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Le chouchou de l’été 2015

Quand j’ai regardé les billets que j’ai publiés cet été, je me suis rendu compte que j’avais balayé un large panel de genres de littérature. Mais avant tout, je tenais à mettre en avant mon dernier coup de cœur en date : Il s’agit de Papillon de nuit de Roger Jon Ellory (Sonatine) qui est un roman magnifique qui montre en parallèle la perte de l’innocence d’un jeune homme et celle de son pays. J’aurais aussi profité de cet été pour fêter un bon anniversaire eu Poulpe qui a 20 ans cette année. Pour l’occasion, je vous aurais parlé de deux excellents numéros : Blood Sample de Karim Madani et La catin habite au 21 de Hervé Sard, tous deux édités par les éditions Baleine.

Revenons donc sur ce que je disais ci-dessus : la littérature noire et policière couvre un large panel de genres, que ce soit le roman d’action ou le roman psychologique, il y en a pour tous les goûts. Je me suis amusé à classer par genre les billets parus durant ces mois de juillet et aout 2015.

Roman littéraire : Authopsie d’un bouquiniste de François Darnaudet (Wartberg)

Nouvelles : Franco la muerte de Collectif (Arcane 17)

Roman social : Un caddie nommé désir de Roland Sadaune (Val d’Oise éditions)

Roman noir : Le carnaval des hyènes de Michael Mention (Ombres noires)

Roman policier : Le commissaire Bordelli de Marco Vichi (Philippe Rey)

Roman d’art africain : Tiré à quatre épingles de Pascal Marmet (Michalon)

Roman psychologique : Sauve toi ! De Kelly Braffet (Rouergue)

Roman politique : Or noir de Dominique Manotti (Gallimard Série Noire)

Roman poétique : Voici le temps des assassins de Gilles Verdet (Jigal)

Roman humoristique : La bonne, la brute et la truande de Samuel Sutra (Flamant noir)

Roman philosophique : Le mondologue de Heinrich Steinfest (Carnets Nord)

Roman historique : Sale époque de Gilles Schlesser (Parigramme)

Roman d’action : Haïku de Eric Calatraba (Editions Sudaresnes)

Roman contemporain : Bouclage à Barcelone de Xavier Bosch (Liana Levi)

Thriller : Aveuglé de Stona Fitch (Sonatine)

Devant la qualité de tous ces romans, le choix pour le chouchou fut bien difficile. En fait, si je m’étais écouté, j’aurais mis 5 romans ex-aequo : ceux de Michael Mention, Marco Vichi, Kelly Braffet, Gilles Verdet et Gilles Schlesser.

Comme il faut choisir, le titre du chouchou du mois est décerné à Sale époque de Gilles Schlesser (Parigramme)

Je vous donne rendez vous le mois prochain … d’ici là, n’oubliez pas le principal, lisez !

Sale époque de Gilles Schlesser (Parigramme)

Ce billet est dédié à mon pote Yvan.

Gilles Schlesser est un auteur dont on ne parle pas assez. Car avec des intrigues policières très bien menées, il nous plonge dans le passé avec un tel talent que l’on est vraiment immergé dans des époques révolues. Ce roman ne fait pas exception à la règle.

1902, Paris est en émoi. Les difficultés économiques font place à la consternation avec plusieurs affaires qui occupent le quotidien des Parisiens. Si Dreyfus vient d’être reconnu innocent, Emile Zola vient de mourir, empoisonné par du dioxyde de carbone du au feu de la cheminée de sa chambre. Dans le même temps, l’une des jumelles Frou-Frou vient d’être assassinée dans les loges des Folies Bergères.

S’il n’est pas en charge de l’affaire Zola, Louis Gardel est suffisamment peiné pour s’intéresser à l’enquête, confiée à son collègue Cornette. Il ne tarde pas à s’apercevoir que le travail est bâclé. Louis Gardel doit lui faire le jour sur la mort d’Olympe de Bléville, l’une des sœurs Frou-Frou. Et pour ce faire, il va être obligé de faire connaissance avec ces deux célébrités du tout Paris.

Ces deux jumelles se sont rencontrées à l’âge de 16 ans, puisqu’elles sont en fait orphelines et ont été placées dans des familles d’accueil. Elles ont rapidement fait le buzz à Paris et ont compté de nombreux amants, qu’elles consciencieusement ruiné par les cadeaux (bijoux, appartements, habits) qu’elles leur ont demandé. Louis Gardel trouve d’ailleurs une lettre de menace dans la loge. Etant donné le nombre de prétendants ou d’amants ou d’amantes qu’elles ont eu, l’enquête s’annonce bien difficile.

Si vous ne connaissez pas Gilles Schlesser, ce roman est peut-être bien celui qui pourrait vous rendre dépendant de ses romans. Car ce roman, outre qu’il soit proposé à moins de 13 euros pour un moyen format, est un pur plaisir de lecture. Car ce roman policier dans la forme montre tant de choses, donne tant de messages importants que c’en est touchant, et en plein cœur.

Le contexte est éloquent, montrant une société xénophobe, deux clans s’opposant violemment depuis le procès Dreyfus. Le sentiment antijuif monte comme un catalyseur de toutes les haines, mettant en avant des boucs émissaires faciles. Et par moments, Gilles Schlesser nous assène des vérités de tous temps, qui sont tellement justes dans les mots choisis, telles celle-ci ponctionnée page 23 :

« La capitale du monde est en train de pourrir de l’intérieur, rongée par l’argent, le sexe, l’effondrement des valeurs, le gouffre abyssale séparant les riches et les manants. Pauvre France … Ces Montesquiou, ces Castellane, ces Morny, ces Sagan qui auraient du être diplomates, entrepreneurs, protecteurs des arts, ne sont que des dandys suicidaires, des oisifs inutiles à la société. »

Ce que j’ai adoré dans ce roman, c’est ce talent de nous immerger dans un autre temps, avec une facilité qui force le respect. Ce sont ces petites remarques, ces petits détails qui font que l’on se retrouve au milieu des rues sales de Paris, entouré de gens célèbres, et que l’on y croit. D’ailleurs, on ne pense même pas à comparer les décors avec ceux d’aujourd’hui, on est juste pris dans le tourbillon du temps. J’en ai même rater une station de métro, c’est dire.

Et puis, il y a l’enquête, formidablement menée et surtout avec un final bien amer, tellement réaliste. Il y a aussi ces personnages formidablement dessinés. Même si Louis Gardel occupe le premier plan, avec son collègue Galabert, les personnages secondaires sont bien présents et sont mieux que de simples à-valoir. Gardel est passionnant, originaire de la province, de Brie Comte Robert (aujourd’hui cette petite ville fait partie de la région parisienne !) ; c’est un homme qui a un complexe d’infériorité face aux Parisiens pur jus. Vous l’aurez compris, c’est un formidable roman policier pour lequel j’ai beaucoup d’attachement, un voyage dans le temps, un livre important aussi par ce qu’il montre, parce que l’on construit l’avenir sur les leçons du passé.

 Ne ratez pas l’ avis de l’ami Claude

La mort n’a pas d’amis de Gilles Schlesser (Parigramme)

J’avais raté Mortelles voyelles, il était hors de question que je passe à coté de ce roman, d’un auteur dont je ne cesse d’entendre du bien. Et pour une découverte, ce roman policier est tout simplement épatant.

Fin 1924, début 1925. La Grande Guerre est encore dans tous les esprits, et la société se dirige vers une situation politique chaotique. Camille Baulay, jeune journaliste à succès au Petit Journal, s’occupe des faits divers. Grace à ses relations avec le commissaire Gardel, elle arrive à être au courant avant les autres des derniers meurtres survenus dans la capitale. Ce matin-là, Gardel l’appelle, un corps vient d’être retrouvé.

En plein Marais, un corps est retrouvé affublé d’une cape rouge et le sexe peint en noir. La mort est survenue à cause d’un coup de stylet porté en plein cœur, avec une précision chirurgicale. La mise en scène fait aussitôt penser au célèbre tableau surréaliste Au rendez-vous des amis de Max Ernst. C’est donc dans ce milieu assez particulier que Camille va diriger son enquête en parallèle de celle de Gardel.

Cela va être l’occasion pour Camille de fréquenter des personnages aussi anarchistes qu’artistes tels que Aragon, Eluard, Prévert, Breton ou Desnos. Tout le monde pense à Fantômas, ce personnage étrange et qui nargue la police. Au travers de sa relation avec Blanche, la femme  du député Théodore Dieuleveult, Camille est aussi en contact avec les hommes politiques, qui sentent bien que la situation peut dégénérer si le coupable n’est pas arrêté rapidement. Bientôt, un deuxième corps est découvert avec la langue peinte en noir.

Ce roman est un roman policier, classique dans sa construction, avec des enquêteurs et des indices qui font avancer l’intrigue. Mais là où il se distingue des autres, c’est au travers de la peinture de ce microcosme que fut le groupe des Surréalistes. A travers une documentation sans faille, faisant vivre de multiples personnages historiques avec des attitudes ou des dialogues formidablement écrits, ce roman est une perle à lire, du pur plaisir à chaque page.

Bien qu’il soit relativement court, j’ai trouvé ce roman passionnant, démontrant que l’art peut être considéré comme une arme politique, plus surement que tous les fusils de l’armée. Il y est aussi parfaitement décrit la lutte entre le dadaïsme, qui fait l’apologie du rien et le surréalisme qui fait l’apologie du tout. Sans être pompeux, Gilles Schlesser nous montre de façon éloquente comment la philosophie peut servir à régir la vie et la société.

Et l’enquête, me direz-vous ? Elle avance rapidement, ce qui fait qu’il n’y a pas de temps mort, et que l’on va trembler, s’émouvoir, adorer, suivre, aimer Camille. Sans en faire trop, avec un très bon équilibre entre descriptions et dialogues, ce roman montre une parfaite maitrise des codes du roman policier tout en nous faisant réfléchir sur ce mouvement artistique, anarchique et politique. Et comme il est publié en format de poche, cela fait de ce roman un excellent rapport qualité/prix. Alors n’hésitez plus, jetez vous dessus et plongez dans le monde des années 20 et du surréalisme.

Trash circus de Joseph Incardona (Parigramme)

Coup de cœur ! Il a obtenu un coup de cœur de la part de Claude Le Nocher, on en parle beaucoup sur le Net. Voici un roman dont le titre dit tout, quoique, Trash Circus de Joseph Incardona. Attendez-vous à être secoués !

Frédéric Haltier travaille pour la chaîne de télévision Canal7, dont l’introduction en bourse est imminente. Il travaille pour une émission de télé réalité, qui consiste à réunir sur un même plateau victimes et assassins. Jean Michel Auriol en est le présentateur, Thierry Muget le producteur, et la pression qu’ils font subir est énorme pour augmenter la part d’audience.

La dernière idée en date est de ressusciter un fait divers vieux de vingt ans : un Japonais ayant tué, découpé et mangé une jeune femme. Haltier doit décider le père de la victime à venir sur le plateau de télévision, en face de l’assassin qui n’a jamais voulu s’exprimer devant les cameras. Après un voyage en Belgique, insensible au chagrin du père, Haltier remplit sa mission moyennant 80 000 euros, car tout s’achète, même les gens.

Car Haltier est comme ça : Il vit au jour le jour, sans morale, sans sentiment, ayant pour excitant la drogue et comme excipient le sexe. Il a deux filles qu’il ne voit jamais car il les a placées dans un internat, il viole des hôtesses, se moque bien que son père soit hospitalisé pour un AVC, et préfère profiter de sa passion : Assister aux matches du PSG pour ensuite aller aux bastons avec les supporters adverses. Cette vie amorale va pourtant connaître quelques grains de sable.

Ce roman porte bien son titre : Trash circus est trash et montre l’envers du décor du cirque télévisuel. Nous, téléspectateurs, avides de sang, de larmes de sexe, les yeux rivés sur le petit écran qui illumine nos pauvres salons, nous portons une responsabilité. Celle de créer des personnages hors normes et incontrôlables. Car pour faire des émissions ignobles, il faut des personnages ignobles. Et, pour le coup, Frédéric tient le haut du pavé.

Ce roman est speedé, horrible, dérivant tout dans les moindres détails jusqu’à ce qu’on en ait la nausée, pas tellement par les actes mais par les pensées et les justifications de Frédéric. Il est amoral, sans attaches, sans pitié, sans sentiments, car ce qui compte, c’est le résultat. Il n’a pas de limites dans un monde en décrépitude, seuls ceux qui vont vite s’en sortiront. Alors il utilise tous les excipients (drogue, alcool) pour tenir le rythme, utilise les gens comme des outils pour son bénéfice, et n’a comme soupape que le sexe, du sexe crade, ultime, sans remords.

Vous êtes prévenus : ce roman n’est pas à mettre entre toutes les mains. Les scènes de sexe sont très explicites, les scènes de bagarre sont très violentes, et malgré cela, je suis resté scotché au livre. A chaque que je me dis, il ne va pas le faire, Frédéric va encore plus loin. Car tout est bon pour lui, et peu importe les autres. Son seul leitmotiv, c’est de vivre. C’est une bête, lâchée dans la nature, dans un monde sans foi ni loi. Il n’est plus seulement amoral, il est inhumain. Les gens deviennent de simples outils, des jouets, des passe-temps, des ombres insignifiantes, du consommable fast food.

Joseph Incardona mène son roman à 100 à l’heure, ne se retournant pas sur les pensées ou les actes immondes. Il joue le jeu à fond, à la façon de Brett Easton Ellis avec American Psycho. Et ce n’est pas la seule référence que l’on peut offrir en hommage à ce roman. Ce personnage est ignoble et ne serait pas renié par un Massimo Carlotto par exemple. De même, ce jusqu’au-boutisme rappelle dans un tout autre genre un Eric Miles Williamson. De toutes ces comparaisons en forme d’hommage, ce roman très fortement choquant ne vous laissera pas indemne mais il en vaut le coup, il ne fera pas l’unanimité mais c’est un roman qui par son intrigue et ses personnages remporte l’adhésion … ou du moins la mienne !

Aux malheurs des dames de Lalie Walker (Noir 7.5 Parigramme)

Pour cette deuxième lecture de la sélection printemps de Polar SNCF, je dois dire que celle-ci est une découverte. Je ne connaissais ni l’auteur, ni la maison d’édition. Seul le sujet me l’a fait choisir, et c’était une bonne pioche.

Tout débute avec Violette Margelin qui a disparu depuis quelques jours. Elle est caissière au marché Saint Pierre, ce grand magasin situé sur la butte Montmartre qui est spécialisé dans la vente de tissus de tous types.Au bout de six jours de captivité, elle est rejointe en captivité par une autre caissière, Marianne.

Pour remplacer Violette, Rebecca Levasseur se fait embaucher au marché Saint Pierre. Elle est étudiante en sociologie, et obtient le droit « d’aller sur le terrain » par son chef. Ses capacités de sociologue lui permettent de se lier facilement avec les autres. En plus, elle est passionnée par les mystères et les enquêtes. Elle va essayer de comprendre ce qui se passe. Elle s’aperçoit que le marché Saint Pierre est miné par des actes criminels, tels des poupées percées d’aiguilles, de fausses alertes incendie ou des lettres de menace.

Il y a aussi Thomas Klein, lieutenant de police qui est chargé de cette enquête, car elle n’intéresse personne. C’est un provincial qui a pris ce poste, car c’est le premier concours administratif qu’il a réussit. Mais, au fond de lui, il n’aime ni son métier, ni Paris. Et il a du mal à comprendre ce qui se passe tant les pistes et les hypothèses peuvent être nombreuses.

Ce roman de Lalie Walker est très attachant à plusieurs égards. D’un point de vue personnel, il se passe dans le quartier de mon enfance, et de par la qualité de l’écriture, on a l’impression de voir, sentir et vivre au milieu de ce microcosme qu’est le quartier de la Butte Montmartre. Ce roman est bigrement bien écrit, et il doit avoir fait l’objet d’un sacré travail pour arriver à cette fluidité. Et ce n’est pas la seule qualité du livre, loin de là.

Ce livre regorge de personnages, ni gentils, ni méchants, juste humains. J’en ai cité quatre ou cinq dans mon résumé, mais j’aurais pu rajouter les frères Michel, propriétaires du marché Saint Pierre, ou Léon, l’amoureux de Violette, ou les joueurs de poker comme Lucas, ou bien Ange, le bellatre et ami d’un des frères Michel. C’est un vrai tour de force de faire vivre tant de personnages en seulement 270 pages.

Enfin, les codes du roman « policier » ou d’enquête sont explosés. La structure du roman ne suit pas une enquête mais passe d’un personnage à l’autre. On n’est jamais perdu, car lalie Walker nous mène par le bout du nez, nous manipule pour avancer sans qu’il y ait réellement un héros qui sorte de l’histoire, juste en suivant les aventures de notre dizaine de protagonistes. L’ensemble est très agréable à lire, passionnant et surtout impressionnant de maîtrise.

Alors qui veut s’en prendre au marché Saint Pierre ? Vous ne le saurez que dans les toutes dernières pages. Car, une fois encore, Polar SNCF m’aura fait découvrir un auteur qui a d’énormes qualités de conteuse, et qui a écrit un superbe livre que vous vous devez de lire.