Archives du mot-clé Noir Délire

Retour en noir de Jean Pierre Ferrière (Noir Délire)

Avec plus de 70 romans au compteur, Jean Pierre Ferrière fait partie des auteurs français prolifiques encore en activité pour notre plus grand bonheur. Retour en noir marque son retour après Dérapages en 2011.

Nous sommes en France, dans les années 60. Nathalie Farnel est une actrice qui a une quarantaine d’années, et qui a connu le succès au cinéma avant de tomber dans l’oubli. Aujourd’hui, elle joue dans des pièces de théâtre et fait des tournées en province dans des salles à moitié vides. Elle regrette le bon temps, quand les gens l’adulaient et qu’elle n’avait pas à se soucier de l’argent.

Quand elle revient sur Paris, elle découvre qu’un de ses anciens films est ressorti et connait un grand succès dans les salles obscures. Il s’agit de Dévotion de Richard Stresner, qui fut tourné en 1944. Le réalisateur a été accusé de collaboration à la libération et est mort en détention. Finalement, elle se décide à aller voir le film, et s’aperçoit que la fin a été changée, puisque la femme mariée décide de rejoindre son amant, alors qu’il était prévu qu’elle reste avec son mari.

Elle décide alors de reprendre contact avec l’assistant du réalisateur, Pierre Rémusat, qui lui parait abandonné et dépressif. Il a tout donné à Richard Stresner et personne ne lui propose rien. Nathalie voit dans le succès du film une occasion de revenir sur le devant de la scène, et l’interview à Hervé de Saint Lieu une bonne occasion d’occuper la une des journaux. Mais le suicide de Pierre Rémusat va tout remettre en cause. D’ailleurs, s’agit-il d’un suicide ?

Si le personnage est Nathalie Farnel, cette actrice déchue, l’auteur se permet de passer de l’un à l’autre, et donc de fouiller quelques caractères tout en nous laissant dans le doute. Car on se demande à chaque fois qui est le gentil et qui est le méchant. Et, en nous trimballant entre chaud et froid, tous sont admirablement dessinés avec leurs qualités et leurs défauts. Et que ce soient les descriptions, les situations ou les dialogues, tout est fait avec une grande subtilité.

Par rapport aux autres romans de l’auteur, on retrouve cette fluidité du style, cette façon irrémédiable de conduire cette histoire jusqu’à une fin dramatique attendue, qui n’est pas celle que l’on attend. Si j’adore toujours la créativité de chaque scène, l’histoire m’a paru plus linéaire, le déroulement plus construit. Et puis surtout, le personnage de Nathalie Farnel qui peut apparaitre comme une victime se trouve être un sacré personnage trouble, obligé de commettre des horreurs pour assouvir un objectif qu’elle finit même par oublier, aveuglé par un Graal inatteignable.

Jean Pierre Ferrière nous donne à lire une bonne histoire où, l’air de rien, on dissèque la psychologie humaine, où il nous montre le monde des strass et leur futilité, où personne n’est tout blanc ni tout noir, tout cela avec une simplicité qui force le respect. Chacun a ses propres motivations, et va utiliser les autres pour arriver à ses fins et ce ballet s’avère finalement un opéra intemporel. Ce roman est une belle occasion de découvrir cet auteur si ce n’est déjà fait.

 Retrouvez l’avis de l’ami Claude ici

Dérapages de Jean Pierre Ferrière (Noir Délire)

Je continue mon exploration du monde de Jean Pierre Ferrière, et cette fois ci, c’est son dernier livre en date, un recueil de nouvelles qui s’appelle Dérapages et qui est sorti aux éditions Noir Délire.

Dérapages :

Françoise Delmas, la quarantaine, vit sa petite vie routinière. Elle tient la caisse au bar Les camélias qui appartient à son mari. Un soir, un couple se dispute dans le bar et l’altercation se passe mal : l’homme gifle violemment la femme. Françoise va soigner la jeune femme et la raccompagner chez elle.

Elle apprend que la jeune femme molestée s’appelle Catherine Bouvier et son ex-amant Jean Marc. Catherine va montrer à Françoise qu’il y a autre chose dans la vie que la monotonie et la routine. Et Françoise va se découvrir, prendre sa vie en charge, devenir une femme libre, sans attaches. Mais jusqu’à quand ?

Retour à la nuit tombée :

Constance Berthier est veuve depuis longtemps maintenant. Elle vit recluse dans son appartement, et ressasse la perte de son fils, Philippe, disparu en montagne il y a cinq ans déjà. Soudain, un homme se présente à sa porte. C’est son fils ! Il a perdu la mémoire et se dit avoir été attiré par le quartier. Il retrouve les petits gestes, les petites habitudes qui font que Constance n’a plus de doutes. Son fils est revenu !

Quelque chose m’est arrivé dans le métro :

Murielle Casta aime le métropolitain, surtout pour exciter les hommes alentour avant de faire un scandale en public. C’est une joueuse légèrement inconsciente. Mais il ne faut pas jouer avec tout le monde.

Le passé décomposé :

Florence Arnal est une actrice à la retraite. En lisant le programme télé dans Télévogue, elle voit que l’on va diffuser La dame en mauve, une pièce de théâtre qu’elle a joué 16 ans auparavant. Son ami Stéphane, styliste de mode, va l’inviter ce soir là à manger. Elle va donc être obligé d’enregistrer son émission. Un bien pour un mal : elle aura ainsi le choix de la regarder ou pas !

Larmes du crime :

Valentine est en vacances avec ses enfants et la nounou aux bords de la mer. Vincent son mari est resté à Paris pour travailler. Elle va rencontrer un homme qui l’aime à la folie et sa vie va basculer.

Tranches de vie, instants présents. Jean Pierre Ferrière capte dans ces cinq morceaux de roman des portraits de femmes qui, un beau jour, vont basculer, changer pour faire autre chose. Comme ce sont des polars, écrits par un grand auteur les fins sont surprenantes et imaginatives. Toutes les qualités de cet auteur sont présentes : Un personnage attachant, un style fluide et qui parait évident pour le lecteur, une situation commune de la vie de tous les jours qui va basculer avec toujours beaucoup d’imagination et de créativité. Et ce que j’adore chez Jean Pierre Ferrière, c’est cet amour pour ses personnages. Il n’est jamais cruel, jamais méchant, il ne juge jamais, il conte et raconte de bonnes histoires. Je ne suis pas grand fan de nouvelles, mais j’ai trouvé ici 5 histoires qui auraient pu devenir des romans, qui pourraient devenir des films. Un pur plaisir de lecture que vous devriez découvrir.

Haine, ma sœur haine de Jean Pierre Ferrière (Noir Délire)

Après Rictus et Cinémaniaques, je continue à explorer l’œuvre de Jean Pierre Ferrière, avec qui je suis en contact grâce à ce blog. Quelle chance de pouvoir partager avec un auteur qui place en avant dans ses romans l’intrigue et la psychologie des personnages.

Geneviève Brunel a pour habitude de passer ses dimanches, enfermée chez elle, devant la télévision. Ex-femme de Vincent Marsac, la nouvelle coqueluche du cinéma français, elle admire cet homme qu’elle aime toujours et dont la carrière lui doit beaucoup. Ils ont en effet été mariés six ans, elle l’a entretenu pendant qu’il prenait ses cours d’art dramatique, et il a divorcé pour prendre son envol sans elle.

Elle se décide à aller voir le dernier film de Vincent, Un coup pour oui, deux coups pour non, où il partage l’affiche avec Karen Vance. Tous les journaux ne parlent que de ça, le nouveau couple vedette. Si le film est loin d’être génial, elle est toujours éblouie par le talent de son mari. Mais elle préfère se renfermer, mâcher son malheur, ressasser ses regrets … jusqu’à ce qu’elle discute avec son amie de toujours, Danielle.

Danielle, qui profite bien de la vie et des hommes, persuade d’aller trouver Vincent pour lui demander d’augmenter sa pension. Alors qu’elle se décide enfin, elle rencontre Karen chez Vincent, la trouve sympathique. Vincent accepte de multiplier par trois la pension mensuelle. Le fait qu’il lui confirme qu’ils vont se marier en mars est la goutte d’eau de trop. Vincent doit payer et c’est à travers Karen qu’elle va se venger … mais rien ne va se passer comme prévu.

Le titre, qui parodie la géniale chanson de Louis Chédid, est une bonne illustration de ce livre, mais je la trouve réductrice. Car nous n’avons pas affaire à une simple histoire de haine mais plutôt à une intrigue formidablement menée, un destin tragique d’une jeune femme qui, le jour où elle se décide à sortir de sa coquille, le jour où elle prend une décision, les événements vont déraper pour irrémédiablement terminer mal.

Dans ce livre, il y a tout ce que j’attends dans un polar : des portraits psychologiques fouillés, cohérents et attachants, de Geneviève, femme victime qui se transforme en femme fatale contre son gré, de Vincent, acteur mégalomane, égoïste et égocentrique, de Danielle l’amie insouciante mais fidèle à l’extrême et j’en passe pour ne pas vous raconter l’histoire.

Il n’y a pas d’esbroufe dans ce livre, pas d’effets de style, juste une formidable narration, un style fluide qui s’efface pour laisser place à l’intrigue et aux différents rebondissements qui, je dois le dire, montrent tout le talent de Jean Pierre Ferrière pour laisser libre cours à sa créativité. A chaque chapitre, on a droit à un événement inattendu qui fait rebondir le lecteur dans une direction non prévue, et la lecture en devient jouissive.

C’est aussi le portrait d’un monde, en dehors de notre monde, celui des stars, des icônes, qui montrent leur plus beau visage mais qui n’en ont rien à faire des pauvres gens, qui les font vivre. Vincent est un bel exemple et j’aurais bien aimé lui mettre quelques claques, tant il se moque de tout sauf de lui-même. Mais c’est aussi parce que je me suis attaché à Geneviève, parce que je me suis laissé prendre au jeu de ce livre. Définitivement, j’ai trouvé ce polar très bon, à dix mille lieues de la production contemporaine qui en rajoute dans les effets pas toujours justifiés.

Pour finir, un grand merci à M.Jean Pierre Ferrière avec un petit message personnel : Non, je ne vous ai pas oublié. Comment le pourrais-je ?

Cinémaniaques de Jean Pierre Ferrière (Noir Délire)

Avoir lu Rictus m’aura donné l’occasion de découvrir Jean Pierre Ferrière et d’être en contact électronique avec lui. Il m’a proposé de lire ce recueil qui reprend trois de ses romans qui sont : Cinémassacre, Le bel imposteur et Le trouble-crime.

Cinémassacre :

Françoise Constant est une actrice sur le déclin, après avoir tourné un film qualifié de maudit qui s’appelle Des amis de passage, réalisé par son ex-mari Jean-Gabriel Ernal. Ce film, descendu par la critique au moment de sa sortie, va être diffusé à la télévision, et les avis sont unanimement élogieux. Le lendemain, un jeune reporter Bruno Merlier est chargé de faire un article sur le film et rencontre Françoise et Jean-Gabriel pour récolter des anecdotes sur ce film maudit. Quelques jours plus tard, Françoise est retrouvée morte dans sa baignoire. Bruno va enquêter sur la disparition tragique de Françoise, qui sera bientôt suivie par les autres personnes ayant travaillé sur Des amis de passage.

Le bel imposteur :

Nous sommes à la veille de la cérémonie des Triomphes du cinéma français, l’équivalent des oscars américains. La présidente de la cérémonie est la célèbre actrice Doris Arnal, accompagnée de son mari Lionel Vignon, auteur raté en mal d’inspiration. Reine, l’impresario de de Doris, lui propose de signer une pièce de théatre qu’elle a acheté à une auteur qui veut rester dans l’anonymat. Cela gène Lionel, qui est un homme honnête, et il cherche à en savoir plus. Il découvre que l’auteur s’appelle Bernard Berthelot et qu’il a été assassiné.

Le trouble-crime :

Philippe et Maxime se rencontrent lors de leur service militaire à Sarrebach, à coté de Strasbourg, et tombent amoureux l’un de l’autre. Quand Maxime est libéré trois mois avant Philippe, ils se donnent rendez vous à Paris. Philippe, provincial, se retrouve dans la capitale, et Maxime n’est pas là à l’attendre. Arrivé chez Maxime, Philippe se rend compte que son ami a disparu depuis quelques jours. Grâce à la gardienne, il peut entrer dans l’appartement de Maxime, et voit qu’il y a eu cambriolage. Bien vite, Philippe s’aperçoit que son ami est impliqué dans des activités douteuses et illégales telles que le chantage et le vol.

Ces trois romans sont des rééditions de romans parus en poche : Cinémassacre (1973-Fleuve Noir), Le bel imposteur (1986-Livre de poche), Le trouble-crime (1985-Fleuve noir). C’est une riche idée de ressortir ces polars en recueil. Mais revenons à ces trois histoires, ces trois mystères.

Le point commun de ces trois romans, en dehors du contexte qui se situe dans le milieu du cinéma (c’est moins le cas pour le trouble-crime), tient dans le talent de l’auteur à bâtir des intrigues solides en partant d’une idée simple. C’est remarquablement bien écrit, avec juste ce qu’il faut de descriptions pour nous immerger dans l’histoire et des dialogues toujours justes et remplis d’humour … noir ou cynique. A chaque, la recette est la même : ça commence par un meurtre ou un mystère dans lequel un personnage va être impliqué, et tout va vite se compliquer jusqu’à un dénouement final totalement inattendu.

Et puis, on sent que Jean Pierre Ferrière aime ses personnages, qu’il ne les juge pas, même si certains sont parfois (voire souvent) odieux. Dans Cinémassacre, les 50 premières pages montrant la vie de l’actrice déchue sont tout simplement superbes, pleines de tendresse, comparées à celles des acteurs en activité ou des journalistes, plus intéressés par leur carrière que par les drames qu’ils décrivent dans leurs journaux.

Intrigue disais-je : Elle est géniale dans Cinémassacre. Dans Le bel imposteur, on retrouve toute la faculté de Jean Pierre Ferrière à la rendre complexe et machiavélique, même si je regrette que le personnage de Lionel Vignon soit si lisse et trop gentil. Dans le trouble-crime, elle est complexe à souhait avec un personnage principal naïf qui va de découverte en découverte, et le suspense est excellemment entretenu.

Parfois, on se demande pourquoi les littératures françaises policières des années 70-80 ont tant été décriées, traitées de sous littérature. C’est foncièrement injuste, ces trois romans tiennent la comparaison haut la main avec beaucoup de polars actuels, en étant moins démonstratif, moins sanglant. C’est très divertissant, toujours bien écrit, avec beaucoup d’inventivité et une psychologie des personnages très réaliste. Si vous ne connaissez pas, il faut absolument que vous lisiez ces romans que l’on appelait romans de gare. Il est grand temps de leur rendre hommage.

Une chronique de Rictus sorti aux éditions Plon dans la collection Noir Rétro est ici.

Un grand merci à M. Jean Pierre Ferrière pour cette lecture.