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Orphelins de sang de Patrick Bard (Seuil)

Attention, coup de cœur ! En course pour la sélection Polar SNCF, j’avais choisi ce titre pour son sujet. Je m’étais dit aussi que je connaissais cet auteur, mais en lisant sa bibliographie, je me suis rendu compte que je m’étais trompé. Ce roman sera donc l’occasion pour moi de découvrir un auteur … et quelle découverte mes amis !

Je ne vous conseille pas d’aller à Ciudad de Guatemala, l’une des villes les plus violentes du monde. Victor Hugo Hueso est pompier. Son travail principal consiste à récupérer les cadavres des gens tués par les gangs et de prendre des photographies qui serviront ensuite à la police. Car cette ville est dirigée par la corruption et le meurtre et la police ne peut rien avec leur pauvre 9 mm face aux armes automatiques. Victor Hugo Hueso tient son nom de la passion qu’avait son père pour l’auteur français, dont il n’a d’ailleurs pas lu la moindre ligne.

Il a un rêve ou plutôt un objectif : devenir journaliste professionnel pour les journaux dont les pages regorgent de faits divers sanglants. Parce qu’il est doué et pour l’argent. Il suit des cours à l’université après son macabre travail. Ce matin-là, il est appelé pour un double meurtre de 2 jeunes femmes. L’une d’elles est morte, l’autre est dans le coma avec une balle dans la tête. A leurs pieds, a été abandonné une poupée de Shrek en mauvais état. Apparemment elles se promenaient avec un bébé qui a disparu. Comme Hueso doit faire un article pour valider son cycle universitaire, il va mener l’enquête avec son ami de la police Pastor.

La police n’est pas une priorité pour le Guatemala. Pastor fait partie de la brigade des fémicides, c’est-à-dire le département chargé de résoudre les meurtres de jeunes femmes. Mais le nombre des policiers de cette brigade diminue d’année en année alors que le nombre de meurtre peut atteindre un par heure certains jours.

A l’autre bout de la chaine, il y a Kate et John Mac Cormack. Ils sont américains, habitent à Santa Monica et désespèrent d’avoir un enfant. Ils ont essayé d’adopter un petit Roumain , mais la Roumanie vient de décider d’arrêter toutes les adoptions en cours. John remarque un site internet d’une association qui se propose de faire toutes les démarches pour l’adoption de petits Guatémaltèques en quatre mois. Comme leur jardinier est de cette nationalité, ils vont se lancer dans l’aventure une nouvelle fois …

J’allais commencer mon article par « Magnifique », mais ce n’est pas exactement le terme qui convient pour ce roman. Car le contexte noir et ultra violent ne va pas avec ce terme qui tient de la beauté. C’est plutôt un roman superbe et passionnant et cela pour plusieurs raisons. Tout est maitrisé dans ce livre, du déroulement de l’intrigue au style direct et acéré, de la psychologie des personnages à la vulgarisation de l’histoire du Guatemala. Ce livre plaira à tous, quel que soit ce que l’on cherche, que ce soit une enquête, ou une plongée dans la vie du pays, ou des personnages profonds, ou un suspense prenant.

Patrick Bard ne fait pas de voyeurisme, ne fait pas dans l’extrême, ne montre pas d’esbroufe, ne cherche à nous en mettre plein les yeux. Il nous plonge dans un monde déshumanisé, où la vie humaine n’a plus de valeur, où seul l’appât de l’argent devient une règle de vie. Et Patrick Bard se met au service de l’Histoire, de son histoire, de ses personnages pour mieux nous montrer ce que nous ignorons, ce que nous voulons ignorer. Formidable Hymne à l’humanisme plutôt qu’à l’humanité, ce livre remet férocement nos petites vies à leur petite place, en face de nos grandes responsabilités.

Alors que demander de mieux à un livre qui nous montre la vie des Guatémaltèques de l’intérieur, et le parallèle avec la vie des pays riches, même si ce n’est pas le sujet premier du roman. Pour vous donner une idée de comparaison, bien que je n’aime pas ça, Orphelins de sang est du niveau de Zulu, une analyse sociale et sociologique de l’influence et de l’impact de nos vies de « riches » sur les autres pays dits « pauvres ». Passionnant, indispensable, de quoi largement donner un coup de cœur pour cet excellent roman. Et si je ne vous ai pas convaincu, je ne sais pas comment le dire autrement : Lisez ce roman.

Heureux au jeu de Lawrence Block (Points)

Honte à moi ! Je suis allé sur internet, et je me suis aperçu que Lawrence Block faisait partie des plusauteurs de romans noirs, à l’instar du très regretté Donald Westlake. Et je n’en avais jamais entendu parler !Eh bien, c’est maintenant chose faite, avec Heureux au jeu.

William Maynard est un tricheur professionnel, plutôt spécialisé dans les jeux de cartes. Il a commencé sa carrière à Chicago. Il était magicien, mais pas un grand magicien, plutôt un amateur éclairé qui aurait fini sa carrière dans un cabaret miteux. Pour les beaux yeux de sa partenaire, il accepte une proposition qu’on lui fait d’apprendre à tricher.

En quelques semaines, ses tours de passe-passe sont au point, et il se lance dans le grand jeu, au service de celui qui l’a initié. Puis, petit à petit, l’oiseau prend son envol et il se met « à son compte ». Un soir, il est démasqué et il est tabassé, y perd deux dents, y gagne un pouce déboité,  et on lui demande de quitter la ville. Il décide donc de partir pour New York.

En route il s’arrête dans une petite ville où il en profite pour se faire refaire les deux dents qui lui manquent chez le docteur Seymour Daniels. Ils sympathisent et celui-ci lui propose une partie de poker avec des amis. Maynard n’a jamais su refuser quoi que ce soit, il accepte. Il a donc renddez vous chez un avocat Murray Rogers.

Vraisemblablement, ce sont des amateurs et ils ne s’aperçoivent pas de la triche. Il gagne beaucoup d’argent. Toute cette petite mécanique déraille quand il rencontre Joyce Rogers, la femme de Murray. Elle voit bien qu’il triche, le fait savoir à Maynard en langage codé mais ne dit rien aux autres. Maynard n’a jamais résister aux belles femmes. Malgré cela, il ne fait rien.

C’est Joyce qui fait le premier pas. Elle lui rend visite à son hôtel, et lui explique qu’elle n’aime pas son mari, qu’elle l’a épousé pour l’argent, et que le contrat de mariage ne lui octroie rien si Murray meurt car tout revient à ses filles. Elle lui demande de trouver une solution pour récupérer l’argent (et elle par la même occasion). Maynard n’a jamais su dire non.

Au début, je n’ai pas fait atention à la date de publication de ce livre. Petit à petit, j’y ai ressenti un décalage, par les habitudes des personnages. Après vérification, l’action se situe dans les années 60 et le livre a été édité en 1964. A l’époque, les hôtels minables avaient quand même des gardiens et on avait le droit de fumer où on voulait. Donc, si vous commencez ce livre, ça se situe dans les années 60.

C’est à un beau personnage auquel on a droit. Escroc de profession, il lui reste quelques réminiscences de vivre une vie normale. Et c’est ce dilemme que nous décrit Lawrence Block au travers de cette histoire classique avec tous les poncifs du genre : Un escroc, des pigeons à plumer, une belle blonde fatale et le tour (de magie est joué).

Oui, mais ce livre va un peu plus loin. D’abord ce personnage de Maynard, ni bon ni mauvais, auquel on ne s’identifie pas, est un homme qui hésite. Sauf quand il s’agit de tricher, et il le fait tout le temps, Maynard ne sait pas s’il doit choisir l’escroquerie ou une vie normale d’agent d’assurances, s’il doit choisir la blonde fatale incendiaire ou la blonde calme. Et comme souvent dans ces cas, il se trompe, prend la rue à contre-sens pour son malheur.

Un bon roman noir donc, qui ne se démarquerait pas des autres s’il n’y avait ce style si pur, si simple (en apparence), s’il n’y avait cette narration si logique, s’il n’y avait pas cette qualité qu’ont les grands auteurs de raconter une histoire simple en donnant autant de plaisir au lecteur. Je l’ai avalé en deux jours, c’est vous dire, pour un bon moment de divertissement.

Hiver de Mons Kallentoft (Le serpent à plumes)

Sorti en novembre 2009, dans une indifférence quasi générale, il aura fallu des émissions télévisées pour mettre en évidence ce polar d’ambiance. Il est aussi sélectionné pour le prix Polar SNCF pour la sélection du printemps 2010.

La Suède connaît un de ses hivers les plus froids, il fait -40°C. Un homme de 150 kilogrammes est découvert au milieu de la campagne, pendu à un chêne, complètement nu. Il a été défiguré, poignardé et laissé à l’abandon, au bout de sa corde.

La brigade criminelle est chargée de l’enquête. Parmi eux, Malin Fors et Zackarias « Zeke » Martinsson font équipe pour résoudre ce mystère. Le visage du mort est vite reconstitué, et des témoins reconnaissent en lui Bengt Andersson dit Bengt le Ballon. C’est un marginal qui adore regarder les matches de football de l’équipe locale, seul derrière le grillage, en espérant que la balle lui parvienne et qu’il puisse la renvoyer.

Bengt est seul et personne dans la population ne s’intéresse à lui. Un vieil homme se rappelle de lui. Sa mère est morte du cancer, son père était un homme violent qui frappait sa femme, Bengt et sa sœur, Lotta. Un jour, n’en pouvant plus, Bengt donne un coup de hache sur la tête de son père, lui coupe l’oreille, mais cela suffit pour le mettre en fuite. Sa sœur, elle, est adoptée et change de nom : elle devient Rebecka Stenlundh et travaille aujourd’hui dans un supermarché, cherchant à oublier ce passé horrible.

Toutes les hypothèses portent sur une secte, qui pratique le culte des Ases. Ils rencontrent Richard Skoglôf, qui leur explique qu’ils effectuent bien des sacrifices d’animaux, qu’ils possèdent l’esprit de Sjed, cette faculté de voir et de modifier le cours des choses. Ils rencontrent leurs adeptes via Internet, et semblent avoir un alibi. Et je pourrais continuer comme cela bien longtemps tellement cette enquête est très bien menée et passionnante.

Et, comme j’ai plein de choses à dire, cela va être un article un peu plus long que d’habitude. Tout d’abord, je ne me suis pas pressé pour lire ce livre, à cause de la couverture. Ces pieds d’un pendu, à moitié décomposé ne me disaient rien qui vaille, ayant peur de tomber sur un roman gore. C’est parce qu’il a été sélectionné par Polar SNCF que je me suis décidé. Mais parlons un peu de ce bouquin.

C’est l’histoire d’un homme qui ne respecte pas les standards de beauté que l’on nous fait avaler à longueur de journée. C’est un marginal qui se marginalise. C’est un malchanceux, né dans une famille violente, au milieu d’un monde violent, rempli de haine envers tout ce qui est différent. C’est l’histoire d’un pendu, abandonné au milieu de nulle part, dans une campagne balayée par le vent glacial du nord de la Suède.

C’est l’histoire d’une commissaire, Malin Fors, qui a eu une fille très jeune, trop jeune. Une femme mal à l’aise dans sa vie, dans son coeur, qui s’abandonne dans son métier pour ne pas s’abandonner à autre chose. Elle est confrontée aux difficultés de l’adolescence de sa fille et à une enquête d’un homme abandonné comme elle.

C’est l’histoire d’une région, d’un pays piégé par un froid extraordinaire. C’est l’hiver et la météo influence les attitudes de ses habitants. Les gens vivent chez eux, repliés sur eux mêmes. La violence nait là, quand on n’a plus de respect envers son prochain, quand les relations sociales se distendent jusqu’à ne plus exister. Ceux qui se regroupent en clans survivent, ceux qui s’isolent sont destinés à mourir. Quel peinture que celle de ce pays dont on vante tant les qualités sociales.

C’est avant tout un auteur doué. Un auteur jeune, capable de créer un personnage attachant, une ambiance glacée, un rythme soutenu. Tout cela grâce à son style et non avec des artifices. On court tout au long du bouquin, grâce à des mots courts, des phrases courtes, des paragraphes courts, des chapitres courts. L’intrigue est impeccablement menée, on marche, on court, on ne làche plus ce livre avant le dénouement final. Une grande réussite sans aucun doute et, pour une fois, on se dit qu’on aura droit à une suite, et on est impatient de lire les autres tomes. Au début, il faut s’habituer au choix de la narration, mélangeant première et troisième personne, entrecoupé par la voix du mort. Passé cette initiation, ce livre n’est qu’un pur moment de plaisir que j’ai avalé avec l’appétit d’un affamé. A ne pas rater.

Les raisons du doute de Gianrico Carofiglio (Seuil Policiers)

Il y a des auteurs que je suis, dont j’achète tous les livres les yeux fermés. Je ne sais pas exactement pourquoi, mais il suffit d’un livre qui me marque pour que je sois fidèle. Carofiglio fait partie de ceux là. Auparavant édité chez Rivages, on m’avait prêté les 2 premiers titres (Témoin involontaire et Les yeux fermés) que j’avais lus aussitôt. C’est pour Les yeux fermés que j’avais eu un coup de foudre. Voici donc la nouvelle enquête de Guido Guerrieri.
Giodo Guerrieri est applelé à la prison de Bari pour défendre un prévenu appelé Fabio Paolicelli, dit Fabio Ray-Ban. Celui-ci a été condamné en première instance pour trafic de drogue. Lors d’un voyage de vacances avec sa femme et sa fille dans le Montenegro, il est arrêté avec 40 kilos de cocaine dans sa voiture. Son avocat, Maître Macri Corrado s’est présenté lui même à Fabio pour assurer sa défense mais il n’a pas fait grand’chose pour le défendre.
Mais Guido connaît Fabio. Quand il était plus jeune, Fabio et sa bande de fascistes avaient agressé Guido pour lui voler sa parka. Comme il avait refusé, Guido s’était fait tabassé dans la rue, dans l’ignorance générale des passants. Par la suite, Fabio avait été impliqué dans l’assassinat d’un communiste sans être inquiété. Quand il rencontre la femme de Fabio, Natsu Kawabata, d’origine japonaise, il prend la décision de défendre un homme qu’il souhaite du fond du coeur voir croupir en prison. Et l’enquête commence.
Pourquoi est-ce que j’aime cet auteur ? Je me suis posé cette question en écrivant cet article.
D’abord, il y a le personnage de Guido. Il a la quarantaine, est divorcé, aime les femmes la boxe et les livres. Ici, il est taraudé par l’envie d’avoir un enfant, mais sa dernière copine en date vient de partir un an pour les Etats Unis. Il a une excellente répartie, mais il a un problème : il ne dit pas toujours ce qu’il pense. Et c’est très bien fait par Carofiglio, car il ponctue ses dialogues de pensées qui souvent n’ont rien à voir avec ce que Guido répond. Et cela donne des passages truculents.
Car l’humour est omniprésent, soit directement car Guido est un personnage humain et foncièrement optimiste, malgré ce qui arrive dans sa vie privée, soit indirectement par des remarques ou des pensées qui sont parfois décalées par rapport à la situation.  Et d’ailleurs, Carofiglio fait partie de ces auteurs qui adorent leurs personnages. Cela se sent à la lecture et c’est pour cela que c’est aussi agréable à lire.
La qualité de l’intrigue est aussi un des arguments forts, mais il y a aussi une véritable autopsie de la justice italienne. Dans ce roman, le sujet est les doutes d’un avocat envers un personnage antipathique et le fait qu’on ne convoque pas un confrère avocat; ça ne se fait pas. Et si, en plus, on tombe amoureux de la femme de son client, cela devient compliqué à gérer.
Enfin, l’écriture est limpide, simple, tellement simple. Parfois, on a droit à des traits de poésie, comme souvent dans la littérature italienne. Mais là où Grisham met son style au service de son intrigue, Carofiglio met son style au service de ses personnages. C’est baeucoup plus prenant et psychologiquement bien plus passionnant.
J’espère vous avoir donné envie de lire Gianrico Carofiglio. Celui-ci n’est pas mon préféré, mais comme tous les bons auteurs, il vaut mieux les lire dans l’ordre en commençant par Témoin involontaire (fous rires garantis) puis Les Yeux fermés (Génial) pour finir par celui ci qui est très bon, avec son humour léger, nostalgique et désenchanté, un excellent portrait d’un quarantenaire en proie à ses doutes et ses cicatrices.

Aux malheurs des dames de Lalie Walker (Noir 7.5 Parigramme)

Pour cette deuxième lecture de la sélection printemps de Polar SNCF, je dois dire que celle-ci est une découverte. Je ne connaissais ni l’auteur, ni la maison d’édition. Seul le sujet me l’a fait choisir, et c’était une bonne pioche.

Tout débute avec Violette Margelin qui a disparu depuis quelques jours. Elle est caissière au marché Saint Pierre, ce grand magasin situé sur la butte Montmartre qui est spécialisé dans la vente de tissus de tous types.Au bout de six jours de captivité, elle est rejointe en captivité par une autre caissière, Marianne.

Pour remplacer Violette, Rebecca Levasseur se fait embaucher au marché Saint Pierre. Elle est étudiante en sociologie, et obtient le droit « d’aller sur le terrain » par son chef. Ses capacités de sociologue lui permettent de se lier facilement avec les autres. En plus, elle est passionnée par les mystères et les enquêtes. Elle va essayer de comprendre ce qui se passe. Elle s’aperçoit que le marché Saint Pierre est miné par des actes criminels, tels des poupées percées d’aiguilles, de fausses alertes incendie ou des lettres de menace.

Il y a aussi Thomas Klein, lieutenant de police qui est chargé de cette enquête, car elle n’intéresse personne. C’est un provincial qui a pris ce poste, car c’est le premier concours administratif qu’il a réussit. Mais, au fond de lui, il n’aime ni son métier, ni Paris. Et il a du mal à comprendre ce qui se passe tant les pistes et les hypothèses peuvent être nombreuses.

Ce roman de Lalie Walker est très attachant à plusieurs égards. D’un point de vue personnel, il se passe dans le quartier de mon enfance, et de par la qualité de l’écriture, on a l’impression de voir, sentir et vivre au milieu de ce microcosme qu’est le quartier de la Butte Montmartre. Ce roman est bigrement bien écrit, et il doit avoir fait l’objet d’un sacré travail pour arriver à cette fluidité. Et ce n’est pas la seule qualité du livre, loin de là.

Ce livre regorge de personnages, ni gentils, ni méchants, juste humains. J’en ai cité quatre ou cinq dans mon résumé, mais j’aurais pu rajouter les frères Michel, propriétaires du marché Saint Pierre, ou Léon, l’amoureux de Violette, ou les joueurs de poker comme Lucas, ou bien Ange, le bellatre et ami d’un des frères Michel. C’est un vrai tour de force de faire vivre tant de personnages en seulement 270 pages.

Enfin, les codes du roman « policier » ou d’enquête sont explosés. La structure du roman ne suit pas une enquête mais passe d’un personnage à l’autre. On n’est jamais perdu, car lalie Walker nous mène par le bout du nez, nous manipule pour avancer sans qu’il y ait réellement un héros qui sorte de l’histoire, juste en suivant les aventures de notre dizaine de protagonistes. L’ensemble est très agréable à lire, passionnant et surtout impressionnant de maîtrise.

Alors qui veut s’en prendre au marché Saint Pierre ? Vous ne le saurez que dans les toutes dernières pages. Car, une fois encore, Polar SNCF m’aura fait découvrir un auteur qui a d’énormes qualités de conteuse, et qui a écrit un superbe livre que vous vous devez de lire.

Un jour en mai de Georges P. Pelecanos (Seuil Policier)

Chouette ! Un nouveau Pelecanos ! Depuis que j’ai lu Les jardins de la mort, je suis accro ! Je ne m’y connais pas assez pour juger ce roman par rapport à tout ce qu’il a écrit, alors voici donc simplement l’avis d’un lecteur ignare dans le domaine Pelecanien.

Washington, printemps 72. Ivres et drogués, trois jeunes Blancs, Billy Cachoris, Peter Whitten et Alex Pappas, vont provoquer des Noirs dans leur quartier, en leur jetant une tarte aux fraises. L’affaire tourne mal lorsqu’ils font face aux frères Monroe et à Charles Baker. Peter s’enfuit, mais Billy est tué et Alex y perd presque un œil. James Monroe sera condamné à dix ans de prison.

Trente-cinq ans plus tard, Alex gère le restaurant hérité de son père. Son fils cadet est mort en Irak et son aîné étudie la restauration. De son côté, Raymond Monroe, qui est inquiet pour son fils, soldat en Afghanistan, travaille à l’hôpital Walter Reed où l’on soigne les blessés de guerre. Alex et Raymond se retrouvent. Charles Baker, lui, a passé l’essentiel de sa vie en prison. Pour lui, l’événement de 1972 l’a entrainé dans la voie de la délinquance et il va falloir que Alex et Peter paient d’une façon ou une autre.

Parlons du plaisir ! Le plaisir de rencontrer des personnages vrais, que l’on a l’impression de connaître depuis longtemps, alors que cela ne fait que quelques pages qu’on les côtoie. Le plaisir d’être plongé dans une époque pas si lointaine que cela, mais qui est si décalée. Le plaisir de voir Washington, comme si on y était, sans pour autant avoir des dizaines de lignes de descriptions. Le plaisir d’une bande-son musicale qui aide à nous imprégner de cette ambiance. Le plaisir de dévorer les phrases les unes après les autres sans jamais avoir l’impression de sentir l’auteur travailler derrière.

Alors, je suis époustouflé, abasourdi par la maîtrise de l’intrigue, par le contrôle des personnages, par les détails parsemés ici ou là pour subtilement faire avancer l’histoire. Le parallèle années 1970 – années 2000 est saisissant, les dialogues formidables.

Et derrière toutes ces qualités, outre la cohabitation Noirs/Blancs, c’est le sujet du coupable / victime, du pardon opposé à la vengeance. Le sujet est superbement traité pour ne pas prendre position, rester factuel et laisser le lecteur se faire sa propre opinion. Et c’est bigrement agréable pour nous. Le livre est partagé en deux parties, une en 1972, une en 2007 et entre les deux parties, les agresseurs deviennent les agressés et inversement. Quand on se rappelle que tout est parti d’une bêtise, cela montre bien la poudrière sur laquelle nous sommes tous assis.

Je regrette juste la fin, qui m’a paru un peu tirée par les cheveux. Je trouve que cela fait presque trop moralisateur, après tout ce qu’il nous a décrit. Je n’en dis pas plus, pour ne poas la dévoiler, et cela ne gâche pas le plaisir de ce roman. Ce roman est un excellent roman, une formidable histoire avec de fantastiques personnages. C’est d’ailleurs majoritairement l’avis que vous pouvez lire chez mes copains blogueurs.

Les jardins de la mort de George Pelecanos (Points Seuil)

Je vous ai déjà parlé de Vincent ? Nous étions en train de boire une seize (la pub est interdite !), à discuter de nos dernières lectures. A propos de l’une d’elles, je ne me rappelle plus laquelle (ça doit être l’age), il a fini par me dire (excusez son langage) :

– Pourquoi tu te fais chier avec ce genre d’auteurs ? Lis donc du Pelecanos !

Cet été, donc, je venais de finir mon stock de livres que j’avais emmené (voir les articles précédents), et il me fallait un livre. Notez, j’achète toujours un livre en vacances, cela me permet de ramener un souvenir … utile.

Je me pointe donc chez un marchand de journaux, qui fait aussi soit disant office de libraire. Dans les stations balnéaires, vous ne trouvez que rarement de vrais libraires. Et me voilà donc obligé d’arpenter les 2,50 mètres de linéaires à chercher quelque chose d’intéressant, que je n’ai pas encore lu. En gros et pour résumer, tout sauf Millenium. Et je suis tombé sur Les jardins de la mort de Pelecanos.

L’histoire : en 1985, sévit un serial killer à Washington, appelé le tueur aux palindromes, car il ne tue que les enfants dont les prénoms peuvent se lire de gauche à droite et de droite à gauche. Cook, Holiday et Ramone ont travaillé sur cette affaire, mais ne l’ont jamais résolue. Vingt ans plus tard, le petit Asa est retrouvé mort, tué et violé de la même façon. Nos trois policiers vont reprendre l’enquête chacun de leur coté car Cook est à la retraite et Holiday a quitté la police avant d’être accusé à tort de corruption.

Autant le dire tout de suite, Les jardins de la mort (le titre français est un peu trop racoleur à mon goût) est un super roman policier car il y a tout ce qu’on attend d’un bon polar :

1- Les personnages principaux sont superbement décrits, et leur psychologie n’est pas triviale. Ils sont sympathiques, passionnés par leur métier, et Pelecanos arrive à leur donner du corps. Cook , le retraité qui est obsédé par cette affaire non résolue. Holiday, ancien flic, mais qui est resté flic dans l’âme, probablement le plus doué des trois. Enfin, Ramone, celui qui me touche le plus, qui est flic car à son niveau il veut améliorer le monde pour ses enfants : il passe ses journées dans le département des crimes violents, et cherche à protéger sa famille de la réalité, par sa présence, sa communication, son attention vis-à-vis de ses enfants et de sa femme. Beau !

2- Le roman foisonne de personnages secondaires qui vont et qui viennent. Tout est tellement bien fait, qu’on arrive tout de suite à les replacer dans l’histoire.

3- L’intrigue est très bien menée et se suit sans problèmes. Cela se lit bien, super vite, les chapitres sont courts (une dizaine de pages). Le petit reproche que je ferais à la limite est que ça sent le livre bien calibré par moments.

4- Le contexte est à mon avis le point fort du roman. La description de Washington, l’évolution de la vie des quartiers, la vie des habitants, tout cela est placé de façon subtile dans l’histoire. Et là, on touche à la grosse qualité de Pelecanos. Et les sujets évoqués dans le livre sont nombreux de la vie des ghettos au racisme ambiant, de la politique de la ville à ses transformations qui vont expulser les pauvres à la périphérie des quartiers aisés ou appelés à devenir aisés. Jamais l’auteur ne se permet de juger, il montre ce qui est fait depuis 1985, et les conséquences que cela a eu sur le quotidien des habitants de Washington.

La semaine dernière, j’ai revu Vincent pour lui dire tout ça. Sa réponse a été :

– Ah ouais. Il est bien celui-là. Mais c’est un policier classique. T’aurais du lire le cycle Strange et Quinn. C’est super quand il décrit la vie des quartiers.

Voilà ! Les jardins de la mort, c’est un très bon roman policier, mais il parait qu’il y a mieux.. Donc, je vais devoir en lire d’autres.

Arrivederci amore de Massimo Carlotto (Points Seuil)

Voilà un auteur que je considère comme un des plus grands, dans le monde du polar. Parce que l’Italie comporte des purs génies en matière de romans noirs aussi. Comme je venais de lire des romans un peu longs, je me suis jeté sur celui-là, que j’ai acheté parce que c’est un Carlotto.

Giorgio Pellegrini est un ancien terroriste, qui après un assassinat, est obligé de vivre en exil en Amérique du Sud. Après plus de dix ans là-bas, l’attrait du pays se fait sentir, et il revient. Il devient l’indic d’un flic pourri, fait quelques années de prison (forcément !) et trouve un travail dans une boite de striptease. A partir de ce moment, il construit sa vie et peut assouvir ses besoins : argent et femmes mures.

Difficile de résumer ce roman court (180 pages) et foisonnant. Le personnage de Giorgio est formidable, décrit avec tellement de justesse, que l’on aime détester ce type. J’allais dire un loser, mais c’est plutôt à un minable à qui on a affaire. Courant toujours après l’argent pour pouvoir bien vivre, aimant les femmes de plus de quarante ans car elles lui amèneront moins de problèmes que celles de vingt ans (sic !) et qu’elles sont plus faciles à manipuler.

Ce roman est un des premiers de ce magnifique auteur, mais on retrouve tout ce qui fait la qualité de cet auteur. Il prend un personnage et nous démonte toute la psychologie, par petits traits, sans jamais juger, uniquement par les actes. Formidable. Toute cette histoire est tellement logique, et son personnage subit ses actes, ses décisions, et assume.

Massimo Catlotto, c’est ça. Un personnage magnifique, mais aussi une écriture simple. Le style est comme toujours direct, chaque mot a sa place, chaque phrase est utile. Ne cherchez pas ici de descriptions de dix pages, de digressions qui détournent du déroulement de l’histoire, on n’a que le strict minimum pour une narration hyper efficace. Seul petit reproche que l’on pourrait faire à ce roman, c’est le classissisme de sa construction. Un chapitre pour chaque femme importante de sa vie. Sinon, ne cherchez pas d’humanité dans ce personnage, ni de romantisme dans cette histoire, le titre, en guise de trompe-l’oeil n’est là que pour mettre en valeur la noirceur du récit. A noter la couverture, qui est d’une beauté à couper le souffle, et je pense que vous allez craquer.

C’est le troisième Carlotto que je lis, j’ai les autres en stock, alors permettez moi de vous conseiller Rien, plus rien au monde (un condensé de 50 pages pour un pur chef d’œuvre, imaginez que je l’ai lu il y a 5 ans et je m’en souviens encore) et L’immense obscurité de la mort (un titre un peu pompeux pour un nouveau chef d’œuvre). Celui-ci est excellent, et après avoir lu les deux que je viens de citer, vous serez tellement drogué par Carlotto que vous courrez acheter les autres. Et peut-être que, comme moi, vous les garderez dans votre bibliothèque, juste pour le pur plaisir de savoir que vous avez des joyaux sous la main. Et, le jour où vous n’aurez rien à lire, où vous aurez besoin d’un vrai roman noir, vous en prendrez un au hasard (sept sont publiés en France à ce jour, si je ne m’abuse), et ce jour-là, vous choisirez un Carlotto.

TOUT EST SOUS CONTROLE de Hugh LAURIE (Points)

Génial Desperate Housewives ! Pourquoi ? Ben, parce que je peux disposer de l’ordinateur ! Voici donc le bouquin de M. Docteur House. Après avoir lu plein de critiques positives et appréciant le docteur en question, il fallait que je teste la chose.

Thomas Lang est détective privé à Londres. Alors qu’on lui propose de tuer un riche homme d’affaires, Mr Woolf, pour la modique somme de 100 000 dollars, il décide non seulement de ne pas le faire mais en plus de prévenir sa future présumée victime. C’est là qu’il tombe sur sa fille Sarah Woolf et en tombe amoureux. Mais l’histoire serait trop simple si Thomas Lang ne se retrouvait pas entre les mains de terroristes tchèques, du ministère de la défense britannique et d’espions américains.

Autant vous dire qu’il se passe plein de choses dans ce livre et que le rythme va vite, aussi vite que l’esprit et le sens de la répartie du personnage principal. Car de situations rocambolesques en quiproquos absurdes, cela se lit assez bien. Surtout les 150 premières pages, où on ne comprend rien à ce qui arrive au personnage, ballotté qu’il est entre les uns et les autres, mais où on rie bien grâce à ses réflexions et ses dialogues.

Ne cherchons pas le style, assez quelconque, ce livre est écrit avec de l’humour pour l’humour. Donc les dialogues sont assez bien trouvés, et souvent très drôles. Pas de phrases extraordinaires, pas de descriptions exacerbées, pas de psychologies compliquées. Tout cela n’est que du divertissement pour le plaisir comique du lecteur.

Mais là où le roman pêche, c’est qu’on ne se mesure pas aux maîtres du genre (Donald Westlake ou PG Wodehouse) aussi facilement. En particulier, le plus dur est de tenir la distance. Et effectivement, à la moitié du livre, les événements se transforment en histoire compliquée à suivre, la narration s’essouffle, les remarques sont moins cyniques, les dialogues plus rares. Et à force d’en rajouter dans ce petit monde absurde, Hugh Laurie finit par s’étrangler dans cette histoire politico-historico-espionno-compliquée.

Bref, si vous êtes un fan du Docteur House, comme moi, oubliez ce livre et refaites vous une saison en DVD. Ou alors, pointez vous deux heures dans une grande surface et lisez les 100 premières pages. Si vous cherchez un roman bourré d’humour, allez plutôt prendre un Donald Westlake.

Antonin Varenne : Fakirs (Points)

ATTENTION : coup de cœur ! Les symptômes d’un excellent bouquin, en ce qui me concerne, sont très simples. Je rentre très vite dans l’histoire, et je l’avale à raison de cinquante à cent pages par jours. Je suis pressé de suivre les déboires du ou des héros jusqu’aux dernières pages. Et là, vers la fin, j’avance comme une limace (dix pages par jour) parce que je ne veux quitter ni l’ambiance, ni les protagonistes de l’histoire. D’habitude, je mets la conclusion à la fin de l’article, mais là, je n’y vais pas par quatre chemins : courez acheter Fakirs et dévorez le.

D’un coté, il y a le lieutenant Guérin, qui travaille à la brigade des suicides (sic). Il est mis là comme on range un balai dans un placard. Mis de côté par sa hiérarchie pour ne pas gêner, affublé d’un stagiaire nommé Francis Lambert, il est appelé pour constater qu’il s’agit bien d’un suicide. Il est toujours resté droit dans ses baskets, c’est le genre de mec qui fait bien son boulot, désabusé par les injustices, mais qui n’a pas baissé les bras.

De l’autre, il y a John P. Nichols, un psychiatre franco-américain qui s’est retiré dans le Lot, et qui vit dans une cabane au fond des bois, loin de tout, loin des autres. Tout commence quand la gendarmerie de Saint Céré lui apprend le suicide de son meilleur ami, Alan Mustgrave, fakir de son état, mort sur scène pendant un de ses numéros extrêmes. Les deux personnages (trois avec Lambert) vont se rencontrer et s’entraider pour démêler une affaire plus compliquée qu’il n’y parait, entre les bizarres du Paris Underground, les officiels de l’ambassade américaine et la hiérarchie de Guérin moins blanche qu’on ne le croit.

D’abord, il y a les personnages, que l’on n’est pas prêt d’oublier, ceux que j’ai cités, mais aussi ce que l’on appelle les personnages secondaires qui sont tout simplement extraordinaires. Comment oublier Bunker (comme Edward et par comme l’abri anti-bombes) et son chien, mais aussi les collègues du Quai des Orfèvres, ou Ariel ou Paco. Je pourrais vous les citer tous un par un, tellement ils sont marquants.

Ensuite, il y a l’ambiance, si calme des bois du Lot, si déjantée du Paris nocturne. Il y a dans ce livre une vraie analyse du Paris d’aujourd’hui, sans jugement, avec suffisamment de petits détails pour qu’on y soit. Ce qui m’a choqué, c’est la description des sans abris sans papiers : il n’y a pas d’étonnement, pas de pathos, juste un état de fait. Les personnages voient ça, et continuent à vivre comme si c’était normal. N’est-ce pas ce que nous faisons en fermant les yeux ?

Il y a aussi le style simple, direct, évident. Pas de mots ou de descriptions superflus. D’ailleurs, le livre ne fait que 280 pages. On en vient presque à regretter qu’il n’y en ait pas 50 de plus. Et les dialogues sont ciselés, écrit avec pointillisme, adaptés à la psychologie de chaque personnage. Bref tout ça sonne bigrement vrai. Que du bon ! Que du plaisir ! La construction, qui passe d’un personnage à l’autre est classique mais devient évidente tant les événements servent le roman et pas l’inverse.

Pour toutes ces raisons, il faut lire ce livre. Ce n’est pas glauque comme du Chainas, pas violent comme du Ellroy, pas littéraire comme du Bello, pas marginal comme du Pouy, pas social comme du Jonquet, pas gore comme du Chattam, juste un excellent roman noir, mais noir. Noir mat. Comme la nuit.

Voilà. Je vous le redis : courez acheter ce livre. Le fait qu’il soit édité par la maison d’édition de Fred Vargas n’a rien à voir. Ce n’est pas les mêmes histoires ou le même style. C’est marqué « Policier » sur la couverture, mais c’est du vrai bon « Noir », comme un petit noir qu’on prend au bar du coin.

Ce livre m’a été conseillé par Vincent qui travaille à la FNAC des Halles de Paris. Une nouvelle fois, il a raison. Deux ou trois fois par an, il me dit : « Tiens, tu dois absolument lire ça » et à chaque fois, il fait mouche. Accessoirement, c’est mon meilleur ami, mais si vous avez besoin d’un bon bouquin, allez lui demander un conseil. Il ne vous donnera pas un titre de best seller, mais assurément un livre que vous n’oublierez pas.