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Hevel de Patrick Pécherot

Editeur : Gallimard

C’est un fait, je ne lis pas assez Patrick Pécherot, et je n’en parle pas assez. Tranchecaille m’avait très fortement impressionné, à tel point que je m’en rappelle encore. Pour d’autres romans, je dois dire que quand le coté historique prend le pas sur l’intrigue, j’accroche moins.

Avec ce roman là, le contexte est bien historique mais il ne sert qu’à illustrer une trame présentant le témoignage de Gus. Au début, on a l’impression de lire une confession, celle d’un homme qui a vécu la guerre d’Algérie et qui revenu de l’enfer devient chauffeur livreur avec son acolyte André. Puis, petit à petit, on se rend compte que Gus parle à quelqu’un, à un journaliste ou à un romancier qui veut avoir son avis.

D’ailleurs, dès le début du roman, on croit que l’auteur s’adresse à nous mais il s’agit bien de Gus :

« Soit, puisque vous y tenez, je vais vous raconter. Mais ce sera comme je l’entends. Quand j’en aurais fini, vous déciderez. Vous prendrez ou vous laisserez. Vous comprenez, tant mieux. Vous ne pigez pas, tant pis. »

Tout le début du roman est un pur joyau. Avec son parlé vrai, simple, direct, l’auteur et Gus nous emmènent dans les années 50, en province, dans le Jura, avec ses routes déglinguées qui maltraitent le camion en mauvais état. Les secousses viennent bercer les chauffeurs, et il faut un petit coup d’alcool pour se réveiller.

Puis, Gus va nous parler de son histoire, brièvement, et de ses ressentiments envers les étrangers, ceux qui les ont foutus dehors et qui se permettent de faire grève chez nous, mettant à genoux notre pays. Sans jamais dépasser la ligne jaune, en étant trop voyant, trop trivial, l’auteur insère des piques pour mieux expliquer la psychologie de son personnage. Et les pages vont petit à petit se remplir de sang.

Puis les souvenirs deviennent flous, parfois à dessein, les faits se contredisent, et les non-dits deviennent mensonges, les oublis des accusations. Et le roman témoignage d’une partie de cette génération devient psychologiquement passionnant et se transforme en dénonciation des oubliés de la guerre et des citoyens abandonnés. Ce qui n’était que quelques morceaux épars de porcelaine se transforme en mosaïque d’une population qui n’a pas compris ce qui se passait parce qu’on ne lui a rien expliqué.

C’est sur cet équilibre fragile que se construit le drame de ce roman, dans un exercice de style qui peut paraître hermétique, ou du moins pas facile à appréhender et qui se révèle réussi au sens où il remplit l’ambition que l’auteur s’était fixée au départ. Patrick Pécherot est un témoin primordial de la France et des Français et ce roman le démontre une fois de plus. Et ce roman, malgré son contexte très centré années 50 n’en devient que très actuel, terriblement actuel.

Ne ratez pas entre autres l’avis de Hannibal

Tranchecaille de Patrick Pécherot (Série noire Gallimard)

Attention, chef d’œuvre ! A priori, c’est encore un bouquin que je n’aurais pas lu. Et ce n’est pas faute d’avoir lu des articles élogieux à son sujet. Non ! c’est le sujet. Je n’aime pas la guerre. Je n’aime pas les films de guerre. Je n’aime pas les livres sur la guerre. Quand Tranchecaille a reçu le prix 813, je me suis décidé à faire une entorse à mes sensibilités personnelles. Effectivement, ce livre est un chef d’œuvre.

Nous sommes en 1917. La guerre a duré depuis trop longtemps. Sur le front, les armées s’arrachent quelques mètres. Le lieutenant Landry vient de se faire poignarder par derrière lors d’un assaut. Le coupable est tout trouvé : Jonas, un deuxième classe, qui malgré son courage face à l’ennemi, a une attitude bizarre, à tel point que ses camarades l’ont surnommé Tranchecaille. Le capitaine Duparc va être chargé de sa défense. Il ira au bout de sa conviction, pour découvrir la vérité sur cet étrange bonhomme : Est-il un assassin, voire un espion ou simplement un homme écrasé par la machine de guerre ?

Je ne vais pas passer des heures à commenter ou essayer de décrire ce livre. Face à un monument comme celui-là, il faut être clair : IL VOUS FAUT LIRE CE LIVRE. Et ce n’est pas le suspense qui en fait la qualité, car dès les premières pages, Jonas, dit Tranchecaille est exécuté. La qualité de ce livre, de ce roman réside dans l’émotion qu’il charrie, dans l’horreur qu’il montre, dans les réflexions qu’il inspire.

La construction est imparable, faite de témoignages des personnes ayant côtoyé Jonas. Des chapitres courts, clairs, concis, efficaces. Avec une logique, pas forcément chronologique, passant du front, aux entretiens, aux permissions à Paris, ou même aux lettres écrites par Duparc à sa promise. Cela se suit facilement, et avec énormément de plaisir. Pas un mot de trop, pas un paragraphe de trop, pas une page inutile. Parfait.

Ensuite, ce choix de faire paraitre les entretiens, permet de ne pas décrire la guerre, et ses horreurs, mais de les faire sentir, ressentir au lecteur. Pas de descriptions « gore » dans ce livre, juste les impressions des différents protagonistes. Et c’est d’autant plus horribles, et d’autant mieux fait, que, à chaque chapitre, à chaque personnage, on ressent réellement ce qu’il vit. Je n’ai pas dit que l’on se reconnait dans tous les personnages, mais Patrick Pécherot, par la force de son écriture, nous met réellement dans leur tête, dans leur cœur.

Enfin, le message est fort, les phrases sont autant de slogans contre la guerre, mais l’auteur ne juge pas ceux qui sont en charge de mener les hommes à l’abattoir. Il nous montre de l’intérieur ce procès perdu d’avance, et pourquoi il l’est. Alors, bien sur, la guerre, ce n’est pas beau, mais il nous démontre ce qu’est le double langage ou la langue de bois. Dans une situation extrême, certes, mais pas si éloigné de tout discours politique. Quelle charge, non pas contre la guerre, mais contre ceux qui acceptent de la diriger, les colonels, généraux et autres. Les autres, les petits, servent d’engrais pour les champs.

Vous devez lire ce livre, et j’irai même plus loin, vous devez le faire lire. Et tous les collégiens qui étudient la première guerre mondiale devraient lire ce livre. Et il faudrait le faire lire aussi à tous les bellicistes qui parcourent ce monde. Pour ce qu’il charrie en émotion, en plaisir, en horreur, parce que c’est plus efficace que n’importe quel livre ou cours d’histoire, parce que c’est plus fort que n’importe quelle charge contre la guerre. Tranchecaille est un livre extraordinaire. Je ne trouve pas d’autres mots.

Les autres avis de mes collègues sont unanimes chez Jean-Marc, Jeanjean ou Hannibal.