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Honneur à Jean-Pierre Ferrière

J’ai déjà eu l’occasion d’évoquer cet auteur de polars psychologiques, dont la grande qualité est de mettre en avant des femmes, et quels personnages de femmes. A l’occasion de la réédition de Le dernier sursaut aux éditions Campanile, je vous propose un deuxième roman sorti il y a peu : La Seine est pleine de revolvers.

L’auteur :

Jean-Pierre Ferrière, né à Châteaudun le 4 mars 1933, est un écrivain, scénariste et dialoguiste français.

Lors de son service militaire effectué à Casablanca et Rabat, au Maroc, Jean-Pierre Ferrière écrit des pièces pour Radio Maroc qui sont acceptées et diffusées par cette station. À son retour en France, il répond à une petite annonce publiée par le Figaro et devient ainsi le secrétaire, pendant près d’un an, de Brigitte Bardot.

Une amie fait lire à Frédéric Ditis ses pièces « marocaines ». Enthousiasmé, ce dernier convoque Jean-Pierre Ferrière et lui propose assez rapidement un contrat. Jean-Pierre Ferrière abandonne d’abord Brigitte Bardot, puis commence la rédaction d’un manuscrit lequel, terminé, est remis à Frédéric Ditis. La réaction de l’éditeur est mitigée, mais devant tant d’intransigeance de l’auteur, il se résigne à publier en 1957 Cadavres en solde, avec une magnifique couverture signée Gianni Benvenuti. Le succès est immédiat, avec 50000 exemplaires vendus en quelques semaines et de nombreuses lettres de lecteurs demandant une suite aux aventures des hilarantes héroïnes Blanche et Berthe Bodin, deux sœurs et vieilles filles septuagénaires qui habitent Orléans. Au total, la série comptera 7 romans.

Pour la série radiophonique Les Maîtres du mystère, Ferrière crée le personnage d’Évangéline Saint-Léger, une séduisante bourgeoise de 38 ans, qui joue au détective avec un flair remarquable. L’héroïne apparaît également dans une série de quatre romans.

Après la disparition de la collection La Chouette, Ferrière passe au Fleuve noir dans la collection Spécial Police où il écrit des suspenses qui ont pour cadre la ville imaginaire de Châtignes, avant de migrer hors collection pour signer « des romans psychologiques et criminels se situant dans les milieux du cinéma et du show-business.

(Source : Wikipedia adapté par mes soins)

Le dernier sursaut :

Editeur : Campanile éditions

Depuis que Pauline a perdu l’amour de sa vie, elle s’est renfermée sur elle-même et cherche à se faire oublier. Quand on aborde le sujet des vacances, elle s’invente un séjour dans un hôtel de luxe à Juan-les-pins, auprès de ses collègues de travail dans l’entreprise de documentation photographique. Sa situation se corse quand son collègue Jean-Marc lui demande l’adresse de son hôtel pour y passer lui aussi des vacances au bord de la mer.

Entre se rendre ridicule et prendre sur soi, elle décide d’aller rendre visite à Jean-Marc pour lui révéler la supercherie, qu’en fait de chambre dans un hôtel de luxe, il s’agit d’une pièce en sous-sol dont elle bénéficie à bas prix. Elle s’arrange pour trouver son adresse, entre dans l’immeuble et trouve la porte de Jean-Marc ouverte. En pénétrant dans le salon, elle découvre son cadavre. Ceci va être le déclic de son émancipation.

Une nouvelle fois, Jean-Pierre Ferrière va nous épater avec ce roman à la fluidité évidente et à l’intrigue surprenante. Au premier plan, nous avons un portrait de femme tel que cet auteur sait nous les construire. Cette cinquantenaire, qui a subi un drame dans sa jeunesse, a décidé de se replier sur elle-même. Ce meurtre va la réveiller, la révéler au monde. Elle a en effet perdu son amant, son amour de jeunesse. Alors qu’elle était enceinte à l’époque, elle va faire une fausse couche et perdre son futur enfant.

Comme son personnage, l’histoire va se dévoiler, s’ouvrir et en même temps se complexifier, avant de devenir une croisade envers l’injustice et l’impunité des riches. Publié initialement au Fleuve Noir sous le numéro 2030, il est amusant d’y voir une réactualisation aussi bien vis-à-vis des moyens de communication actuels (les portables) que de Pôlemploi. Ceci donne un roman psychologique sans faille, passionnant de bout en bout avec un retournement de situation final fort bien trouvé. Très bon !

Ne ratez pas l’avis de l’Oncle Paul

La Seine est pleine de revolvers

Editeur : French Pulp

Ce roman s’ouvre sur deux couples ; Marion et Vincent d’un coté, Fanny ey Edouard de l’autre. Ils sont inséparables, et on pourrait croire qu’ils font ménage ensemble. Edouard décide d’ouvrir sa société de publicité, puisqu’il est créatif et Marion lui trouve un nom : Parking. Il l’ouvrira avec son ami Vincent qui a des qualités de vendeur. Marion et Fanny rêvent de se débarrasser de leur mari respectif. Des morts vont parsemer le chemin des deux femmes, dont un accident de voiture puis le père de Vincent. La perspective de l’héritage va décider les deux jeunes femmes.

Voilà une illustration du meurtre parfait, ou devrais-je dire des meurtres parfaits, puisqu’ils vont se succéder tout au long des 367 pages. Avec un style littéraire, non dénué de dérision, Jean Pierre Ferrière va nous écrire une histoire de femmes fortes qui prennent en main leur destin quitte à aller à des extrémités meurtrières.

Pour avoir lu plusieurs romans de cet auteur, celui-ci sort de l’ordinaire, puisque c’est l’histoire qui passe au premier plan, et surtout ce scénario qui fait penser à L’inconnu du Nord Express de Patricia Highsmith tout en étant bien différent. Il ne faut pas s’attendre à de l’action à toutes les pages, mais plutôt à une intrigue alambiquée où l’itinéraire des deux femmes n’est qu’une partie de l’histoire. Personnellement j’y ai trouvé quelques passages un peu longs même si le scénario est bigrement bien tourné.

Ne ratez pas l’avis du regretté Claude 

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Si je meurs avant mon réveil … de Philippe Setbon

Editeur : AO éditions

C’est totalement par hasard que je suis tombé sur le dernier polar de Philippe Setbon. Depuis que je l’ai découvert grâce aux éditions du Caïman, je ne peux qu’être fervent de ses scénarii tordus et vicieux. C’est encore le cas ici.

Josée Vallée dit Jo débarque à Biarritz auréolée de sa chevelure de feu. La première chose qu’elle fait est d’enlever sa doudoune et d’aller prendre une bière au bar en face de la gare. John Fitzsimmons, Fitzie pour les intimes, la remarque aussitôt et lui paie un verre. Son plan drague est un peu trop voyant et elle le plante là, alors qu’il lui proposait de l’aider et de l’héberger en tout bien tout honneur. A force de se côtoyer, Fitzie va proposer à Jo un travail de serveuse chez des amis, Lucille et Louis « le gros loulou » qui tiennent un restaurant près des halles.

C’est dans un vieux grenier que l’on a retrouvé la pince du grand-père Victor. De la forme d’un sécateur, avec un grand clou à son extrémité, cet outil forgé des mains du « vieux » servait à tuer les animaux et à les dépecer. Victor, avant de mourir, a raconté pour la seule et unique fois à son petit-fils comment il a inventé et réalisé son outil, comment il l’a utilisé pendant la deuxième guerre mondiale contre les Allemands et tous ceux qui les ont aidés. Victor appelait cela « aller aux champignons ».

C’était un an plus tôt. Un an avant la dégringolade. Une année avant la chute libre jusqu’au fond des abysses. Elvire Gallia était alors capitaine des forces de police. Ce matin-là, elle reçoit un coup de fil de son jeune lieutenant, Rodolphe Noro. Il lui annonce que le corps d’Alice Julienne vient d’être atrocement découpé dans une forêt proche de Biarritz. Alice était la meilleur amie d’Elvire, sa seule amie.

Autre temps, autre lieu. Il y a la petite Marie, 10 ans. En ce 31 décembre 2000, alors que tout le monde craint et attend le bug, elle attend sa mère. Elle a prévenu qu’elle allait arriver plus tard. Elle s’endort tard, et est réveillée par des voix : celle de sa mère et celle d’un homme. Elle se cache sous le lit de sa mère et malheureusement pour elle, elle va entendre sa mère se faire tuer et découper. Elle sera ensuite élevée par son oncle.

On a l’habitude de lire des scénario diaboliques de la part de Philippe Setbon, celui-ci n’échappe par à la règle. Menant son intrigue sur quatre fronts, il nous malmène et nous emmène des années 40 à nos jours, passant d’un personnage à l’autre, d’une époque à l’autre. C’est fait avec une maestria remarquable puisque, malgré la complexité de sa construction, cela se lit très facilement.

Et quand je dis que cela se lit très facilement, je devrais dire qu’on ne peut pas s’arrêter. Une fois que l’on a compris à quelle sauce Philippe Setbon va nous cuisiner, une fois qu’on a intégré chaque personnage, chaque lieu, chaque tems, et chaque psychologie, on en redemande, en se demandant où il va bien nous emmener. Et je suis sur que vous mourez d’envie de savoir … eh bien, je ne vous dirai pas !

J’adore les chapitres courts, j’adore la fluidité du style et j’adore ce scénario diabolique, à la limite vicieux sans description macabre ou sanguinolente qui ne soit nécessaire, j’adore ces dialogues remarquablement bien faits, et le visuel de chaque scène qui me fait dire que cela devrait faire un bon film ou une bonne série. J’adore ce roman pour ce qu’il est : un excellent divertissement.

Du polar certes mais en humour !

Depuis San Antonio et peut-être même avant, il n’est pas interdit de lire un polar et de se marrer comme une baleine. On y trouve de tout, des intrigues décalées au style humoristique. Et quoi de mieux que de passer un bon moment en souriant voire en riant. Je vous pose deux exemples d’excellents romans qui viennent de sortir :

Laisse tomber de Nick Gardel

Editeur : Editions du Caïman

Comment être indifférent au sous-titre de ce roman : « Petit manuel de survie en milieu grabataire. » ?

Antoine Spisser a la quarantaine et est rentier, au sens où ses parents lui ont laissé un beau petit pactole à leur mort. A force de ne rien faire d’autre que manger et regarder des films, Antoine s’est retrouvé obèse. Il ne sort donc que très peu de son appartement, situé dans un petit immeuble, au fond d’une impasse. Il faut dire que ses voisins ne sont pas motivants, puisque cet immeuble n’est peuplé que de personnes âgées ?

Quand le roman s’ouvre, notre Antoine se retrouve en équilibre sur la façade de l’immeuble, à presque 10 mètres du sol. Mais pourquoi est-il là ? Si je vous dis que c’est à cause de ses voisins ? Vous y croyez ? Si j’ajoute que c’est à cause d’un lustre tombé en panne ? Dit comme ça, cela peut sembler farfelu. Eh bien ça l’est ! En voulant rendre service, Antoine se retrouve pris dans un engrenage … comique.

Nick Gardel, c’est un auteur que j’aime beaucoup pour sa faculté à créer des situations comiques, entre burlesque et cynisme, sans oublier de bons jeux de mots. C’est dire s’il maîtrise toutes les facettes de l’humour. Mais avec ce roman-là, il s’est dépassé autant dans l’histoire que dans sa façon de la construire. Ce roman, c’est du pur plaisir de lecture du début à la fin, que l’on pourrait résumer par : un fainéant au pays des ignobles vieux.

Construit comme un huis clos, nous avons une situation d’un drôle irrésistible : ce gros échalas malhabile de ses dix doigts, se retrouve dans une position inextricablement noire. Les descriptions des personnages sont de grands numéros, proches de ce qu’a écrit San Antonio, et le cynisme de ce qui se passe dans cet immeuble proche de ce qu’a écrit Thierry Jonquet. Plus le roman va avancer, plus Antoine va s’enfoncer et plus cela va devenir drôle. Et cerise sur le gâteau : c’est remarquablement bien écrit ! Je vous livre un des nombreux passages irrésistibles du roman :

« Orsini est la caricature du vieillard. Voûté, la peau parcheminée et plissée comme un lit défait, il a dans les yeux une éternelle tristesse qu’aucun sourire ne pourra jamais totalement effacer. Son front a gagné la lutte de terrain sur sa chevelure blanchie, qui se retire néanmoins dignement dans l’arrière-pays de son crâne. Ses lobes d’oreilles accusent les ans, dévorés par la broussaille, tandis qu’un nez large s’épate entre rides et poches, ombrant des lèvres fines sans teinte. »

Ce roman, c’est à mon avis son meilleur à ce jour (du moins de ceux que j’ai lus)

Requiem pour un fou de Stanislas Petrosky

Editeur : French Pulp

Fan du Grand Johnny Hallyday, ce roman est fait pour toi !

Requiem, c’est Esteban Lehydeux, un prêtre exorciste d’un genre particulier : il file un coup de main aux flics pour résoudre des meurtres, mais il débarrasse aussi la société de nuisibles excités du bulbe, tels que les racistes ou les extrémistes. Après Je m’appelle Requiem et je t’…, Dieu pardonne, lui pas, et Le diable s’habille en licorne, voici donc la quatrième enquête de notre curé préféré.

Alors qu’il est à Paris pour donner un coup de main à une association œuvrant pour les SDF, Magdalena, il s’apprête à recevoir son amie Cécile pour lui faire découvrir les charmes de la Capitale et plein d’autres choses. Régis Labavure, commissaire et ami de Requiem va gâcher ce week-end en lui signalant un meurtre à la mise en scène étrange : Le corps a été torturé, un extrait de la bible est inscrit au mur mâtiné d’une chanson de Johnny Hallyday et surtout, un exemplaire du précédent roman de Requiem trône à côté du corps. De quoi mettre la puce (et autre chose) à l’oreille ! D’autant plus que ce corps n’est que le premier d’une longue série. Et à chaque corps, on retrouve un roman relatant les aventures de Requiem.

Que n’ai-je pas encore dit sur cette série ? Sous couvert de déconnade, Stanislas Pétrosky nous concocte de vrais scénarii menés tambour battant avec des personnages hauts en couleur. En termes d’humour, on est plutôt du côté de Frédéric Dard, ou de Nadine Monfils (qui signe la préface, truculente comme d’habitude). Et on rit de bon cœur, quasiment à chaque page. En ce moment, j’aime mettre des extraits, alors en voici un :

« C’est ça mon souci à l’heure actuelle, j’ose plus … je ne sais plus comment faire. Pas pour mater un cul, non pour vivre. Tiens, toi qui es du sexe mâle, célibataire, en recherche d’une nana, pour la vie ou pour une nuit. Comment tu fais maintenant ? Quand j’en vois certaines, moi, j’ai peur, tu vas pour draguer gentiment, et paf, un procès sur le coin du museau … On vit une drôle d’époque. Entre les mecs trop lourds, qui mériteraient une bonne claque dans la gueule, voire un coup de genou dans les aumônières, et les filles qui, dès qu’on tend un semblant de regard sur elles, se mettent à hurler au viol, va falloir trouver le juste milieu. Moi, je me permets de vous dire que vous êtes mal barrés pour vivre de belles histoires d’amour si vous ne redressez pas la barre rapidement … »

Requiem n’est pas seulement un personnage drôle ; il dit aussi des choses importantes sur les travers de notre société, il présente le sort des SDF, des abîmés de la vie que l’on délaisse au bord du trottoir, en fermant les yeux. Bref, ce tome-là ne dénote pas par rapport aux autres, c’est de la lecture distrayante et intelligente, qui secoue les neurones pour qu’on se bouge. Bref, une lecture à ne pas rater !

Et le mal viendra de Jérôme Camut et Nathalie Hug

Editeur : Fleuve Noir

Il y a un an et demi, je découvrais le duo de choc du thriller français avec Islanova, un roman puissant tant dans la forme que le fond. Islanova était un excellent roman d’action mettant en avant les relations familiales dans un contexte de terrorisme où une Armée du 12 octobre annexait l’île d’Oléron. On y voyait Julian Stark partir à la recherche de sa fille qui a choisi de suivre un groupe humanitaire qui se bat pour l’accession à l’eau pour tous.

Si le format était celui du thriller, le sujet était très centré sur le personnage du père, qui se battait pour sa fille. L’armée de 12 octobre ne servait que de toile de fond. Il n’empêche que le sujet était là : Chaque jour, 6000 enfants meurent, faute de pouvoir accéder à de l’eau potable. Et comme si Islanova ne frappait pas assez fort, le duo Camut & Hug a décidé de nous en remettre une couche. Sauf qu’avec Et le mal viendra, on se situe à un autre niveau.

Faut-il avoir lu Islanova ou pas avant d’attaquer Et le Mal Viendra ? J’en ai discuté avec mon ami David Smadja, qui tient le blog C’est Contagieux, lors du salon Quais du Polar de Lyon. Nous avions tous les deux lu Islanova et nous venions tous les deux de finir Et le mal viendra. David pensait qu’il n’était pas nécessaire d’avoir lu le premier. Et moi, je ne suis pas de son avis. J’ai pris ce roman comme un complément du précédent, et si le premier est un excellent divertissement, celui-ci revient sur le sujet précédent et s’engage ouvertement.

Mais je parle, je parle, et vous ne savez toujours pas de quoi parle ce roman. Ce roman va balayer l’itinéraire de Morgan Scali, la tête de l’Armée du 12 Octobre et celle de Julian Stark, le père de Charlie. Camut et Hug vont donc nous détailler l’avant et l’après Islanova, en alternant à la fois les temps, les lieux et les personnages. Si Julian Stark va consacrer sa vie de 2025 à 2028 à rechercher sa fille, Morgan Scali commence sa vie de « sauveur » en République du Congo à œuvrer pour sauver les animaux. Jusqu’à ce que le clan de gorilles soit massacré par des braconniers et que sa vie commence à changer, sa vision du monde aussi.

Julian Stark va faire équipe avec des services gouvernementaux pour poursuivre les terroristes jusqu’à retrouver la piste de Morgan Scali en 2026. Morgan va rencontrer Vertigo, Abigail Stedman, et Novak Anticevic, c’est-à-dire ceux qui vont le suivre dans son aventure folle. Car en construisant un barrage, il va permettre à toute une région de disposer de l’eau. A partir de là, son combat pour sauver les humains est clair.

Ce roman est une bombe, foisonnant de situations, de personnages et de messages. Une nouvelle fois, les auteurs évitent de prendre position, mais ils nous montrent clairement les motivations des uns et des autres, et nous placent devant nos responsabilités. Pendant que 6000 enfants meurent chaque jour, nous fermons les yeux et continuons à faire comme si de rien n’était.

En prenant la forme du thriller, du roman d’aventure, Jérôme Camut et Nathalie Hug veulent atteindre le plus grand nombre de personnes. Ils évitent de montrer un clan de méchants opposé à un clan de gentils. En cela, le roman n’est pas un pas un roman bas de plafond, et va en faire réfléchir plus d’un. En cela, ce roman n’est pas non plus forcément facile d’accès, au sens où il faut parfois s’accrocher pour suivre les innombrables scènes et personnages, sans compter les différents lieux. En cela, ce roman est un des plus intelligents que j’ai lus depuis longtemps.

Ne croyez pas que ce roman soit brouillon ou inaccessible, c’est tout le contraire. C’est un roman qui vous immerge totalement dans ses scènes, parsemées de dialogues d’une intelligence rare. Une frise en tête de chapitre vous permettra de vous repérer dans le temps, au fur et à mesure que la tension monte. Et le final nous montre clairement que ce ne sont pas forcément les plus gentils qui gagnent mais les plus puissants.

En fin de roman, les auteurs ont inventé un manifeste écrit par Morgan Scali, intitulé Les yeux ouverts. Vous pouvez même le lire avant de commencer le roman. Il va remettre les points sur les i de façon remarquable. Et tout le reste du roman est à l’avenant. C’est indubitablement l’un des romans forts de cette année, un roman à ne pas rater, un plaidoyer intelligent et humaniste.

Rafale de Marc Falvo

Editeur : Lajouanie

On connaissait Marc Falvo pour ses romans de Stan Kurtz, de bons polars avec de l’humour à toutes les pages dedans. On le retrouve donc chez un nouvel éditeur et dans un tout autre genre, le polar d’action qui déménage. Accrochez-vous !

Gabriel Sacco, la quarantaine, recouvreur de dettes pour un mafieux de bas-étage, Garbo. Bienvenue dans un décor glauque. Sacco n’a pas inventé la poudre, il pourrait même ne pas avoir existé tant il n’a pas laissé de souvenirs aux gens qu’il rencontre. Il suffit juste d’une mauvaise journée, les emmerdes s’entassent, lui tombent dessus. Et puis, ce qui ne lui arrive jamais arrive : il devient trop curieux pour un détail … mais revenons en arrière, sur cette journée de merde :

Putain de sciatique ! Tout commence comme un lundi, ou un mardi ou n’importe quel jour de la semaine. Sacco doit aller faire peur à un mauvais payeur pour son patron. Le mec est avec une pute, au lit. Alors, Sacco vire la gente demoiselle, et embarque le mec pour un voyage en forêt. Au milieu de ce décor enchanteur, recouvert de neige, Sacco pousse le vice jusqu’à lui donner la pelle pour creuser son propre trou. C’est là que le bât blesse … Le mec fait une crise cardiaque.

Putain de sciatique ! Obligé de revenir à la boite, après avoir difficilement logé le mort dans le coffre, Sacco obtient de Garbo de l’aide : Avec Eddy Belle-Gueule, ils vont devoir emmener le macchabée chez Martineau, l’entrepreneur de pompes funèbres personnel de Garbo. En sortant, il est dérangé par un jeune homme ivre, Alex Vitali, que les videurs s’empressent de faire sortir sans bruit.

Putain de sciatique ! Le lendemain, Sacco est réveillé pr le téléphone : le correspondant s’appelle Francis Doppler et lui annonce que sa femme Laura est à l’hôpital suite à un grave accident de voiture. A priori, Sacco pourrait n’en avoir rien à faire, sauf que Laura est son amante et qu’il l’aime à la folie. Il promet de passer à l’hôpital. Sauf que Garbo lui demande d’aller chercher un ponte à l’aéroport. Et en attendant, accoudé au bar, les informations télévisées montrent un jeune homme qui a disparu, fils de sénateur. C’est l’homme saoul de la veille. Sauf qu’il connait la belle brune en larmes interviewée juste après : c’est sa fille Laura qu’il n’a pas vu depuis trois ans. Pour la première fois de sa vie, Sacco va vouloir comprendre et être obligé de réfléchir.

Commençons par ce qui fâche : tout le livre est écrit à la deuxième personne du singulier, comme si le lecteur devait prendre du recul face au personnage principal. Et franchement, ça m’a gêné. Alors, pourquoi je vous parle de ce livre ? Parce que, à part ça, j’ai trouvé ce roman excellent. Une fois commencé, c’est le début d’un sprint de 250 pages qui ne ramollit jamais.

Au centre, Gabriel Sacco, genre de personnage effacé comme on en voit dans tous les polars mafieux. La nouveauté est que Marc Falvo en a fait un imbécile, un homme qui ne cherche pas à savoir. Habitué à obéir, à ne pas réfléchir, c’est le genre d’homme à plier l’échine … jusqu’à en choper une sciatique ! Mais quand il redresse la tête, quand il fait fonctionner sa mécanique, il va démêler une pelote de laine qu’il aurait mieux fait de laisser à sa place.

Amitié, loyauté, famille, ce roman aborde tous ces thèmes en respectant les codes du Roman Populaire, avec des majuscules. Il bénéficie d’un scénario en béton, qui disperse tout au long du livre des indices et aboutit à une conclusion tout ce qu’il y a de plus logique. Tout cela en fait un divertissement plus que recommandable, conseillé, pourvu que vous vous fassiez au tutoiement continuel de Sacco.

A noter la superbe couverture ainsi que l’avis de mon ami Jean le Belge

Le fruit de mes entrailles de Cédric Cham

Editeur : Jigal

Je sors d’une période où mes choix de lecture ont été peu judicieux (et je suis gentil). Ne comptez pas sur moi pour donner des titres ou des auteurs, ces romans n’étaient pas en adéquation avec mes goûts. Entre parenthèses, mes amis m’ont dit que j’étais trop exigent. Alors, je me suis tourné vers Jigal. Il y avait un roman que je n’avais pas lu de sa production 2018, le voici.

Simon Vrinks purge sa lourde peine de prison en toute solitude. Spécialiste des attaques à main (s) armée (s) de fourgons, il a été dénoncé par un collègue. Ce matin-là, on lui annonce une visite : sa femme Héléna vient lui annoncer que sa fille a été retrouvée morte. Les mutilations que comporte le corps indique qu’elle a été torturée avec d’être jetée à l’eau. Pour lui, c’est une évidence, il doit s’évader pour retrouver le coupable.

Amia a quitté sa famille et s’est retrouvée dans les griffes de la prostitution. Dimitri, son proxénète, est un homme sans pitié. Elle n’ose même pas lui dire qu’elle est malade, se retrouve à vomir sans explication. En en parlant avec la jeune femme avec qui elle partage une minuscule chambre, elle se rend compte qu’elle est fort probablement enceinte. Elle gardera le bébé. Il ne lui reste plus qu’à fuir.

Alice Krieg est capitaine de police. Elle sait se faire respecter dans ce monde d’hommes. Elle aussi porte ses cicatrices qu’elle sait fort bien cacher. En particulier, le fait de ne pas avoir connu son père lui a permis de se forger une carapace, à l’abri des émotions. C’est elle qui prendra en charge la traque de Vrinks. Quand elle apprend qu’elle est atteinte d’un cancer, son travail va constituer sa fuite de la réalité.

Si vous avez lu mon résumé, vous vous rendez compte que l’on est dans un domaine très largement traité dans le monde du polar. La fuite, la traque, le remords, les liens familiaux, la loyauté, ce sont autant de thèmes que l’on a déjà lu et relu. Je ne vais donc pas vous faire croire que le sujet est nouveau, mais plutôt en quoi ce roman s’avère un roman intéressant et en quoi il vaut le détour.

Le parti pris de l’auteur est de partir d’une situation simple, limpide et sans équivoque. Un truand décide de venger la mort de sa fille. Une prostituée se retrouve enceinte. Une policière doit traquer le truand. Mais ce roman ne fonctionnerait pas sans la force insufflée aux personnages, sans la psychologie simple mais tellement efficace qui est juste esquissée lors de scènes remarquablement bien faites. Et c’est bien parce qu’ils ne sont jamais totalement bons ou totalement méchants qu’on y croit. Ces personnages-là, on y croit parce qu’ils sont vrais, parce qu’ils sont beaux, parce qu’ils sont humains.

Le deuxième argument tient au respect des codes du polar. On y trouve un héros, une femme, une course poursuite, le copain de toujours ami jusqu’à la mort. Tous ces codes sont réactualisés, remis dans un contexte actuel, et tout se tient très bien. Ce roman se lit très bien, les situations se suivent fort logiquement, et la fluidité du style en fait une lecture très agréable. Il est à noter tout de même que la fin est remarquablement bien réussie, et noire bien entendu, avec une toute petite lueur d’espoir.

Et ce que j’ai apprécié par-dessus tout, c’est ce style direct, rapide, construit autour de chapitres courts, qui donnent une belle célérité au roman. La prose de Cédric Cham répond à un besoin d’urgence qui me faisait défaut lors de mes lectures précédentes. Les émotions passent à travers les actions et attitudes des personnages. Ce n’est pas bien nouveau mais c’est remarquablement bien fait. En fait, ce roman remplit ses objectifs : offrir un très bon divertissement noir, dans la pure tradition du polar.

Ne ratez pas les avis d’Yves, Delph; Sonia; Annick; Laulo; et Psycho-Pat

Requiem pour une république de Thomas Cantalouble

Editeur : Gallimard – Série Noire

Du coté de la Série Noire, en ce début d’année, on annonçait un polar politique ancré dans un contexte historique fort, la France du début des années 60. Sur le papier, ce roman a tout pour me plaire.

Septembre 1959. Sirius Volkstrom, ancien collabo, a quitté la France à la défaite des Allemands, pour rejoindre l’Indochine et l’Algérie, où il y a perdu un bras. Malgré cela, il a gardé son instinct de tueur. Convoqué par Jean-Paul Deogratias, directeur adjoint de cabinet du préfet de police Maurice Papon, il apprend que la police veut se débarrasser d’un avocat proche du FLN,  Abderhamane Bentoui. Deogratias a acheté les services d’un tueur à gages, Victor Lemaître, et Sirius Volkstrom devra se débarrasser de Lemaitre. Mais le complot ne se déroule pas comme prévu, puisque Lemaitre assassine de sang froid toute la famille présente et s’enfuit. Sirius ayant laissé ses empreintes sur une poignée par inadvertance, doit retrouver très vite le tueur à gages.

Antoine Carrega est conducteur de camionnette et transporte du pastis de Marseille à Paris. Il connait bien la route, l’endroit des barrages policiers et comment s’en sortir sans encombre ; même quand il n’y a pas que du pastis à l’arrière de la camionnette. Ancien résistant, il répond positivement à son ami maquisard Aimé de la Salle de Rochemaure, quand il lui demande de retrouver l’assassin de sa fille. En effet, celle-ci était la femme de l’avocat Abderhamane Bentoui. Il va se renseigner auprès de ses connaissances dans la pègre parisienne.

Maurice Papon l’annonce et le clame haut et fort : ce crime ne restera pas impuni. Aux cotés de son directeur adjoint, il va annoncer à la presse que le FLN sera puni pour ce crime, et qu’il a choisi la meilleure équipe pour cette enquête : Amédée Janvier l’ancien qui tête souvent de la bouteille, et Luc Blanchard le petit jeune qui débarque. Cela n’arrange pas Luc Blanchard, qui aurait bien voulu résoudre l’affaire de viol dont il s’occupe, et à propos de laquelle il cherche l’Algérien coupable.

Trois personnages, trois piliers pour raconter un versant de la France de 1959 à 1962. Rien de tel pour faire un roman équilibré que de s’appuyer sur trois bases solides. C’est bien ce que sont Blanchard, Carrega et Volkstrom, trois personnages forts, ni tout à fait blancs, ni tout à fait noirs, sillonnant entre les événements noirs dans une période pour le moins trouble. On ne peut qu’être attiré par Blanchard et sa naïveté liée à sa jeunesse, par Carrega et sa loyauté à toute épreuve, par Volkstrom et la poursuite de son but ultime qui n’a rien à voir avec les meurtres.

Depuis quelque temps, on voit fleurir des polars évoquant ce début des années 60, où le monde a digéré la deuxième guerre mondiale, où l’on rêve de paix éternelle, cette stratégie de repousser les combats le plus loin possible de ses frontières. On parle enfin de cette France, menée de main de maître, et tous les courants idéaux qui manœuvrent dans l’ombre pour obtenir un peu plus de pouvoir, de la montée des extrêmes, des nazis aux extrêmes gauches, des luttes pour redorer le blason d’une France forte.

La période 1959-1962 choisie par l’auteur en est un bon exemple. Et si tout cela n’avait pas été vrai, cela donnerait un formidable polar. Sauf que voilà, tout ce qui est relaté dans ce roman est vrai, et nos trois personnages vont le vivre en étant plus ou moins impliqués. C’est avec un beau plaisir que l’on suit cette histoire, d’autant plus que les personnages sont vivants et la plume d’une belle fluidité.

Mais ce roman m’a fait réagir. Ayant non pas connu cette période, mais discuté avec des gens qui l’ont connue, je trouve que la vision montrée par l’auteur est très centrée sur Paris. La France provinciale dont on m’a parlé était totalement derrière De Gaulle, seul personnage absent du livre d’ailleurs, et les fauteurs de trouble (français ou étrangers) des terroristes qu’il fallait passer par la guillotine. Du coup, j’ai eu l’impression d’une certaine superficialité car je n’ai pas été totalement convaincu par ce qui y était écrit. J’ai eu l’impression d’y voir une vision parigo-parisienne de cette période. Ceci dit, je serai bigrement intéressé de connaitre votre avis sur ce polar que je vous conseille, ne serait-ce que par l’aspect historique qui vaut le détour.

Ne ratez pas les avis de Marie-Laure et Jean-Marc