Archives du mot-clé Nicolas Lebel

Le gibier de Nicolas Lebel

Editeur : Editions du Masque

Nicolas Lebel, le créateur du capitaine Daniel Mehrlicht, nous propose un nouveau couple de policiers dans son dernier roman en date. Adieu donc à notre enquêteur favori, sorte de mutation génétique entre Kermit le grenouille et Paul Préboist … ou bien juste Au revoir … Les deux personnages principaux se nomment donc Paul Starski et Yvonne Chen. Et leur entrée dans le monde du polar se fait sur des chapeaux de roues.

Yvonne Chen vient chercher Paul Starski car ils sont appelés en urgence pour une prise d’otages dans un appartement proche de là où il habite. Starski est sur les nerfs, sa femme est partie en vacances avec ses filles et son chien Albus aux urgences vétérinaires pour vraisemblablement une hémorragie interne. Comment leur annoncer la mort prochaine de leur compagnon de 15 ans ?

A leur arrivée, on leur annonce qu’un voisin a prévenu la police quand deux coups de feu se sont faits entendre. Ils montent au 3ème étage, essaient de discuter avec un homme qui dit qu’il en a marre, qu’il ne portera pas le chapeau. Deux coups de feu retentissent et Starski et Chen enfoncent la porte. Deux hommes sont étendus morts, l’un sur le lit, l’autre dans le salon, chacun avec une balle dans la tête. La chaine HIFI diffuse une musique de cors de chasse.

Le revolver trouvé est de marque sud-africaine. L’un des morts est un collègue de Marseille, Cavicci, d’après ses papiers d’identité. Le deuxième est inconnu. Quand l’Identité Judiciaire fouille l’appartement, ils ne trouvent pas d’autre impact de balles dans les murs. Or quatre coups de feu ont bien été tirés, un dans chaque tête et deux autres entendus par les voisins. De plus, la voix entendue derrière la porte n’avait pas d’accent, ni anglophone ni marseillais. Starski et Chen viennent de mettre les doigts dans un engrenage incroyable.

On retrouve avec ce roman policier le pur plaisir de lire une histoire parfaitement maîtrisée, de la création des personnages au déroulement, en passant par le parfait équilibre entre les dialogues et la narration. Ce roman représentait un sacré challenge, celui de nous faire accepter de nouveaux personnages alors que nous étions habitués au capitaine Mehrlicht et ses envolées humoristiques lyriques.

Nicolas Lebel choisit de nous plonger la tête dans le sac d’aspirateur dès le démarrage du roman, avec une prise d’otage. Les deux personnages se dirigeant vers le lieu de l’action, le trajet place d’emblée la psychologie de chacun : Paul Starski (avec un i) marié, stressé, l’apprendra plus tard par sa séparation avec sa femme, troublé par l’hémorragie de son chien fidèle, émotif à fleur de peau ; et Yvonne Chen, jeune lieutenante, très matérielle, froide, avec un esprit de déduction éminemment logique et clinique. Nous nous trouvons donc avec deux personnages psychologiquement opposés l’un de l’autre.

Dès le début de l’histoire, nous sommes confrontés à des mystères difficilement explicables. Tout lecteur de polar ne demande que cela : être impliqué dans la résolutions d’énigmes (vous aurez noté le pluriel). En termes de construction d’intrigue, ce démarrage est bien trouvé et permet de nous intéresser tout de suite à l’histoire. Les solutions (aux énigmes) sont vite trouvées aussi et coïncident avec l’arrivée de Chloé de Talense, chercheuse émérite en pharmacologie et amour de jeunesse de Starski.

A partir de ce moment, Nicolas Lebel nous montre un Starski déboussolé, en pertes de repères, débordé entre sa situation personnelle, sa situation professionnelle et les sentiments envers Chloé. Yvonne Chen, en bonne collègue, garde les pieds sur terre et devient dubitative, essayant de ramener un peu d’objectivité dans cette enquête. Car petit à petit, nos deux comparses vont se trouver malmenés dans une machination en lien avec un projet dont on ne parle que bien peu.

Le projet en question se nomme Projet Coast et a été développé en Afrique du Sud, pendant l’Apartheid. Le principe était de développer des moyens contraceptifs suffisamment sélectifs pour que la population noire ne se reproduise plus. En cherchant sur Internet, on apprend même que les coupables ont été amnistiés et qu’ils auraient travaillé sur des armes chimiques n’éradiquant que la population noire.

Vous l’aurez compris, Nicolas Lebel pour son changement de personnage, pour son changement de maison d’édition, nous a concocté un polar de haut vol, parfaitement maitrisé, nous apprenant des faits non punis. Il n’hésite pas à nous malmener, à nous faire prendre des vessies pour des lanternes, avant de changer de cap. On croit avoir tout compris avant d’être démenti, et on a droit à une fin surprenante. Que demander de mieux, franchement ?

La piste aux étoiles de Nicolas Lebel

Editeur : French Pulp

Je vous avais déjà parlé de Luc Mandoline, ce personnage récurrent édité aux Ateliers Mosesu puis repris par les éditions French Pulp. Ce personnage, ancien légionnaire, rompu aux enquêtes et sports de combat, se retrouve toujours mêlé dans de drôles d’affaires. Chaque épisode est écrit par un nouvel auteur, comme le Poulpe par exemple, ce qui donne à chaque fois un ton particulier et original. Les titres sont disponibles soit en format numérique soit en format papier :

Episode 1 : Harpicide de Michel Vigneron

Episode 2 : Ainsi fut-il d’Hervé Sard

Episode 3 : Concerto en lingots d’os de Claude Vasseur

Episode 4 : Deadline à Ouessant de Stéphane Pajot

Episode 5 : Anvers et damnation de Maxime Gillio

Episode 6 : Le label N de Jess Kaan

Episode 7 : Na Zdrowie de Didier Fossey

Episode 8 : Le manchot à peau noire de Philippe Declerck

Episode 9 : La mort dans les veines de Samuel Sutra

Episode 10 : Sens interdit (s) de Jacques Saussey

Episode 11 : Mandoline vs Neandertal de Jean-Christophe Macquet (pas encore lu)

Episode 12 : Les corps tombés du ciel de Pierre Brulhet (pas encore lu)

Episode 13 : Un havre de paix de Stanislas Petrosky

Voici donc la quatorzième aventure de notre thanatopracteur préféré.

Quatrième de couverture :

L’Embaumeur joue les Monsieur Loyal dans un drôle de cirque…

Un enquêteur qui sort de l’ordinaire, ni flic, ni journaliste, ou même détective, c’est un croque-mort qui mène la danse !

Quand on propose à l’embaumeur de participer à un projet de plastination, il faut s’attendre à un refus.

Un défunt, ça se respecte, ça n’exhibe pas !

Le souci c’est que dans la vie on ne fait pas toujours ce que l’on veut, Mandoline va devoir rentrer dans le délire d’un mégalo morbide et tenter de comprendre un trafic de cadavres…

Mon avis :

Luc Mandoline est en congés à Migennes quand on le contacte pour un rendez-vous mystérieux. Un chauffeur, nommé Antoine vient le chercher pour l’emmener vers Paris. Alors qu’un coup de fil de son ami Franck Sauvage lui apprend qu’il vient d’être emprisonné pour un bête transport d’armes de guerre, il est accueilli au Crillon, l’hôtel de luxe situé sur la Place de la Concorde. C’est un gentleman anglais, Edward Wilks qui le reçoit pour rencontrer Morten Madsen.

On propose à Mandoline de participer à une plastination de corps pour créer la plus grande exposition de corps placés dans un gigantesque cirque, en hommage à La Piste aux Etoiles. Mandoline refuse mais Europol le contacte le lendemain pour l’obliger à accepter en échange de la libération de son ami. Europol veut en effet connaitre l’origine des corps. Mandoline qui est loyal envers ses amis légionnaires va donc prendre la direction de la Turquie.

Ceux qui connaissent cette série ne seront pas surpris ni déçus par cet épisode de très bonne facture. D’un format très resserré, 200 pages, Nicolas Lebel se fond dans le personnage de notre embaumeur préféré pour nous concocter une aventure révoltante (comment peut-on utiliser des corps pour en faire un spectacle ?) et animée (charme et action sont au rendez-vous).

Nicolas Lebel, qui a l’habitude d’être disert et débridé dans son humour, reste très mesuré, et se met au service de son scénario, qui est remarquablement bien construit, pour nous embarquer dans une aventure surprenante. Et pour rajouter une cerise sur le gâteau, Nicolas Lebel nous offre une conclusion bien amère, qui laisse un drôle de gout dans la bouche. C’est donc une très bonne aventure de Luc Mandoline.

Nota : La plastination, aussi appelée imprégnation polymérique est une technique visant à préserver des tissus biologiques en remplaçant les différents liquides organiques par du silicone.

Dans la brume écarlate de Nicolas Lebel

Editeur : Marabout

C’est déjà son cinquième roman, à M.Lebel. Je l’ai découvert avec Le jour des morts, son deuxième. En fait, j’ai découvert l’auteur, mais aussi son personnage principal, le capitaine Daniel Mehrlicht, capable de coups de gueule qui se transforment en envolées lyriques, en chefs d’oeuvre one-man-showesques comiques, mon ami, mon frère, mon double littéraire.

Dimanche 15 avril, 23H41. Le capitaine Mehrlicht suit sa compagne Mado à un spectacle de magie grand-guignolesque. Comme par hasard, ils demandent à une personne du public de monter sur scène. Comme par hasard, cela tombe sur notre capitaine. Comme par hasard, le magicien coupe Mehrlicht en deux et le sang coule à grands flots. Pendant ce temps là, la jeune Lucie quitte ses amis et disparaît dans le brouillard.

Le lendemain. Les lieutenants Sophie Latour et Mickaël Dossantos interrogent un homme, Vincent Demagny, qui a battu sa femme, qui se retrouve à l’hôpital. Malheureusement, celle-ci n’a pas porté plainte. Puis c’est une dame qui vient signaler la disparition de sa fille Lucie, 21 ans. Brigitte Maturin est sûre que sa fille est morte puisque sa mère l’a vu quand elle a tiré les cartes de tarot. Malgré cela, le capitaine Mehrlicht décide de vérifier si on peut retrouver Lucie rapidement.

Taleb Adil et Noura sont syriens et vivent dans leur famille à Alep. Ses parents ont économisé pendant des années, puis leur ont donné tout leur argent pour qu’ils aillent chercher la paix ailleurs, loin des bombes qui détruisent le Liban. Alors, Taleb et Noura ont parcouru nombre de pays, sont revenus en arrière pour repartir en avant, dépouillés de leurs maigres biens. Quand enfin ils arrivent à Paris, c’est dans un camp de SDF qu’ils atterrissent, et la violence des gens du coin sont semblables aux cinglés qui font la guerre là-bas.

Quand la ville est plongée dans le brouillard, rien de tel qu’un petit tour au cimetière. Direction le Père Lachaise pour un appel étrange. Mehrlicht et son équipe sont accueillis par Raoul Pinson, le gardien en chef et son assistant Benoît Laborie. Au détour d’une allée, les deux hommes ont découvert une flaque de sang frais. Etant donné la quantité, la personne qui a saigné est soit morte, soit très mal en point. Voilà un mystère de plus pour Mehrlicht et son équipe.

Avec une construction remarquable que l’on peut trouver complexe, Nicolas Lebel va nous mener son histoire avec un train d’enfer, la déroulant quasiment en temps réel puisque cela se déroule sur deux jours. Ça va vite, ça part dans tous les sens, et l’heure indiquée en tête de chapitre nous oblige à aller vite dans cette histoire aux accents de films d’horreur. C’est surprenant pour un auteur que l’on connait bien, et tant mieux !

Mais le naturel revient au galop. Après l’Irlande de son précédent et excellent roman De cauchemar et de feu, voici venir deux nouveaux sujets abordés ici : les migrants et le calvaire qu’ils subissent pour survivre et le sort du peuple roumain. Ces aspects sont évoqués au cours de l’enquête à travers les couples de Taleb et Noura, Viktor et Ileana, et Yvan et Mina. Si c’est un roman de forme classique, une enquête policière avec indices et fausses pistes, la forme est un vrai casse-gueule, un sacré pari que Nicolas Lebel relève haut la main.

Et puis, il y a les personnages centraux du roman : Mehrlicht en grande forme, qui s’apprête à tourner une page dans sa vie, à recouvrir son passé d’un linceul apaisé, Latour qui semble être la seule à tenir le service à flots tant tout part en couille et enfin Dossantos qui prend de plus en plus de place et qui s’enfonce dans les méandres de ses amitiés sombres passées. Si ce tome ajoute une enquête de plus à ce groupe, il est aussi et surtout une bonne façon de suivre les itinéraires de l’équipe de Mehrlicht et de nous donner envie de lire la suite. Et on piaffe d’impatience !

Le chouchou du mois de juin 2017

On peut dire qu’on aura eu chaud pendant ce mois de juin, et que, en ce qui me concerne, ce n’est pas forcément les meilleures conditions pour lire. J’ai donc arrêté quelques livres en cours de lecture, ce qui est très rare dans mon cas, mais j’aurais tout de même dégoté de très bons polars dont voici un petit récapitulatif. Et comme nous nous apprêtons à préparer nos valises pour les vacances, j’espère que ces quelques avis vous aideront dans votre choix :

Je commence par une découverte d’un roman de 1957, Un homme dans la foule de Budd Schulberg (Equateurs Parallèles), ou plutôt devrais-je dire une nouvelle. Je suis tombé dessus par hasard et l’ai acheté car, en période d’élection, le sujet me tentait bien. Cela raconte l’histoire d’un pauvre gars qui débarque dans une radio avec une guitare et qui devient la coqueluche du peuple par son discours simple et populiste. Il faut que vous lisiez ce texte qui est plus que jamais d’actualité.

Au niveau des découvertes, je vous encourage à jeter un œil à Lowlifes de Brian Buccellato & Alexis Sentenac (Glénat), une Bande Dessinée pur Hard Boiled. Même si l’histoire est simple, les dessins font beaucoup pour nous plonger dans l’ambiance glauque des bas-fonds de Los Angeles.

Vade Retro Satanas de Luc Fori (Pavillon Noir) est aussi une belle dé »couverte sur un sujet bien casse-gueule. 4ème roman de l’auteur, avec un personnage principal con et misogyne, aux prises avec ses préjugés sur la vie et des djihadistes en particulier. Et le fait d’avoir mis beaucoup d’humour et d’autodérision en font un roman très intéressant et surtout très divertissant.

Quand on parle de découvertes, ce mois de juin rime avec premiers romans. Bon, je sais, c’est une rime pauvre, très pauvre. Par contre, les premiers romans chroniqués sont riches, eux, très riches. Karst de David Humbert (Liana Levi) nous emmène en Normandie et nous parle de nappes phréatiques avec un personnage de gendarme original, puisque c’est un homme qui s’ennuie et qui du coup, fourre son nez là où il ne faut pas. Je suis innocent de Thomas Fecchio (Ravet Anceau) nous pose ouvertement la question des a priori que nous avons tous, surtout quand il s’agit d’un criminel récidiviste. Quand des corps de jeunes femmes violées sont retrouvés, il fait un suspect presque coupable. Un moindre mal de Joe Flanagan (Gallmeister) souffre de son bandeau publicitaire, puisqu’il le compare à James Ellroy. Passé cette déconvenue, le roman s’avère un polar costaud au scénario implacable. Enfin, vous trouverez plein de nouveaux auteurs dans les nouvelles publiées chez Ska en cette année 2017. Des auteurs fort intéressants qu’il va falloir suivre de près.

On ne parle pas assez de Naïri Nahapetian dont les trois romans mettant en scène Parviz, un espion en free lance, sont édités aux éditions de l’Aube. J’adore son style direct et efficace et sa façon de nous mener en bateau avec ses intrigues complexes entre politique et espionnage. Comme je l’ai écrit, il y a du Dominique Manotti dans ces romans là.

Après les découvertes, La vodka du diable de George Arion (Genèse éditions) est aussi une confirmation que les polars mettant en scène Andreï Mladin sont des incontournables, et à apprécier en se rappelant qu’ils ont été écrits pendant la dictature de Ceaucescu et qu’ils sont passés à l’époque au travers de la censure. Énorme !

Enfin, si vous cherchez un bon pavé, une valeur sure, Profanation de Jussi Adler Olsen (Livre de poche) est une lecture pour vous. Ecrit avec plein de rage, ce deuxième épisode du Département V est pour moi le meilleur de la série, parmi ceux que j’ai lus. Voilà une enquête policière qui mérite très largement votre attention.

Le titre du chouchou du mois revient haut la main au dernier roman en date de Nicolas Lebel, De cauchemar et de feu (Marabout). En abordant la guerre civile en Irlande, et sans prendre parti, il écrit un polar exemplaire et passionnant. Un grand roman, tout simplement, une lecture obligatoire pour cet été !

J’espère que ces quelques chroniques vous auront donné des idées de lecture. Je vous donne rendez à la fin de l’été pour un nouveau titre de chouchou. En attendant, n’oubliez pas le principal, lisez !

De cauchemar et de feu de Nicolas Lebel

Editeur : Marabout

C’est la quatrième enquête du capitaine Mehrlicht, après L’heure des fous, Le jour des morts, et Sans pitié ni remords. Bien que je n’aie pas encore lu le premier, j’ai bien l’impression que ce roman là est la confirmation du talent de cet auteur, car c’est un roman passionnant du début à la fin.

Week-end de Pâques, Paris. Laura Reinier rejoint en taxi un bar situé rue de Montreuil. Elle doit subir le monologue inepte du chauffeur jusqu’à son arrivée. Un gardien de la paix lui demande de circuler, mais elle lui dit qu’elle a rendez vous avec le capitaine Mehrlicht, qui est à l’intérieur. Comment va-t-elle le reconnaitre ? Le policier la rassure, elle le reconnaitra à sa tête de grenouille. Elle descend au sous-sol et voit Mehrlicht avec Régis, le légiste. « Etat stationnaire … Pas de pouls depuis vingt minutes … peu de chance qu’il revendique quoi que ce soit » dit le légiste.

Mehrlicht analyse rapidement la scène du crime. L’homme a été exécuté dans les toilettes, une balle dans la tête, une dans chaque genou. L’assassin n’a même pas pris la peine de ramasser les douilles de 9 mm, éparpillées à droite et à gauche. Par contre il n’y a pas de pistolet. Le passeport annonce qu’il s’agit de John Murphy, britannique de son ex-état. Sur le mur, on a dessiné une figure enfantine, avec le sang de la victime et cette inscription : NA DEAN MAGGADH FUM. Le tueur a même laissé ses empreintes en faisant les deux yeux. Le lieutenant Reinier est la nouvelle stagiaire. Bienvenue dans le vrai monde !

Samedi 9 avril 1966, Quartier catholique du Bogside, Derry, Irlande du Nord, Royaume-Uni. Seamus Fitzpatrick rejoint ses copains, Tom et Barth Flaherty, Paul Coogan, Matthew et Ben  Kenny, et Phil Brennan. Leur jeu est en général la bataille entre les cow-boys et les indiens. Ça leur rappelle le combat contre les Britanniques. Ils se préparent tous pour la célébration du cinquantenaire du Soulèvement de Pâques de 1916, l’un des événements qui avaient mené à la naissance de la République Irlandaise. Les jets de pierres, de bouteilles commencent sur les blindés, et ceux-ci reculent. La foule hurle de joie.

J’aurais laissé un peu de temps entre ma lecture et le moment où j’écris ces quelques lignes. Comme s’il me fallait un peu de temps pour digérer, un peu de temps pour méditer et pour être sur de la qualité de ce roman. J’aurais pris du temps, pour être bien sur de ne pas me laisser emporter par la fougue du moment, pour être le plus rationnel possible dans les émotions ressenties à la lecture.

Car je me trompais quand je parlais des précédents romans de Nicolas Lebel, que tout tenait grâce au capitaine Mehrlicht et à ses envolées lyriques. Certes, on a une nouvelle fois à des passages extraordinaires, à des monologues d’une outrecuidance et d’une drôlerie sans pareil. Vous n’avez qu’à lire le passage sur les religions pages 113 et 114 pour vous en convaincre. Mais ce n’est pas tout. C’est la première fois, en ce qui me concerne, où j’ai ressenti un vrai équilibre entre les différents personnages de cette histoire. Mehrlicht, Latour, Dossantos, Matiblout et les Irlandais ont tous leur place, ont tous la même importance. C’est non seulement un plaisir de les retrouver, même s’il s’est passé plus d’un an depuis notre dernière rencontre, mais c’est surtout une forme de reconnaissance que de les voir tous sur la même ligne.

Quand même, quel génie d’avoir créé un personnage tel que Mehrlicht, avec sa ressemblance avec Kermit la grenouille, son allure de Paul Préboist, son aplomb à la Gabin d’Un singe en hiver, et son honnêteté et sa lucidité quant au monde moderne. On le retrouve d’ailleurs toujours aussi fumeur et plus humain, étant capable de faire le premier pas pour s’excuser de ses excès. Quant à Latour, formidable lieutenante courage, elle est toujours embringuée dans ses histoires personnelles qui viennent entraver son travail au jour le jour (et avec quel rebondissement !). Matiblout fait toujours office de chef paternaliste, bien qu’il cherche à sauver ses fesses. Enfin, Dossantos est plus trouble que jamais, comme un gamin cachotier, cherchant à réparer ses erreurs. Voilà ce que j’aime : tous les personnages ont des facettes blanches et noires, et ils sont tous plus humains les uns que les autres.

La forme du roman peut être classique, faite d’allers-retours dans le passé, mais je dois dire qu’elle est redoutablement bien choisie et surtout bien adaptée à l’histoire racontée. Car ce roman est franchement ancré dans notre quotidien, celui du terrorisme aveugle, qui prend à parti des innocents de la rue. Et plutôt que de parler de djihadisme, Nicolas lebel nous parle de la guerre civile irlandaise. Remontant aux origines du conflit contemporain, il nous montre le destin d’un groupe de copains pris dans la tourmente, et leur façon de faire leur vie chacun de leur façon.

La force de ce roman, c’est bien de ne pas prendre position, et de se contenter de décrire des itinéraires comme des morceaux de vie, comme des extraits de biographie. Mais il ne faut pas passer sous silence la volonté de mettre en avant le rôle et l’implication de l’église dans cette guerre, avec ce tueur qui mène sa croisade à la fois sacrée et personnelle. Enfin, Nicolas Lebel, en restant en retrait nous rappelle finalement que, dans toute guerre, quelle qu’elle soit, il n’y a pas de gagnants, il n’y a pas de perdants, il n’y a pas de héros, il n’y a pas de traîtres, il y a juste des victimes. Et ce message là, ça me parle. Clairement pour moi, Nicolas Lebel n’a pas seulement écrit son meilleur roman à ce jour, il a écrit un grand roman tout court, une belle et triste histoire dans la grande Histoire.

Sans pitié ni remords de Nicolas Lebel (Marabook)

Il m’aura fallu découvrir Nicolas Lebel grâce à son précédent roman, le jour des morts,  pour être tombé amoureux de son personnage principal Mehrlicht. Et donc, c’est une maladie chez moi, je ne pouvais pas rater le petit dernier Sans Pitié ni remords.

9 novembre. Le meilleur ami du capitaine Mehrlicht et ancien collègue, Jacques Morel, celui qui faisait chier les infirmières, celui qui fumait comme un pompier dans sa chambre d’hôpital, celui qui vidait les bouteilles de Romanée-Conti quand il devait prendre ses médicaments, celui qui partait dans des tirades extraordinaires vient de rendre l’âme. Toute l’équipe de Mehrlicht assiste à l’enterrement et le commissaire Matiblout lui conseille de prendre quelques jours de congés.

Avant de partir en province, Mehrlicht est convoqué par un notaire pour la succession de Jacques Morel. Il lui remet une enveloppe marron, dans laquelle il trouve des jeux de reflexion (Mots fléchés et Sudoku) ainsi qu’une petite pierre précieuse. C’est alors que le capitaine Kabongo, membre de « la police de l’art » lui annonce que cette pierre fait partie d’un vol qui a eu lieu plusieurs années auparavant. Pour Mehrlicht, prouver l’innocence de son meilleur ami devient une question vitale.

Pendant ce temps là, l’équipe de Mehrlicht est appelée pour un suicide. Leur nouveau chef provisoire, pendant l’absence de Mehrlicht s’appelle Cuvier, un incompétent notoire, connu et reconnu comme tel. Le suicide est une pendaison d’un dénommé Ghislaini. Rien n’est signalé dans son dossier judiciaire. Ghislaini a juste été entendu dans une affaire d’œuvres d’art africain il y a une dizaine d’années. L’affaire se complique quand d’autres suicides font leur apparition.

Autant vous le dire tout de suite, si Nicolas Lebel écrit de très bons polars divertissants, il est aussi et surtout un auteur doué, très doué, capable de vous étonner. Etonnant, c’est bien le mot qui me vient après avoir tourné la dernière page. Ce n’est que le troisième roman de cet auteur, et il se permet de nous concocter un scenario surprenant, tout en y mettant les formes.

Car effectivement, vous allez être surpris par l’intrigue, jusque dans les dernières pages, mais vous allez aussi suivre le fil conducteur à travers plusieurs groupes de personnages. Et cela se passe avec autant de facilité parce que ces personnages sont forts. Mehrlicht occupe bien entendu le premier plan, et même s’il est moins en forme, moins présent, ses envolées lyriques sont toujours aussi jouissives et confines même au chef d’œuvre, telle celle des pages 156 à 158. L’équipe du capitaine, d’un autre coté, a affaire avec un remplaçant Cuvier que l’on adore détester voire même que l’on voudrait baffer. Enfin, vers le milieu du bouquin, on voit apparaitre un groupuscule responsable des suicides … et à la limite ce sont les passages que j’ai le moins aimé car ils m’ont semblé peu convaincants.

Le roman est donc divisé en deux temps, comme un opéra ou comme un film d’action. Vient d’abord Temps de deuil, où Nicolas Lebel met en place l’intrigue (complexe certes, mais dans laquelle on n’est pas perdu, loin de là, puisque le roman est réellement impossible à lacher). Puis arrive Temps de guerre où le rythme change et où le livre devient une course poursuite. Au-delà de ce rythme effrené, on y retrouve de pures idées comiques, telles les sonneries de téléphone que le fils de Mehrlicht installe sur le portable de son père et nous donne des moments comiques inoubliables !

Le livre se clot par deux pages de remerciements où l’auteur nous donne à lire une liste de blogueurs qui l’ont aidé, avec un dernier effet comique et j’ai adoré cet aspect de ne pas se prendre au sérieux. C’est aussi pour cela que j’adore cet auteur : il écrit d’excellents scenarii avec des personnages forts et malgré cela, il nous rappelle que tout cela n’est qu’un divertissement … quoique … Voici encore une réussite, une belle, signé Nicolas Lebel. Et ça rime !

Le jour des morts de Nicolas Lebel (Marabout)

Je ne connaissais pas Nicolas Lebel, et mal m’en a pris. Ce roman, c’est du pur plaisir de lecture, un vrai polar dense avec de succulents personnages. Bref, voilà un roman avec lequel on passe un excellent moment de divertissement. A déguster !

Le commandant Mehrlicht visite son ami Jacques, à l’hôpital Saint Antoine, où ce dernier suit une chimiothérapie. On ne va pas se laisser abattre, alors les deux compères profitent de la vie, dans la chambre, en buvant du vin et en fumant des cigarettes. Certes, les infirmières gueulent, mais on n’a qu’une vie, après tout ! C’est d’ailleurs à l’hôpital Saint Antoine qu’un patient, Malauron, vient d’être empoisonné. Un voisin de chambre indique qu’il a vu une jeune femme, habillé de blanc, sortir de la chambre de Malauron … elle ressemble à la faucheuse ! Mehrlicht, appuyé par son équipe de lieutenants Sophie Latour et Mickael Dossantos, vont être chargés de l’enquête. Quand d’autres meurtres apparaissent par empoisonnement, et que la suspecte est toujours une jeune femme brune, les media s’emparent de l’affaire, la pression s’intensifie, et la peur envahit la France. Tout le monde a peur de « l’empoisonneuse ».

Car après l’autopsie, il s’avère que le poison utilisé est issu d’un champignon que l’on trouve dans les montagnes françaises. La dose utilisée aurait pu terrasser un éléphant. L’affaire va s’avérer bien complexe, impliquer certaines personnes haut placées à la tête de l’état et trouver ses racines dans un passé lointain.

Dans ce résumé sommaire des premières pages, je me dois d’ajouter que Mehrlicht va être affublé d’un stagiaire (alors qu’il n’en veut pas), que celui-ci est le fils d’un haut dignitaire de l’état et qu’il a une attitude détestable.

Car c’est un polar franchement réussi que nous a concocté Nicolas Lebel. Outre qu’il regorge de péripéties, et que son style, rapide et direct, donne un rythme soutenu au roman, on ressort de ce roman emballé, avec l’envie de déplacer des montagnes. Voilà, c’est ça ! ce roman donne envie de sourire à la vie, donne du moral aussi surement qu’une dizaine de boites de médicaments et c’est rudement bon !

Et la difficile alchimie, celle qui fait que l’on adhère ou non à un roman, c’est grace à ses personnages qu’on la doit. Car ils sont tous truculents, hilarant ou détestables, mais toujours justes. Avec Sophie Latour, amoureuse d’un sans papier et qui désespère de voir son amoureux rester, Avec Dossantos qui est capable de vous débiter les articles de loi par cœur et qui a une foi sans borne en son métier, toujours prêt à aider les autres, avec le stagiaire Lagnac qui est une vraie tête à claques, avec Matiblout, le commissaire qui subit une pression d’enfer et cherche à faire pour le mieux. Avec Mehrlicht, aussi et surtout, personnage central et formidable héraut du bien vivre, excessif en tout, aussi bien pour ses consommations d’alcool ou de cigarettes que capable de descendre en flammes un patron de restaurant qui sert de la merde à manger. Rarement, j’aurais été aussi proche d’un personnage, défenseur du mieux vivre, réfractaire à la vie moderne avec laquelle on passe au travers de trop de bonnes choses.

Dans ce roman, aux péripéties multiples, aux scènes hilarantes, on n’a pas affaire à des enquêteurs surdoués, mais à des bosseurs, des besogneux de la déduction, qui avancent petit à petit avec les éléments qu’ils récupèrent sur leur chemin. Mais je peux vous dire que c’est un vrai plaisir à lire, du pur divertissement qui se permet de pointer les conneries que l’on voit (ou pas) tous les jours comme cette scène où Latour vient régulariser la situation de son amant, en vain. Si on peut éventuellement reprocher à ce roman une intrigue linéaire, on en ressort avec une pêche d’enfer, et on se dit que l’on tient là un excellent roman de divertissement, idéal pour une lecture d’été.

En un mot, lisez ce livre. Quant à moi, je vais acheter son premier roman (L’heure des fous), car c’est le seul regret que j’ai eu en tournant la dernière page.