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Les novellas de la Manufacture de Livres

Editeur : Manufacture de livres

On voit de plus en plus apparaître de courts romans que les anglo-saxons appellent des novellas, qui sont entre le format du roman et celui de la nouvelle. Je vous propose de jeter un œil sur deux romans de la Manufacture de Livres :

Vagabond de Franck Bouysse :

vagabond

Présentation de l’éditeur :

Un homme dont on ne connaîtra pas le nom, ses soirées, il les passe à jouer du blues dans les cafés de Limoges, mais ce pourrait être ailleurs. Mais pas n’importe où : il faut que ce soit une ville avec des traces d’histoire, des ruelles sombres, des vieilles pierres. La journée, il marche dans les rues, voyant à peine les humains qui sillonnent d’un pas pressé les rues, ceux qui ont quelque chose à faire, une vie à construire alors que la sienne, de vie, ressemble à une ruine. Et voilà qu’un soir apparaît au bar une femme, une inconnue magnifique, pour laquelle il se met à jouer sa propre musique, à chanter ses propres mots. Ils boivent un verre, il la raccompagne au pied de sa demeure et rentre à son hôtel miteux. La reverra-t-il ? Saura-t-il qui elle est ? Il rentre à son hôtel pour dormir, pour rêver à Alicia, celle avec qui il y a quinze ans il partageait la scène, celle qui est partie et qui lui a brisé le cœur. Alicia est en ville. Elle chante au Styx. L’homme sera au Styx, bien sûr, pour Alicia. Ça n’est pas une bonne idée, et il le sait. L’apparition de ce fantôme va déclencher chez l’homme une plongée dans le passé, dans l’enfance et la douleur. Bouysse bascule alors dans la poésie, noire, violente, obsessionnelle, et achève son roman en beauté et en désespoir, emmenant avec lui un lecteur consentant, déconcerté, pris.

Mon avis :

Avec son style poétique et ses sujets noirs, il fallait bien que Franck Bouysse s’intéresse à la musique, et au Blues en particulier. Son personnage principal est guitariste et joue tous les soirs pour des ombres, celles de son passé. Jusqu’à cette apparition qui va le faire basculer vers une conclusion inéluctable.

Encore une fois, Franck Bouysse m’enchante. Et même si le format est court, même si le sujet est classique, je ne peux m’empêcher à chaque phrase de me dire que c’est très bien trouvé, que c’est très bien écrit. Je ne peux m’empêcher de me laisser bercer de plaisir, de plonger dans cette histoire noire et entêtante. C’est une nouvelle fois une grande réussite, le genre de romans que l’on a envie de lire plusieurs fois, juste pour le plaisir.

Albuquerque de Dominique Forma

albuquerque

Présentation de l’éditeur :

Décembre 2001, Albuquerque, Nouveau-Mexique, Jamie Asheton est gardien de parking. Voici l’instant qu’il redoutait depuis un après-midi poisseux de septembre 1990, lorsqu’ils avaient, sa femme Jackie et lui, déserté leur appartement de Manhattan. Une Pontiac firebird avec deux hommes à bord s’approche de sa guérite. Il va falloir faire vite, très vite pour s’échapper du traquenard et aller chercher Jackie. Ensuite il faudra fuir vers Los Angeles pour retrouver les hommes du programme fédéral de protection des témoins. Mais la route est longue jusqu’à la cité des Anges… longue pour un couple traqué, longue pour un homme que sa femme n’aime plus et qui est condamnée à partager sa vie.

Mon avis :

Entre Dominique Forma et moi, cela ressemble à un rendez-vous raté. Au sens où j’ai beaucoup de ses livres à la maison et je n’ai jamais trouvé le temps de les ouvrir. Je répare donc cette injustice avec ce court roman où il se passe beaucoup de choses en très peu de pages.

Si contrairement à Franck Bouysse, je ne suis pas emporté par le style, ici on se laisse porter par l’histoire, en regardant les miles défiler sur la célèbre route 66. Ce couple en fuite, poursuivi par des truands, cherche une protection avec une certaine naïveté. On va donc suivre cette histoire plutôt classique avec plaisir, et tourner la dernière page sur une bouffée d’optimisme teintée d’espoir vain. Cela nous donne un bon moment de lecture divertissante.

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La ville des brumes de Sara Gran

Editeur : Editions du Masque

Traduction : Claire Breton

L’année dernière, nous avions fait la connaissance de Claire DeWitt, le nouveau personnage récurrent de Sara Gran, dans La ville des morts. La voici dans sa deuxième enquête, où nous allons en savoir plus sur cette jeune femme.

Il y a quelques années, Claire DeWitt a eu un amant, Paul Casablancas, avec qui elle a vécu quelques mois. Pour autant, cette période reste un excellent souvenir, au point que Claire pense à Paul comme étant l’amour de sa vie. Ils se sont séparés et Paul est parti vivre à San Francisco où il a épousé Lydia Nunes, une guitariste. Paul étant lui-même l’un des guitaristes les plus doués de sa génération, ils se sont mariés et Claire a repris sa vie …

Quand Claire reçoit un coup de téléphone, c’est pour apprendre que Paul a été assassiné. Il a reçu plusieurs balles chez lui, et plusieurs de ses guitares ont disparues. La police pense à un cambriolage qui a mal tourné et Claire décide d’aller à San Francisco pour se faire sa propre idée. Même si elle est d’accord avec l’hypothèse de la police, il est tout de même étrange que la porte d’entrée ait été fermée. Comme si le cambrioleur était entré, avait tué Paul et était parti en refermant derrière lui.

C’est une affaire bien compliquée qui commence pour Claire. Comme celle de son adolescence, quand Chloé, Tracy et elle avaient décidé de devenir détectives. Elles étaient inséparables et formaient ce qu’elles croyaient être les meilleures détectives du pays. Quand un jour, Tracy disparait dans le New York des années 80, elles sont parties à sa recherche et ont découvert un pan de la vraie vie …

J’avais tant aimé sa précédente enquête, parce que c’est un portrait de femme qui, à lui seul, mérite le détour. Allez, pour être honnête, on ne peut que tomber sous le charme de Claire DeWitt. Je suis amoureux de Claire DeWitt. Parce qu’il y a dans cette écriture une honnêteté, une véracité qui en font un personnage vivant. C’est aussi un personnage moderne, qui baise quand elle en a envie, qui vit vite, usant de tous les expédients qu’elle a à sa disposition pour accélérer son rythme de vie, éviter de dormir, oublier …

Dans cette enquête, on en découvre plus sur le passé de Claire DeWitt, à travers la recherche de son amie Tracy. Il y a dans ces passages, faits de chapitres insérés dans l’intrigue principale, des portraits d’adolescentes qui découvrent la vraie vie, celle des adultes. Elles passent d’un jeu, celui de détective, à la découverte d’un paysage fait de violence, de sexe et de drogues. Ce n’est jamais démonstratif, juste montré avec beaucoup de justesse en même temps que Sara Gran nous montre la perte d’innocence, d’espoir et d’illusions de ces jeunes filles.

Et puis, même si l’enquête n’avance pas vite, voire est accessoire, la résolution du meurtre de Paul nous donne droit à des beaux passages, si simples, sur la perception qu’a Claire De Witt de la vie. Usant et abusant de cocaïne, on découvre toujours d’autres facettes de ce personnage si complexe. On la croyait forte, sans limites, résolue, tenace. On la découvre fragile, à la recherche de soutiens, que ce soit Constance qui l’a formée au métier de détective, à Silette, ce grand détective qui a écrit le B-A-BA du détective. Mais aussi ceux qui l’entourent et qui la soutiennent, ses amies qui la récupèrent en morceaux ou bien Claude, son assistant qui lui sert de repère dans un monde perdu.

C’est un roman fondant, attachant, moderne, qui nous montre à la fois le mal-être mais aussi la réalité que l’on ne veut pas voir. A travers le personnage de Claire DeWitt qui veut vivre vite et espérer, on voit la vraie vie qui, elle, est sans espoir. Car comme disait Pierre Desproges : « La vie est dramatique, elle se termine toujours mal ». Si La ville des brumes enfonce le clou du précédent, il est, à mon avis, un cran au dessus par tous ces aspects qui rendent ce roman indispensable, comme une sorte de témoin de notre société actuelle.

Ne ratez pas l’avis de l’ami Racoon

Qui veut la peau d’Andreï Mladin ? de George Arion (Genèse éditions)

Je n’avais pas lu Cible royale, le précédent roman de George Arion publié en France, sous prétexte qu’il était annoncé comme un roman d’espionnage. Et comme cela n’est pas ma tasse de thé, je suis passé au travers. C’est le billet de l’ami Claude qui m’a fortement motivé à lire Qui veut la peau d’Andreï Mladin ? Si je devais résumer mon avis, ce serait : Jetez vous sur ce livre, c’est HILARANT !

Dans les années 80, à Bucarest, en Roumanie. Andreï Mladin, journaliste de son état, se réveille dans son salon. Il a fait une telle bringue la veille qu’il n’a plus aucun souvenir de ce qui a bien pu se passer. Il a un tel mal de tête qu’il a du mal à ouvrir les yeux. Et quand, par malheur, il le fait, c’est pour découvrir un corps allongé au milieu de son salon, au milieu des livres de ses bibliothèques. Apparemment, l’homme qui git là a succombé à un violent coup sur la tête et a copieusement saigné.

Hors de question de conserver un cadavre chez lui, ni même d’appeler la police. Ils sont bien capables de faire avouer à Andreï un meurtre qu’il n’a pas commis. Alors il décide de stocker le corps à la cave. Après l’avoir enroulé dans le tapis, il le charge dans l’ascenseurs et descend quand il entend sa voisine Madame Margareta, une commère comme pas deux. Du coup, il appuie sur le bouton du cinquième, quand il entend son voisin du dessus qui veut sortir son chien. Bref, il sort le corps, attend que chacun ait regagné ses pénates avant de planquer le corps à la cave.

La situation va être bien compliquée à gérer ; il va falloir trouver un coupable. La seule chose dont il se rappelle est qu’il était parti la veille pour faire une interview d’une superbe violoniste, Mihaela Comnoiu, qu’ils sont tombés amoureux et que cela n’est pas bien vu par la famille de la musicienne … entre autres. La situation va devenir bien compliquée quand le corps va disparaitre, puis quand d’autres corps vont s’accumuler.

Il faut être honnête : quand on lit du polar, c’est aussi et avant tout pour se divertir. Alors quand on a affaire à un personnage bringuebalé de droite et de gauche, ayant du mal à comprendre ce qui lui arrive, et qu’il arrive tout le temps à relever la tête grâce à son humour décapant, le plaisir de la lecture est énorme. Et dans le cas de ce roman, le plaisir est immense, gigantesque.

Car le style est vif, alerte, les dialogues tapent justes, et surtout on s’amuse comme un fou. Certes, il s’agit d’une enquête classique, les personnages de victimes déclamant des phrases drôles sont légion dans le polar. Mais quand tout se tient de bout en bout, avec la même verve, le même rythme, je dois bien avouer que c’est une lecture à la fois jouissive et addicitve. Il est carrément impossible de lâcher ce roman une fois commencé. J’y ai trouvé le même plaisir que quand je lisais les premiers romans de Carlo Lucarelli.

Forcément, on se prend d’affection pour le personnage d’Andreï, et ce roman dépasse le cadre du simple divertissement, quand on sait qu’il a été écrit sous la dictature de Ceaucescu et qu’il est suffisamment subtil pour être passé au travers des mailles de la censure.

Et avec le recul, on se rend bien compte du coté subversif qu’a pu avoir un tel roman vis-à-vis d’un régime très unilatéral. On y trouve des détails de la vie quotidienne tels que les coupures d’électricité ou les manques de nourriture. On y trouve aussi des travers du dictateur qui demandait à ce que chaque discours soit conclu par « Fin de citation », ce que l’on retrouve de nombreuses fois dans le roman, avec toujours le même sourire.

Tout cela pour vous dire que ce Qui veut la peau d’Andreï Mladin est un excellent divertissement, et qu’il est aussi un peu plus que cela, un vrai témoignage de ce que fut la vie des gens sous Ceaucescu.

Ne ratez pas l’avis de l’ami Claude, de l’ami Paul, ainsi que l’interview du Concierge Masqué.

Kind of black de Samuel Sutra (Terriciaë)

Attention, coup de cœur !

La dernière page vient de se tourner, les mains de pianiste qui s’immiscent sur la couverture se tendent vers moi. Je prends le roman, l’ouvre au hasard, mais pas tout à fait, attrape un effluve de chapitre et commence (ou plutôt recommence) ma lecture. Je retrouve Jacques, cet inspecteur en vacances, qui plonge dans cette affaire ténébreuse, au fin fond d’une cave enfumée, bercé par une douce musique légèrement nonchalante et infiniment triste.

J’entame à peine les premières phrases du chapitre 21 qu’une musique caresse mes oreilles. D’un accord parfait, d’une introduction musicale d’une douceur inégalée, les phrases débouchent sur une voix, celle de l’auteur, de son amour pour le jazz, de son amour pour les mélodies, pour les histoires de gens. Malgré le fait que je ne sois pas fan de jazz, Samuel Sutra m’a attiré dans ses filets, comme une sorte d’initiation à la vie.

Ce roman, c’est aussi une histoire de personnages. La pierre centrale, c’est Stan Meursault, ce pianiste de génie qui n’est pas reconnu à sa juste valeur, mais que beaucoup admirent dans le milieu. Il est la pierre angulaire du Night Tavern, cette cave au pied de Montmartre où, tous les soirs se déroulent des concerts de jazz. Stan est tiraillé entre sa joie de retrouver Sarah Davis, cette chanteuse partie chercher et trouver la gloire aux Etats Unis et son appréhension de la retrouver après plusieurs années de séparation. Car ces deux là se sont connus, se sont aimés et se sont quittés au nom de la reconnaissance, du succès, de la gloire si éphémère mais si importante.

Sarah Davis a accepté de venir faire un set d’une trentaine de minutes au Night Tavern, en ne chantant que des classiques pour éviter les problèmes de droits d’auteur. Ce sont d’ailleurs les détails que doit régler Baker, l’agent de Sarah Davis et compagnon de la chanteuse. Sarah Davis a aussi permis à Stan d’enregistrer le concert, pour qu’il puisse le vendre à une maison de disque, s’il le veut.

Stan et ses deux acolytes contrebassiste et batteur laisse Sarah Davis dans la loge et montent sur scène. Ils ne voient pas le public, éblouis qu’ils sont par les projecteurs. Stan débute par If you wait too long, la célèbre chanson qui a révélé et consacré Sarah Davis. Il joue comme jamais, ses doigts volant sur les touches du piano, les notes qui sortent du piano semblant rendre hommage à cette chanteuse devenue diva du jazz. L’introduction reste suspendue dans l’air, et plus les secondes passent, plus l’atmosphère devient lourde, pesante. Stan se sent obligé de présenter « La grande, l’immense Sarah Davis … » mais elle n’apparait pas. Le silence tombe, assourdissant cet espace de musique magique ; on entend de l’agitation et la sanction tombe : Sarah Davis a été poignardée.

Je n’oublierai que bien difficilement ces formidables personnages, ni Stan et ses doigts magiques, éternel maudit de la vie, ni Jacques ce policier consciencieux, obligé de travailler en marge de sa passion, la musique ; ni Lisa si belle et si parfaite dans le regard de Jacques ; ni Baker ce personnage si antipathique ; ni les autres collègues de Jacques si bien dessinés, si vivants, si attachants. Je n’oublierai pas cette douce musique portée par le style fluide et entêtant comme une ritournelle, cette histoire racontée comme un morceau de musique, où on prend le temps d’ouvrir le capot du piano, où l’introduction vous prépare au meilleur, où le corps du morceau vous emmène petit à petit, où la fin, la conclusion du morceau vous cloue au poteau, tant c’est beau, noir et imparable. Voilà, je l’ai dit, les dernières pages de ce roman m’ont détruit.

Coup de cœur !

Samuel Sutra décline son talent dans l’humour avec les aventures de Tonton et sa bande : Le pire du milieu, Les particules et les menteurs, et Akhanguetno et sa bande. La quatrième aventure de Tonton vient de sortir aux éditions Flamand Noir et s’appelle Le bazar et la nécessité. Kind of Black vient d’être réédité par les éditions Flamant Noir.

Back-up de Paul Colize (Folio Policier)

Je l’avais raté quand il est sorti en grand format, voici donc une séance de rattrapage pour ce roman qui a tous les attraits de l’excellent polar, et dont la réputation sur la blogosphère n’est plus à faire, tant il croule sous les éloges. D’ailleurs, Paul Colize a remporté entre autres le Balai d’Or du concierge masqué 2012, c’est dire ! Il est aussi finaliste de trophée 813 dans la catégorie roman francophone. Et effectivement, c’est un polar de grande qualité qui mérite tout le bien qu’on a dit sur lui.

Larry speed arrive à l’aéroport de Majorque le samedi 18 mars 1967, en provenance de Berlin. En tant que leader du groupe de rock’n’roll Pearl Harbor, il sort d’une session d’enregistrement avec eux et vient de proposer quelques jours de vacances. Dans un night-club, il récupère une prostituée, passe la nuit à se droguer et baiser. Le lendemain matin, il est retrouvé noyé dans la piscine de l’hôtel. En quelques jours seulement, les quatre membres du groupe auront donc connu la mort.

Février 2010. Un piéton vient d’être renversé par une voiture à proximité de la gare du midi à Bruxelles. Si l’on peut penser qu’il est un SDF, certains indices montrent qu’il n’en est rien. Par contre, rien ne permet de déterminer son identité. Quand il sort du coma, il s’avère qu’il est victime du syndrome de locked-in, c’est-à-dire qu’il peut entendre mais pas communiquer ni bouger (sauf ses paupières). Les infirmières vont le surnommer X Midi. Son kinésithérapeute Dominique va tenter de créer un lien avec lui et essayer de comprendre qui il est et ce qu’il a vécu.

Il va m’être difficile de parler de ce roman, tant il est foisonnant et forme finalement un puzzle dont le lecteur n’aura la solution que dans les dernières pages. Car aussi bien dans sa construction que dans sa narration et dans sa documentation musicale, ce roman est une véritable mine d’information en même temps qu’une source de surprises, de bonnes surprises.

Le roman est morcelé, menant de front plusieurs histoires en parallèle, pour se rejoindre à la fin. Il y a tout d’abord l’histoire du groupe Pearl Harbor, puis celle du journaliste Michael Stern qui est chargé par les familles de découvrir pourquoi les 4 membres sont morts, puis Dominique qui essaie de communiquer avec X Midi, et enfin X Midi lui-même qui raconte sa biographie. Dit comme ça, cela peut sembler complexe voire compliqué, et pourtant je ne me suis jamais senti perdu, retrouvant à chaque fois l’époque et les personnages correspondants. Et l’ensemble donne un puzzle avec un nombre incommensurable de pièces que Paul Colize va nous aider à résoudre.

Et puis, il y a toute cette description des années 60, tout ce foisonnement autour des arts et de la musique en particulier, cette sensation de joie, de liesse et de liberté que l’on ressent à la lecture de la vie de X Midi, qui est formidablement bien rendu. Evidemment, la bande-son est à la hauteur de ce que Paul Colize nous décrit, et c’est tellement bien fait que j’ai vraiment eu l’impression de lire une biographie en oubliant que j’étais dans un polar. Quel plaisir de plonger dans les caves de Berlin, d’errer dans les rues de Pairs ou Bruxelles, de plonger dans les studios de Londres, de vivre au rythme de la batterie, d’entendre retentir les guitares virevoltantes et de vivre les sons magiques des chansons rock ou pop de ces années en or.

Et puis, derrière cette folie pleine d’insouciance, il y a le spectre des menaces de guerre, les conflits aux quatre coins du monde qui ne sont rien d’autre que des combats USA – URSS déportés. Il y a une menace qui apparait petit à petit dans le bouquin jusqu’à devenir omniprésent, jusqu’à une fin originale … que je vous laisse découvrir. N’hésitez plus, prenez un ticket pour les années 60, ouvrez Back-Up de Paul Colize.

Les brumes du passé de Leonardo Padura (Points Seuil)

 Brumes du passé

 

Voici une nouvelle lecture dans le cadre de Meilleurpolar.com organisé par les éditions Points. Si je connais Leonardo Padura pour en avoir quelques uns qui traînent, je n’avais jamais lu de roman de cet auteur cubain.

Mario Conde a quitté la police et s’est reconverti en bouquiniste, à la recherche de romans qu’il vendra à des libraires cubains ou américains. Son immense érudition dans le domaine littéraire lui permet de mettre une valeur sur chaque livre qu’il découvre. Comme Cuba traverse une crise sans précédent, amenant la famine dans les familles, le Conde arpente les villas luxueuses à la recherche de la perle rare.

Mario Conde débarque par hasard chez Dionisio et Amalia Ferrero. Il doit estimer la valeur de leur bibliothèque. Ceux-ci pâtissent de la crise et n’ont plus rien à manger. Le Conde apprend que la maison appartient en fait aux Montes de Oca, et qu’ils attendent des nouvelles d’un des héritiers. Le Conde est ébahi devant la valeur de ces livres. Il les classera en trois types : ceux qui ont peu de valeur, ceux qui ont une grande valeur et ceux qu’il ne faudrait pas vendre car ils sont inestimables.

Puis, entre deux volumes, Le Conde trouve la photographie d’une femme, Violeta del Rio. Cette femme était chanteuse de boléro dans les années 50, et n’a enregistré qu’un seul disque. Le Conde va chercher à en savoir plus sur cette femme, tomber sous le charme de cette voix sensuelle et désabusée, jusqu’à être prêt à laisser tomber cette impossible quête. C’est alors que Dionisio est assassiné.

Ce roman est extraordinaire ! Et pourtant, j’ai bien failli l’abandonner vers sa moitié. Mais laissez moi m’expliquer. Le roman est découpé en deux parties, comme deux faces de disques. D’ailleurs, les titres des 2 parties sont les 2 titres des chansons enregistrées par Violetta. Cette partie concerne la quête de Conde vers un passé florissant et argenté et comporte de nombreux passages sur les livres de la bibliothèque. Et j’ai trouvé cela un peu lourd, ces descriptions de plusieurs pages sur les titres de romans introuvables, avec leurs années d’édition et leur éditeur.

Et puis je suis arrivé dans la deuxième partie. Et là, je comprends tout dans la construction du roman et dans la démonstration de Leonardo Padura. Du strass de la première partie, on découvre que derrière, c’était un peu moins joli, que la révolution est passé par là, avec ses promesses, mais que ce n’est pas mieux, et que comme avant, il y a les riches et ceux qui crèvent de faim.

Mais surtout, il y a dans cette deuxième partie tout une sensibilité que je n’ai pas forcément ressentie, cette nonchalance, cette tristesse, ce sentiment que quoi que l’on fasse, le pays continue son chemin sans plus se soucier de ses ouailles. Il y a ce portrait du Conde qui, à l’image de son pays abandonné par L’URSS qui implose, se retrouve abandonné, seul, refusant toute lueur d’espoir, parce que à quoi cela peut-il bien servir ? Clairement, les dernières pages m’ont fait pleurer, et c’est bête quand on lit ça sur une plage de vacances. Alors, je vous le dis : la lecture de ce livre est exigeante, elle se mérite, mais à la fin, quelle récompense !.

La nuit ne dure pas de Olivier Martinelli (13ème note éditions)

Mon problème, c’est que je surfe beaucoup sur Internet et que je suis inscrit à beaucoup de newsletter. Et donc, je reçois les newsletter des éditeurs. Quand il s’agit d’un auteur que je ne connais pas, je lis la quatrième de couverture. Et quand celle-ci est alléchante, je ne résiste plus. C’est le cas de La nuit ne dure pas de Olivier Martinelli publié aux éditions 13ème note, dont voici le sujet.

Ils sont trois frères, ils s’appellent les Kid Bombardos, ce sont des adolescents qui font du rock. Il y a Arthur l’aîné bassiste, Seb le benjamin batteur et Dominic le guitariste qui est aussi le compositeur et le chanteur. Tous les trois sont des fous de musique, la musique c’est leur vie, leur sang, l’air qui leur permet de respirer. Tous trois sont inséparables, tous trois ont des caractères bien différents et traversent cette période difficile qu’est l’adolescence.

Arthur, l’aîné, a quitté le domicile des parents, a plongé dans la drogue et tente de s’en sortir. Il travaille dans une librairie, est fan absolu de Fante et voit le groupe comme d’une part la possibilité de démontrer qu’il est capable de faire quelque chose et d’autre part la réalisation du rêve de vivre de sa passion. C’est aussi un être solitaire qui cherche la rédemption au travers l’amour parfait. Le fait qu’il soit le bassiste montre qu’il est la base de la fratrie, qu’il sert d’exemple aux deux autres.

Seb est le plus jeune des trois, et donc forcément influencé par ses grands frères. Il en a marre d’être considéré comme le petit, a un besoin de s’émanciper, de respirer de l’air pur. Sa fugue à Paris lui fait découvrir le monde des adultes avec ses bons cotés (ses rencontres, ses amours) mais aussi les mauvais (se prendre en charge, c’est aussi se retrouver seul). C’est celui des trois qui porte en lui l’énergie, la puissance, la volonté donc c’est le batteur.

Dominic est celui sur qui repose tout le groupe, car sans chanson, il n’y a pas de groupe. En proie au doute, avec ses peurs des responsabilités, il regarde avec beaucoup d’envie son grand frère qui a osé faire le pas de quitter les parents. Car la fuite est bien tentante quand on est au pied du mur, comme peut l’être tous les excipients qui aident à oublier les contraintes de la vie adulte. Sans toucher à la drogue, probablement pour ne pas faire les mêmes erreurs que Arthur, il va boire et baiser les filles.

Vous l’aurez compris, ce sont trois personnages d’adolescents très complets, très différents que nous propose Olivier Martinelli. Avec sa structure en trois parties, faisant parler chacun des frères à tour de rôle, on entre dans leur tête jusqu’à les comprendre, les écouter, et rêver avec eux. C’est bigrement bien construit et bigrement efficace.

Evidemment, ça parle de rock. Chaque partie est découpée en chapitres dont les titres sont des chansons cultes. Et là encore, le choix est parfait. Des Smiths au Velvet, des Tindersticks aux Vines ou Jesus and Mary Chain, en ce qui me concerne, il n’y a aucune faute de goût, mais plutôt une sorte de discothèque idéale. Les nombreuses références vont faire découvrir de bien belles chansons aux néophytes et donner l’envie de se replonger dans des disques oubliés pour d’autres (dont je suis).

Et le style de l’auteur est d’une précision diabolique et d’une poésie désabusée. Quel plaisir de lire un auteur qui sait écrire, qui s’attache aux moindres petits gestes de la vie quotidienne, pour mieux montrer l’état d’âme. Ne venez pas y chercher un roman d’action, ici, on fouille les pensées, on décortique les cerveaux, on détaille les doigts qui tremblent, pour la logique du personnage. J’ai eu l’impression de lire du Philippe Djian et c’est un énorme compliment ! Olivier Martinelli aime ses personnages, et il nous embarque avec lui. On aime ces adolescents qui ont un rêve, qui travaillent pour qu’il se réalise, qui se prennent des baffes, mais qui repartent à l’assaut.

Ce roman n’est ni véritablement un polar, ni véritablement un roman psychologique mais une belle histoire de jeunes gens qui font quelque chose, de jeunes gens finalement pas si compliqués que cela, qui veulent vivre de leur passion et être aimés. Ce roman est à lire comme une œuvre à part entière, à garder précieusement comme un culte, à relire pour mieux écouter les autres.

Tous ceux qui ont fait semblant de jouer de la guitare en écoutant du rock, tous ceux qui ont rêvé de brûler sous les projecteurs, tous ceux qui ont gardé une âme d’adolescent rêveur, tous ceux qui cherchent à comprendre une partie de ce qu’est l’adolescence devraient lire ce roman. Trois parties, comme trois disques, trois superbes portraits de jeunes qui veulent construire quelque chose, trois gamins pour qui la famille est une maison dont ils sont les pierres, ce roman est d’hors et déjà culte pour moi.