour construire des quartiers entiers abritant à court terme des failles asiatiques. Les autorités ne disent rien, pourvu que l’argent rentre. C’est sur un chantier que Kemal Fadil est appelé, pour prendre en charge une affaire de meurtres de deux Chinois, dans un quartier malfamé de la ville. Mais quand il arrive, il apprend que les corps ont disparu, qu’ils ont été rapatriés par les autorités asiatiques.

L’Algérie est aussi aux premières loges des vagues de migrants, ce qui est mal vu de la population. Fatou, originaire d’Afrique noire est sensible à cela, et en tant qu’infirmière, aide ces pauvres gens pour les soigner. C’est d’ailleurs elle qui alerte Kemal Fadil sur la disparition de quatre enfants. S’agit-il d’un enlèvement ?

Entre Chinois et migrants, les Algériens n’ont plus l’impression d’être chez eux. D’autant plus que les rivalités entre bandes font l’objet de fusillades avec de nombreuses victimes à déplorer. Si l’on ajoute que le pouvoir est déficient ou absent, tous les ingrédients sont présents pour une situation explosive, dont la conclusion va se révéler plus noire que tout ce que l’on peut imaginer.

On avait l’habitude de lire des romans policiers de la part d’Ahmed Tiab. Nous voici dans un roman d’une noirceur prégnante qui flirte avec la géopolitique. Mais Ahmed Tiab pose cette problématique au niveau des gens, du peuple, à travers Kemal qui doit faire face à une société de plus en plus cosmopolite et violente, de Fatou qui en tant qu’infirmière s’efforce de rester humaine et de respecter le serment d’Hippocrate et de Léla, la mère de Kémal, qui désespère de voir son fils se marier, et qui, du fond de son fauteuil roulant ne souhaite qu’une chose : que rien ne change, que rien ne vienne impacter ses souvenirs.

J’ai l’habitude d’une certaine originalité dans la façon de mener une intrigue. Ici, Kemal ne va pas rester au premier plan puisqu’une bonne moitié du roman va être consacrée au trafics d’humains, pour fournir de la chair fraîche aux réseaux de prostitution et de pédophilie. C’est vrai que les migrants sont des cibles faciles puisque personne ne va s’inquiéter de leur absence ou disparition. Et quand les services de police sont impliqués dans ce trafic pour toucher leur part du butin, cela contribue à déstabiliser un pays.

C’est un roman bien noir que nous offre Ahmed Tiab, comme un écho aux événements récents survenus en Algérie cet hiver. Il ne se veut pas une explication ou une démonstration, il ne propose pas de solutions, mais nous assène juste une illustration d’un pays qui se réveille alors que le monde a changé, un pays qui dérive et tombe. A l’image de ce monde qui repousse les limites et nie la légalité et tout humanisme, ce roman se termine dans le chaos. Espérons que cela ne soit pas prémonitoire.

Ahmed Tiab a écrit son meilleur roman à ce jour, à mon avis, bien sur.

Claude, qui nous manque, avait chroniqué ce roman ici

Dans la brume écarlate de Nicolas Lebel

Editeur : Marabout

C’est déjà son cinquième roman, à M.Lebel. Je l’ai découvert avec Le jour des morts, son deuxième. En fait, j’ai découvert l’auteur, mais aussi son personnage principal, le capitaine Daniel Mehrlicht, capable de coups de gueule qui se transforment en envolées lyriques, en chefs d’oeuvre one-man-showesques comiques, mon ami, mon frère, mon double littéraire.

Dimanche 15 avril, 23H41. Le capitaine Mehrlicht suit sa compagne Mado à un spectacle de magie grand-guignolesque. Comme par hasard, ils demandent à une personne du public de monter sur scène. Comme par hasard, cela tombe sur notre capitaine. Comme par hasard, le magicien coupe Mehrlicht en deux et le sang coule à grands flots. Pendant ce temps là, la jeune Lucie quitte ses amis et disparaît dans le brouillard.

Le lendemain. Les lieutenants Sophie Latour et Mickaël Dossantos interrogent un homme, Vincent Demagny, qui a battu sa femme, qui se retrouve à l’hôpital. Malheureusement, celle-ci n’a pas porté plainte. Puis c’est une dame qui vient signaler la disparition de sa fille Lucie, 21 ans. Brigitte Maturin est sûre que sa fille est morte puisque sa mère l’a vu quand elle a tiré les cartes de tarot. Malgré cela, le capitaine Mehrlicht décide de vérifier si on peut retrouver Lucie rapidement.

Taleb Adil et Noura sont syriens et vivent dans leur famille à Alep. Ses parents ont économisé pendant des années, puis leur ont donné tout leur argent pour qu’ils aillent chercher la paix ailleurs, loin des bombes qui détruisent le Liban. Alors, Taleb et Noura ont parcouru nombre de pays, sont revenus en arrière pour repartir en avant, dépouillés de leurs maigres biens. Quand enfin ils arrivent à Paris, c’est dans un camp de SDF qu’ils atterrissent, et la violence des gens du coin sont semblables aux cinglés qui font la guerre là-bas.

Quand la ville est plongée dans le brouillard, rien de tel qu’un petit tour au cimetière. Direction le Père Lachaise pour un appel étrange. Mehrlicht et son équipe sont accueillis par Raoul Pinson, le gardien en chef et son assistant Benoît Laborie. Au détour d’une allée, les deux hommes ont découvert une flaque de sang frais. Etant donné la quantité, la personne qui a saigné est soit morte, soit très mal en point. Voilà un mystère de plus pour Mehrlicht et son équipe.

Avec une construction remarquable que l’on peut trouver complexe, Nicolas Lebel va nous mener son histoire avec un train d’enfer, la déroulant quasiment en temps réel puisque cela se déroule sur deux jours. Ça va vite, ça part dans tous les sens, et l’heure indiquée en tête de chapitre nous oblige à aller vite dans cette histoire aux accents de films d’horreur. C’est surprenant pour un auteur que l’on connait bien, et tant mieux !

Mais le naturel revient au galop. Après l’Irlande de son précédent et excellent roman De cauchemar et de feu, voici venir deux nouveaux sujets abordés ici : les migrants et le calvaire qu’ils subissent pour survivre et le sort du peuple roumain. Ces aspects sont évoqués au cours de l’enquête à travers les couples de Taleb et Noura, Viktor et Ileana, et Yvan et Mina. Si c’est un roman de forme classique, une enquête policière avec indices et fausses pistes, la forme est un vrai casse-gueule, un sacré pari que Nicolas Lebel relève haut la main.

Et puis, il y a les personnages centraux du roman : Mehrlicht en grande forme, qui s’apprête à tourner une page dans sa vie, à recouvrir son passé d’un linceul apaisé, Latour qui semble être la seule à tenir le service à flots tant tout part en couille et enfin Dossantos qui prend de plus en plus de place et qui s’enfonce dans les méandres de ses amitiés sombres passées. Si ce tome ajoute une enquête de plus à ce groupe, il est aussi et surtout une bonne façon de suivre les itinéraires de l’équipe de Mehrlicht et de nous donner envie de lire la suite. Et on piaffe d’impatience !

Amère Méditerranée de Philippe Georget

Editeur : Editions In8

Alors qu’on avait l »habitude de lire les romans de Philippe Georget chez Jigal, voici que son petit nouveau sort aux éditions In8. Honnêtement, je n’avais pas l’information. Il aura fallu un petit message de Philippe lui-même pour que je sois au courant, et quelques semaines pour que je le lise. Un mot : Ne ratez pas ce roman !

Au large de l’île d’Ostiolum, Ugo et Elena sont en pleine partie de pêche à bord de leur Yacht Aurélia. L’ïle d’Ostiolum est un bout de terre de 83 km² situé entre l’Afrique et l’Europe, comme un lien entre la pauvreté et la richesse. Alors qu’Elena descend vers la petite cuisine, elle entend Ugo et son cousin Javier crier. Mais en guise de grosse prise, il s’agit du corps d’un homme. D’autres flottent autour, et ils en distinguent quelques uns qui bougent encore. Immédiatement, ils lancent un signal d’alarme.

Elle est dans l’eau, accrochée à son espoir, à son désespoir, qui n’est autre qu’une caisse en bois. La caisse lui permet de ne pas couler, et elle bat des jambes de temps en temps pour avancer. Ce qui la tient encore en vie, c’est ce petit corps qui proteste dans la caisse : un petit chat qu’elle a nommé Mouna se met à miauler.

Louka Santoro est résident sur l’île et a fait ses études sur le continentavant de revenir pour exercer le métier de journaliste. Assis à la terrasse du Café de la Gare, il boit son café qui devrait finir de le réveiller. Corto, un pêcheur qui embarque les touristes, vient de recevoir un appel d’Ugo : un chalutier vient de chavirer au large avec des migrants à bord. Louka et Corto se mettent de suite en route pour en sauver le maximum et récupéreront une vingtaine de personnes. Mais pourquoi le chalutier a-t-il sombré ?

Philippe Georget nous a habitué à insérer dans sa bibliographie des romans orphelins, entre deux enquêtes de Gilles Sebag et Jacques Molina, ses inspecteurs récurrents. C’est le cas ici, où il situe l’intrigue de son roman sur une île imaginaire, sorte de pont entre l’Afrique, affamée et déchirée par ses conflits et l’Europe riche et hautaine. Et on sent que cet auteur, que j’adore pour son humanisme, a choisi ce sujet parce qu’il lui tient à cœur.

On y trouve une passion, sous-jacente, qu’il n’a pas voulu mettre au premier plan, optant pour un style grave, solennel, pour bâtir son roman. Il y met aussi beaucoup de recul, se plaçant en retrait par rapport à ce qui arrive à ces pauvres gens qui, en définitive, ne veulent que survivre. Car il y a bien une intrigue policière, puisque Louka va plonger pour observer l’épave du chalutier, et découvrir qu’un couple est menotté à une barre du bateau. Il y a donc bien eu assassinat.

Louka va donc avancer à pas comptés, rencontrant les naufragés survivants, les membres de la police locale, ceux de la métropole et même ceux des services secrets. Pour asseoir son sujet, Philippe Georget va insérer des chapitres consacrés aux migrants, et nous donner quelques clés à propos de l’énigme. Mais surtout, il va nous montrer la complexité des tensions qui se jouent entre les différentes nationalités et les conditions déplorables du voyage, orchestrées par des passeurs marchands de viande !

Et c’est dans ces moments là que le roman décolle et nous place en face de nos responsabilités. Sans vouloir être un brûlot, il nous pose des questions. Car nous sommes responsables. Comment pouvons-nous mettre au pouvoir des dictateurs sanguinaires et fermer les yeux devant le sort de leur peuple ? Comment pouvons-nous ruiner, voler leurs ressources naturelles et fermer les yeux devant le sort de leur peuple ? Comment pouvons-nous nous empiffrer de nourriture et fermer les yeux devant le sort de leur peuple ?

Si ce roman est d’une construction admirable, complexe mais redoutablement bien menée, si on y trouve des scènes d’action et même angoissantes, le fond du sujet, élaboré avec beaucoup de subtilité, rend ce roman un livre important. Et par moments, on y trouve des phrases éloquentes telles celle-ci que j’ai pioché à la page 232 : « On ne peut pas se revendiquer des Droits de l’Homme tout en fermant nos portes à ceux qui fuient l’Enfer. » Voici un des grands romans humanistes de l’année 2018, à ne pas rater.

Ne ratez pas l’avis de l’Oncle Paul

 

 

Coup de projecteur sur les éditions Cairn

Les éditions Cairn sont une petite maison d’édition du Sud Ouest qui a déjà plus de vingt années d’existence. Elle promeut des livres issus du sud ouest de la France. Une collection est dédiée au polar ; elle s’appelle Du Noir au Sud. Je vous propose deux titres récemment édités dans le cadre de cette collection.

Erreurs d’aiguillage de Philippe Beutin

Vendredi 31 octobre 2014. Le nouveau chef de SRPJ de Toulouse, le capitaine Gilles Pillière doit débarquer le lundi suivant. Mais ce qui importe à Jérôme Carvi, « le Chinoir », c’est de retrouver Audrey dont il est amoureux depuis sa précédente enquête relatée dans Jeux de dames. Le lundi suivant, le nouveau capitaine annonce la couleur, il fera régner l’ordre dans son service, d’une poigne de fer.

Mercredi 1er avril 2015. Un homme est retrouvé mort sur les voies sortant de l’entrepôt de maintenance de la SNCF. Selon le conducteur, le type était mort avant qu’il roule dessus. A priori, il a été électrocuté avant de tomber sur les rails. Il s’avère que c’était un électronicien, Lionel Martin, qui travaillait à l’autre bout des entrepôts. En plus, il ne portait pas ses EPI (Equipements de Protection individuelle).

Avec ce roman, nous allons découvrir une partie des services qui gravitent autour d’un train. Et cela permet d’en apprendre beaucoup, de la part d’un ancien de la SNCF. Il nous présente avec humour les acronymes incompréhensibles, l’organisation, et surtout l’obsession de l’entreprise pour la sécurité. Pour Jérôme, il va lui falloir s’adapter pour découvrir qu’il a à faire avec un mystère et que cette mort pourrait bien cacher un meurtre. Le doute n’est plus permis quand les morts s’amoncellent.

Je dois dire que ce roman est très bien mené, et que s’il est de facture plutôt classique, c’est un vrai plaisir à lire, malgré le grand nombre de personnages. Si le personnage principal est bien le Chinoir, fou amoureux mais tenace dans son travail, les autres ne font pas figure de décoration. Après Jeux de dames que j’avais adoré, voilà un roman policier qui confirme les grandes qualités de Philippe Beutin pour construire des intrigues complexes.

Ils vont tous mourir de Raphaël Grangier 

Ça aurait du être des vacances formidables pour la famille Rougier, en cet été de 1986. Christophe, conseiller financier au Crédit Agricole, est au volant, aux cotés de sa femme Véronique, institutrice. A l’arrière de la Renault 14, la petite Emilie écoute Madonna sur son walkman et le petit Thomas attend avec impatience l’arrivée au camping du Château Le Verdoyer dans le Périgord. Mais alors qu’ils prévoient de faire des randonnées en pleine nature, les enfants du camping vont bientôt disparaître les uns après les autres. Le jeune commandant de police Guillaume Dubreuil va avoir fort à faire.

Ce roman commence tout doucement, par nous présenter la région et le contexte du camping. On sent dans ce début tout l’amour que porte l’auteur à cette région. Et c’est un vrai plaisir à suivre ce guide, d’autant plus que le style est très littéraire et très plaisant. C’est avec la disparition du premier enfant, puis du deuxième que va monter l’inquiétude puis la tension jusqu’à devenir un stress insoutenable.

Et le roman que j’avais cru être un roman policier va se transformer en thriller avec l’apparition d’un tueur en série enfermé dans un hôpital psychiatrique. L’auteur va utiliser les ficelles lues et vues dans le Silence des agneaux ou Seven et se les approprier pour nous offrir un roman surprenant par son ambition et d’une concision fort appréciable. Au final, on passe un bon moment, que dis-je un excellent moment avec des scènes difficilement oubliable dans un décor de rêve.

Retenez bien ce nom : Raphaël Grangier est un auteur au talent indéniable qui n’a pas fini de nous surprendre. Je serai au rendez-vous de son prochain roman, pour sur !

Rouge Armé de Maxime Gillio

Editeur : Ombres Noires

Dès que j’ai vu apparaître le dernier roman de Maxime Gillio, je me suis jeté dessus. Je m’attendais à un roman d’action car je le connaissais dans ce registre, et ce n’est pas du tout le cas. C’est un roman dur auquel j’ai eu droit, qui aborde un sujet méconnu chez nous, d’actualité aussi, et qu’il est important de lire.

Prestanov, Tchécoslovaquie, 1943. Anna arrive dans le village et est confrontée à un homme de grande taille, Georg. Elle cherche l’instituteur, qui a besoin d’une femme de ménage alors que lui la menace, l’accusant de les avoir volés, elle et les Allemands. Anna vient des Sudètes et a été expulsée, de son pays, de sa région. Ses papiers disent qu’elle est Allemande alors qu’elle vient de Tchécoslovaquie. L’instituteur Miroslav s’interpose et la sauve.

Heidenau, Basse Saxe, 2006. Patricia Sammer est journaliste au Spiegel. Elle a la quarantaine, est célibataire sans enfant. Elle simule une rencontre fortuite avec une vieille femme. Elle invente un bobard pour l’aborder, dit qu’elle écrit un livre sur les Allemands de l’Est qui ont traversé le mur pour venir à l’Ouest puis repartir. La vieille dame refuse de lui parler, dit qu’elle a toujours habité ici, alors Patricia dévoile ses cartes : « Ce n’est pas ce que j’ai cru comprendre madame Lamprecht. Ou dois-je vous appeler Inge Oelze ? ». Inge ne croit pas un mot de ce que raconte Patricia mais la laisse entrer. Patricia raconte qu’elle a eu accès aux archives de la Stasi. Et elle lui laisse sa carte de visite.

Berlin, 2006. De retour au bureau, elle retrouve Paul, son collègue de bureau. Celui-ci enquête sur des meurtres de vieillards, et on vient de découvrir le quatrième, poignardé chez lui. Puis une vieille dame débarque au journal. C’est Inge qui veut s’assurer que Patricia travaillait bien là. Inge lui donne rendez-vous chez elle le lundi suivant. Le duel peut commencer …

A la façon d’un Thomas H.Cook, Maxime Gillio va entrer dans les méandres des souvenirs d’une personne âgée pour nous montrer des aspects de notre histoire que, personnellement, je ne connaissais pas ou connaissais bien mal. Et cela ne fonctionnerait pas si on n’avait pas des personnages forts. Et on se retrouve ici avec deux femmes qui vont s’affronter comme deux boxeurs sur un ring.

C’est le cas ici, avec Inge, une vieille dame, certes, mais une dame avec un caractère de fer, qui assume sa vie, son histoire, ses actes. Une vieille dame qui a vécu tant de drames, qui a fait tant d’exactions, qu’elle s’est bâtie sur le sang de ses ancêtres et celui de ses victimes. De l’autre coté de la table, Patricia n’est pas tout à fait là en tant que journaliste. Elle vit seule, a parfois quelques amants, mais se révèle incapable d’avoir une vie de famille tant qu’elle n’aura pas remplie la mission qu’elle s’est donnée.

Maxime Gillio va donc faire des allers-retours entre le présent et le passé, remontant jusqu’à Anna la mère de Inge, expulsée de sa région, qui se retrouve à la fois apatride, avec une nationalité officielle, mais détestée par les habitants du pays où elle arrive. Imaginez un Français du Sud qui arriverait en Auvergne et qui serait rejeté, violenté, voire tué pour son appartenance à sa région ! Cette exode des habitants des Sudètes en Tchécoslovaquie est un fait d’histoire dont j’ai rarement eu connaissance, et encore moins la réaction des gens de cette époque, réaction dont on a encore des relents nauséabonds aujourd’hui …

Puis, Maxime Gillio nous fait visiter l’Allemagne de l’Est, le passage à l’ère communiste avec toutes les conséquences que l’on peut imaginer. Bizarrement, ce n’est pas l’érection du mur qui sera le fait central du livre, puisque Inge nous dit que les gens ne l’avaient pas prévu. Il s’attarde plutôt sur la vie de Inge en Allemagne de l’Ouest et là encore, il arrive à la fois à m’apprendre des choses et à me surprendre. Car ce que l’on va lire dans ce livre est tout bonnement hallucinant.

Car c’est bien les faits racontés par Inge puis Patricia, avec toute leur subjectivité qui va nous frapper, à la tête, au cœur, au foie. Chacune ne raconte que ce qu’elle veut raconter, mais les zones d’ombre sont suffisamment noires pour qu’on ne veuille pas en savoir plus. C’est d’autant plus frappant que Maxime Gillio utilise un style direct, pointilleux, mais surtout sans parti-pris et sans sentiments. C’est à mon avis aussi pour cette raison que ce roman est fort. C’est en tous cas un roman qu’il faut absolument lire, ne serait-ce que pour s’ouvrir l’esprit aux autres.