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La toile du monde d’Antonin Varenne

Editeur : Albin Michel

Alors, le voilà donc, ce troisième tome de la trilogie Bowman ! Pourquoi vous dis-je cela ? Parce qu’il y a 2 ans, j’ai eu l’occasion de discuter avec Antonin Varenne à l’occasion de la sortie d’Equateur et qu’il avait évoqué la volonté de clore le « cycle Bowman » par un roman parlant de la naissance du vingtième siècle. Et quel meilleur choix de décor peut-on trouver que l’Exposition Universelle de Paris de 1900.

Aileen Bowman, le personnage principal, est la fille d’Arthur Bowman (figure emblématique de 3000 chevaux vapeur) et la nièce de Pete Ferguson (Héros d’Equateur et frère d’Arthur  Bowman). Elle est bilingue, l’anglais grâce à son père et le français grâce à sa mère, et a migré à New York pour devenir journaliste au New York Tribune.

Sa soif de nouveautés et d’aventures la pousse à vouloir couvrir l’Exposition Universelle de Paris. Malgré le fait que le journal ait déjà un reporter Royal Cortissoz chargé de couvrir l’ouverture de l’événement, elle propose de suivre l’Exposition pendant toute sa durée. Le but se son voyage est aussi de retrouver son cousin Joseph Feguson, embauché par le Pawnee Bill’s show, LE concurrent de Buffalo Bill vieillissant.

Elle débarque donc au Havre et créée l’émotion par le fait que son allure est plus masculine que féminine : elle porte des pantalons et un large chapeau. Elle qui est habituée aux grands espaces, aux grandes villes, découvre une petite ville et des campagnes étriquées. Déjà, dans le bateau, puis dans le train, elle avait commencé ses interviews. Sa première visite fut pour le journal La Fronde, journal féministe, auquel elle propose des articles présentant Paris comme une putain accueillant tout le monde, sous le nom d’Alexandra Desmond. Grâce à Royal, elle obtient ses entrées dans tous les endroits qui comptent …

Antonin Varenne va jouer sur les oppositions dans ce roman. C’est l’opposition entre l’ancien monde et le nouveau monde tout d’abord puisque c’est une Américaine qui découvre la vieille Europe. C’est ensuite l’opposition entre les espaces gigantesques avec un pays plus petit, étriqué. C’est aussi l’opposition entre une mode de vie d’antan où les gens se déplacent à cheval avec un mode de vie moderne où le moteur à explosion fait son apparition, où le Métropolitain est en construction. Et malgré cela, si Paris ressemble à l’exemple même de la modernité, il est, vu de l’intérieur, étriqué, dépassé, démodé, en termes de liberté, de morale et de mœurs.

Que de contrastes dans ce roman mais aussi que de découvertes ! Antonin Varenne a su palper de sa plume l’esprit ouvert d’une jeune femme qui plonge dans un monde nouveau, dans une ville en construction, en totale reconstruction. Plus fort encore que la Tour Eiffel qui est le symbole de la ville des lumières, ce sont bien les innovations qui étonnent Aileen, avec l’avènement de l’électricité, du moteur à explosion et même une nouvelle conception de l’art, avec la peinture en premier plan, avec la rencontre de Julius LeBlanc Stewart.

Mais toute nouveauté a son revers de la médaille. Antonin Varenne pointe du doigt et insiste sur beaucoup d’aspects qui sont surtout liés à la société. Saviez-vous qu’une femme avait besoin d’une autorisation de la préfecture de police pour porter des pantalons ? Saviez-vous que les indiens étaient exhibés dans des spectacles comme des indigènes, presque des animaux ? Saviez-vous que seuls les hommes avaient le droit d’organiser des « parties fines » ? Aileen, avec sa soif de liberté, et son esprit libertaire est une icône montrant le chemin qui reste à faire avant la réelle modernité.

Doté d’une connaissance et d’une érudition sans faille. Il nous propose tant de thèmes que la parallèle entre monde ancien et monde moderne peut nous perdre en route. Je préfère dire qu’il m’a paru trop court et que donc, certains aspects n’ont pas été suffisamment évoqués. Et je retiendrai cette plongée dans le Paris de 1900, cette puissance d’évocation des racines de la capitale, tout en louant tous les thèmes abordés. Indéniablement, c’est un des romans de cette rentrée littéraire à ne pas manquer.

Ne ratez pas l’avis de l’ami Yvan

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Le monde d’en bas d’Alain Bron

Editeur : In Octavo éditions

Lors d’une séance de dédicace d’Elena Piacentini en janvier dernier, Jeanne Desaubry m’a présenté un auteur que je ne connaissais pas, Alain Bron. Nous avons discuté et il m’a gentiment demandé si j’étais intéressé par la lecture de son dernier roman. J’ai évidemment accepté, et je l’ai reçu avec une très gentille dédicace. Je dois plaider coupable, car ce roman s’est retrouvé noyé dans la pile de livres, jusqu’à ce que le mois dernier, je fasse une liste de livres à lire avant la fin de l’année. Quand je l’ai retrouvé (mon bureau ressemble vraiment à une somme de piles de livres dans lesquelles je me perds souvent), j’ai été pris par un sentiment de honte. Voulant respecter mon engagement, j’ai entamé ce roman avec une envie de découverte. Et après l’avoir fini, je regrette de ne pas en avoir parlé plus tôt, car c’est un roman tout simplement impressionnant. Ce roman nous parle de trois personnages, tous très différents.

Ettore Bisulli est italien et vit dans les sous-sols de Paris. Il s’est aménagé une petite salle, proche des égouts, avec des issues qui donnent sur les voies du métro. Ce jour-là, il rentre « chez lui », et découvre des sans-abris dans une salle adjacente à la sienne. Il s’arme s’une barre de fer et les chasse facilement. Quand il entend un bruit suspect, il sait qu’un autre homme est en train de le chercher et celui-là pourrait être plus dangereux. Il s’enfuit dans les couloirs et utilise sa lampe frontale comme leurre. Il la jette sur les voies du métro et le poursuivant se jette à sa poursuite, juste au moment où une rame passe. Ettore vient de se débarrasser d’un ennemi mais ses ennuis pourraient bien ne faire que commencer.

C’est le commissaire Gérôme Berthier qui va devoir enquêter sur cet accident survenu dans le métro. Tout laisse penser à un suicide, mais comment cet homme a pu se retrouver dans un endroit interdit au public ? Et d’où venait-il ? lors de l’interrogatoire, le conducteur de la rame lui signale avoir vu une lumière passer quelques secondes avant que le corps ne bascule sur les rails.

Philippe Néret vient de créer sa maison d’édition par amour de la littérature. Il vient de recevoir un manuscrit dans lequel il reconnait de grandes qualités. Pour en être sur, il demande à sa secrétaire de confirmer son avis. Le seul problème, c’est qu’il n’a que le premier chapitre de ce qui ressemble à la biographie d’un jeune homme qui s’est enrôlé dans les Brigades Rouges dans les années 70. Il n’attend qu’une chose, recevoir la suite de ce roman écrit par un dénommé Ettore Bisulli.

Cela faisait un bout de temps que je cherchais à me documenter, à travers un roman, sur les années de plomb qui ont ensanglanté l’Italie dans les années 70. Et c’est aussi une chose que je cherche dans le polar, pouvoir avoir des points de vue sur certains faits historiques sans être obligé de se coltiner la fatuité de certains ouvrages purement historiques. Par la finesse dans la description des psychologies des personnages et dans la richesse de la documentation, ce roman a largement rempli son rôle.

L’originalité de la construction du roman y est pour beaucoup, et je pense que l’auteur a du beaucoup y réfléchir avant de trouver la bonne formule, celle qui vous tient accroché comme un poisson ferré au bout de l’hameçon. Car sans qu’il n’y ait aucune scène d’action ou de violence, c’est bien par la simplicité et l’évidence des phrases, mais aussi par enchaînement des événements que l’auteur arrive à nous passionner.

On peut distinguer quatre types de narration dans ce livre qui vont alterner tout à tour pour construire l’intrigue : Tout d’abord, le roman s’ouvre avec Ettore et nous narre sa vie dans les sous-sols de Paris. Ensuite, il y a l’enquête de Berthier déroulée de façon lente et très logique. Puis, il y a Neret, jeune éditeur prêt à tout pour récupérer un futur roman à succès et en parallèle son idylle avec sa secrétaire. Enfin, il y a ces passages entiers du roman d’Ettore qui forment à eux-seuls un roman à part entière, et qui sont la pépite de ce roman, nous montrant des jeunes qui se battent pour défendre le peuple, leur motivation, leurs dérives, et la façon dont ils peuvent se faire manipuler.

Pour finir, parce que je pourrais vous en dire des tonnes, je finirai par l’écriture d’Alain Bron. Dès les premières lignes, on sent que l’on a entre les mains un roman qui pourrait être qualifié par de la Grande Littérature. Certes l’auteur prend son temps, mais le sujet est difficile, il est ardu de se contenter de décrire sans prendre position, et on ne peut qu’être étonné, ébahi par la qualité littéraire de ce roman. Alain Bron, selon la quatrième de couverture, s’est essayé à tous les genres. Pour moi, Alain Bron est un Grand Auteur et ce roman est une mine d’information en même temps qu’il est un Roman passionnant à suivre, de ceux que l’on n’oubliera pas de sitôt. Et comme dans tout bon polar qui se respecte, la fin est géniale … comme tout le livre d’ailleurs.

Ne ratez pas les avis de L’oncle Paul et de Marine

Oldies : Collabo-song de Jean Mazarin (Zulma)

C’est le billet de l’Oncle Paul sur le dernier roman paru cette année, qui s’appelle Handschar qui m’a donné l’idée de fouiller dans mes bibliothèques pour en ressortir ce roman. Ce roman est sorti au Fleuve noir en 1982, s’est vu décerner le Grand Prix de la Littérature Policière en 1983 et a été réédité chez Zulma en 1999.

L’auteur :

René-Charles Rey quitte la Tunisie en 1961. Il est ensuite enseignant durant deux années, puis travaille pour une entreprise de sondage pendant une dizaine d’années. Au milieu des années 1970, il décide de vivre de sa plume. Il signe sous le nom Emmanuel Errer des romans noirs, d’espionnage et de politique-fiction, puis sous le nom Jean Mazarin des romans policiers et de science-fiction, et sous le nom Charles Nécrorian des romans d’horreur.

Sous le nom de plume de Jean Mazarin, il a reçu le Grand prix de littérature policière 1983 pour Collabo-Song. Pour le cinéma, il est chargé d’imaginer les scènes gore du film Les Prédateurs de la nuit de Jesús Franco (1988). À la fin des années 1980, il se tourne vers la télévision et devient scénariste de séries telles que Un privé au soleil, Navarro, Les Cordier, juge et flic ou Malone, pour lequel il reçoit le grand prix du Télépolar au festival de Cognac en 2004.

Quatrième de couverture :

C’est la guerre, Paris est occupé par les Allemands. Epouse insatisfaite, Laure Santenac se laisse entraîner dans les soirées mondaines. Rencontres et manipulations s’enchaînent. Au printemps 1943, Laure disparaît pour toujours.

Des années plus tard, les témoignages diffèrent.

Laure Santenac, une victime ? Une femme du monde trop légère ? Une meurtrière ? Pire, une délatrice qui aurait vendu des innocents à la Gestapo ?

Mon avis :

Après un début fait à base de témoignages, qui parlent de Laure Santenac, l’histoire de cette jeune femme, mariée à un chirurgien parisien, malheureuse en couple, démarre. Après une fausse couche, elle se retrouve incapable de faire des enfants. Elle a l »impression que son mari la délaisse, la trompe. Petit à petit, elle va sortir de son coté et fréquenter des amis, bien intégrés dans la grande société allemande qui profite de Paris.

Dire que ce roman est maitrisé est un euphémisme ! ce portrait de jeune femme, innocente, commune, qui ignore ce qui se passe en France et qui ne veut surtout pas savoir, nous montre en fait ce qu’a du être la société française. Entre les collabos et les résistants, il y eut toute une frange de la société qui a tenté de vivre, et pour certains qui a bien vécu. Ce roman se veut surtout une descente aux enfers d’une jeune femme en manque d’amour et qui se laisse entrainer dans les méandres de la collaboration … par vengeance, par mesquinerie.

La descente aux enfers va lui montrer les dessous peu reluisants mais du haut de sa fierté, elle tournera le regard pour ne pas voir, par exemple, les jeunes gens en sang qui sortent d’une salle de torture. Les événements de la guerre ne sont là que pour marquer un instant dans l’échelle de temps, car sa réaction est finalement très détachée par rapport à ce qui se passe si loin des frontières.

Ce roman, s’il ne juge personne, montre finalement un comportement foncièrement humain, qui consiste à ne s’intéresser qu’à sa petite personne, même quand le voisin est à l’agonie et qu’il hurle de douleur. En ce sens c’est un roman exemplaire et foncièrement moderne, car l’Homme a finalement bien peu évolué de ce point de vue là.

Et ce n’est pas tout. On se demande bien au début, pourquoi quelqu’un s’intéresse à une personne aussi peu insignifiante. Tout ce qui est dit dans les témoignages est justifié au fur et à mesure du roman, dans le moindre détail, mais on ne sait toujours pas pourquoi avoir introduit le roman de cette façon. Il faudra attendre la dernière page, et un retournement de situation en forme de pied de nez qui est, et je ne trouve pas d’autre mot, extraordinaire.

Vous allez avoir des difficultés à trouver ce roman sous forme papier, puisqu’il doit être épuisé depuis longtemps. Sachez qu’il est réédité sous format numérique chez French Pulp Editions, et que ce roman mériterait largement une réédition papier digne de ce nom.

Le principe de parcimonie de Mallock (Fleuve Noir)

Je ne sais plus qui m’a conseillé de lire les polars de Mallock, mais je peux vous dire que je le (la) maudis. Pourquoi ? Parce que j’ai eu la mauvaise idée de lire le cinquième tome des chroniques barbares et que j’ai trouvé ça génial. Et donc, je vais être obligé de lire les quatre précédentes. C’est malin ça ! Que celui qui se reconnait dans ces quelques lignes lève le doigt … que je lui coupe, tiens ! Comme ça, on restera dans le sujet de ce roman, Le principe de parcimonie, qui n’y va pas par le dos de la cuiller, comme on dit. Ceci dit, pour couper un doigt, une cuiller, ce n’est pas pratique !

Le rasoir d’Ockham ou rasoir d’Occam est un principe de raisonnement philosophique entrant dans les concepts de rationalisme et de nominalisme. Son nom vient du philosophe franciscain Guillaume d’Ockham (xive siècle), bien qu’il fût connu avant lui. On le trouve également appelé principe de simplicité, principe d’économie ou principe de parcimonie (en latin lex parsimoniae). Il peut se formuler comme suit :

Pluralitas non est ponenda sine necessitate

« Les multiples ne doivent pas être utilisés sans nécessité. »

C’est un automne de merde, je vous le dis. Il n’arrête pas de pleuvoir. Cette affaire débute au Louvre. On a volé la Joconde. Alors que tous les moyens les plus sophistiqués ont été mis en œuvre pour la protéger, l’incroyable, l’impossible est arrivé. Apparemment, ils étaient plusieurs, et personne n’arrive à imaginer comment ils sont entrés, comment ils sont sortis, ni comment ils s’y sont pris. Deux choses sont à noter : des traces de caoutchouc vraisemblablement laissés par des chaussures genre Rangers, et une victime sur place. En effet, le célèbre peintre Ivo avait le droit de rester la nuit dans la salle de La Joconde pour la peindre, dans le cadre d’une future exposition.

Le vol est revendiqué sur Internet par un certain Docteur Ockham. En ligne, il se permet même de montrer la destruction du célèbre tableau. Quelques jours plus tard, Mallock reçoit un bocal contenant des poussières de peinture. Une étiquette annonce : « confiture de Joconde ». Mallock et son équipe se demandent s’ils n’ont pas affaire avec quelqu’un qui veut revendre la Joconde tranquillement. Mais la suite va lui donner tort. Le docteur Ockham s’avère être un grand malade, s’attaquant par la suite à des personnalités dont il va tout d’abord couper les cheveux, puis amputer …

Ouah ! La vache ! Je comprends mieux pourquoi ceux qui lisent les polars de M.Mallock sont si emballés. Effectivement, on y trouve de quoi rassasier tout amateur de polars, tous genres confondus. On y trouve de l’action, du suspense, de la psychologie, de l’humour, du rythme, de l’amour, de la peur, de la démagogie, de la folie, de la créativité, de l’érudition … et je pourrais continuer longtemps comme cela tant j’y trouve des qualités. Et malgré tous ces ingrédients, on pourrait craindre que ce roman soit un mélange mal réalisé, avec un peu trop d’ingrédient de ceci, pas assez de cela. Que nenni ! Mallock remet au gout du jour la littérature policière populaire, dans ce qui ressemble, pour moi en tous cas, à un exemple du genre, sans jamais faire dans la facilité !

Rassurons les timides et les inquiets ! Cette enquête est la 5ème d’Amédée Mallock, le flic. Et malgré cela, on glisse dans le roman, on surfe avec les personnages comme si on les connaissait depuis 10 ans. Et j’oubliais de vous dire : Mallock l’auteur se met lui-même en scène dans le rôle principal, ce qui est un clin d’œil amusant (enfin, moi, ça m’amuse !). Tous les personnages ont leur caractère, leur vie, et c’est un vrai plaisir de les cotoyer.

D’ailleurs, ce roman est un pur plaisir de lecture, ce que j’appelle personnellement « Un livre de fou ». En fait, Mallock ne se donne aucune limite, ne se fixe aucune contrainte. Il créé un personnage de tueur cinglé, déploie toute son imagination et sa créativité pour faire plonger le lecteur dans l’horreur, en profite pour montrer et dénoncer la société des media, du paraitre et des fausses stars auto-adulées, et nous emmène un peu au hasard dans une première partie qui nous accroche. Puis, la deuxième partie est plus classique, si l’on peut dire avec un tel cinglé qui ne laisse aucune trace derrière lui, mais l’auteur rajoute à son intrigue une métaphore d’un Paris noyé sous une crue centennale, avec des images saisissantes. La troisième partie clot en beauté ce fantastique polar dans un rythme fou, et je peux juste vous dire que j’ai lu les 250 dernières pages en une journée, impossible que j’étais de m’arrêter.

Pour revenir sur celui ou celle qui m’a conseillé de lire Mallock, sache que j’ai déjà acheté les deux premières enquêtes et que la lecture de ce Principe de parcimonie m’a fait l’effet d’une vraie drogue : je ne demande qu’une chose, dorénavant : retrouver Mallock et son équipe.

Oldies : Pas de dragées pour le baptême de Jean Dorcino (Gallimard Série noire)

Ce roman m’a été conseillé par Jacques Olivier Bosco, le célèbre auteur de polars, et cela m’a semblé une bonne idée de l’inclure dans la rubrique Oldies. Ce billet lui est donc tout naturellement dédié.

L’auteur :

Jean Paulhac, né le 22 juillet 1921 à Paris et mort le 25 décembre 2011 à Monteaux dans le Loir-et-Cher, est un écrivain français connu également sous son pseudonyme de Jean Dorcino.

Tout d’abord, professeur d’éducation physique, il publie dans les années 1950 dans l’hebdomadaire Témoignage chrétien un feuilleton : Nous n’avons pas demandé à vivre, et son premier roman Le Chemin de Damas en 1952. En 1956, son premier roman policier Le Crapaud est édité dans la Série noire. Il est également auteur d’une vingtaine de pièces radiophoniques Le commissaire mène l’enquête jouées par François Perrier sur Europe 1.

À la fin des années 1969, il entreprend des études de psychologie et obtient un doctorat en 1974.

Selon Pierre Turpin, repris par Claude Mesplède et Jean-Jacques Schleret, Jean Paulhac aurait utilisé également le pseudonyme de Jean Sébastien pour signer Un chat à la mer, le n°1258 de la Série noire. Dans leur additif publié en 1985, les mêmes auteurs précisent que le pseudonyme de Jean Sébastien est en réalité celui de Jean Dubacq.

(Source Wikipedia)

L’histoire :

Quartier de la Bastille, dans les années 50. Dans le café du père Filhol, quatre compères jouent à la belote. Au comptoir, André Tillard, dit Dédé, souteneur de quelques filles converse avec Tilouis de football. Quand Dédé le traite de « Gueule de citron pas frais, Tilouis prend la tangente. Du à sa petite taille, Tilouis fait un complexe d’infériorité qui se confirme par sa petite voix.

En rentrant chez sa mère, il voit trois couverts mis à table. Elle a du encore se trouver un nouvel amant, ce qui le rend fou. A force de déambuler, il finit sous les ponts, et s’endort sur une grille qui souffle de l’air chaud. Au petit matin, un clochard le réveille. Le ton monte et la bouteille du clochard se casse. Tilouis attrape le tesson et égorge le clochard, avant de s’enfuir.

La paranoïa aidant, Tilouis se sent oppressé et se débrouille pour acheter un pistolet. Avec cette arme, il se sent fort. Il décide alors d’aller voir Dédé et de se venger de toutes les humiliations qu’il lui a fait subir. Il l’exécute de deux balles en pleine poitrine et deux balles en pleine tête. Mais comment l’inspecteur Saverny va-t-il pouvoir retrouver le coupable ?

Mon avis :

J’ai la chance d’avoir retrouvé ce roman dans les bas fonds de mon sous-sol, en édition originale, avec la couverture cartonnée, et tout et tout. Et je dois dire que, quand vous ouvrez le livre, vous respirez, et ça sent le papier ! ça, c’est le premier plaisir que j’ai eu avec ce livre.

Ce roman date donc de 1957. Et on y retrouve toute l’ambiance de cette époque, les rues, les bars ; pas de téléphone portable, tout juste quelques télévisions. Les policiers aussi relèvent les empreintes en prenant des photographies. Les dialogues aussi, comportent un peu d’argot mais rien qui n’empêchent d’apprécier cette lecture.

Car au-delà de l’intrigue simple, celle de l’itinéraire d’un truand qui dépasse son complexe d’infériorité pour devenir un grand assassin, c’est bien la forme qui rend ce livre passionnant. Fait de petites scènes, et alternant entre Tilouis et Saverny, ce roman est un pur moment de plaisir, un bijou de style efficace. On n’y trouve pas plus d’une phrase pour décrire une personne, quelques lignes pour des dialogues percutants et malgré cela vivants. Bref, on peut porter aux nues les auteurs américains, mais ce roman là est la démonstration que dans cette collection là, il y avait aussi bien. Pour ceux qui ont la chance d’en avoir un exemplaire, ce roman sera une excellente lecture noire. Pour les autres, il ne vous reste plus qu’à espérer qu’un jour, un éditeur (Folio ?) veuille bien le rééditer.

Protocole 118 de Claire Le Luhern (Editions La Tengo)

Si vous êtes un fidèle de ces pages, vous savez ma passion pour la lecture de premiers romans. Alors, quoi de mieux que de lire le roman gagnant du prix Première Impression, organisé par les Editions La Tengo et la radio Le Mouv’ ?

Le Prix Première Impression a été créé en septembre 2011 par les Éditions La Tengo et Le Mouv’. Ce prix récompense par une première impression le vainqueur d’un concours mettant aux prises des auteurs qui n’ont jamais été publiés. Le jury 2013 était composé des journalistes du Mouv’,Olivier Cachin, Cyril Sauvageot, d’Anne-Julie Bémont des Éditions Radio France et Bruno Clément-Petremann, lauréat du Prix en 2012 pour son roman Strummerville.

A Sainte Anne, célèbre hopital psychiatrique de la région parisienne, Adrien Cipras est un psychopathe qui purge sa peine à vie, enfermé dans sa chambre. Amnésique, grâce aux médicaments qu’on lui donne, il est tenu bien à l’écart depuis qu’il a tué une jeune étudiante Alice Miège trente ans plus tôt. En ce vendredi 11 décembre, il ouvre les yeux et commence à retrouver la mémoire. Deux jours après, Adrien Cipras est retrouvé mort dans son lit.

Cela fait quatre mois que Juliette a rejoint la brigade criminelle. Elle travaille avec Patrice Hérès, un vieux de la vieille à la cinquantaine bien frappée. Apparemment, cette affaire ne passionne personne, alors c’est elle qui s’y colle. Les premières constatations de son enquête montrent que Adrien Cipras a été étouffé avec un coussin, c’est donc un meurtre. Puis le professeur Salfatis lui indique qu’il a fait l’objet d’un traitement au moment du meurtre d’Alice, le protocole 118 et qu’il aurait été incapable de marcher donc de tuer Alice. Et si la solution du meurtre d’Adrien Cipras trouvait ses origines trente années en arrière ? Et qui était Alice ?

En ce qui me concerne, ce roman a soufflé le chaud et le froid. Mais l’impression qui en ressort est que Claire Le Luhern a réussi à m’époustoufler … par moments. J’ai trouvé le début difficile, poussif. Car cette jeune auteure a un style direct, efficace qui m’a enchanté, sauf que par moments, c’est tellement dénué de descriptions qu’elle m’a égaré, n’ayant aucun repère pour certains personnages. Et, passé ce petit reproche, j’ai trouvé ce roman formidable.

Effectivement, Claire Le Luhern m’a époustouflé dans sa façon de construire ses personnages. Le ton est sombre, l’ambiance noire, et tous sont comme des fantômes trimbalant leurs cicatrices comme des boulets. Le mystère autour de leur vie, de leur passé est redoutablement bien entretenu, et si l’intrigue est assez simple, on ne devine pour autant rien du véritable coupable. Par contre, je garderai longtemps en mémoire les âmes écorchées vives qui hantent ce roman.

Et puis, il y a ce Paris, nocturne, sombre, inquiétant, que Claire Le Luhern brosse par petits traits, mais qui au détour d’une phrase font éclater une image d’une noirceur incroyable. On finit par croire qu’il ne fait jamais jour à Paris au mois de décembre, et que tout y est de la même couleur que les pensées des personnages. En fait, j’ai eu l’impression que l’auteur a mis du temps à s’installer, à trouver son rythme de croisière. Mais je peux vous dire que, passé les 50 premières pages, vous y trouverez des passages d’une noirceur inquiétante, des personnages abimés à souhait et une peinture de notre capitale hallucinante. Ce qui me fait dire que Claire Le Luhern a écrit un bon premier roman noir et que j’attends son deuxième roman pour confirmation avec impatience.

Femmes sur la plage de Tove Alsterdal (Actes sud)

Voici un premier roman d’une jeune auteure suédoise qui aborde un sujet délicat et difficile, l’esclavagisme moderne.

Quatrième de couverture :

A l’aube, Terese, une jeune Suédoise, se réveille sur une plage du Sud de l’Espagne. Elle descend vers la mer en chancelant et trébuche sur le cadavre échoué d’un Africain. A la faveur de la nuit, une femme débarque en cachette dans le port voisin. Elle est arrivée en bateau clandestinement et a été sauvée des vagues. Elle s’appelle Mary, mais plus pour très longtemps. A New York, Ally tente désespérément de joindre son mari, un journaliste célèbre qui travaille en free-lance. Il s’est rendu à Paris pour écrire un article sur l’esclavage moderne et le commerce d’êtres humains. Bravant sa claustrophobie, Ally s’envole pour l’Europe afin de retrouver le père de l’enfant qu’elle porte.

A travers le douloureux destin de trois femmes, Tove Alsterdal interroge nos préjugés les plus ancrés et fouille les zones d’ombre d’une Europe prête à tous les marchandages. De Stockholm à Tarifa en passant par Paris, Prague et Lisbonne, elle signe un thriller troublant qui conjugue les verbes “acheter”, “vendre” et “tuer” à tous les modes.

Mon avis :

Nous allons suivre le chemin de trois femmes, mais c’est surtout Ally, la jeune épouse de Patrick Cornwall qui occupe le devant de la scène. Alors qu’elle tombe tout juste enceinte, elle va rechercher son mari qui est parti pour un reportage en France à Paris. Elle va découvrir les dessous de l’immigration illégale, mais aussi l’esclavagisme moderne, celui qui consiste à faire venir des Africains pour effectuer des travaux « que les Européens ne veulent pas faire ».

La documentation et la description de Paris est tellement bluffante, les faits divers décrits tellement actuels que l’on s’y croirait. Assurément, Tove Alsterdal a bien potassé son sujet pour les insérer dans son intrigue. Et le roman se lit très facilement, basé essentiellement sur des dialogues.

Mais c’est là où j’ai eu du mal à accrocher : j’y ai trouvé bien peu de psychologie, les dialogues me semblant bien plats et l’ensemble me paraissant finalement plus bavard que passionnant. Et pourtant, le sujet, le commerce de hommes et femmes, me paraissait bien intéressant, et méritait certainement mieux que ce roman au final bien moyen. Voilà donc une lecture qui laissera bien peu de traces.