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Une ritournelle ne fait pas le printemps de Philippe Georget

Editeur : Jigal

Il y eut L’été tous les chats s’ennuient, puis Les violents de l’automne, et enfin Méfaits d’hiver. Afin de clore le cycle des saisons, Philippe Georget nous offre Une ritournelle ne fait pas le printemps, en forme d’apothéose, ou comment redécouvrir le roman policier.

Le Vendredi Saint, à Perpignan, une procession religieuse défile dans les rues de la ville, formée d’hommes habillés d’une robe de bure et coiffés d’une cagoule haute et conique comme celles du Ku Klux Klan mais en noir. Les femmes suivent le défilé, habillées de noir et à visage découvert. La Sanch, c’est rendre hommage aux outrages subis par le Christ, en portant une lourde croix, symbole de la chrétienté, au son de tambours, rythmant la marche.

A cause des risques terroristes, Gilles Sebag et Jacques Molina font partie du public et s’assurent que tout se passe bien. Alors que la procession arrive à la place de la cathédrale, le commissaire Castello appelle Gilles Sebag : un hold-up vient d’avoir lieu dans une bijouterie du boulevard Clémenceau. Sebag et Molina vont donc être relayés par Ménard et Llach pour voir de quoi il retourne.

Le propriétaire, Monsieur Borell, venait de recevoir des pierres précieuses quand deux jeunes hommes masqués sont entrés par la porte de derrière, emportant pour plus de 80000 euros de butin. Puis, on rappelle Sebag et Molina sur la place de la cathédrale. Un homme vient d’y être poignardé. L’assassin a profité de la diversion de pétards lancés par des jeunes pour réaliser son forfait. Le commissariat de Perpignan va avoir du pain sur la planche …

Avec ce roman, j’ai redécouvert le plaisir de lire un roman policier, un excellent roman policier. J’ai été surpris de me rappeler des noms des enquêteurs de l’équipe de Sebag, preuve que les romans précédents m’ont marqué. Et malgré le fait que trois années ont passé depuis le précédent opus, je n’ai pas du tout été gêné par les précédentes enquêtes. Donc vous pouvez lire ce roman sans avoir lu les autres.

Un excellent roman policier, disais-je, à tel point que je n’y ai pas trouvé un seul défaut. Ce roman est à situer dans la catégorie « Enquête », ce qui fait que le rythme est lent. Et ce rythme est voulu, car cela donne plus de temps à l’auteur pour mettre en place les personnages et leur psychologie. Et c’est remarquable du début à la fin. Tout s’enchaîne à la perfection, et l’histoire se déroule avec une aisance que peu d’auteurs ont.

Si la région se place au second plan, c’est surtout Perpignan (et un peu Barcelone) qui sont au premier plan. Ce sont aussi ces policiers que l’on ne va pas montrer débordées, au bord de la crise de nerfs mais plutôt leurs relations entre eux (les rancœurs entre Molina et Sebag se font amères) et leurs relations avec la population aujourd’hui, où on ne se gêne plus pour les insulter (voire plus). Ils ne sont plus vus comme des gens qui veulent résoudre des crimes ou qui veulent protéger mais comme des ennemis.

Mais là n’est pas le sujet principal. La victime, Christian Aguilar, habitait dans l’ancienne maison de Charles Trenet. A partir de ce point de départ, Philippe Georget nous montre, par petites touches, la vision des gens envers les homosexuels, et dans ce cas précis, les présomptions de pédophilie dès qu’ils ont à faire avec des enfants. Et cela n’est pas fait avec de gros sabots mais bien subtilement à travers des interrogatoires.

D’ailleurs, des interrogatoires, il va y en avoir beaucoup, Ils sont aussi précieux pour l’intrigue que subtils dans leur approche, avec des répliques humoristiques fort bien venues. Et l’air de rien, avec toutes ces qualités, ce roman s’offre le luxe de nous surprendre avec un final, non pas extraordinaires, mais naturellement amené. Avec une plume d’une fluidité exemplaire, avec cette subtilité dans l’évocation des rapports humains, avec cette facilité à rendre vivants des personnages, je ne peux que remercier Philippe Georget d’écrire ce genre de roman qui permet d’ouvrir sereinement une discussion importante : celle de l’acceptation de tous. Merci M.Georget.

Amère Méditerranée de Philippe Georget

Editeur : Editions In8

Alors qu’on avait l »habitude de lire les romans de Philippe Georget chez Jigal, voici que son petit nouveau sort aux éditions In8. Honnêtement, je n’avais pas l’information. Il aura fallu un petit message de Philippe lui-même pour que je sois au courant, et quelques semaines pour que je le lise. Un mot : Ne ratez pas ce roman !

Au large de l’île d’Ostiolum, Ugo et Elena sont en pleine partie de pêche à bord de leur Yacht Aurélia. L’ïle d’Ostiolum est un bout de terre de 83 km² situé entre l’Afrique et l’Europe, comme un lien entre la pauvreté et la richesse. Alors qu’Elena descend vers la petite cuisine, elle entend Ugo et son cousin Javier crier. Mais en guise de grosse prise, il s’agit du corps d’un homme. D’autres flottent autour, et ils en distinguent quelques uns qui bougent encore. Immédiatement, ils lancent un signal d’alarme.

Elle est dans l’eau, accrochée à son espoir, à son désespoir, qui n’est autre qu’une caisse en bois. La caisse lui permet de ne pas couler, et elle bat des jambes de temps en temps pour avancer. Ce qui la tient encore en vie, c’est ce petit corps qui proteste dans la caisse : un petit chat qu’elle a nommé Mouna se met à miauler.

Louka Santoro est résident sur l’île et a fait ses études sur le continentavant de revenir pour exercer le métier de journaliste. Assis à la terrasse du Café de la Gare, il boit son café qui devrait finir de le réveiller. Corto, un pêcheur qui embarque les touristes, vient de recevoir un appel d’Ugo : un chalutier vient de chavirer au large avec des migrants à bord. Louka et Corto se mettent de suite en route pour en sauver le maximum et récupéreront une vingtaine de personnes. Mais pourquoi le chalutier a-t-il sombré ?

Philippe Georget nous a habitué à insérer dans sa bibliographie des romans orphelins, entre deux enquêtes de Gilles Sebag et Jacques Molina, ses inspecteurs récurrents. C’est le cas ici, où il situe l’intrigue de son roman sur une île imaginaire, sorte de pont entre l’Afrique, affamée et déchirée par ses conflits et l’Europe riche et hautaine. Et on sent que cet auteur, que j’adore pour son humanisme, a choisi ce sujet parce qu’il lui tient à cœur.

On y trouve une passion, sous-jacente, qu’il n’a pas voulu mettre au premier plan, optant pour un style grave, solennel, pour bâtir son roman. Il y met aussi beaucoup de recul, se plaçant en retrait par rapport à ce qui arrive à ces pauvres gens qui, en définitive, ne veulent que survivre. Car il y a bien une intrigue policière, puisque Louka va plonger pour observer l’épave du chalutier, et découvrir qu’un couple est menotté à une barre du bateau. Il y a donc bien eu assassinat.

Louka va donc avancer à pas comptés, rencontrant les naufragés survivants, les membres de la police locale, ceux de la métropole et même ceux des services secrets. Pour asseoir son sujet, Philippe Georget va insérer des chapitres consacrés aux migrants, et nous donner quelques clés à propos de l’énigme. Mais surtout, il va nous montrer la complexité des tensions qui se jouent entre les différentes nationalités et les conditions déplorables du voyage, orchestrées par des passeurs marchands de viande !

Et c’est dans ces moments là que le roman décolle et nous place en face de nos responsabilités. Sans vouloir être un brûlot, il nous pose des questions. Car nous sommes responsables. Comment pouvons-nous mettre au pouvoir des dictateurs sanguinaires et fermer les yeux devant le sort de leur peuple ? Comment pouvons-nous ruiner, voler leurs ressources naturelles et fermer les yeux devant le sort de leur peuple ? Comment pouvons-nous nous empiffrer de nourriture et fermer les yeux devant le sort de leur peuple ?

Si ce roman est d’une construction admirable, complexe mais redoutablement bien menée, si on y trouve des scènes d’action et même angoissantes, le fond du sujet, élaboré avec beaucoup de subtilité, rend ce roman un livre important. Et par moments, on y trouve des phrases éloquentes telles celle-ci que j’ai pioché à la page 232 : « On ne peut pas se revendiquer des Droits de l’Homme tout en fermant nos portes à ceux qui fuient l’Enfer. » Voici un des grands romans humanistes de l’année 2018, à ne pas rater.

Ne ratez pas l’avis de l’Oncle Paul

 

 

Méfaits d’hiver de Philippe Georget (Jigal)

Que de chemin parcouru, depuis ma découverte de cet auteur. A l’époque, j’avais découvert Philippe Georget grâce au Prix Polar SNCF avec L’été tous les chats s’ennuient. Déjà, j’avais adoré ce personnage de Gilles Sebag, et j’avais adoré cette façon de fouiller le quotidien d’un flic comme les autres, de parler des gens communs avec un style si juste et si simple à la fois.

Après l’été, nous avions droit à un deuxième épisode, Les violents de l’automne. Là encore, sur un sujet difficile comme la guerre d’Algérie, je me rappelle encore de certaines scènes, de celles que l’on n’oubliera jamais. Il faut voir, ou plutôt lire, comment, en décrivant un simple repas, Philippe Georget nous montre avec une justesse et une sensibilité rare, la situation des anciens d’Algérie, revenus au pays, et délaissés comme de vieilles chaussettes. Avec de tels moments de lecture, comment peut-on ne pas tomber amoureux de sa prose ?

Gilles Sebag est réveillé par le bruit d’un SMS, reçu sur le portable de sa femme. Quelle idée de réveiller les gens, en pleines vacances scolaires. Le naturel curieux de son travail de lieutenant de police le pousse à aller chercher l’appareil dans le sac de sa femme. Il y voit un abime, sa perte : deux messages émanant d’un prénom qu’il ne connait pas sont arrivés. Le contenu ne laisse la place à aucun doute : elle le trompe.

Le même jour, dans un hôtel du centre ville de Perpignan. Christine vient de laisser partir Eric, son amant attentionné. Comme à chaque fois qu’elle a pris du plaisir, elle veut fumer une cigarette. Elle ouvre la fenêtre, et se délecte de ce plaisir de nicotine. Elle n’est même pas habillée, quand un homme débarque dans la chambre, et tire un coup de feu à bout portant.

Molina et Ménard attendent Gilles devant l’hôtel. Il est en retard et n’a prévenu personne. A l’Hôtel du Gecko, Le vieil homme faisant office de gardien leur indique la chambre 34, au troisième étage. Après avoir entendu le coup de feu, il a vu un homme descendre les escaliers et s’enfuir. Les deux lieutenants montent les escaliers et y retrouvent Elsa Moulin, la nouvelle responsable de la police scientifique. Pour eux trois, la piste du mari jaloux ne fait aucun doute.

C’est un sujet casse-gueule qu’a choisi Philippe Georget pour la troisième enquête de Gilles Sebag : tenir 340 pages avec un homme jaloux qui se rend compte que sa femme l’a trompé. Et je dois dire que le défi est bien relevé, et très bien réussi. Quand l’amour devient compagnie, quand compagnie devient routine, quand routine devient confiance, le couple s’ébrèche, se fissure, se casse, et s’éparpille. Quand la confiance se transforme en tromperie, en trahison, c’est bien la fierté du cocu (ou de la cocue) qui est en jeu. Et c’est ce drame que nous montre Philippe Georget dans une première partie de son roman.

Car malgré tous les dialogues, malgré toutes les assurances, Gilles Sebag ne peut plus, ne veut plus y croire. Et lui que l’on connait tenace dans ses enquêtes, jamais satisfait par des solutions trop faciles, on le retrouve incapable de faire face, de faire preuve de psychologie dans son couple, alors qu’il est si doué dans ses enquêtes. Peut-être est-ce aussi parce que l’enjeu est d’une autre taille ! Alors, nous regardons Gilles Sebag s’enfoncer, plonger dans l’alcool, incapable qu’il est à faire face à cette situation d’autant plus que les affaires dont le commissariat est chargé sont toutes liées à des maris trompés.

A part quelques passages que j’ai trouvés répétitifs, je ne peux qu’être époustouflé par la justesse, par la sensibilité dont fait preuve Philippe Georget pour décrire une situation à la fois difficile et réaliste. Tous les passages semblent vrais, vécus, ce qui montre aussi combien l’auteur a du observer, analyser ses prochains pour en tirer la quintessence et l’inspiration. Quand en plus, il nous offre une intrigue qui, petit à petit, se développe, se ramifie, jusqu’à nous proposer un dénouement d’une originalité impressionnante, cela donne un roman que beaucoup d’auteurs vont lui envier. C’est un véritable coup de force, un pari osé, un pari réussi, une fois de plus. Quel auteur, quel roman !

Ne ratez pas l’avis de l’oncle Paul

Tendre comme les pierres de Philippe Georget (Jigal)

Depuis son premier roman L’été tous les chats s’ennuient, vainqueur entre autres du Prix du polar SNCF, je lis tous les romans de Philippe Georget, car je retrouve dans ses personnages une humanité qu’il devient de plus en plus rare de dégotter dans le polar. Le commissaire Sebag a poursuivi ses enquêtes dans le formidable Les violents de l’automne et on attend la prochaine. Entre temps, Philippe Georget nous avait enthousiasmé avec un roman noir que j’ai beaucoup adoré Le paradoxe du cerf-volant. Et voilà qu’avec Tendre comme les pierres, il nous offre un roman d’aventure, un vrai.

Pétra, Jordanie, de nos jours. Le personnage principal et narrateur de ce roman se nomme Lionel Terras, journaliste de profession, solitaire et agressif envers tout un chacun. Il arrive en Jordanie pour réaliser un reportage pour la société qui sponsorise le nouveau chantier archéologique de Rodolphe Moreau. Mais quand il arrive, il apprend que le vieil archéologue est en prison.

En effet, la veille, un jeune enfant sourd muet et attardé a été retrouvé dans le lit du professeur. Il est arrêté et accusé de pédophilie. Lionel Terras va donc profiter de son voyage pour décrocher un reportage supplémentaire, un scoop dans les termes du métier : l’arrestation du professeur. Sachant que le professeur est un homosexuel notoire, les amalgames vont vite se répandre.

L’associée de Rodolphe Moreau, Mélanie Charles va se confronter à ce personnage désagréable, et tenter d’obtenir son aide pour faire libérer le professeur Moreau, d’autant plus qu’il est agé de 82 ans, et qu’un séjour dans les prisons jordaniennes risque de lui être fatal. Bientôt, d’autres événements vont suivre, qui vont amener nos deux personnages à croire qu’un « coup monté » est dirigé contre le chantier de fouilles.

Ce roman comporte tous les ingrédients de ce que j’aime chez Philippe Georget : un décor … et quel décor ! Une ambiance … et quelle ambiance ! De formidables personnages … et quels personnages ! Philippe Georget nous invite à un voyage dans le royaume de l’aventure. Alors, évidemment, on est loin des films d’Indiana Jones, on ne va pas y trouver de poursuites infernales avec des méchants à tous les coins de rues, mais une enquête dans un cadre magnifique.

Car la Jordanie que Philippe Georget nous donne à contempler est magnifique, ces montagnes à fleur de désert, ces monuments créés il y a plus de trois mille ans et que nous serions incapables de copier aujourd’hui. Et non seulement, on contemple ces pierres, mais on sent aussi l’odeur du désert, cette absence de bruit, ce sable si chaud qui passe entre nos doigts. Et Philippe Georget nous fait aimer ces formidables paysages, mais aussi ses personnages.

Entre Lionel et Mélanie, la psychologie est diablement fouillée, sans oublier les autochtones. Lionel est un personnage complexe, cynique et agressif que l’on voit évoluer tout au long du livre. C’est aussi un personnage qui montre la futilité de ce métier de journaliste, toujours prêt à courir après les scoops au détriment des autres. Le personnage de Mélanie est complexe, elle est présentée comme une étudiante, une adjointe au grand professeur, passionnée par son métier mais le doute plane longtemps sur ses motivations : n’est-elle pas l’instigatrice ou l’une des instigatrices du complot contre le professeur Moreau ? C’est aussi une personne touchante, humaine, seule et qui a un profond besoin d’amour et de reconnaissance.

Et puis il y a les habitants, formidables dans leur attitude mais aussi dans leur mode de vie. Et là où Philippe Georget est fort, c’est qu’il arrive à nous plonger dans cette langueur due à la chaleur incessante du désert, à ce rythme nonchalant et à cette philosophie qui imprègne aussi bien les pierres que les monuments que les faits et gestes de tous les gens, leur volonté de bien accueillir les autres parce que c’est inscrit dans leurs gênes.

Les pages de ce roman regorgent d’humanité et de respect. Je vous ai choisi un extrait où l’auteur laisse parler un bédouin, qui se passe de commentaire tant on a l’impression que c’est un Bédouin qui nous parle :

« Notre âme à nous, elle est partout. Celle de nos ancêtres aussi. Notre âme, notre cœur, notre sang, notre vie, c’est le désert (…) Ce que le bédouin possède d’unique lui vient du désert : sa dignité, son courage, sa patience, sa résistance, son humour et sa foi. Les Saoudiens vivent dans des palais luxueux, ils traversent le désert en voitures climatisées, ils ne savent plus ce que c’est que d’avoir chaud et ils ne connaissent plus la faim. Ils suivent mot à mot les versets du Coran mais ils en ont perdu le sens premier qui n’est pas l’obéissance mais la soumission. La soumission à Dieu, mais aussi au désert, à la faim, au froid, à la chaleur et à la soif. Pour nous, Dieu et le désert, c’est pareil. »

Au travers des pages magiques que comportent ce roman, on y trouvera aussi une critique ouverte du journalisme moderne, des moyens de communication omniprésents mais aussi une virulente charge contre le tourisme, ce rouleau compresseur qui pour faire plaisir à quelques riches, n’a pour unique conséquence que de détruire les pays mais aussi leurs habitants dans ce qu’ils ont de plus cher : leurs racines.

Vous l’aurez compris, c’est un roman d’aventure comme on n’en fait plus, car la mode, celle qu’on nous impose, veut que l’on trouve des romans sans temps morts, qui ne prennent plus le temps de regarder les gens, ou même juste le temps de leur parler. Philippe Georget a écrit tout son amour pour ce pays, pour ses habitants, pour leur philosophie de vie que l’on retrouve en tête de chapitre au travers de citations. Et j’aime à la folie !

Les violents de l’automne de Philippe Georget (Jigal)

On retrouve avec bonheur notre couple de policiers perpignanais après L’été tous les chats s’ennuient qui a obtenu le Prix du polar SNCF 2011, et l’excellent intermède du Paradoxe du cerf volant. Voilà une enquête policière qui va nous replonger dans le bourbier des dernières années de la guerre d’Algérie.

Gilles Sebag rentre tout juste des vacances, c’est dire s’il est en pleine forme. Bien que sa vie de famille soit parfaite, il est toujours miné par ce sentiment de jalousie qui lui fait dire que sa femme le trompe. Tous les petits détails lui reviennent en mémoire, toutes les absences sont comme de petits poignards qui confirment ses soupçons sans preuves.

Cette rentrée n’est pas idéale : Mathieu, un copain de sa fille Séverine est mort dans un accident de la route, reversé sur son scooter par un conducteur en état d’ivresse. Sebag promet à sa fille de chercher à savoir si l’enquête a été bien menée. En parallèle, un cadavre est découvert assassiné chez lui d’une balle dans la tête. Seule une inscription peinte sur la porte du salon avec le sigle OAS fournit une piste qui peut sembler facile et dangereuse.

En effet, le risque est que la situation s’enflamme auprès du public. Les ressentiments sont encore bien vivants dans cette région qui a accueilli de nombreux pieds noirs, et où trône une stèle en l’honneur de l’OAS. Gilles Sebag va devoir faire preuve de toute sa diplomatie et de son intuition pour comprendre tous les tenants et les aboutissants de cette enquête tumultueuse.

La guerre d’Algérie, pour moi, c’est un peu un trou noir. On ne me l’a pas inoculée à l’école, mes parents n’en ont jamais parlé, et même aujourd’hui, les média ne l’évoquent qu’avec parcimonie. C’est dire mon intérêt pour le contexte de ce roman, au delà du plaisir de retrouver le couple de flics Sebag et Molina.

Avec une forme policière très classique, et une intrigue redoutablement bien menée, Philippe Georget nous propose une vision très intime de cette guerre, donnant la parole à ceux qui ont vécu là-bas, à ceux qui ont été rapatriés, à ceux qui ont subi les violences du FLN et de l’OAS. Il arrive à nous faire ressentir leurs impressions de paradis perdu, à nous montrer l’anarchie de ce temps là, sans jamais prendre parti. La documentation est impressionnante, et la façon de la raconter tellement simple, tellement poignante aussi avec des scènes d’anthologie comme cette scène de dîner chez Albouker où il raconte ses souvenirs et où il crache sa rancune.

Bien entendu, les qualités du premier roman L’été tous les chats s’ennuient sont là. Un style fluide qui donne envie de ne pas lâcher le livre, des dialogues réalistes qui prennent une grande part dans le roman, et des personnages toujours aussi attachants. D’ailleurs, tout y est d’une plus grande efficacité, et Philippe Georget continue dans la veine intimiste familiale, décrivant les relations de Sebag avec sa famille, la vie après le boulot.

D’ailleurs, le canevas est tellement bien tissé que, à la façon d’un Arnaldur Indridason, il a posé des jalons qui peuvent lui permettre d’imaginer toutes les intrigues possibles et imaginables, que ce soit avec Molina dont on sait toujours peu de choses, avec sa femme dont on ne sait toujours pas si elle trompe son mari, avec sa fille Severine très présente dans cet épisode, ou son fils très mystérieux. Et je dis épisode, car non seulement je pense que l’on aura droit à une nouvelle enquête de Sebag, mais je le souhaite de tout mon cœur.

Vous l’aurez compris, il y a une réelle progression, Les violents de l’automne ne sont pas une aventure de plus, mais une pierre essentielle dans une série (du moins je l’espère) qui va faire date dans la littérature policière française. La subtilité, le style imagé, les dialogues brillants et son sujet extrêmement fort font que Les violents de l’automne est un roman policier à ne pas rater en cette année 2012. Et ne me demandez pas quel est le roman que je préfère de Philippe Georget, car je répondrai : les trois !

Le paradoxe du cerf-volant de Philippe Georget (Jigal-Polar)

Après L’été tous les chats s’ennuient, son premier roman, que j’avais bien aimé, j’avais dit que je ne raterai pas son deuxième. Voilà qui est fait avec ce paradoxe qui est, à mon goût, encore meilleur.

Pierre Couture est boxeur professionnel. Il a eu son heure de gloire, devenant même champion de France, avant de commencer à perdre. D’ailleurs, le roman s’ouvre sur une énième défaite. Pour arrondir ses fins de mois, il est serveur au Café de la poste et s’entraîne le soir. Là bas, il retrouve les habitués du zinc, mais aussi son pote Sergueï, de père croate et de mère serbe, pour qui il a eu un coup de foudre d’amitié. Ces deux là sont inséparables, se confiant tout, toujours prêts à tout pour se sortir de la panade.

Sergueï pense que Pierre doit raccrocher la boxe, maintenant qu’il a 27 ans et lui propose un petit extra, légèrement illégal. Il connaît un dénommé Laszlo, qui prête de l’argent à des gens en difficulté. Quand ceux-ci oublient de rembourser, on leur envoie des durs qui sont chargés de les rappeler à l’ordre. C’est payé 100 euros, alors pourquoi pas ?

Pierre se retrouve donc avec La Fouine pour aller rendre visite à M.Arnoult. Après une petite séance d’intimidation, celui-ci veut sortir un pistolet. Pierre le met à terre d’un coup bien placé, La Fouine empoche le revolver, et ils s’en vont en laissant à Arnoult un court délai pour le remboursement. Pierre finit la nuit à écluser les bars et finit par dormir dehors. Le lendemain, deux flics débarquent à son travail et lui annoncent que Laszlo est mort d’une balle dans la tête et que ses empreintes sont sur l’arme. Pierre vient de mettre un doigt dans un engrenage qui va l’obliger à revenir sur son passé.

Je viens de refermer ce roman, de tourner la dernière page, d’abandonner Pierre, ce personnage si sympathique, et de quitter le Paris nocturne où il se passe tant de choses. Et je ne sais comment commencer mon avis. Alors je vais donc écrire la conclusion : Il faut que vous lisiez ce roman à tout prix, car c’est brillant à beaucoup de points de vue, que ce soit les personnages, le cadre, l’ambiance, le contexte et le déroulement de l’intrigue. Un formidable roman d’amitié, d’amour, de colère, d’innocence, de guerres, d’héritages familiaux. Si vous avez lu L’été tous les chats s’ennuient, celui-ci est encore meilleur.

Du premier, j’avais adoré cette façon qu’a Philippe Georget de décrire le quotidien d’un flic, délaissant l’intrigue pour creuser l’intimité, l’après boulot, les pensées et les doutes de son personnage principal. Et je lui avais trouvé quelques longueurs dans les descriptions, les dialogues. Mais l’ensemble emportait l’adhésion par la sincérité et l’originalité du point de vue.

Ici, on fait un virage à 180 degrés. Tout est organisé comme un combat de boxe, ou plutôt devrais-je dire 3 rencontres de boxe : le premier combat, la revanche et la belle. D’ailleurs, le roman est organisé autour de trois parties, découpées en 12 rounds, ce qui est la durée d’un match de boxe (pour ceux qui ne le savent pas). Mais que je vous rassure : si vous n’aimez pas la boxe, si vous n’y connaissez rien, ce n’est pas grave, car ce roman ne parle pas de boxe, la boxe ne sert que de contexte et de prétexte.

Le personnage principal de ce roman est marqué par son passé : séparé de sa femme qu’il aimait, arrivé à un âge où dans son domaine, on perce ou on arrête, orphelin ayant fait des bêtises de jeunesse, il ne veut se remettre en cause. Mais les événements vont en décider autrement, et il va devoir regarder son passé avec les yeux écarquillés. C’est tellement bien écrit, qu’on se met dans la tête de Pierre, on se laisse emporter, et avec des personnages secondaires aussi touffus et vivants, on a l’impression de vivre le cauchemar de Pierre.

Et que dire du style ? C’est direct, ça a du punch, ça vous fout des beignes dans la gueule (excusez le langage familier), comme un round de boxe : un direct, une tentative d’uppercut, et BING ! Un coup au foie. Le livre alterne entre moment fort et pauses (comme dans un match de boxe, quand les protagonistes doivent souffler), et puis ça repart de plus belle. Pierre est parfois comme malmené, entraîné dans les cordes, balancé de droite et de gauche comme une balle de flipper, avant d’avoir un éclair de lucidité et de redresser la tête.

Avec un fond historique de conflit Serbo-croate, où on apprend plein de choses, cela fait que ce roman est une petite perle bigrement originale dans son traitement et son sujet. Philippe Georget aime ses personnages et j’aime Philippe Georget pour cela. Ce deuxième roman est excellent, c’est un roman à lire, à ne rater sous aucun prétexte, foi de Black Novel. C’est le meilleur roman que j’aurais lu au mois de mars, dur, direct, plein d’humour et attachant.

L’été tous les chats s’ennuient de Philippe Georget (Jigal – Polar)

Ce roman aura donc été le dernier que j’aurais lu pour la sélection 2010, pour laquelle il est sélectionné pour la finale. Bien que je l’ai acheté tôt, je n’avais pas trouvé le temps de le lire. Et c’est un bon polar un peu particulier et original dans le traitement de son intrigue.

Nous sommes dans les Pyrénées Orientales, c’est le début du mois de juillet, il fait chaud et les touristes vont bientôt débarquer en masse. Robert est un ancien ouvrier à la retraite, qui vient toujours au même camping en vacances à Argelès. Comme tous les matins, il se lève à 4 heures du matin, pour uriner puis aller se promener sur la plage. Ce matin là, il découvre le corps d’une jeune femme assassinée. Au même moment, une autre jeune femme, néerlandaise aussi est portée disparue.

Au commissariat de Perpignan, les affaires ronronnent avec une régularité et une routine exemplaire. Les deux personnages principaux, Gilles Sebag et Jacques Molina gèrent les affaires courantes de vols de motos en petits larcins. Le cœur n’y est plus, et la priorité est clairement donnée à la vie personnelle, même si Molina est divorcé et Sebag heureux en ménage. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle Sebag n’a jamais eu d’avancement et n’en attend plus.

Ce matin-là, Sylvie Lopez vient pour signaler la disparition de son mari, José, chauffeur de taxi. Cela fait deux jours qu’il n’est pas apparu, et même s’il lui arrive de découcher, cela fait suffisamment longtemps pour que sa femme s’inquiète. Sebag, poussé par son instinct, va mener l’enquête. Il s’avère que José a été vu en compagnie d’une jeune hollandaise avec un tatouage d’oiseau sur l’épaule droite deux jours avant de disparaître. Or, cette jeune fille n’a pas donné signe de vie à ses parents. Les coïncidences ne font que commencer et le mystère va s’épaissir.

Ce roman est épatant, d’autant plus que c’est un premier roman. Le style est fait de belles phrases explicites, d’une fluidité qui méritent le respect. C’est très agréable de lire un roman où le contexte (lété, la pression sur les policiers due aux touristes qui vont débarquer) est bien décrit, où les paysages (Perpignan et ses environs, les Pyrénées et ses montagnes à l’horizon) sont bien peints, où les personnages ont une vraie profondeur et où l’enquête est bien menée.

J’ai pris un vrai plaisir à me balader en compagnie de nos deux inspecteurs dans les environs de Perpignan, à arpenter les rues de cette petite ville où se trament de petits trafics à cause de la proximité de la frontière avec l’Espagne, d’entendre les habitants parler catalan. Et malgré une structure faite de petits chapitres, le rythme est assez lent, comme écrasé par la chaleur de l’été.

Et le gros point fort de ce roman, et son originalité réside dans la vie privée de ses personnages et en particulier de Sebag. Il me semble que c’est la première fois que je lis un personnage avec autant de détails sur sa vie privée, ses relations avec sa femme malgré le cynisme de son collègue Molina, ses sentiments envers ses enfants, de leur naissance jusqu’à l’adolescence d’aujourd’hui. Cela permet de suivre la philosophie de la vie, somme toute simple, d’un homme qui considère son travail comme alimentaire et qui a placé sa vie familiale au premier plan.

Alors, oui, le rythme est lent, l’enquête avance doucement mais n’est ce pas plus réaliste, et puis, les auteurs nordistes le font aussi. Certaines situations et dialogues sont un peu longs, mais au global, j’aurai passé un bon moment au soleil en compagnie d’une personne profondément humaine, qui veut vivre tranquillement et sereinement sa vie de famille. Je voudrais en lire beaucoup des premiers romans comme ça, et j’espère en lire beaucoup des romans de Philippe Georget.