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Black’s Creek de Sam Millar

Editeur : Le Beau jardin

Traducteur : Patrick Raynal

Pour ceux qui connaissent Sam Millar, cet incontournable auteur irlandais de romans noirs, Black’s Creek va les surprendre. Il nous permet de découvrir une autre facette de cet auteur à travers une intrigue impeccablement construite.

Tommy Henderson se rappelle cet été de son adolescence, alors qu’il est en train de lire un article faisant mention d’un drame survenu dans la petite ville de Black’s Creek. Il se rappelle qu’il passait tous ses après-midis avec ses deux amis, Brent Fleming et Horseshoe, à discuter des performances des super-héros tels que Hulk ou les quatre fantastiques, allongés au soleil au bord du lac.

Tommy se rappelle quand Joey Maxwell, un adolescent de leur âge, le fils du gardien de la prison, s’est approché et a commencé à entrer dans le lac, s’est dirigé vers le large. Il se rappelle que Brent, Horseshoe et lui l’ont encouragé à aller plus loin, pour plaisanter, avant de le voir se noyer. Tommy a plongé pour le secourir mais Joey s’était attaché avec les menottes de son père à une épave de voiture au fond du lac.

Grâce à sa tentative de sauvetage, Tommy est passé pour un héros local. Mais cet événement a irrémédiablement marqué les trois amis, qui furent persuadés que Norman Armstrong, le caissier du cinéma, en était le responsable et coupable. Armstrong, surnommé Not normal à cause de son allure, subissait des accusations de pédophilie dont les garçons ont entendu parler.

Tommy étant le fils du shérif, il était au courant de l’avancement de l’enquête lors des repas en famille. Il s’était rendu compte du fossé séparant la police et la justice. Partageant son désaccord avec ses deux amis, ils se sont unis par un serment de sang de venger Joey en récupérant une arme pour au moins tirer une balle dans les couilles de Not Normal. Ils avaient alors bâti un plan.

Dès que l’on a affaire à un roman portant sur une histoire d’un groupes d’adolescent, on pense naturellement à Stephen King et sa novella Le corps (The body) adapté en film sous le titre Stand by me. Depuis, de nombreux romans ont fouillé les relations entre amis lors du passage à l’âge adulte avec plus ou moins de réussite. Black’s Creek, disons-le d’emblée, est à placer en haut du panier.

Après un prologue qui nous permet de faire connaissance avec Tommy et de positionner le mystère de l’intrigue, nous voilà projetés trente ans en arrière, quand nos trois adolescents passaient des vacances insouciantes. Et sans effectuer de longues descriptions, la magie et le talent de Sam Millar opèrent comme si nous avions toujours connu Brent le chef, Horseshoe le craintif et Tommy le modérateur du groupe.

Avec Tommy, nous allons vivre le passage dans le monde adulte, fait de règles absconses, mais aussi la difficulté du métier de policier, la façon innocente que peut avoir un enfant de la justice et par voie de conséquence l’injustice qui en résulte quand un coupable est défendu par un bon avocat et acquitté. On va aussi être confronté à des éducations différentes, aux aprioris envers les gens qui nous pourrissent la vie et nous aveuglent. On va aussi connaitre avec Tommy son premier amour. On va surtout vivre une histoire dramatique, noire, tellement bien racontée qu’elle pourrait être vraie.

Tommy étant le narrateur, le roman bénéficie pleinement de l’objectivité de son regard, et de l’évolution de sa psychologie. En particulier, la façon de montrer son évolution, ses relations avec sa mère, autoritaire et son père, qu’il voit comme le seul apte à débloquer la situation, est tout simplement fascinante. J’ai ressenti une très agréable sensation lors de la lecture de ce roman, celle que chaque personnage faisait progresser l’intrigue et non l’inverse, ce qui ajoute au plaisir et donne une véracité à cette histoire.

Enfin, il faut bien le dire, Sam Millar déploie tout son talent d’écriture, cette façon de tout décrire sans en rajouter, d’atteindre une efficacité parfaite, tant dans le contexte, les décors, les psychologies. A cela, s’ajoute le don d’écrire des dialogues savoureux, humoristiques quand il le faut, plein de tension à certains moments, expressifs en juste quelques mots. Je vous le disais précédemment, ce roman se place tout en haut du panier, une pépite noire illustrant le passage à l’âge adulte dans un environnement rural.

Skaer de Philippe Setbon

Editeur : Editions du Caïman

Philippe Setbon fait partie de ces auteurs capables de vous emmener dans des scénarii prenants, toujours portés par des personnages forts auxquels on croit d’emblée. Il ne faut pas rater Skaer !

Skaer a acheté et retapé une petite cahute juchée sur une colline en plein pays basque, du côté d’Ilbaritz. En contrebas, se tient une belle demeure, dans laquelle vient d’arriver une famille. Toujours à l’affut, il observe le mari qui semble énervé. En descendant prudemment et sans faire de bruit, il entend le mari frapper sa femme et lui intimer de ranger la maison, avant de s’en aller en ville.

Stéphanie est en train d’éponger le sang qui coule de son nez quand Skaer entre dans la propriété. Il n’a jamais apprécié que l’on s’en prenne à une femme. Il conseille à Stéphanie et Celestia, sa fille adolescente, de ne pas s’inquiéter. Son mari ne la violentera plus, il en fait une affaire personnelle. Derrière sa barbe qui cache des cicatrices, Skaer devrait faire peur mais il dégage une aura de confiance.

Skaer s’introduit dans la chambre d’hôtel du mari. Quand ce dernier rentre, il lui met le marché en main : ne plus avoir aucun contact avec sa femme et sa fille. Comme il refuse, Skaer le tue et maquille le meurtre en accident. Pour le lieutenant Paul Burgonges, l’accident ne fait aucun doute. Lorsqu’il annonce le drame à Stéphanie, il rencontre Skaer. Les deux hommes se trouvent un objectif commun, trouver le tueur d’enfants qui a déjà fait cinq victimes.

Je ne vais pas tourner autour du pot, ce roman est un petit bijou de polar. La fluidité du style de l’auteur n’est plus à démontrer, son talent à bâtir des intrigues costaudes non plus. Mais il me semble qu’il a mis beaucoup d’application dans la construction de l’intrigue qui est tout simplement remarquable et qu’il n’a laissé aucune zone d’ombre en ce qui concerne le passé des personnages et leur psychologie.

Stéphanie peut apparaitre comme la victime, et Skaer comme le sauveur, le chevalier. Mais c’est surtout le personnage de Celestia qui crève l’écran, tant elle prend de l’ampleur au fur et à mesure de l’intrigue au point de voler la vedette à Skaer. Cette gamine apparait comme une battante, elle soutient sa mère, se montre d’un courage proche de l’inconscience et elle est bigrement attachante. Skaer est construit comme un personnage plus classique. Il est présenté comme un barbouze, un soldat déserteur, capable de revêtir différentes identités, de se fondre dans l’ombre et d’être sans pitié quand il le faut. Enfin, Burgonges aurait pu être le niais dépassé par les événements mais l’auteur l’a voulu comme le complice de Skaer … et je ne vous en dis pas plus.

A construire son roman comme il l’a fait, on imagine sans mal cette histoire adaptée au cinéma, tant l’écriture est visuelle, le scénario remarquable, le découpage des scènes implacable et les dialogues savoureux et évidents. Toutes ces qualités font de ce roman un divertissement très haut de gamme, le genre de polar dont vous souviendrez longtemps tant vous y aurez trouvé du plaisir à sa lecture.

Au passage, la photographie en couverture est superbe.

Le jour des fous de Stéphane Keller

Editeur : Toucan Noir

Alors qu’il nous avait habitué à des polars racontant l’histoire contemporaine des années 50 aux années 80, dans Rouge parallèle, Telstar et L’affaire Silling, Stéphane Keller nous invite à un saut dans le futur en 2035, un voyage qui fait froid dans le dos.

Depuis 2033, la France a basculé dans la VIIème république, un régime presque dictatorial, fortement fascisant. L’Euro est oublié et a fait place au Franc Républicain. La moindre faute entraine la suppression des droits nationaux dont la carte d’identité bleue qui donne droits à des avantages sociaux. Le programme scolaire a été remodelé, avec la suppression des règles d’orthographe, de l’histoire, la géographie, la philosophie, le latin et le grec. Les médiathèques sont fermées, les livres et journaux interdits. Tout propos sexiste ou homophobe entraine une inscription sur le casier judiciaire. Les voyages à l’étranger sont prohibés à cause de l’empreinte carbone. Enfin, les effectifs de la police sont triplés et les criminels enfermés dans des cités surveillées par des gardes armés.

Le 17 avril 2035, Alexeï Ignatiev, premier violon à l’orchestre national de Paris étrangle un mendiant dans le métro. Le même jour, Mélanie Ribeiro, affublée d’un poids excessif, poignarde plusieurs personnes sur son lieu de travail. Au bois de Boulogne, un promeneur frappe à mort et noie un garçon qui l’a insulté. Porte de la Chapelle, un vieil homme déclenche une fusillade dans un bus, balayant plusieurs passagers. A Clichy, Kamel, ex-espoir raté du football devenu grutier, assassine toute sa famille.

Les journaux télévisés avaient débordé d’imagination pour nommer cette journée Le jour des fous. Krikor Sarafian, qui vient d’être nommé capitaine premier échelon de la brigade criminelle, est un être violent qui convient bien à cette époque. Il va hériter de l’affaire d’Alexeï Ignatiev et devra faire équipe avec une aspirante enquêtrice Illinka Bazevic. Il n’a aucune idée de l’engrenage dans lequel il vient de glisser un bras.

Le roman commence par nous présenter la Nouvelle Société Française puis le personnage de Krikor Sarafian. Et on le déteste, ce personnage de flic ultra-violent, du genre à tirer avant d’interroger, et de tuer pour tuer. Puis l’auteur forme le couple du vieux et de la jeune et on se dit naturellement que l’on a déjà lu ce genre de polar, qu’il soit situé aujourd’hui ou dans le passé ou dans le futur.

ERREUR !

Je suis sincèrement persuadé que l’auteur a voulu de début, a fait le pari qu’on accepterait de la suivre au-delà du deuxième chapitre. Et effectivement, il déroule son intrigue de façon tout à fait classique mais en y introduisant différents aspects sociétaux, sans en rajouter outre mesure. On citera pêle-mêle le fossé entre les riches et les pauvres, la nuisance des chaines d’information en continu, la déprime généralisée, la façon inhumaine de traiter les délinquants petits ou grands, la lutte contre l’homophobie qui est devenue une guerre Hommes contre Femmes, les hommes politiques peints comme des comédiens, l’insoutenable chaleur de la canicule omniprésente …

Et on se régale de petites phrases telles celle-ci : « La farce était toujours risible ou détestable, il en avait toujours été ainsi car l’homme ne savait que corrompre ce qu’il touchait, il changeait l’or en plomb, ses mains ne savaient que souiller et flétrir ».

Et plus on avance dans le roman, plus on est pris par le paysage qui y est décrit. Stéphane Keller a pris une photographie de notre monde d’aujourd’hui, et l’a déformé pour imaginer demain, en forme de cauchemar. Au niveau de l’intrigue, il la mène de main de maitre, et nous fait aller dans des directions inattendues, et il nous concocte même une fin bien noire qui nous démontre qu’il s’est bien amusé à écrire ce livre et que surtout, et c’est le plus important, on ressent qu’il y a mis sa passion, sa volonté de passer son message. Un excellent roman à ne pas rater.

Tapas nocturnes de Marc Fernandez

Editeur : Livre de Poche

Mon Dieu, que j’ai eu du mal à trouver ce roman, prequel de la trilogie Diego Martin. Comme j’avais beaucoup aimé les trois tomes des enquêtes de notre journaliste espagnol, je ne pouvais passer au travers. Et ayant rencontré l’auteur au salon du livre de Paris, je savais à quoi m’attendre.

Alors qu’elle faisait des recherches pour sa thèse à la bibliothèque du droit pénal de l’université autonome de Madrid, Carolina tombait sur Diego Martin qui l’invitait à prendre un verre. Outre qu’ils ont des gouts communs, le coup de foudre fut immédiat. Rapidement, ils vivèrent ensemble, Carolina sait que le métier de journaliste à Radio Uno est exigent et qu’il voyage souvent. Son interview du chef des FARCs a d’ailleurs eu un grand retentissement.

Sauf que ce matin, elle entend sur son répondeur téléphonique un grand nombre de menaces de mort. Elle se rend au rendez-vous de sleur amie commune Ana, ex-escort girl devenue détective privée. En sortant, elle est surprise par une moto qui roule sur le trottoir, et qui se dirige vers elle. Le conducteur s’arr^te à coté d’elle, et le passager lui tire une balle dans la tête sans sommation.

Quatre jours plus tôt, Diego s’installe dans son siège pour décoller en direction du Mexique. Son ami Miguel lui a arrangé un rendez vous avec un des plus hauts responsables du cartel de drogue de Juarez, La Frontera. Attendu à son hôtel, Miguel lui a arrangé un rendez-vous avec le numéro deux de l’organisation, Ernesto Ochoa. L’interview va être musclée, Diego se montrer provocateur, peut-être trop.

Comme l’annonce Marc Fernandez dans l’avant propos, ce prequel a été écrit en forme d’au revoir à son héros. Les fans du journaliste vont se jeter sur cette novella d’à peine 150 pages, et comprendre les relations du clan Diego Martin, et ce qui va forger leurs liens si forts. Pour les autres, je leur conseille plutôt de commencer par la trilogie.

Car ce court roman ne comporte pas de suspense, et l’émotion se limite à l’assassinat de Carolina. Il y aurait peut-être eu la place à en faire un roman à part entière, à développer les relations entre Diego et Carolina, à décrire le Mexique et les scènes de guerre urbaine, à étoffer les méandres de l’enquête. Il n’en reste pas moins que l’on est triste d’abandonner Diego, Ana, et le juge Ponce.

La mécanique du pire de Marco Pianelli

Editeur : Jigal

Alors que je suis passé au travers de son premier roman, ce nouvel opus représentait la bonne occasion de rattraper mon erreur ou mon oubli. Il faut dire que j’ai été fortement motivé par le billet de Yves :

https://www.lyvres.fr/2022/06/la-mecanique-du-pire.html

Lander (ou quelque soir son nom) se rend à paris pour exécuter sa dernière mission, équipé de nouveaux papiers avec ce nouveau nom. Ancien soldat ayant parcouru de nombreuses zones de combat, il s’est reconverti dans des opérations solitaires d’exécutions. Afin de ne pas laisser de traces, il prend un bus payé en liquide et prend son mal en patience, l’esprit concentré sur l’instant présent.

Sur le chemin, le bus rencontre une voiture en panne, une femme attendant les bras croisés. Le conducteur lui demande si elle veut de l’aide, mais elle refuse. Lander descend et lui propose d’y jeter un coup d’œil. Il trouve rapidement un fil dénudé qui fait court-circuit, l’entoure d’un film adhésif et la voiture peut repartir. Marie lui propose de le déposer dans la maison d’hôtes tenue par sa mère.

Lander fait ainsi connaissance de Marie, Josette la mère et des deux enfants Mathias et Emilie. La famille se montre méfiante envers cet étranger baraqué mais il arrive à découvrir le passé de Marie. Son mari, Lucas, était flic, à la BAC 96 et s’est donné la mort, après avoir demande de nombreuses fois sa mutation. On ne verse pas de pension en cas de suicide mais Lander va se rendre compte des magouilles de la BAC 96 et de son chef Ciani. Il va mettre en place sa propre notion de justice.

Voilà un roman d’action qui va vous pousser dans vos retranchements. Après quelques dizaines de pages ayant pour objectif de situer le contexte, Marco Pianelli nous convie à un voyage à très haute vitesse. Il va additionner les scènes, dans le but de nous détailler la stratégie de Lander qui vont aboutir à des purs moments de violence qui sont toutes sans exception une grande réussite.

Marco Pianelli réussit le pari de créer une intrigue simple et de la dérouler en utilisant différents points de vue, toujours dans un rythme élevé. On est amené à lire ce livre en retenant son souffle, et de se dire à plusieurs reprises : « La vache ! comme c’est bien fait ! ». car les auteurs capables d’écrire des romans d’action, de décrire des scènes de bagarre tout en restant passionnants ne sont pas nombreux. Plusieurs fois, pendant ma lecture, j’ai pris comme référence JOB, Jacques Olivier Bosco qui excelle dans le domaine.

Comme j’ai adoré avaler ce roman, en moins de deux jours. A chaque fois, j’ai regretté d’être obligé de le poser, ne serait-ce que pour dormir. Car entre les scènes d’action, l’auteur y ajoute des scènes intimistes qui donnent de l’épaisseur aux personnages, et même là, on y croit à fond. Ce roman, c’est de l’adrénaline pure, une lecture jouissive tout du long. Et peu importe que cela soit réaliste ou probable, l’important est que le plaisir soit au rendez-vous.

Carlos de Jérémy Bouquin

Editeur : Cairn éditions

Jérémy Bouquin se lance dans une nouvelle série de romans prenant place dans la ville de Pau. Après Moktar, qui met en scène un trafiquant de drogue, que je n’ai pas encore lu, je vous propose Carlos, ou la vie d’un chauffeur de taxi nocturne.

Carlos fait figure de vieux de la vieille dans le petit monde des taxis. Proche de la retraite, il assure les tournées de nuit avec son propre taxi, même s’il fait partie d’une société par son ami de toujours. Malgré le cancer qui le ronge, il ne veut pas lâcher l’affaire, ne veut pas s’avouer vaincu. Le vendredi soir, il se déconnecte du système de localisation pour emmener Clémentine dans ses rendez-vous coquins, bien particuliers.

Clémentine, Clem pour les fidèles de son compte Instagram, offre des séquences de sexe dans les conditions du direct. Elle n’aime pas particulièrement ça mais considère cette activité comme un hobby, presque un travail. Elle devient folle quand elle voit le nombre de « followers » augmenter. Pour les récompenser, elle leur a concocté un programme alléchant qui devrait la porter vers les cimes des comptes les plus suivis.

En effet, elle a promis à ses fidèles spectateurs dix séquences de sexe en conditions de direct, situées en dix endroits différents. Elle a choisi les bénéficiaires par rapport aux réponses qu’elle a reçues. Comme souvent maintenant, Carlos sera son chauffeur. Au fur et à mesure de la nuit, les passes se suivent et Clem fatigue, prend des remontants, des drogues de plus en plus dures pour tenir le coup. Carlos s’inquiète et va se sentir obligé d’intervenir, déclenchant ainsi un engrenage de violence.

Jérémy Bouquin a l’habitude de nous décrire des petits métiers dans notre quotidien, et de tisser autour de ces personnages une intrigue bien noire, tout en pointant quelques travers bien sentis. On se rappelle Une femme de ménage, Une secrétaire, les gilets jaunes de Colère jaune ou même l’institutrice de Tableau noir du malheur. Passons donc au métier de chauffeur de taxi avec Carlos.

Carlos, personnage principal et narrateur de notre histoire, nous apparait comme un bosseur fou, et a donc négligé sa vie de famille. Touché par une maladie incurable, il alterne les courses officielles et d’autres au noir, dont celles pour Clem. Cette jeune femme joue avec sa vie, recherchant la célébrité sur Instagram au détriment de sa propre vie et des risques de tomber sur des cinglés du sexe.

Jérémy Bouquin nous offre un polar classique dans la forme, comme une descente aux enfers dans un style moins haché que d’habitude, insistant beaucoup sur la psychologie de Carlos et son aptitude à chercher une solution à un problème avant d’en chercher la cause. On le trouve loyal envers Clem qu’il confond parfois avec sa fille, en oublie sa femme, sa vraie vie et s’enfonce dans des situations inextricables.

L’auteur nous décrit aussi par le menu le métier de taxi, toutes les situations qu’ils ont à subir, mais aussi l’obsession des réseaux sociaux à rechercher des émotions extrêmes et le plaisir immédiat. Avec la visite des quartiers de Pau, les bas-fonds détenus par les trafiquants de drogue, et une intrigue bien menée, Jérémy Bouquin nous livre ici un polar très complet et très divertissant.

La cité en flammes de Don Winslow

Editeur : Harper & Collins

Traducteur : Jean Esch

Don Winslow se lance dans un nouveau projet, une nouvelle trilogie mettant en scène deux clans de mafia, l’une irlandaise, l’autre italienne dans l’état de Rhode Island. Ce roman doit faire partie de vos lectures estivales, du Don Winslow en grande forme.

Danny Ryan est le fils du parrain de la mafia irlandaise de Providence. Ce dernier ayant laissé sa place à Murphy, Danny est relayé au rôle de recouvreur de dettes. S’il connait tous les membres depuis l’école, on l’accepte surtout parce qu’il a épousé la fille de Murphy, Terri. Murphy détient les docks et les syndicats. En face, la mafia italienne, les Moretti, a le monopole des jeux et de la prostitution.

Le marché est bien partagé entre les deux clans, le calme est même accepté du côté des parrains de Boston et New-York. Tous les jeunes des deux clans se connaissent depuis longtemps, boivent des coups ensemble dans les bars, font des barbecues ensemble, en toute cordialité. Mais le calme n’est qu’apparence et il suffit d’une étincelle pour que ce coin paisible en bord de mer se transforme en champ de guerre ?

Quand Danny voit sortir une superbe femme en bikini de l’eau, il sent que les problèmes vont survenir. Sa femme Terri le charrie mais sait bien que son mari l’aime à la folie. Plus tard, lors d’un barbecue fortement arrosé avec les Murphy et les Ryan, Paulie Moretti présente au groupe sa nouvelle compagne, Pamela, la femme de la plage. Plus tard, Liam Murphy emmène Pamela et la pelote. En guise de représailles, Paulie et ses copains tabassent Liam et le laissent pour mort. C’est le début d’une escalade infernale.

Fascinant. Don Winslow lui-même le dit et le martèle depuis toujours : le polar vient des tragédiens grecs et de William Shakespeare. Dans cette histoire, on ne peut qu’y voir un hommage et une volonté de retranscrire les grandes histoires de la littérature dans le monde d’aujourd’hui (même si l’action se situe en 1986). On y retrouve l’affrontement de deux clans qui n’attendent qu’une étincelle pour jeter aveuglément dans une guerre fratricide et meurtrière sans limites.

Fascinant. Don Winslow est un conteur hors pair, probablement l’un des meilleurs actuellement dans le monde du polar. On ne peut qu’être pris dans cette histoire, dès le début avec ce cliché de la femme qui sort de l’eau en bikini. On est emporté par ces personnages qu’il se permet de ne pas présenter dans le détail, nous laissant le soin de les placer sur l’échiquier. On suit avec avidité la tornade qui va balayer ces deux familles, les thèmes de la loyauté, de l’amitié, les non-dits, les décisions difficiles, l’amour plus que tout, la famille, les sacrifices au nom des règles ancestrales, les chocs des générations …

Fascinant. L’enchainement des événements est parfait, presque logique, mécanique, et Don Winslow nous montre les raisonnements des uns et des autres, les raisons de l’escalade, mais aussi le respect (on appelle ça un cessez le feu), en particulier quand il y a un enterrement. Il aborde aussi le thème qui lui est cher, l’arrivée du trafic de drogue qui pourrit tout et fait croire à de l’argent facile, sans risques et qui autorise toutes les horreurs. Il introduit l’implication des politiques, de la police, des services fédéraux, ce qui offre un roman moderne et complet.

Fascinant. Le style de Don Winslow s’est adapté au thème de son livre, et à l’ambition qu’il veut afficher. Il s’avère moins haché que d’habitude, même si à la fin, il se laisse aller, ce qui donne une impression de rapidité. Il adopte une fluidité remarquable, se rapprochent de la grande littérature, ce qui ajoute un plaisir supplémentaire à la lecture, aidé en cela par une traduction impeccable de Jean Esch.

Vous l’avez compris, ce nouveau roman de Don Winslow est juste fascinant, et on attend avec impatience le deuxième tome. S’il est un ton en dessous de sa trilogie La Griffe du Chien, Cartel et La Frontière, il fait partie de ses meilleurs romans.

Orphelin X de Gregg Hurwitz

Editeur : H&O

Traducteur : Olivier Bosseau

Cela faisait un moment que j’entendais parler de cet auteur. En regardant de plus près sa bibliographie, je me suis rendu compte qu’il venait de la Bande Dessinée et qu’il était prolifique. Orphelin X, premier tome d’une série, est un pur roman d’action et il vaut mieux vous prévenir : Accrochez-vous !

Alors qu’il était hébergé dans un orphelinat, le jeune garçon a été adopté par Jack. Il a été élevé dans une maison loin des autres, apprenant tous les arts du combat, auprès de professeurs émérites. Il décide de prendre le nom de jeune fille de la femme de Jack, Evan Smoak. Puis, on lui a donné des missions à remplir, bien souvent l’élimination de gens jugés gênants pour le gouvernement des Etats-Unis. Devenu adulte, il a commencé à douter du bien fondé de ses missions et a disparu des radars. Depuis, avec l’argent qu’il a caché dans des comptes obscurs, il consacre sa vie à aider ceux qui en ont besoin. Sa vie s’articule maintenant autour de Dix Commandements, comme une loi de survie.

Revenant dans son appartement situé au dernier étage d’un immeuble de Los Angeles, Castle Heights, il range les deux silencieux qu’il vient de récupérer et se soigne d’une blessure occasionnée lors d’une rixe pour défendre une jeune fille. Puis il se sert une Vodka glacée, sa boisson favorite. Il se sent en sécurité dans cet appartement qu’il a érigé comme une forteresse, avec moultes caméras et issues de secours.

Alors qu’il rencontre ses voisins Mia, procureure de district et mère célibataire du petit Peter, il reçoit un coup de téléphone sur le numéro que peu de personnes connaissent. Une jeune femme, Morena Aguilar lui demande de l’aide pour se débarrasser d’un flic qui abuse d’elle et veut violer sa fille de 11 ans. Quelques jours plus tard, il descend le flic et se débarrasse du corps. Morena sait qu’elle doit fournir le numéro d’Evan à quelqu’un en détresse, et ce, une seule fois. Sauf que le téléphone sonne dès le lendemain, ce qui est trop rapide, en général. Evan vient de mettre le doigt dans un engrenage mortel.

Les romans mettant en scène des enfants devenus des tueurs à gages sont légion dans le polar. Ceux qui montrent des enfants élevés dans ce but le sont aussi. Pour autant, ce personnage m’a beaucoup fait penser à Neal Carey de Don Winslow, à la fois par son parcours et son éducation. Dans le traitement, il faut plutôt regarder du coté de Shibumi sans l’aspect politique, ou Lee Child pour les scènes d’action.

Bref, ce roman prend de nombreuses références tout en y ajoutant sa propre identité dans ce personnage, à la fois meurtrier et humain dans son choix d’aider les autres. Et puis, il faut bien dire que l’auteur, tout en évitant les scènes morbides ou sanglantes, arrive à créer des morceaux de pure action grâce à son style visuel, même si parfois il en rajoute dans les détails.

Agréablement surpris, à la fois par le contenu et par ma lecture, mais aussi franchement pris dans le mouvement, j’ai apprécié cette lecture très divertissante, qui ne prend pas la tête. En fait, ce roman ressemble à un film de Mission Impossible : on sait qu’Evan va s’en sortir, qu’il va s’en prendre plein la tête et que nous, on en aura pris plein les mirettes. Et comme la série comporte déjà sept volumes, je suis curieux de lire la suite, pour savoir si Gregg Hurvitz tient le rythme. En somme, voilà une lecture fortement conseillée pour vos lectures estivales.

Couleurs de la vengeance de Maurice Attia

Editeur : Jigal

Nous bouclons donc cette semaine consacrée à Maurice Attia par le dernier roman de sa deuxième trilogie qui va nous transporter en 1980, une année où l’on sent de nombreux bouleversements au niveau mondial.

Marseille, jeudi 23 octobre 1980. Toujours obligé de réaliser ses reportages inintéressants, Paco veut remettre à l’honneur les petits cinémas de quartier, les lieux où il a connu tant d’émotions devant les films d’aventures ou d’horreur, étant jeune. Il se rend donc à la Belle de Mai pour interroger les propriétaires du Gyptis. Soudain, une camionnette s’arrête en face d’un bar, deux hommes cagoulés en sortent et tirent dans le tas. Paco note le numéro de la plaque d’immatriculation et appelle les secours. La tuerie fait une dizaine de victimes. Paco voit dans cet acte, une enquête potentielle qui va attiser son esprit d’ex-policier. Le tout va être de ne rien dire à Irène, sa femme.

François Nessim, ex-collègue de Paco et parrain de sa fille Bérénice, débarque à Quetta, au Pakistan, en vue de commencer son reportage sur l’Afghanistan et la résistance contre l’ennemi russe. Cette dernière le guidera jusqu’à Kandahar, la deuxième ville du pays. La première étape se situe à Chaman, la ville frontière. François doit faire attention à qui il parle, de nombreux pro-russes et des espions du KGB sont à l’affut d’ennemis. Dans ce cas, ce serait direction prison avec tortures associées.

Le roman débute sur une enquête tout ce qu’il y a de plus classique. On retrouve Paco et son mal-être en couple. Avide de mystères à résoudre, il se contente d’écrire des articles pour sa rubrique cinématographique. Le hasard le place devant une tuerie et Maurice Attia jalonne le déroulement de sa première partie par la recherche des origines de chaque victime. Mené de façon très classique, à base d’interrogatoires, je me suis posé des questions sur où l’auteur voulait m’emmener.

D’autant plus qu’en parallèle, nous allons suivre un journaliste de terrain, qui arrive au Pakistan pour suivre le conflit en Afghanistan. Dans ces passages, l’auteur va nous montrer l’invasion russe et le harcèlement réalisé par le KGB pour éliminer la résistance. François Nessim est reconnu dans son métier et va mettre à jour des révélations dont certaines nous sont connues aujourd’hui. Mais il est toujours bon de les rappeler.

A partir de la deuxième partie, le lien entre les victimes commence à s’établir et les pistes se dirigent vers l’Europe de l’Est, et des trafics avec l’Europe occidentale. La grande force de l’auteur, c’est de nous prendre à la gorge et de construire des toiles pour relier toutes les affaires. Et la dernière moitié du roman est tout simplement géniale, à la fois par le déroulement de son intrigue que par le rythme haletant adopté. Dans cette deuxième partie, on retrouve aussi ce qu’on a apprécié dans les précédents tomes, cette faculté d’alterner les avis de plusieurs personnages et de passer de l’un à l’autre.

Cette trilogie se repose sur le couple de Paco et Irène et ici, c’est plutôt Paco qui tient le devant de la scène. Dans ce couple en crise, il a envie d’aller voir ailleurs tout en éprouvant du remords. Il en découle une tendance à se jeter dans la gueule du loup et de se trouver dans des situations violentes. Enfin, cerise sur le gâteau, j’accorderai une mention aux deux flics Yul et Brynner et les dialogues cinglants qui m’ont bien fait rire. Ce roman clôt la trilogie par un polar jouissif comme un feu d’artifice.

La Blanche Caraïbe de Maurice Attia

Editeur : Jigal

Une fois n’est pas coutume, j’inaugure une nouvelle idée, celle de consacrer une semaine entière à un auteur. Comme Maurice Attia regroupe ses romans par trilogie, je vous propose donc la deuxième trilogie, publiée aux éditions Jigal. Pour votre information, j’ai tellement adoré ces polars que j’ai d’ores et déjà acheté la première trilogie publiée aux éditions Babel Noir.

1976. Cela fait huit ans que Paco Martinez a démissionné de son poste de flic à la brigade criminelle de Marseille. Depuis, il est devenu journaliste pour le journal Le Provençal, où il écrit des chroniques criminelles et des critiques de films cinématographies. Sa femme Irène connait un beau succès de modiste et s’occupe de leur fille Bérénice.

Un coup de téléphone va venir bouleverser leur petite vie bien tranquille. TigranKhoupigian, dit Khoupi, l’ancien collègue de Paco, l’appelle à l’aide depuis la Guadeloupe où il a trouvé refuge depuis huit ans, et leur dernière affaire ensemble. Khoupi avait en effet descendu de sang-froid les auteurs de la séquestration et du viol d’Irène, avant de prendre la fuite aux caraïbes avec sa compagne Eva.

Paco laisse derrière sa femme et sa fille pour retrouver son ami sous les orages, alors que la Soufrière menace d’entrer en éruption. Khoupi a beaucoup changé, avec son air de vieil alcoolique. Il va raconter à Paco son arrivée en Guadeloupe, son travail de garde du corps auprès de Célestin Farapati, un architecte puis vigile sur un chantier pendant qu’Eva devenait enseignante. Une nuit, Khoupi assiste à une scène hors du commun : deux hommes enterrent le corps de Farapati et coule du béton par-dessus.

Ce roman représente exactement tout ce que j’aime dans un polar. Avec une écriture parfaitement explicite et fluide, Maurice Attia nous plonge dans une atmosphère faite d’ombre et de menaces, les menaces venant à la fois du volcan et des morts qui vont s’amonceler dans l’environnement de Khoupi. Le petit microcosme dans lequel il s’est inséré avec Eva est peuplé de couples blancs qui se sont bien implantés mais qui semblent cacher bien des choses.

Khoupi n’étant pas tout à fait neutre ni apte à avoir le recul nécessaire, c’est Paco qui va devoir enquêter et retrouver les sensations liées à son activité préférée et regrettée de l’investigation. Et plus le roman avance, plus les morts s’amoncellent, plus le danger se rapproche et plus les différents trafics se révèlent, ce qui nous en apprend beaucoup sur la vie de cette île.

Et ce roman ne se contente pas d’être excellent dans son scenario ou la psychologie des personnages. Il ose aussi devenir un roman choral, chaque chapitre étant narré par une personne différente sans aucune indication en tête de chapitre. Si cela surprend au début, on comprend vite le principe et on apprécie d’autant plus le processus qui rajoute encore à l’attrait de ce roman. Le plaisir procuré par ce roman est à la hauteur de ce qu’il nous apprend de la vie sous le soleil, où derrière le décor enjôleur se cachent d’innombrables magouilles.