Archives du mot-clé Noirs

Blanc sur noir de Kris Nelscott

Editeur : Editions de l’Aube

Traducteur : Luc Baranger

Après La route de tous les dangers et A couper au couteau, Blanc sur noir est la troisième aventure ou enquête de Smokey Dalton, détective noir sans licence dont les romans se déroulent à la fin des années 60.

Le roman se déroule fin 1968, à Chicago. Après avoir quitté Memphis avec Jimmy, un jeune noir témoin de l’assassinat de Martin Luther King, Smokey Dalton a décidé de changer de nom pour se cacher chez des amis, les Grimshaw. Il s’appelle Bill et vit de petits boulots, pour rendre service mais aussi pour s’assurer qu’il pourra emmener et ramener Jimmy au collège. Car Bill Grimshaw / Smokey Dalton vit dans une peur permanente qu’on les retrouve.

Ce matin-là, une jeune femme vient le voir chez lui. Elle sait qu’il fait parfois des enquêtes pour les gens du voisinage. La jeune femme veut qu’il enquête sur la mort de son mari, Louis Foster, survenue trois semaines plus tôt. Son corps a été retrouvé dans un parc alors qu’il n’avait rien à y faire et avait promis à sa femme de rentrer tôt. Et comme la police ne fait rien pour trouver les coupables …

En rentrant du collège, avec Jimmy, Bill / Smokey aperçoit quelque chose dans sa veste. Jimmy essaie de cacher un béret noir. Il sait bien que cela veut dire qu’il a été enrôlé dans le gang des Blackstones, un groupe noir revendicateur. Dès le lendemain, il ira avec Jimmy rendre le béret car il ne veut pas que Jimmy appartienne à un quelconque groupe violent. D’autant plus qu’ils rançonnent aussi les noirs.

Enfin, Laura Hattaway, amie blanche de Bill / Smokey, vient d’hériter de la société de son père. Elle voudrait siéger au conseil d’administration mais les dirigeants en place la prennent pour une demeurée. Ayant peur que la situation dégénère, elle propose à Bill / Smokey de devenir son garde du corps, le temps qu’elle puisse faire valoir ses droits. Voilà un Smokey bien occupé pour finir cette année 1968.

J’avais lu La route de tous les dangers à sa sortie, c’est-à-dire il y a bien longtemps, dans une autre vie, et j’en avais gardé un très bon souvenir. D’ailleurs, je ne dis pas que je le relirai un de ces jours. Je n’ai pas lu A couper au couteau (pas encore), mais j’ai attaqué Blanc sur Noir, sur l’insistance de mon ami Richard, puisqu’il a décidé de sélectionner ce roman pour le Grand Prix des Balais d’Or. Et, une fois n’est pas coutume, je vous conseille d’avoir lu les précédentes aventures de Smokey Dalton avant de lire celui-ci et de s’immerger plus rapidement dans le contexte.

« Le jour où tout a commencé, j’étais dans mon petit appartement. Bras croisés, le mur blanc semblait absorber mes pensées ». Je dois dire que les deux premières phrases m’ont laissé dubitatif, avec une traduction maladroite. Mais j’ai vite été pris par les intrigues et la psychologie de Smokey Dalton. On est clairement dans un roman de détective, avec trois intrigues en parallèle qui se mêlent peu, et l’histoire se déroule avec une belle fluidité, sans que l’on soit perdu. Clairement, le style est loin d’être direct, car il est très détaillé, très littéraire, avançant beaucoup grâce à de nombreux dialogues, parfois un peu bavards, mais participant à la crédibilité du contexte.

Le contexte est clairement violent, sous tension, et l’on peut y voir deux clans s’opposer : les blancs et les noirs. Alors que le message politique parle de rassemblement, ce roman montre la réalité du terrain, au travers de plusieurs exemples que l’on trouve dans la vie quotidienne. Ces passages sont clairement les moments forts de ce roman qui ne font pas dans la dentelle. Il y a aussi l’opposition entre les groupes militants noirs, qui devraient œuvrer pour leurs droits et être unis et que l’on voit en conflit pour acquérir un peu plus de pouvoir et d’argent.

Et puis, il y a les psychologies des personnages, montrées essentiellement par des dialogues longs. On y trouve de tout, des flics véreux, des flics blancs gentils des noirs méchants. Mais au milieu de cette faune, il y a Smokey, très loin d’un super-héros, qui apparaît comme un homme comme les autres, cherchant avant tout à ne pas faire de vagues, voulant vivre sa vie et élever Jimmy, sans pencher ni dans le camp blanc ni dans le camp noir. Finalement, voilà un très bon polar de détective, qui dit beaucoup de choses intelligemment, une lecture très fortement conseillée.

Publicités

Brasier noir de Greg Iles

Editeur : Actes Sud

Traductrice : Aurélie Tronchet

Le Père Noël est une des personnes que je vénère le plus au monde. Il a le bon goût de me ramener chaque année des kilogrammes de pages à lire. Cette année, si la masse était aussi imposante que les autres années, le nombre de romans était moins important, à cause ou grâce au Brasier noir de Greg Iles. Presque 1050 pages vont nous plonger dans les années 60, au Mississipi et nous montrer l’importance et l’influence du Ku Klux Klan sur la vie américaine.

Natchez, Mississipi, 1964. Après avoir servi comme cuisinier pendant la seconde guerre mondiale, Albert Norris est revenu dans sa ville natale et y a ouvert un magasin d’instruments de musique. Noir de peau, son activité est respectée de tous et il accueille des jeunes pour qu’ils s’entraînent ou pour accorder leurs instruments. Albert permet aussi à des « couples illégitimes » noir/blanc de profiter de la petite pièce au fond de la boutique, au nom de l’amour.

C’est un bruit de verre cassé qui le réveille cette nuit là. En descendant à la boutique, il voit deux hommes en train de déverser des bidons d’essence dans la boutique. Ils veulent qu’il leur disent où est le jeune noir Pooky Wilson, qui retrouve parfois Katy Royal, la fille du magnat du pétrole et propriétaire de la compagnie d’assurances du coin. Albert ne sait que répondre. Alors les deux jeunes mettent le feu et retrouvent un troisième homme dehors : ils regardent la boutique partir en fumée et Albert mourir dans les flammes.

22 jours plus tard, Frank Knox, Sonny Thornfield, Glenn Morehouse et Snake Knox travaillent à l’usine de piles Triton. Ils en ont marre des noirs, des juifs et de la politique des Etats Unis qui part à vau l’eau. Ils décident de créer un groupe extrémiste plus violent encore que le Ku Klux Klan, les Aigles Bicéphales, qui sera financé par Brody Royal. Leur signe distinctif sera une pièce de monnaie trouée d’une balle pour la porter autour du cou. La cible finale des Aigles est JFK, son frère Robert Kennedy et Martin Luther King.

Natchez, Mississipi, 31 mars 1968. Cela fait deux ans que Frank est mort au Vietnam, mais les Aigles Bicéphales sont plus que jamais vivants. Snake, son frère en a pris la tête. Sonny et Snake kidnappent deux activistes noirs Luther Davis et Jimmy Revels pour les droits civiques et les emmènent vers un endroit appelé L’arbre des morts où ils les assassinent. Ils est vrai qu’ils n’en sont pas à un méfait près, puisqu’ils comptent à leur compteur plusieurs meurtres et le viol de Viola Revels, la secrétaire du docteur Tom Cage.

Trente sept ans plus tard, en 2005. Viola Turner (elle s’est mariée à Chicago et a eu un enfant) qui a fui à Chicago suite à son viol revient dans sa ville natale pour y mourir ; elle est atteinte d’un cancer incurable. Tom Cage va rendre visite à son ancienne secrétaire tous les jours. Le fils de Tom est maire de Natchez depuis quelques années. Ancien avocat, il essaie d’être juste pour sa population, et prend soin de son père, qui a fait une crise cardiaque quelques années auparavant.

Le corps de Viola est retrouvé dans sa chambre. Elle a fini par succomber à son cancer. Shad Johnson, le pire ennemi de Penn Cage l’appelle et lui annonce qu’il a dans son bureau un homme qui veut qu’on arrête son père pour meurtre. Cet homme n’est autre que Lincoln Turner, le fils de Viola, et assure que Tom a aidé Viola à terminer sa vie par un suicide assisté. Cette affaire va remuer de bien vieilles affaires monstrueuses …

La taille du roman ne doit pas vous faire peur. Ce n’est pas parce que ce roman fait 1050 pages que vous devez passer votre chemin. Au contraire, ce roman, par son format, va permettre de montrer la force et l’emprise du Ku Klux Klan sur la vie du Sud des Etats Unis, à tous les niveaux, à un point que l’on peut envisager mais ne surement pas croire. Avec ce roman là, vous allez perdre vos illusions et vos espoirs devant l’ampleur de l’intrigue et de ce qu’elle nous montre.

Je ne connaissais pas Greg Iles, n’ayant jamais lu un de ses romans, mais je dois dire que cet auteur est très doué pour planter un décor et décrire la psychologie humaine. Et avec un sujet pareil, son roman devient passionnant et, en un mot, impossible à lâcher. Car la force et la grande qualité de ce roman, c’est d’avoir descendu son intrigue au niveau des personnages, et d’en faire un roman humain plus qu’un simple polar mené par son scénario.

Et des personnages, on va en suivre un certain nombre dans ce roman, dont tous sont formidables. Au centre, on trouve Penn Cage, qui va se débattre comme un beau diable pour sauver son père, puis sa famille. Penn est en ménage avec Caitlin, grande reportrice qui a remporté le Prix Pulitzer. Tom Cage, quant à lui, va choisir de garder le silence, comme il en a le droit, mais il va semer le doute sur son innocence. Henry Sexton, reporter local, mène sa croisade personnelle contre les Aigles bicéphales et va voir dans cette affaire l’occasion de dénicher l’erreur qui lui permettra de faire tomber Brody Royal. Brody, en voilà un méchant extraordinaire, auquel on peut rajouter les Aigles vivant encore en 2005. Il y a aussi Shad, le procureur, obstiné dans sa quête de faire tomber Tom et par là même Penn ou bien subit-il des pressions ? Et je pourrais continuer cette liste longtemps …

Car la force de ce roman est là : un scénario en béton armé mais surtout une histoire que Greg Iles a choisi de raconter à hauteur d’homme, enchaînant les chapitres consacré à un personnage (sans en faire un roman choral), en décidant de rester humain. Et peu importe le nombre de chapitres, le nombre de pages ou le nombre de rebondissements, quand c’est humainement écrit, c’est passionnant et impossible à lâcher. C’est incroyable, le nombre de scène dont la puissance de force émotionnelle vous arrache des larmes, des sourires ou même des cris de rage.

Car le sujet est aussi révoltant que la forme est émotionnelle : Les arrangements entre amis, le racisme évidemment et les actions du Ku Klux Klan. Mais il y a bien plus encore : Ces exactions existent encore aujourd’hui. Et ces hommes ont tous les pouvoirs, presque jusqu’à la plus haute marche (quoiqu’on puisse se demander qui a fait élire Donald Trump !). Ces gens là détiennent la police, ou plutôt les polices, les médias, la justice et les politiciens. C’est un roman à l’ampleur rare, d’une ambition démesurée, qui a été rendu possible grâce à la passion que l’auteur a su y insuffler. Un roman à ranger aux cotés de ceux de James Ellroy dont il n’a pas à rougir. Oui, oui, à ce point là.

Ne ratez pas les avis de Wollanup et Isis

Power de Mickaël Mention

Editeur : Stéphane Marsan

Attention, coup de cœur !

Le nouveau roman de Mickaël Mention est une bombe, une véritable bombe. En choisissant d’évoquer le Black Panther Party, il a choisi de parler de ses thèmes favoris, et tout dans ce roman ne peut interpeller le lecteur. Mickaël Mention veut passer un message ; avec ce roman, il le clame haut et fort. Très fort.

Le roman s’ouvre sur l’assassinat de Malcolm X le 21 février 1965.

1966, Oakland. Les actions meurtrières de la police envers la population noire n’ont jamais été aussi nombreuses. Bobby Seale et Huey P. Newton décident d’appliquer le deuxième amendement de la constitution des Etats Unis qui autorisent tout citoyen à posséder une arme. Sans être agressif, il s’agit de montrer aux policiers que les Noirs peuvent se défendre, en affichant leurs armes. Puis ils décident de créer un mouvement pour la défense des Noirs, pour faire respecter leurs droits. Petit à petit, leur mouvement distribue de la nourriture et en viendra à construire un hôpital.

1967, Philadelphie. Charlene est une adolescente de 16 ans, qui prend conscience de la société dans laquelle elle vit. Tous les jours, elle lit dans les journaux, elle voit dans la rue, des Noirs qui se font tuer par la police. Elle voit dans une boutique une affiche de Bobby Stills et Huey Norton, fusils à la main. Elle veut s’engager dans les rangs du Black Panthers Party et Roy, le propriétaire lui donne 3 livres à lire avant qu’elle ne s’engage : l’autobiographie de Malcolm X, Les damnés de la Terre de Frantz Fanon, et Le petit livre rouge de Mao.

1967, Los Angeles. Neil est flic et se retrouve face à son quotidien de haine. Tous les jours, il doit partir sur le terrain, en intervention, essayant de faire régner l’ordre, parmi des gens qui détestent la police. Lors d’une opération, son collègue est tué et Neil s’enfonce dans une croisade sans but.

1967, Chicago. Cela fait un an que Tyrone purge sa peine de prison pour avoir tué Big Joe qui a essayé de « l’entuber » à Cook County. Un avocat demande à le voir, son nouvel avocat. Il s’agit en fait de l’agent spécial Clark du FBI. Clark lui propose de le libérer en échange d’un boulot : Intégrer le BPP en tant que taupe pour le FBI. Le nom de code de cette opération de grande envergure est COINTELPRO.

Naissance, grandeur et décadence du groupe activiste et politique Black Panther Party : voilà le nouveau défi relevé haut la main par Mickaël Mention, cet auteur décidément prêt à tout et capable de tout. Après une première partie où on retrouve les origines du BPP, on entre dans le vif du sujet au travers de trois personnages tous aussi différents les uns que les autres. Ce qui permet d’apporter une vision différente de tous les événements sans pour autant avoir la prétention de détenir la vérité.

Et chacun de ces personnages, que ce soit Charlene, Tyrone ou Neil sont remarquablement bien faits, mais aussi attachants dans leurs choix. Entendons nous : je ne défends pas Charlene quand elle plonge dans la drogue, mais je la comprends quand du haut de ses 16 ans, elle veut que les exactions contre les noirs cessent. Je ne défends pas Tyrone qui trahit les siens, mais sa situation (réaliste) est bigrement prenante. Je ne défends pas Neil et son racisme, mais j’y vois un peuple américain perdu, assommé par a manipulation, prenant de mauvaises décisions parce qu’il a les mauvaises cartes en main. C’est probablement le personnage que je trouve le plus fascinant dans sa recherche de solutions et dans ses choix dramatiques et meurtriers.

Ce roman parle de révolution, de révoltes, d’injustices, de pauvres et de riches, de luttes pour le pouvoir, de luttes pour la survie, de racisme, de journalisme, de manipulation, de couleur de peau, d’éducation, de possession d’armes, de l’impossibilité à communiquer, de la difficulté de vivre ensemble. Il parle d’humanisme assassiné, de valeurs bafouées, de droit de vivre et de droit de survivre. Il parle surtout d’une société américaine incapable de faire face à sa plus lourde défaite, d’une société qui se veut représenter le bien dans le monde, perdre la face dans une guerre du Vietnam meurtrière face à un courant politique qui représente le mal, Il parle de pourris (au FBI entre autres) qui perdent tout contrôle et se lancent dans une guerre voire une guérilla contre son propre peuple … au nom de l’ordre … mais n’est-ce pas pour se venger du Vietnam ? Pour ne pas perdre l’image qu’il se fait de lui-même ? Par pur ressentiment ?

Mickaël Mention utilise une forme chère à James Ellroy, pour se l’approprier et conter cette histoire de haine et de sang qui a déferlé sur les Etats Unis. Il fait comme James Ellroy, mais écrit son livre, plein de rage, en mettant son propre sang sur ces pages, en n’ayant pas honte d’étaler ses tripes sur ces mots. Et j’ai bien l’impression que c’est paradoxalement le livre le plus personnel de cet auteur sur un sujet très éloigné (en distance) de la France. Du moins, c’est ce qu’il m’a semblé.

Car c’est bien de haine entre êtres humains dont on parle, c’est bien de sang humain dont on parle ; ce sont des hommes, des femmes, des enfants sacrifiés dont on parle. C’est le message que je retire de ce roman : Derrière tout acte, bon ou mauvais, il y a des hommes et des femmes. Des hommes et des femmes qui tuent. Des hommes et des femmes qui essaient de survivre. Et il ne reste finalement que bien peu de choses à sauver de l’Homme. Ces Noirs se sont battus pour leurs droits ; ils ont perdu ; même aujourd’hui encore. Mais ce n’est pas une raison d’arrêter.

Coup de cœur !