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Sukkwan Island de David Vann

Editeur : Gallmeister

Traductrice : Laura Derajinski

Afin de fêter ses 15 années d’existence, les chroniques Oldies de cette année seront consacrées aux éditions Gallmeister, spécialisée dans la littérature anglo-saxonne. Ce roman est le deuxième roman publié par Gallmeister (après Little Bird de Craig Johnson) à avoir connu à la fois le succès et la reconnaissance en remportant le prix Médicis étranger, le prix des lecteurs de L’Express, le prix de la Maison du livre de Rodez, le prix du Marais 2011 des lecteurs de la médiathèque L’Odyssée de Lomme.

L’auteur :

David Vann naît en 1966 sur l’île Adak, en Alaska, où il passe une partie de son enfance avant de s’installer en Californie avec sa mère et sa sœur. Quand il a treize ans, son père se suicide : ce drame marque très fortement le jeune garçon et le poursuivra toute sa vie.

David Vann travaille à l’écriture d’un premier roman pendant dix ans avant de rédiger en dix-sept jours, lors d’un voyage en mer, le livre qui deviendra Sukkwan Island. Pendant douze ans, il cherche sans succès à se faire publier aux États-Unis : aucun agent n’accepte de soumettre le manuscrit, jugé trop noir, à un éditeur. Ses difficultés à faire publier son livre le conduisent vers la mer : il gagne alors sa vie en naviguant pendant plusieurs années dans les Caraïbes et en Méditerranée.

Après avoir traversé les États-Unis en char à voile et parcouru plus de 40 000 milles sur les océans, il échoue lors de sa tentative de tour du monde en solitaire sur un trimaran qu’il a dessiné et construit lui-même. En 2005, il publie A mile down, récit de son propre naufrage dans les Caraïbes lors de son voyage de noces quelques années plus tôt. Ce livre fait partie de la liste des best-sellers du Washington Post et du Los Angeles Times.

Ce premier succès lui permet de gagner partiellement sa vie grâce à l’écriture et il commence à enseigner. Il propose alors Sukkwan Island à un concours de nouvelles qu’il remporte et, en guise de prix, voit son livre publié en 2008 aux Presses de l’Université du Massachusetts. L’ouvrage est tiré à 800 exemplaires, puis réimprimé suite à la parution d’une excellente critique dans le New York Times. Au total, ce sont pourtant moins de 3 000 exemplaires de cette édition qui sont distribués sur le marché américain.

Publié en France en janvier 2010, Sukkwan Island remporte immédiatement un immense succès. Il est récompensé par prix Médicis étranger et se vend à plus de 300 000 exemplaires. Porté par son succès français, David Vann est aujourd’hui traduit en dix-huit langues dans plus de soixante pays. Une adaptation cinématographique par une société de production française est en cours.

David Vann est également l’auteur de Désolations, Impurs, Goat Mountain, Dernier jour sur terre, Aquarium, L’Obscure clarté de l’air et Un poisson sur la lune. Il partage aujourd’hui son temps entre la Nouvelle-Zélande où il vit et l’Angleterre où il enseigne, tous les automnes, la littérature.

(Source Gallmeister.fr)

Quatrième de couverture :

Une île sauvage du Sud de l’Alaska, accessible uniquement par bateau ou par hydravion, toute en forêts humides et montagnes escarpées. C’est dans ce décor que Jim décide d’emmener son fils de treize ans pour y vivre dans une cabane isolée, une année durant. Après une succession d’échecs personnels, il voit là l’occasion de prendre un nouveau départ et de renouer avec ce garçon qu’il connaît si mal. Mais la rigueur de cette vie et les défaillances du père ne tardent pas à transformer ce séjour en cauchemar. Jusqu’au drame violent et imprévisible qui scellera leur destin.

Après sa parution en France, où il a obtenu le prix Médicis en 2010, Sukkwan Island a connu un succès retentissant. Traduit dans plus de soixante pays, il s’est imposé comme un classique moderne.

Mon avis :

Il m’arrive souvent de laisser reposer un roman dont on a dit beaucoup de bien, afin de me faire un avis à froid. Ce roman m’avait été conseillé par un ami très cher, ma femme l’avait lu et adoré, je l’avais prêté, on ne me l’a pas rendu, je l’ai racheté, je l’ai re-prêté, on ne me l’a pas rendu (à nouveau) et je l’ai acheté une troisième fois. C’est vous dire si je tenais à le lire à tout prix.

Le style froid, sorte de mélange de phrases courtes et de descriptions de la nature, procure un accueil glacé dans cette nature sans pitié de l’Alaska. Les événements vont se suivre, mais l‘auteur va surtout mettre l’accent sur les relations entre le père Jim et le fils Roy. Le père cherche à se racheter aux yeux de son fils, pour sa vie ratée mais aussi à ses propres yeux et le fils veut le suivre dans une sorte de culpabilité pour le divorce de ses parents.

David Vann passe sur les raisons qui ont poussé la mère à accepter que son fils parte un an avec un père instable dans cette contrée sauvage, ce qui me parait bien peu cohérent. Mais l’absence de sentiments montrés dans l’écriture rend la première partie intéressante. Puis arrive le coup de théâtre en plein milieu du livre, que je ne vous raconterai pas pour ne pas dévoiler l’histoire.

La deuxième partie plus centrée sur le personnage du père, montre un homme qui cherche à réparer ses erreurs, sans trop réfléchir, dans l’urgence. On retrouve alors un homme qui fait des erreurs inéluctables, qui voudrait les réparer mais ne sait pas comment faire. Ces passages m’ont semblé plus intéressants par la façon dont l’auteur trouve à ce père ignoble des circonstances atténuantes. En fait, ce roman m’apparait plus comme une auto-analyse de ce que David Vann a vécu qu’une histoire de survie en milieu hostile.

Le royaume des perches de Martti Linna (Gaïa)

Ce roman policier est bien particulier, car à première vue, rien ne peut attirer un lecteur à la lecture de la quatrième de couverture. Et pourtant, la somptuosité de la couverture attirera l’œil à la recherche d’une esthétique simple et silencieuse. Et l’intrigue, résumée à l’arrière du livre, ne rendra pas hommage à la beauté des paysages et au calme ambiant que l’on peut y trouver. Il faut dire qu’il est bien difficile de faire ressentir les émotions qui vont traverser le lecteur durant cette lecture.

L’intrigue est d’une simplicité extrême : Ilpo Kauppinen est un pêcheur invétéré de perches. Tous les étés, il loue un bungalow perdu au fin fond des forêts finlandaises, à l’abri de tout bruit de la civilisation, et passe ses journées sur sa barque, à la recherche de la Grosse Perche. Pendant ce temps là, sa femme l’attend sur la rive, en fumant des cigarettes.

Lors d’une de ses parties de pêche, sa femme l’appelle sur son portable, lui disant qu’un homme tente de pénétrer dans leur bungalow. Il revient rapidement à la rame, et s’aperçoit que sa femme a disparu. Il appelle la police qui va chercher cette femme, en espérant qu’elle ne soit pas morte. Mais le capitaine Sudenmaa de la police criminelle va s’apercevoir que Ilpo est plus intéressé par les perches que par le sort de sa femme.

Et Martti Linna va réussir un tour de force puisque, à partir d’une intrigue si mince, il va tenir le lecteur en haleine pendant presque 200 pages, sans que l’on ressente un quelconque ennui. De par la psychologie des personnages, décrite avec beaucoup de subtilité, à la beauté des paysages de la Finlande, du silence qui plane au dessus des lacs aux odeurs des sous bois, on lit ce livre en ouvrant grand les yeux, tant on a l’impression d’y être.

Alors certes, l’intrigue est mince, mais intéressante, entre un homme seulement intéressé par sa façon de piéger les poissons et un inspecteur empêtré dans ses affaires familiales compliquées, mais le rythme est lent et les descriptions si belles que l’on tourne les pages doucement pour ne pas faire de bruit et effrayer les perches qui pourraient être curieuses.

Certains auteurs nordiques sont doués pour installer des ambiances et nous faire partager des atmosphères calmes. Martti Linna nous montre, avec ce roman, qu’il est un auteur à suivre, et que ce livre est à ranger aux cotés de Johan Theorin. Excusez du peu, cela démontre bien que ce livre est à lire pour tous ceux qui sont adeptes de littérature au rythme calme et aux univers silencieux. Un peu de douceur dans un monde de brutes.

Une terre d’ombre de Ron Rash (Seuil)

En ce qui concerne Ron Rash, pour moi, c’est un sans faute. Il a accumulé les romans (quatre en quatre ans publiés en France) en proposant des histoires alliant la force de l’histoire, les personnages forts et un style à la fois âpre et poétique.

1914, dans les chaînes de montagne Blue Ridge. La famille Shelton a acheté un petit vallon qui ne voit que rarement le soleil, et qui passe pour les habitants du coin comme maudit. A la mort de leurs parents, Laurel, la fille de la famille, tient la maison, jusqu’à ce que son frère Hank revienne de la Grande Guerre, auréolé de la Purple Heart, mais amputé de la main gauche. Laurel, qui posséde une tache de vin sur le visage, a pour sa part une réputation de sorcière et cela participe à leur mise à l’écart du village.

Au village, le centre de recrutement pour la guerre qui fait rage attise les passants. Chauncey Feyt fait tout son possible pour attirer de nouveaux volontaires. S’ils se sentent peu concernés, les habitants se sentent impliqués et lors du marché, il y a toujours une effervescence contre les ennemis du pays.

Un matin, Laurel entend une musique douce et poétique : c’est un chant de flûte. Un peu plus tard, elle voit un pauvre hère et sa naturelle bonté l’amène à l’héberger. Il s’avère que c’est lui qui joue de la flûte. Il porte un mot sur lui, qui indique qu’il est muet, qu’il s’appelle Walter, et qu’il habite New York. Son apparition dans ce coin reculé des Etats Unis va déclencher un drame …

Ron Rash a l’art de créer des intrigues simples qui ne peuvent qu’interpeler tout un chacun. Et une nouvelle fois, il fait mouche avec ce roman d’une beauté incroyable. Il arrive avec un style épuré mais brutal, à nous faire ressentir la beauté de la nature, la poésie des bois environnants, et la bêtise crasse des gens qui se laissent emporter par des notions de patriotisme à propos d’un conflit loin de chez eux. Ils entendent parler de choses qu’ils ne connaissent pas et croient dur comme fer la beauté de la guerre, la grandeur de s’enrôler pour aller faire la guerre et revenir en tant que héros.

On y trouve aussi la peur ancestrale des autres, leur réaction envers Laurel et Hank, qui habitent loin des autres, et qui donc, ne sont pas comme eux. Le déroulement du livre est inéluctable, mais encore plus dur et plus révoltant que ce que vous pouvez imaginer. On se laisse porter par cette histoire et la chute n’en est que plus violente et marquante.

Une nouvelle fois, Ron Rash nous écrit une formidable histoire, une histoire intemporelle, d’une grande simplicité et aussi d’une grande force. On a l’impression que tout est tellement facile à la lecture de Ron rash, tout semble évident, tant les personnages sont vivants, réels. Ce roman a été récompensé par le Grand Prix de la Littérature Policière 2014, et ce n’est que rendre justice à ce formidable écrivain qu’est Ron rash, et qui, jusqu’à maintenant, ne nous a donné à lire que de grands romans.

Pike de Benjamin Withmer (Gallmeister)

Ils se sont mis à trois pour me tenter, pour me dire qu’il fallait que je le lise. Pas un, trois à la fois. Et dans la même semaine, en plus ! Bref, quand Jean Marc, Yan et Jeanne s’y mettent, vous disent qu’il faut lire tel livre, c’est difficile, très difficile de résister. Le livre en question, c’est Pike. L’auteur c’est Benjamin Withmer. Le résultat, c’est le premier roman d’un auteur que l’on est pas près d’oublier. Retenez ce nom : Benjamin Withmer, car il est le digne héritier des plus grands noms du roman noir américain. Et quand on lit Pike, on pense forcément à Jim Thompson.

Le livre s’ouvre sur une scène de poursuite entre un jeune noir et un flic, Derrick. La ville est sombre, même pas éclairée par la neige qui recouvre les trottoirs. Derrick ne perd pas son temps à poser des questions, il descend le noir d’une balle dans le dos. Le sang va s’écouler en petite rigole sur le blanc immaculé. Derrick, c’est le flic qui a penché du coté obscur.

Pike, c’est l’inverse, le truand qui s’est rangé. Avec le jeune Rory, il essaie de se racheter une conduite, d’éduquer le fils qu’il n’a pas eu. Rory, lui, le suit telle son ombre, étant un peu son bras armé, son coté violent, puisque Rory est boxeur amateur. Quand la petite fille de Pike, Wendy débarque, Pike se rappelle qu’il a abandonné sa fille Sarah alors qu’elle avait 6 ans, il se rappelle ce qu’il a essayé d’oublier, et va se trouver une nouvelle quête : celle de comprendre pourquoi sa fille est morte d’overdose, et pourquoi Derrick semble la connaitre et s’intéresser à Wendy.

Et c’est un duel à distance auquel nous allons assister, entre le méchant qui est devenu bon et le bon qui est devenu méchant. Derrick va semer la violence autour de lui, pour faire marcher son trafic, et Pike va mener l’enquête, rencontrant de nombreux personnages, dans des paysages naturels si beaux et si bien décrits. Ce sont donc de multiples chapitres, ne dépassant pas quatre pages qui vont faire avancer l’intrigue.

Et le style de Benjamin Withmer est tout simplement lumineux. Il a l’art de trouver des mots magnifiquement beaux pour décrire un monde noir absolu, et je peux vous dire que certains chapitres sont de purs chef d’œuvre de simplicité, d’efficacité et de suggestion, alliés à des dialogues tout simplement brillants. Et si par moments, on a l’impression que l’on assiste à une suite de petites scènes, certes magnifiques, mais parfois trop linéaires, il n’en reste pas moins que Benjamin Withmer se pose comme un futur grand s’il continue sur ce chemin.

Et je vais finir mon petit message par un conseil : Entrez dans une librairie, ouvrez le livre au dernier chapitre, lisez le ; après vous ne pourrez que l’acheter. Car ce dernier chapitre va vous prendre à la gorge sans déflorer l’intrigue, il est aussi la parfaite illustration de la noirceur du roman et l’exemple idéal pour que vous soyez envoutés par le style de l’auteur. Benjamin Withmer : A noter du coté des espoirs du roman noir et à ne pas oublier.

Serena de Ron Rash (Editions du Masque)

Après le formidable Un pied au paradis, il m’était difficile de ne pas lire son dernier roman en date. Serena s’avère une histoire ambitieuse, décrivant l’Amérique des campagnes en pleine crise économique des années 30.

Nous sommes dans les années 30, juste après la grande crise économique. Pemberton est un riche et puissant exploitant forestier, à la tête de plusieurs bûcherons qui abattent des arbres pour les chemins de fer. Il n’est pas particulièrement attaché à cette région, car quand ils auront fini ces forêts, il s’en ira ailleurs abattre une autre forêt. La crise économique est un avantage pour lui : elle lui permet de payer ses ouvriers au minimum et de les virer comme bon lui semble.

Il vient de se marier avec Serena, une jeune femme extrêmement belle. Elle s’avère aussi très mystérieuse car personne ne connaît son passé, on ne sait d’elle que ce qu’elle veut bien raconter et les quelques légendes qui circulent sur son nom. Elle est très autoritaire, et démontre de grandes compétences dans plusieurs domaines comme les arbres, les animaux; c’est ainsi qu’elle acquiert le respect des hommes de Pemberton, malgré son attitude dure et implacable.

Avant de se marier avec Serena, Pemberton a vécu brièvement avec Rachel Harmon, une jeune femme de 17 ans qui est la fille d’un de ses ouvriers. Rachel est enceinte de Pemberton, mais il la renie allant même jusqu’à tuer Harmon. Rachel va mettre au monde et élever Jacob, avant de revenir travailler au camp à la cantine. Mais Pemberton ne sera plus jamais attiré par une autre femme que Serena.

L’exploitation de Pemberton est en difficulté depuis que l’état a décidé de créer un parc national. L’état décide donc d’exproprier les propriétaires terriens ou de leur racheter à bas prix leurs terres. Mis Pemberton ne vendra pas à moins qu’il ne fasse un substantiel bénéfice. Pemberton va employer tous les moyens qu’il a à sa disposition pour éviter la perte de ses forêts.

Serena est un roman impressionnant par son sujet et son traitement. Ron Rash s’affirme comme l’auteur des campagnes américaines, en créant des personnages incroyablement forts. J’avoue avoir eu un peu de mal au début, car il nous plonge dans les années 30, sans introduction, sans description particulière des lieux, des gens. Une fois dépassé les 50 premières pages, on a placé les personnages, l’action est là et on se délecte de cette histoire d’hommes.

Histoire d’hommes car même les femmes sont dures comme le roc. Serena est une femme mystérieuse, belle, intelligente et sans pitié, animée d’une haine farouche quand il s’agit de s’en prendre au petit Jacob et à sa mère. Il y a Pemberton, un homme implacable comme devaient l’être les propriétaires de l’époque, cherchant tous les moyens possibles pour s’enrichir, mais c’est aussi un homme tiraillé par l’amour paternel qu’il porte envers son fils naturel. Et puis, il y a Rachel, la seule présence féminine et humaine de ce livre, sans famille depuis l’assassinat de son père par Pemberton, obligée de travailler de longues journées pour élever son enfant, qu’elle aurait tant aimé détester, mais c’est impossible pour une mère.

C’est donc à un grand voyage dans le temps auquel Ron Rash nous convie, avec toutes les qualités qu’il nous avait montré dans Un pied au paradis, ces descriptions au plus juste, ces dialogues avec le parlé des pauvres gens, avec une distance dans la narration pour ne pas prendre parti.Et ne venez pas y chercher des chapitres courts avec des phrases hachées.C’est primitif comme les motivations ancestrales de l’homme, sauvage comme la nature sans pitié, violent comme les pires tréfonds de l’âme humaine, brutal comme la vie, comme la mort. Serena est un sacré roman.

Salt River de James Sallis (Gallimard)

Voici le dernier tome en date des enquêtes de Turner. Après Bois mort, puis Cripple Creek, voici Salt River, tout petit roman de James Sallis par le nombre de pages mais grand par le talent.

Deux ans après la disparition de Val, John Turner continue d’appliquer ses dernières paroles : ‘Parfois, on n’a plus qu’à essayer de voir ce qu’on peut encore faire comme musique avec ce qu’il nous reste.’ Shérif adjoint de la petite ville où il s’est réfugié pour fuir ses démons, il essaie d’avancer. Mais on ne fuit pas son passé ni la fureur du monde environnant.

Le fils du shérif réapparaît après des années d’absence au volant d’une voiture volée qu’il encastre dans la mairie. Plus tard, c’est Eldon Brown, le vieil ami guitariste de Turner, qui refait surface et l’attend sur le perron de sa cabane. Venu pour trouver de l’aide, Eldon lui confie qu’on le recherche pour un meurtre qu’il pourrait avoir commis. Il ne sait plus trop bien, sa mémoire flanche…

Pour finir, Turner découvre le cadavre d’une vieille femme dans une maison abandonnée aux environs de la ville. Trois histoires entremêlées que Turner tente d’élucider au sein de sa nouvelle communauté, au fin fond du Tennessee, là où le temps semble s’être arrêté…

Pour une fois, le résumé est issu de la quatrième de couverture car il est très bien fait. C’est donc à un roman ultra court que nous avons entre les mains. J’avais fait la connaissance de James Sallis (en tant que lecteur) avec cette (désormais) trilogie. Et c’était grâce à une revue qui s’appelait Shanghai Express. C’était une revue consacrée au polar et il y avait dans un numéro une interview de James Sallis.

James Sallis y annonçait un changement de style, cherchant à atteindre la simplicité, la pureté de l’écriture. Son but : arriver à décrire une situation d’un mot. Voilà ce à quoi vous devez vous attendre. Pas de descriptions, beaucoup de retours en arrière car Turner est un homme hanté par son passé, et des phrases écrites au cordeau, coupées au scalpel, jusqu’à n’en laisser que la trame la plus simple, mais toujours avec les mots justes, tantôt poétiques, tantôt violents.

Alors, ça va en dérouter plus d’un. Ça va en décourager plusieurs. Mais ne croyez pas que ces 145 pages pour ces 15 euros sont un vol. Car ce livre ne se lit pas vite, il se déguste comme un bon verre de vin. Les personnages sont vivants, les dialogues réduits comme peau de chagrin (Turner n’est pas bavard), mais l’ensemble est un formidable plaisir pour les mots, les phrases, les images, la simplicité de la langue. D’ailleurs, il faut rendre hommage à la traductrice, Isabelle Maillet, qui a su traduire ce que l’auteur a voulu écrire.

Alors, d’où vient cette sensation désagréable, à la fin du livre ? Dans les précédents, on avait l’impression que Turner se défendait quand il était attaqué directement, lui ou ses proches. Dans celui là, l’intrigue se résume à plusieurs enquêtes emberlificotées ce qui donne parfois une impression de brouillon. Du coup, au lieu d’être 100% positif, j’en ressors avec une impression de déception. Et vous ?

Dark Tiger de William G. Tapply (Gallmeister)

Voici donc le dernier tome des aventures de Stoney Calhoun, après Dérive sanglante et Casco Bay, dernières en date et dernières tout court, puisque M.Tapply a eu la mauvaise idée de mourir l’année dernière. Cela clôt la trilogie d’une façon remarquable.

Deux mauvaises nouvelles tombent sur Stoney Calhoun dans la même journée : tout d’abord, il apprend que la boutique d’articles de pêche qu’il loue avec Kate Balaban va être vendue, et que par conséquent son bail ne va pas être renouvelé et qu’il va devoir déménager ; ensuite, Kate lui apprend que son mari, Walter, atteint de sclérose en plaques et dont l’état se dégrade, ne va plus être pris en charge par sa compagnie d’assurance et que par conséquent, ils ne vont plus se permettre de payer les frais de la clinique dans lequel il est soigné.

Stoney Calhoun reçoit alors la visite de l’homme au costume qui lui annonce qu’il a une mission à lui confier et qu’il peut arranger ses problèmes (pour la bonne et simple raison que c’est son organisation qui les a créés). Calhoun accepte de rencontrer M.Brescia qui l’informe qu’il va être embauché en tant que guide de pêche dans un hôtel de luxe du nord du Maine, au Loon Lake Lodge,  pendant 6 semaines, afin de découvrir l’assassin d’un agent du gouvernement nommé McNulty.

Il s’avère que cet agent, McNulty a été retrouvé mort dans une voiture en compagnie d’une jeune fille de 16 ans. Tous les deux ont une balle dans la tête, mais elle leur a été tirée alors qu’ils étaient déjà morts. Calhoun va devoir démêler ce mystère dans un environnement qui n’est pas le sien alors que les coupables potentiels sont nombreux, entre les guides, le personnel, les directeurs et les clients.

On retrouve une nouvelle fois ce formidable personnages de Calhoun, amnésique suite à un coup de foudre, qui cette fois-ci est obligé de quitter sa ville de Dublin dans le Maine pour découvrir le meurtrier d’un agent du gouvernement. Et on espère en apprendre un peu plus sur son passé, puisque sa vie privée va être mise entre parenthèses pendant cette enquête.

Pas de surprises dans ce volume, on retrouve à nouveau tout l’art de Tapply à mener une intrigue au cordeau avec son style si fluide et ses dialogues extrêmement bien écrits. Il doit y avoir beaucoup de travail pour arriver à une telle pureté, une telle simplicité, pour notre plus grand plaisir, sans que le lecteur ne le ressente.Et j’en profite pour saluer l’excellent travail du traducteur, François Happe, qui a su retranscrire cette fluidité.

Ici, on laisse de coté la petite vie bien rangée de Calhoun pour le plonger dans un environnement différent. Calhoun est plus directif dans l’enquête, ce qui change par rapport aux précédents romans, et cela le rend plus professionnel, plus impliqué dans l’enquête. Ensuite, les paysages sont toujours aussi bien décrits. Et on passe encore une fois un sacré moment dans cette nature que l’on a envie de visiter. Les descriptions des environs de Loon Lake m’ont laissé ébahi et j’avais l’impression de voir une photographie, d’entendre les animaux, de sentir les odeurs de la forêt.

Et puis arrivent les trente dernières pages. Et là tout s’accélère, pas tellement dans l’action mais dans le style. Et on a vraiment l’impression qu’il manque une cinquantaine de pages. Le décalage est si brutal que l’on ne comprend pas, et que rien dans l’histoire ne le nécessite. Il en ressort une impression de roman inachevé, fini dans l’urgence, peut-être du à la leucémie de Tapply. Au global, c’est un roman extrêmement plaisant qui sait placer une enquête policière au milieu de la nature, mais ce n’est pas le meilleur. Alors je lance un appel aux auteurs américains (on a le droit de rêver) : Messieurs, l’un d’entre vous aurait-il l’obligeance de continuer le cycle Calhoun en respectant les bases de l’œuvre de Tapply ?

Casco bay de William G. Tapply (Gallmeister)

Vite, il fallait que je lise le deuxième tome des aventures de Stoney Calhoun (après Dérive sanglante), avant la sortie du troisième opus. Et quelle enquête, mes amis !

Cela fait maintenant sept ans que Stoney Calhoun est sorti de l’hôpital suite à son coup de foudre (à comprendre au premier degré), qui l’a rendu amnésique. Il est toujours guide de pêche dans le Maine, et doit passer la journée à accompagner M. Vecchio, un professeur d’université. La partie de pêche se déroule à merveille au milieu des Calendar Islands. Pour soulager ce que j’appellerai un besoin naturel, Calhoun dépose M. Vecchio sur une île, Quarantine Island et ils découvrent un corps calciné dont on a découpé les mains. Le Shérif Dickman demande alors à Calhoun de devenir son adjoint pour résoudre cette enquête. Il refuse à nouveau car il juge que ce n’est pas son rôle. Quand M. Vecchio est découvert assassiné chez Calhoun, celui-ci accepte la proposition du Shérif et ils commencent l’enquête.

Ce qui est extraordinaire chez Tapply, c’est cette facilité à faire avancer une intrigue lentement, tout en étant génial dans sa façon de l’écrire. Le style est fluide, les dialogues très bien écrits. Cela se lit très vite et on ne veut plus lâcher le livre. (Demandez à ma femme !) On a toujours droit à des descriptions superbes du Maine et de cette nature luxuriante. On a toujours cette envie d’aller visiter ce petit coin de quiétude. Et quand on ajoute une intrigue et une enquête menée au cordeau, alors on tient assurément un fantastique roman.

Si le mystère entourant Calhoun n’évolue pas beaucoup dans ce volume, on retrouve avec plaisir ce bonhomme sans passé qui a décidé de vivre au jour le jour. Il vit en marge des autres, sans aucune volonté de les heurter. Il ne veut pas forcer les gens, ne veut pas les influencer. Il les laisse les prendre leurs décisions, et même durant l’enquête, il n’en prend pas la direction, mais se contente de poser des questions pertinentes. Cela donne des dialogues truculents et parfois un peu décalés, mais très intéressants à suivre, et, dans tous les cas, psychologiquement, c’est passionnant.

Alors, si dans ce deuxième tome, l’enquête prend le pas sur le mystère Calhoun, si on n’en sait pas plus sur son passé, Casco Bay se révèle un excellent roman policier qui se dévore très vite avec énormément de plaisir. Vous auriez bien tort de ne pas faire un petit voyage dans le Maine, dans ce petit coin des Etats-Unis pas aussi calme et paisible qu’il n’y parait.

A noter que le troisième tome (et dernier puisque M.Tapply a eu la mauvaise idée de nous quitter en juillet 2009) s’appelle Dark Tiger et est sorti le 4 mars 2010.

Dérive sanglante de William G. Tapply (Gallmeister)

Les deux fois où j’ai entendu parler de William G. Tapply, c’était sur RTL dans la rubrique C’est à lire (link) fin 2008 pour Casco Bay et en juillet 2009 pour l’annonce de sa mort. Fin 2008, j’avais donc acheté Casco Bay, et en 2009 le premier tome de la série Calhoun : Dérive sanglante :

Calhoun est un homme sans passé. Ayant pris la foudre, il se retrouve amnésique avec une cicatrice dans le dos. Après un long passage à l’hopital, il va s’installer dans le Maine et se construit une maison au fond des bois, avec l’aide de Lyle un jeune homme plein de bonne volonté, dont les passions sont la pêche , la chasse et les femmes. Calhoun trouve un travail comme vendeur – guide dans un magasin d’articles de pêche tenu par Kate. Rapidement, ils deviennent amants. Un matin de juin, un gros homme nommé Green veut trouver des coins inédits pour aller pêcher. Comme Calhoun ne le sent pas trop, il demande à Lyle de le guider. Deux jours plus tard, Lyle est retrouvé assassiné. Calhoun se sent coupable de l’avoir envoyé à la mort, et va se découvrir des qualités d’enquêteur … entre autres.

Comment puis-je commencer cet article ? Avez-vous déjà passé une matinée, au réveil, au bord de l’eau, avec une canne à pêche (pour faire bien, pas pour pêcher) ? Avez-vous déjà apprécié le calme, le silence, le temps qui passe au rythme de l’eau qui s’écoule et des poissons qui frétille ? Moi si. Quand j’étais plus jeune, ça m’est arrivé d’aller chercher un peu de calme comme ça. Et en cela, ce n’est pas très loin du personnage de Calhoun. Alors, évidemment, je me suis fortement identifié à ce personnage un peu particulier.

Le rythme de l’histoire est lent, calme comme l’eau qui s’écoule dans la rivière. Calhoun est un personnage qui apprécie la nature car il la connaît, il la comprend. C’est un personnage beau, fort (dans sa description psychologique, pas pour le physique !). Les personnages secondaires sont aussi parfaitement croqués, et facilement reconnaissables. Et on retrouve ce que j’apprécie : cette efficacité à décrire en quelques mots les traits physiques qui traduisent la psychologie du personnage.

L’enquête en elle-même sert plus d’alibi, car le vrai héros de ce roman, c’est le Maine. Ce sont ces forêts tellement luxuriantes le jour, tellement inquiétantes la nuit. Ce sont les rivières qui s’écoulent paisiblement. Ce sont les poissons qui vivent tranquillement, et Calhoun qui en observateur avisé, nous fait partager sa passion sans jamais faire de redites, ou nous lasser. Avis aux stressés de la vie : arrêtez vous cinq minutes, ouvrez ce livre et cela vous permettra de respirer cinq minutes. La grande qualité de ce livre est là : la pureté et le rythme de son écriture

En même temps, même si j’ai beaucoup aimé ce livre, l’histoire et son rythme peuvent être un de ses défauts. Il ne conviendra pas à ceux qui veulent du suspense, du rythme, de l’action. Ici, pas de course poursuite, pas de meurtre toutes les cinq pages. Cela se situe de nos jours, à la campagne, avec des gens qui ne vivent pas au même rythme que les citadins. Les préoccupations ne sont pas les mêmes, ces gens-là prennent le temps de vivre.

Pour finir, si vous n’êtes pas décidé à lire ce livre, je dois vous mettre en garde de ne pas vous fier à la quatrième de couverture. Je cite : « Calhoun se lance alors sur sa piste et accumule les découvertes macabres … Première aventure de Stoney Calhoun, Dérive sanglante nous promène à travers les paysages idylliques et chargés d’histoire du Maine, jusqu’à un final aussi violent qu’étonnant. ». Les découvertes macabres, je les cherche encore et la violence du final me laisse dubitatif. Je me demande si celui qui a écrit cela a lu le livre, ou s’il a juste été emporté par son enthousiasme, ou s’il a voulu faire du sensationnalisme pour vendre. En tous cas, ce roman n’a pas besoin de tels arguments falsifiés, c’est un roman rare, un OVNI face à beaucoup de publications actuelles. Je regrette aussi le titre car l’original « Bitch Creek » fait référence à l’étang où Lyle a été tué et cela aurait fait un bien meilleur titre.

Un pied au paradis de Ron Rash (Editions du Masque)

Ce roman est le premier de cette rentrée 2009, que l’on m’a prêté, et autant vous dire tout de suite qu’il faut vous jeter dessus. Mon coup de cœur de septembre.

A Jocassee, au fin fond des Appalaches, Holland Winchester, qui revient de la guerre en Corée, disparait. Le sheriff Alexander est chargé de l’enquête ; il est le seul dans ce village des Etats Unis à avoir fait des études à l’université. La mère de Holland est sure que son fils est mort, car elle a entendu un coup de feu chez le voisin Billy. Mais on ne retrouve aucun corps. Mais, détrompez vous, ce n’est pas une enquête que l’on suit mais cinq voix qui racontent tour à tour leur version de ce drame et leur vie.

Le point fort de ce roman noir, poignant et sensible est sa narration et son écriture. Jamais il fait une démonstration de ce que fut la vie des champs dans les années cinquante. Cela se fait par petites touches, par les actions des protagonistes, par leurs remarques, leurs réactions. Il montre aussi comment les fermiers sont laminés par le progrès, leurs terres étant réquisitionnées pour créer un lac artificiel.

Mais ce n’est pas le sujet principal du livre. Ron Rash fait la part belle à ses personnages, avec une bonté et une humanité que je n’avais pas lues depuis longtemps. Il ne les juge jamais et creuse leur psychologie par petites touches, aidé en cela par son choix de la narration. Et là encore, il fait fort ; il choisit d’adapter son écriture et son style au personnage, avec une poésie simple, qui vient de la terre :

Le sheriff qui est le seul à avoir fait des études et donc qui a le respect de ses citoyens, précis, analytique, obstiné, persévérant mais avec des a priori

La femme du voisin qui est romantique, torturée par son envie de devenir mère, courageuse, toute en retenue, superstitieuse

Le voisin qui est un vrai fermier honnête, travailleur, foncièrement bon et croyant, et défenseur de son foyer

Le fils du voisin qui voit son éducation remise en cause

L’adjoint du sheriff qui clôt magistralement cette fresque du sud des Etats Unis.

Ce roman, qui aurait eu sa place dans le rayon Littérature est une grande découverte d’un auteur qu’il faudra suivre. Son amour pour ses personnages transparait dans chacune de ses phrases. On est loin des histoires contemporaines, violentes et sanglantes. Ici, tout se passe au rythme de la nature, du lever au coucher du soleil car l’électricité n’existe pas encore dans le sud des Appalaches. « Jocassee, c’était pas un coin pour les gens qui avaient un foyer. Ici, c’était un coin pour les disparus ». Il faut absolument que vous lisiez ce voyage dans un passé si proche mais qui vous paraitra si lointain. Mon coup de cœur du mois de septembre 2009.