Archives du mot-clé Photographe

Le gang des rêves de Luca Di Fulvio

Editeur : Slatkine & Cie (Grand Format) ; Pocket (Format Poche)

Traducteur : Elsa Damien

C’est grâce à Muriel Leroy que j’ai lu ce roman, ce pavé de 940 pages évoquant les années 20 aux Etats-Unis. Il m’aura fallu 6 jours pour me laisser emporter par ce pays et cette époque pleine d’espoirs. Un vrai grand roman populaire.

Aspromonte, Italie, 1906-1908. Cetta Luminita est née dans une famille pauvre. A 12 ans, elle travaille à la ferme. A 14 ans, elle se fait violer par le patron. Elle appelle le petit Natale et décide qu’il vivra une belle vie. Elle décide donc de fuir vers les Amériques. Vendant son corps au capitaine du bateau, elle obtient une place à bord pour elle et son fils. A Ellis Island, les douaniers ne comprenant pas ce qu’elle dit, le petit se fait appeler Christmas.

Manhattan, Etats-Unis, 1922. Christmas est un jeune adolescent qui est beau parleur. Sa mère travaille dans une maison de passe mais elle fait tout pour lui rendre la vie facile. Elle va vivre avec un vieux truand fier Sal qui ne lui dira jamais qu’il l’aime. Christmas va proposer au boucher du coin de protéger son chien en l’échange d’un peu d’argent. La protection se fera grâce à son gang, qu’il vient d’inventer, les Diamond Dogs.

Ruth est une jeune fille juive qui va faire une mauvaise rencontre : un soir, elle tombe sur Bill un jeune délinquant qui travaille comme jardinier. Un jour, Bill laisse libre cours à sa violence et la tabasse, la viole et lui coupe un doigt pour voler sa bague. Ruth est récupérée par Christmas qui va la raccompagner chez elle. A force de morgue et de demi-mensonges, Christmas va être pris en charge par le grand-père de Ruth, Saul Isaacson.

Même s’il fait plus de 900 pages, ce roman se laisse lire par la force de ses personnages, tous formidablement faits, réalistes, vrais. On va suivre les itinéraires de chacun par alternance, Christmas, Ruth et Bill en traversant les années 20, peuplées de nouveautés mais aussi de personnages secondaires tous extraordinaires. Chacun va suivre son chemin, en parallèle, ils vont se croiser, se manquer, se rater pour se retrouver puis se quitter à nouveau.

Il y a aussi le contexte, la description des Etats Unis dans les années 20, où tout peut se réaliser pourvu que l’on ait envie de le faire. Il y a la vraie vie des immigrés, pauvres hères qui tentent de survivre. Il y a les rencontres qui changent une vie, en bien ou en mal. Il y a ce pays qui fait miroiter un rêve que peu vont pouvoir toucher de la main. Il y a l’évocation de ces villes multicolores multiraciales. Il y a cette violence inhérente à un pays où le maître mot est la Liberté.

Ce roman est autant une ode à la liberté qu’une évocation de la vie des immigrés, à la fois une fantastique évocation de la construction d’une vie qu’un hymne à l’amour. Il y a du sang, des joies et des peines, des réussites et des drames. Ce roman a la saveur de la vie, la vraie, celle où on se prend des coups mais où on se relève malgré tout parce que, après tout, elle est belle. Il nous propose des personnages inoubliables et nous fait passer un excellent moment de lecture. C’est un vrai grand roman populaire, dans ce qu’il a de plus noble.

Reflex de Maud Mayeras (Anne Carrière)

Attention, coup de cœur ! Je comprends mieux l’engouement qu’a engendré ce roman, qualifié sur la couverture de thriller. Thriller, certes, surtout dans la deuxième partie du roman, mais aussi formidable roman noir psychologique, dur, âpre, presque cruel.

Cela se passe de nos jours. La narratrice Iris Baudry est photographe pour la police scientifique. Elle est appelée sur les scènes de crimes, pour prendre minutieusement les images qui aideront par la suite les enquêteurs dans la quête du coupable d’un crime. Sauf que le coup de téléphone de ce matin-là, elle aurait préféré ne jamais le recevoir : elle va être obligée de retourner dans son village d’enfance, qu’elle a quitté il y a plus de 11 ans, suite à la perte de son enfant, Swan, assassiné par un serial killer.

Pour ne rien arranger à l’affaire, c’est le corps d’un gamin, abandonné près de voies ferrées qu’elle va être obligée de photographier. Ian Reisse, le policier en charge de l’enquête, la connait bien : c’est lui qui l’a repérée quand elle faisait ses études ; c’est lui qui l’a formée. Par contre, il n’est pas heureux de l’accueillir là, car il a peur que le gamin retrouvé mort rappelle à Iris la disparition de son propre fils.

Iris va aussi retrouver son village, les gens qui l’habitent, et aller voir sa mère. Celle-ci est devenue sénile et est enfermée dans une chambre d’asile, attendant sa fin toute proche. Cette femme, dure et intraitable, a tellement fait subir de souffrances à Iris, que celle-ci ne souhaite qu’une chose : sa mort.

SILENCE. Entre deux chapitres, se glisse une autre histoire, toute aussi dramatique : Cette histoire familiale commence en 1919. Julie est une adolescente comme les autres, qui rentre chez elle. Sur le chemin, deux hommes l’entrainent et la violent. Elle tombera enceinte, et ses parents poussés par les rumeurs des voisins, de la bonne société, vont se débarrasser d’elle en l’envoyant chez les bonnes sœurs, où elle va subir bien des sévices.

Je vous préviens, ce roman est d’une dureté rare, tant les faits qui y sont racontés touchent au plus près de nos sentiments. Alors, on ne va pas y trouver de scènes sanguinolentes, pas de scènes gores et gratuites. Tout se passe ici au niveau des ressentis, de ce que la narratrice éprouve devant des événements qu’elle va subir, mais aussi des réactions des gens qui, bousculés dans leurs croyances, leur moralité ou leurs valeurs vont avoir des avis et des façons de réagir disproportionnées, mais oh ! Combien réalistes.

Car on pourrait penser que ce que nous narre Maud Mayeras est exagéré. Mais n’avez-vous jamais connu dans certains villages, deux familles qui se détestaient parce que deux de leurs aïeux avaient eu une altercation plusieurs dizaines d’années auparavant ? Ne connaissez vous pas de gens qui médisent sur d’autres, parce qu’ils sont juste différents ? N’avez pas entendu parler d’une jeune fille mère qui a déshonoré telle ou telle famille ? Et ce qui est terrible dans ce roman, c’est que tout le talent de Maud Mayeras est de nous montrer tout cela de façon tellement naturelle, que c’en est d’autant plus violent pour le lecteur !

Ce roman est une véritable claque dans la gueule. Et si on regarde l’étiquette que l’on colle à son roman, on peut y lire : Thriller. Alors oui, on a droit à une histoire de serial killer. Mais c’est pour mieux nous amener à un final époustouflant. C’est autant pour respecter certains codes, que pour raconter une véritable histoire dramatique, de vrais portraits fouillés de nos semblables, un regard terriblement neutre sur notre société, sur notre façon d’être mais aussi sur notre façon de regarder les autres et de les juger. Car le scenario est implacable, aussi implacable que ce qui arrivé à Iris et Julie … et les autres.

Fichtre ! je m’attendais à un roman fort, et j’en ressors avec un roman extraordinaire, qui pêche parfois un peu dans l’excès mais qui au bout du compte, laisse derrière mes rétines des scènes incroyablement vraies, et surtout des sentiments très forts, trop forts, tellement forts qu’à l’écriture de ce billet, j’en ai encore le rythme du cœur qui s’accélère. Rares sont les thrillers qui reçoivent un coup de cœur sur Black Novel, mais je ne peux pas faire autrement. Que d’émotions !