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Sous l’emprise des ombres de John Connolly

Editeur : Presses de la cité (Grand Format) ; Pocket (Format Poche)

Traducteur : Santiago ARTOZQUI

Je continue mon exploration de l’univers de Charlie Parker avec sa treizième enquête. Il semble que John Connolly ait trouvé la bonne recette pour nous servir d’excellents thrillers. La liste des billets chroniqués sur Black Novel sur Charlie Parker est à la fin.

Quatrième de couverture :

Avec sa vieille église, ses habitants riches et discrets, la petite ville de Prosperous, dans le Maine, a toujours suscité l’envie. Mais son harmonie est fragile et l’arrivée de Charlie Parker – qui enquête sur la disparition d’une jeune héroïnomane – ébranle la communauté tout entière. Prosperous est prête au pire pour cacher ses secrets car, cette année encore, elle doit s’acquitter d’une certaine dette…

Charlie Parker doit mourir pour que Prosperous survive.

 » Un roman époustouflant.  » L’Avenir

Mon avis :

Whaou ! Quelle enquête ! Quel roman !

Cette enquête est racontée selon deux fils directeurs : celui de Charlie Parker et celui des habitants de Prosperous. Charlie va être attiré par une affaire étrange : un sans-abri est retrouvé pendu chez lui alors qu’il économisait pour engager le détective pour retrouver sa fille. A Prosperous, les habitants qui détenaient la jeune fille la poursuivent après qu’elle se soit échappée et la tuent.

Tout le roman s’enfonce dans une noirceur rare, avec un coté mystérieux dans ce village aux mœurs étranges que dans la description des sans-abris aux Etats Unis. On peut d’ailleurs y voir une allégorie de la société américaine dans ce roman, avec d’un coté les riches qui s’isolent et les pauvres qui meurent, avec ce corollaire que les riches s’enrichissent sur la mort du peuple.

Une nouvelle fois, John Connolly impressionne par sa façon de raconter des histoires, et de se renouveler à chaque roman sans jamais se répéter. Cet épisode là est empli de suspense, d’action et de tristesse à la fin. Ce qui en fait un volume indispensable à lire, pour ceux qui ont lu la série ou ceux qui ne connaissent pas. Dans cet épisode, John Connolly n’a jamais été aussi proche de HP.Lovecraft aussi bien dans les décors, que les ambiances et les thèmes.

Un dernier mot : La quatrième de couverture en dit beaucoup mais ce n’est un secret pour personne : Charlie Parker va prendre cher avec cet épisode et donne des chapitres d’une grande beauté et d’une grande tristesse. C’est juste magnifique. Avec cette aventure, Charlie Parker a montré ses limites : s’attaquer à un monstre répandant le Mal, il sait faire mais s’attaquer à tout un village, c’est plus dur.

Ne ratez pas l’avis de mon ami La Petite Souris

Les enquêtes de Charlie Parker dans l’ordre de parution sur Black Novel sont :

Tout ce qui meurt

Laissez toute espérance …

Le Pouvoir des ténèbres

Le Baiser de Caïn

La Maison des miroirs

L’Ange noir

La Proie des ombres

Les anges de la nuit

L’empreinte des amants

Les murmures

La nuit des corbeaux

La colère des anges

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Rue Barbare de David Goodis

Editeur : Rivages

Traducteur : Michel Lebrun

Entre David Goodis et moi, c’est une histoire compliquée. J’ai lu, il y a très longtemps, trois de ses romans sans être véritablement emballé. Je me suis toujours dit que ce n’était probablement pas le bon moment. Effectivement, je viens de relire Rue Barbare et c’est un roman déprimant, certes, mais d’une réelle beauté noire.

L’auteur :

Issu du milieu juif de Philadelphie, David Loeb Goodis fréquente brièvement l’université de l’Indiana avant de terminer ses études de journalisme à l’université Temple en 1938. Peu après, il se trouve un emploi dans une agence de publicité et, pendant ses temps libres, rédige un grand nombre de nouvelles policières pour divers « pulps » américains. Il publie son premier livre Retour à la vie (Retreat from Oblivion) en 1938. À New York, où il déménage l’année suivante, il travaille comme scripteur dans le milieu de la radio.

Pendant la première moitié des années 1940, les éditeurs rejettent systématiquement ses manuscrits. En 1942, il se rend sur la Côte Ouest et est engagé par les studios Universal. Il se marie à Los Angeles en 1943. Puis vient le succès en 1946 avec la publication de Cauchemar (Dark Passage). L’adaptation de ce récit en 1947, sous le titre Les Passagers de la nuit avec Humphrey Bogart et Lauren Bacall, lui permet de signer un lucratif contrat de six ans avec la Warner Bros, mais la plupart des scénarios qu’il écrit pour le studio ne dépassent pas l’étape de la rédaction. En outre, sa vie privée s’effrite et il divorce en 1948. De retour à Philadelphie en 1950, il s’occupe de ses parents et de son frère schizophrène, puis sombre dans l’alcool. Cette version de l’écrivain maudit relèverait toutefois de la légende d’après l’enquête biographique de Philippe Garnier.

Oublié dans son pays natal, David Goodis doit son succès en France à l’adaptation de plusieurs de ses livres au cinéma, notamment de Tirez sur le pianiste par François Truffaut en 1960, dont c’est le deuxième long-métrage.

Quatrième de couverture :

« C’est du grand Goodis, le Goodis de la désespérance quotidienne, le Goodis de la nuit. Du reste, presque toutes les scènes du roman se passent dans des décors obscurs : des cafés miteux, des rues ténébreuses, des chambres sordides. Au milieu de ce décor, évolue Chester Lawrence. Une nuit, par hasard, il tombe sur une Chinoise qui a été agressée. Il n’échange que quelques mots avec elle, s’éloigne bientôt. Mais cette femme incarne son destin. Dès lors, pour lui, plus rien ne sera comme avant. Ou plutôt, tout désormais le ramènera en arrière, vers son passé, vers des visages, des gens avec lesquels il croyait avoir définitivement rompu. Il faut lire Rue barbare. Il faut lire et relire David Goodis. Il est la tête d’obsidienne du roman noir. » (Alexandre Lous, Le Magazine Littéraire)

Mon avis :

Dans Ruxton Street, il n’y a pas d’espoir pour ses habitants : soit ils travaillent pour ramasser un peu d’argent pour survivre, soit ils entrent dans le gang de Matt Hagen. Lawrence fait partie de ces gens qui résistent, essayant de faire vivre sa famille avec le peu qu’il a, à grands renforts de courage. Quand il voit une jeune chinoise tituber sur le trottoir en face du bar où il boit un coup, il veut l’aider. Mais elle refuse.

De scènes en scènes, Lawrence va résister, menant sa vie avec une honnêteté et une humanité qu’il est le seul à avoir conservé. Sachant qu’il ne peut pas partir, il accepte les conséquences de sa vie dans un monde pourris, supportant les pressions et les violences environnantes, qu’elles viennent de Hagen et de son tueur attitré ou même de sa famille, dont sa femme, qui lui implore de céder à la facilité.

Quelque soit le décor, tout est sale dans ce roman : les rues sont sales, le bar est sombre, les maisons sont délabrées. Ce roman est une véritable plongée dans le noir le plus absolu, montrant l’inéluctabilité de la vie et le destin d’un homme qui, s’il ne peut se sauver, essaie de sauver les autres. Comme pour essayer de justifier qu’il aura fait quelque chose de sa vie.

Il vaut mieux avoir le moral pour lire un roman aussi noir, qui nous plonge dans un tunnel sans lumière et sans sortie, dans une ville où l’espoir a disparu. Si le style est simple, et les dialogues nombreux, il y règne une tension permanente. Ce roman est classique du roman noir, très noir, écrit comme une sorte de témoignage des laissés-pour-compte du rêve américain, que tout amateur de polar se doit d’avoir lu.

Coupable vous êtes de Lorenzo Lunar (Asphalte)

Après La vie est un tango, les éditions Asphalte nous donnent à lire le deuxième roman de Lorenzo Lunar. On retrouve toutes les qualités de son premier roman ainsi que son personnage de flic, Leo Martin. Du pur plaisir, de la lecture intelligente.

Le roman se déroule à Santa Clara, Cuba. Pedrusco, le spécialiste du cirage, se réveille difficilement de sa cuite de la veille. Il vient de découvrir un cadavre, à coté de la gare routière. Leo Martin est rapidement sur place. La mort remonte à 4 heures du matin. Le mort a eu la tête écrabouillée par un objet contondant, comme un marteau de cordonnier.

Le mort s’appelle Francisco Cordié Montero, il avait 45 ans, Après avoir été enseignant, il devient danseur professionnel, déménage à Varadero et vit chez une vieille dame qui meurt subitement. Francisco hérite de la vieille dame et monte des spectacles. Il est aussi connu pour être bisexuel et proxénète.

Leo Martin pense tout de suite à son ennemi juré, Chago Le Bœuf. De profession cordonnier, il officie dans tous les trafics possibles, mais s’en est toujours sorti. Ce même jour, Leo Martin reçoit une visite. C’est Chago Le Bœuf qui vient porter plainte : on lui a volé un marteau. Leo Martin a du mal à le croire. Mais Chago Le Bœuf lui conseille de faire le tour des prostituées pour faire avancer son enquête de meurtre.

Ce roman est plus costaud que le premier. Comprenez qu’il a un peu plus de pages, et surtout que le style s’affirme. Lorenzo Lunar garde son style direct, et nous donne une leçon sur l’équilibre entre narration et dialogues, des dialogues remarquables d’ailleurs. Si on pourrait rapprocher cet auteur des grands auteurs américains, auteurs de polars noirs sociaux, c’est à mon avis parce qu’il est lui-même libraire, et qu’il a du assimiler certains codes du polar.

Le personnage de Leo Martin est un témoin de son époque. Comme dans le précédent roman, il a l’occasion lors de son enquête de côtoyer beaucoup de gens et de se retrouver dans des situations qui montrent leur quotidien. Après nous avoir montré les regrets que les anciens ressentaient comparativement à la vie moderne, nous nous retrouvons dans une société extrêmement pauvre. Le seul avenir pour les femmes est de se prostituer afin de se trouver un mari ou un amant qui a un bon poste politique. Sans prendre parti ou même juger ses congénères, Lorenzo Lunar montre, détaille et d’une certaine façon dénonce.

Il y a aussi cette pauvreté, à propos de laquelle l’auteur ne s’appesantit pas, mais qui est bien présente et pesante. Il n’y a qu’à voir la mère de Leo préparer une soupe avec ce qui lui reste dans la cuisine. Ou bien, les gens qui attendent les bons pour obtenir de l’huile et pouvoir faire enfin une vinaigrette digne de ce nom. Ou encore, l’attente devant la pizzeria qui dépasse les deux heures, mais à propos de laquelle les gens se sont résignés … parce qu’ils n’ont tout simplement pas le choix.

Ce roman de Lorenzo Lunar, c’est une intrigue policière très bien ficelée, c’est un style percutant, des dialogues formidables. Et c’est aussi une lecture intelligente, c’est une sorte de reportage, c’est un état des lieux d’un pays qui s’enfonce dans la course pour l’argent, laissant sur le bas-côté le peuple qui crève de faim. C’est une photographie du Cuba d’aujourd’hui vue de l’intérieur. C’est un roman fort. Lorenzo Lunar est le héraut du Cuba moderne.

Journal d’une fille de Harlem de Julius Horwitz (Points)

Pour la rubrique Oldies de ce mois-ci, je voulais rendre hommage à la collection Policiers de Points qui fête cette année ses 35 ans. Par conséquent, mon choix s’est porté sur un des titres réédités récemment. Comme j’avais adoré Natural Enemies, j’ai forcément choisi un deuxième titre de Julius Horwitz.

L’auteur :

Né en 1920, mort en 1986, Julius Horwitz est un auteur américain. Il a écrit neuf livres, dont deux sont parus en France, au Seuil : Journal d’une fille de Harlem (donc réédité par Points) et L’Ennemi naturel (édité par les éditions La Baleine et Folio). Ce dernier a même fait l’objet, aux États-Unis, d’une adaptation au cinéma en 1979, réalisée par Jeff Kanew (Revenge of the Nerds 1984, Tough Guys 1986).

Quatrièmes de couverture :

Mieux qu’un essai, ce Journal révèle l’ordinaire de la vie (misère, racisme, drogue, prostitution, criminalité) dans les ghettos noirs américains. Le rapprochement avec le Journal d’Anne Frank ne manquera pas d’être fait : pourtant, A. N., jeune Noire de quinze ans qui écrit ces pages, est un personnage fictif. Julius Horwitz, qui a passé quinze ans dans les services de l’Assistance américaine, l’a imaginée pour prêter sa voix aux centaines d’enfants de Harlem, Watts, Chicago, Washington, qu’il a interviewés et dont les déchirants récits ont servi à composer celui-ci. (Seuil)

N., 15 ans, a des raisons d’en vouloir à l’existence. Elle vit dans une chambre insalubre de Harlem. Sa mère tire ses ressources de l’aide sociale. Comme la plupart des enfants du quartier, elle ne connaît pas son père. Son frère se drogue, sa sœur aussi. Autour d’elle, tout semble voué au désastre. Mais du matin au soir, de l’école à la bibliothèque, une seule idée l’anime : sortir de cet enfer. (Points)

Mon avis :

Ce roman se veut un journal d’une jeune fille qui, à partir de 14 ans, a décidé de tenir son journal. De ce fait, on assiste à la vie de tous les jours des pauvres gens habitant à Harlem. Il faut aussi savoir que le style est assez simple, l’auteur n’hésitant pas à utiliser des expressions presque naïves pour mieux nous immerger dans la psychologie de cette jeune fille, et je peux vous dire qu’avec un sujet a priori difficile, Julius Horwitz en fait un roman passionnant.

L’auteur va entrer dans tous les détails, nous décrivant tous les déagréments liés à un immeuble vétuste mais dont les institutions utilisent car ils n’ont d’autres solutions, ou ne veulent en trouver pour loger ces pauvres. Des cafards qui courent dans la cuisine, des rats qui attaquent la nuit, des toilettes du palier qui sont bouchées, des poubelles qui trainent dans les couloirs, rien ne nous est épargné.

Mais ce qui marque dans ce roman, c’est les personnages qui entourent A .N. La mère tout d’abord, ne s’avoue pas vaincue mais elle tient à son appartement plutôt que de mettre ses enfants à la rue. Les frères et sœurs de A.N suivent tous leur destin, de la drogue à la prostitution. Les enquêteurs de l’Assistance viennent sans cesse contrôler la présence des enfants et la tenue du ménage. L’éducation aussi a lâché prise, a abandonné sa mission parce que c’est trop difficile d’élever ces jeunes noirs.

Le constat est sans appel : Quand on nait pauvre, on reste pauvre. Voire, et c’est bien là le message du livre, la société fait tout pour vous enfoncer dans votre misère. Et le portrait de cette jeune fille est d’autant plus touchant qu’elle fera tout pour s’en sortir. Dès lors, cela ressemble à Don quichotte qui se bat contre les moulins à vent. On ressort marqué par cette lecture car elle a un accent vrai, et en cela, elle est une œuvre à classer à coté de certains auteurs contemporains tels que Larry Fondation qui dénoncent les travers de la société américaine pour l’améliorer.

N’oubliez pas de lire l’avis de l’ami Claude ici

Dans la dèche à Los Angeles de Larry Fondation (Fayard)

J’ai lu les deux précédents de Larry Fondation, Sur les nerfs et Criminels ordinaires, et je dois dire qu’à chaque fois j’ai été époustouflé par la force d’évocation de sa plume. La seule chose qui m’a gêné, c’est le fait qu’il amoncelle des scènes, sans qu’il y ait des personnages ou une intrigue auxquels se raccrocher, comme si la vie aux Etats Unis partait en lambeaux. Sur les nerfs se déroulait dans les années 70, Criminels Ordinaires dans les années 80; Dans la dèche à Los Angeles se passe en 1994. Après les destructions des deux premiers romans, ce roman montre une société en ruine, illustrée par trois personnages, trois clochards que sont Fish, Soap et Bonds. Il nous raconte leurs errances alors que Bonds vient de rejoindre le couple formé par Fish et Soap.

Cela fait deux ans que Fish et Soap vivent dans la rue. Les gens respectables les appellent des SDF, Sans Domicile Fixe. Ils n’ont rien, ont connu des déboires et se sont retrouvés laminés par la machine sociale, celle qui refuse que vous fassiez la moindre erreur, sous peine de vous retrouver sans rien, à la rue, à chercher de la nourriture tous les jours, à accumuler un peu d’argent pour pouvoir vous payer une nuit d’hôtel pour vous laver une fois par semaine.

Fish était courtier en assurance, Soap a été mise à la rue par son dernier mari en date, Bonds est un ancien militaire que son pays a lâchement abandonné. Ce trio n’a qu’une seule préoccupation, récupérer de l’argent par tous les moyens, que ce soit la manche ou bien de petits boulots, pour pouvoir manger ou bien survivre.

On retrouve dans ce roman toute la force d’évocation de l’écriture de Larry Fondation, nous plongeant dans les cartons qui jonchent les impasses sales et puantes. Et pour autant, on ne s’apitoie pas devant les différentes étapes que rencontrent nos trois compères, le but n’est pas d’éprouver une quelconque empathie, mais de montrer une réalité du terrain : la plus grande démocratie du monde, gérée et menée par le bout du nez par son désir jamais assez assouvi du fric laisse sur le coté de la route de pauvres hères qui ne demandent qu’une chose : vivre ou plutôt survivre.

Bien qu’il ne se passe pas grand-chose, ce roman est passionnant, parce qu’il se passe toujours quelque chose, les dialogues sont toujours là pour vous interpeler ou les situations pour vous révolter. Car pour peu que l’on prenne un peu de recul, ce roman remarquablement écrit arrive à vous plonger dans une réalité sordide mais pour autant tellement vraie. D’ailleurs, Fish, Soap et Bonds ne se plaignent pas, ils sont comme des animaux à la recherche de quoi survivre.

Dans la dèche à Los Angeles, c’est un portrait de personnages que la « bonne » société a engendrés et qu’elle ne veut pas voir. Mais est-on capable de regarder la vérité en face ? Ce sont des gens que l’on a poussé dans l’ombre, et la fin est éloquente, montrant une société qui a créé des gens pour mieux les détruire. C’est un roman impressionnant qu’il ne faut pas rater.