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Nu couché sur fond vert de Jacques Bablon

Editeur : Jigal

En seulement deux romans, Trait bleu et Rouge écarlate, Jacques Bablon a imposé ses histoires, ses personnages et son style, une voix faite de phrases qui tapent comme autant de coups de poing au lecteur. D’ailleurs, je n’avais pas hésité à évoquer James Sallis lors d’un de mes billets. Eh bien, Jacques Bablon est de retour avec une autre couleur, le vert. Mais ne vous leurrez pas, ce n’est pas la couleur de l’espoir …

Margot Garonne et Romain Delvès travaillent tous les deux dans le même commissariat et pourtant ils n’ont fait que s’observer de loin. Quand il se décide à l’inviter à diner, il ne se passe rien entre eux. Tout juste Romain lui raconte-t-il que sa mère et son père se sont séparés, et que ce dernier a été assassiné quand il avait 6 ans, en sa présence.

En effet, 30 ans plus tôt, la mère de Romain s’appelait Anna, son père Paul. Elle était réalisatrice de films et venait de boucler le tournage de son premier film Case Départ. Elle avait juste accouché après la dernière scène mise en boite. C’est lors de vacances en plein été à la campagne que l’orage éclata entre Anna et Paul, Anna ayant perdu une bague familiale et suspectant une des jeunes filles logée dans la propriété. Romain avait alors 2 ans. C’est lors de cet été que Romain rencontra Dimitri, un jeune lettonien qui allait devenir son meilleur ami, malgré leurs douze années d’écart.

La deuxième rencontre entre Margot et Romain eut lieu dans un supermarché, au rayon bio. Margot lui révéla qu’elle avait 3 filles et que c’est la justice qui l’animait, comme si elle voulait purifier le monde pour ses filles. Romain lui a trouvé logique d’entrer dans la police suite au meurtre non élucidé de son père, mais pour autant, il n’a jamais cherché à en savoir plus.

Lors d’une opération musclée, Romain et Ivo, son partenaire poursuivent des trafiquants. L’accident de la route fut fatal pour Ivo et Romain en sortit indemne. Romain se jura de venger Ivo. Pendant ce temps-là, Anna découvre que le père de Romain était immensément riche. Soudain, la résolution du meurtre de Paul devient son objectif.

Après avoir lu ce roman, je me demande comment Jacques Bablon fait pour rendre ses histoires aussi évidentes, aussi simples, aussi passionnantes ? Je ne reviendrai pas sur le style si direct, si efficace de l’auteur, qui en a fait sa marque de fabrique. Même si, au fur et à mesure de l’histoire, les phrases coup de poing deviennent simples caresses pour mieux nous décrire la vie à la campagne … mais je vais un peu vite.

Si je devais juste dire une chose sur ce roman, c’est que ces deux personnages, si vivants à coté de nous, sont comme deux personnes qui n’auraient jamais du se rencontrer. Hasard des rencontres, fréquentation de collègues de travail, et les deux trajectoires que sont leur vie vont se dérouler en parallèle.

Deux personnages donc, avec deux vies aussi dissemblables, deux itinéraires et deux passions. Anna représente le glaive de la justice, une superbe Athéna, obsédée par la chasse du mal, comme si ce qu’elle faisait pouvait améliorer un peu le monde pour ses filles. C’est une sorte de mère louve et on retrouve à nouveau une allégorie mythologique …  Romain est plutôt calme et désabusé, le genre sans passion, sans vague, sans vie. Du moins c’est ce qu’on croit au début. Car c’est bien lui que l’on va découvrir au grand jour quand il va partir en quête de sa vengeance, une sorte de croisade personnelle. En cela, on découvre une facette plus complexe qu’il n’y parait, un impulsif du bon coté de la barrière, un personnage dont regorgent de nombreux polars, mais peut-être pas avec cette force.

Puis, les vies de nos deux piliers vont continuer, en parallèle, même s’ils vont se croiser. Et l’histoire se dérouler, les deux enquêtes avançant … jusqu’à la fin, un véritable déferlement, un tel feu d’artifice, mais avec si peu de mots, qu’on en ouvre grand les yeux, tant on arrive à visualiser la scène dans notre tête. C’est très fort, très impressionnant, et surtout inoubliable. Alors, non, ce vert là n’est pas la couleur de l’espoir, mais bien la couleur du feu de signalisation autorisant Jacques Bablon à nous offrir de tels polars.

Ne ratez pas les avis des Amis Claude et Jean le Belge

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Filles de Frederick Busch (Folio Policier)

Le choix de ce roman tient à deux personnes : Une amie de mon dealer de livres Coco qui n’arrêtait pas de lui demander quand je me mettrais à découvrir l’univers de cet auteur … à la limite du harcèlement littéraire ! Je lui fais tout de même de gros bisous, à Sophie, et je lui dédie ce billet. La deuxième personne est l’excellent Yan, de l’excellent blog Encoredunoir, qui a écrit un excellent billet ici.

L’auteur :

Frederick Busch est un écrivain américain né le 1er août 1941 à Brooklyn et décédé le 23 février 2006 à Manhattan.

Busch est diplômé du Muhlenberg College et obtient sa maitrise à l’Université Columbia. Il est professeur de littérature à l’Université de Colgate, à Hamilton , New York de 1966 à 2003[1].
Il remporte de nombreux prix, y compris l’American Academy of Arts and Letters Fiction Award en 1986 et le PEN / Malamud Award en 1991.

Il est le père de l’acteur Benjamin Busch .

(Source Wikipedia)

Quatrième de couverture :

Parce que sa vie lui échappe, parce que sa petite fille de quelques mois est morte et que son couple se désagrège, parce qu’il va mal, Jack, ancien flic devenu vigile à l’université, accepte d’enquêter sur la disparition d’une adolescente, Janice Tanner.

Quelque temps plus tard, une autre fillette disparaît… Autour de Jack, s’étend l’interminable hiver nord-américain, la neige qui recouvre tout et étouffe tous les bruits, la terre si dure qu’on n’enterre pas les morts.

« Filles, roman d’amour, roman du désir et roman de la déliquescence, de la bassesse humaine, est un livre-choc. Ces Filles-là fouaillent nos tripes, dégraissent notre conscience. Chantent un hymne à l’amour quand il n’y a que le désamour. » Martine Laval, Télérama

Mon avis :

Quand on commence ce roman, on entre dans un univers, à la fois littéraire et psychologique. D’emblée, on est plongé dans la tête de Jack, un homme malade, dont il ne reste que quelques ruines, de par son passé que l’on va découvrir plus tard. On y retrouve une abondance de petits détails, sur tous les petits gestes qui font notre quotidien, car Jack ne vit plus, il erre comme un fantôme, essayant de sauver ce qui peut l’être dans sa misérable vie.

Jack est marié à Fanny. Depuis qu’ils ont perdu leur enfant en bas âge, leur vie n’est plus la même. S’ils continuent à survivre, ils passent leur temps à supporter leur quotidien fait de routine. Alors, Jack regarde les autres et s’intéresse à leur va et vient. La disparition de cette jeune adolescence va lui donner un objectif, et lui permettre de chercher une rédemption envers les autres, mais surtout aussi envers lui-même. De même, il regarde les femmes, les jeunes filles, et ressent du désir ; il arrive à se prouver qu’il est encore vivant, malgré le fait que son esprit soit mort en même temps que l’enterrement de sa fille.

Ce roman est littérairement impeccable, irréprochable, et c’est passionnant d’un point de vue psychologique. L’enquête n’est ici qu’un prétexte pour fouiller le mental de cet homme à la dérive, et cela pourra en rebuter certains, de la même façon que d’autres y verront un roman culte. Inutile de vous dire qu’en lisant ce roman, j’ai eu l’impression de découvrir un énorme auteur, malheureusement injustement reconnu et trop peu traduit en France. Je ne peux que vous recommander cette lecture incroyablement forte et vraie, pour peu que vous aimiez les romans psychologiques.

Les rues de Santiago de Boris Quercia (Asphalte)

Attention ! Coup de cœur !

Ce roman a été encensé par Bernard Poirette, qui tient la rubrique C’est à lire le samedi matin à 8H20 sur RTL, disant que c’était un pur joyau noir et à partir de ce moment là, il me fallait forcément le lire.

Quand j’ai ouvert le livre, je me suis aperçu que le premier chapitre faisait quatre page et ne comprenait qu’un seul paragraphe. Et là, je me suis dit que ça allait être une mauvaise pioche … jusqu’à ce que je le commence. On y lit à la première personne la planque de Santiago Quenones, sous une voiture qui attend un gang de braqueurs. Il est mal placé, est serré, stressé et a des crampes. Il a peur, et ne veut pas tuer quelqu’un aujourd’hui. Puis, il pense à sa compagne Marina qui, à cette heure matinale, doit se lever, aller à la douche, pour aller travailler. Puis, tout s’accélère. Les braqueurs sortent, une course poursuite s’engage. Mais la distance est trop grande, il va falloir utiliser son flingue. Doit il tirer dans les jambes, ou dans le bras. A cette distance, c’est risqué. Et dire que Marina ne se doute de rien ! Dans une ruelle, il tire et atteint le braqueur au cou.

Au bout de quatre malheureuses pages, le décor est planté. Le personnage principal est bigrement humain, réel, et le lecteur que je suis, finit ce premier chapitre à bout de souffle, épuisé par la course imposée par Boris Quercia. Et cela va durer cent cinquante pages, serrées comme un expresso. Avec un style expressif et efficace, Boris Quercia parvient à nous plonger dans le quotidien des Chiliens, mais aussi dans le quotidien des policiers. Et cela marche parce que l’on croit à ce personnage, on s’attache à lui, et on a envie de le suivre.

De toute évidence, Boris Quercia a lu les auteurs américains, les plus grands d’entre eux, et il a transposé leur univers dans le sien, mais il s’est surtout approprié les Hard-Boiled, leurs intrigues, leurs personnages, leur univers, tout en se démarquant par son univers propre et son style. L’ensemble est une formidable réussite, où, outre Santiago, on y rencontrera une femme fatale, des tueurs qui en veulent à Santiago, des pourris de toutes sortes.

S’il n’y avait que cela, ce serait un très bon polar. Là où il dépasse le genre, ou du moins, là où il se démarque, c’est dans les petites remarques subtiles sur l’état de la société chilienne, qui font que ce roman devient fort. De la violence continue à laquelle les habitants sont obligés de s’habituer et de s’adapter à la corruption généralisée, tout cela est passé en revue dans l’intrigue sans que cela ne soit réellement le sujet premier du roman. Un exemple : il est hallucinant que les policiers soient réduits à de la chair à canon, voire même à des cibles pour des tueurs qui peuvent trouver leurs armes chez le marchand du coin.

Encore une fois, les éditions Asphalte ont découvert un formidable auteur, qui nous écrit là un formidable premier roman noir, un vrai polar condensé, comme on aimerait en lire plus souvent. Je n’aurais qu’un conseil, allez dans une librairie, lisez le premier chapitre et vous tomberez sous le charme de cette plume exceptionnelle. Bernard Poirette sur RTL disait : « Ça fait du bien de lire ça : court, net et sans bavure, c’est un petit bijou tout noir venu de l’autre bout du monde. » Je n’ai qu’une chose à ajouter : C’est une petite perle noire à ne pas rater. Coup de cœur !

C’est dans la boite de Frederic Ernotte (Avant-propos)

Bingo ! Voilà un premier roman épatant, rempli de qualités et à propos duquel j’ai bien du mal à identifier des défauts. Ce serait un roman à classer du coté des romans policiers, même si on y trouve des aspects bien stressants et un début bien noir. Mais trêve de palabres et entrons dans le vif du sujet.

Tout commence donc avec un personnage de flic, seul, séparé de sa femme, obsédé par son boulot et alcoolique, accroché qu’il est à sa bouteille de vodka. Il patauge dans une enquête sur un tueur en série qui s’amuse à ajouter des piercings sur ses victimes. Aucun indice ne permet d’avancer. Alors Jeff déprime, et s’enferme le soir chez lui, pour naviguer sur Internet.

Il tombe alors sur un site étrange qui ressemble à une boite noire, qui s’appelle la boite noire. Le code d’entrée de ce site confidentiel est son matricule de flic. Poussé par la curiosité, il entre et, sous pseudo, participe à des forums où des collègues flics comme lui partagent leurs affaires. L’addiction au site est immédiate et intense. Si cela ne l’aide pas dans son affaire en cours, il devient un des participants des plus actifs.

Un nouveau tueur fait son apparition, un tueur de flics. Sa première victime, Catherine, une collègue de Jeff, avec qui il aurait pu avoir une aventure. Ce nouveau coup dur dans la vie de Jeff arrive au moment où le site propose une nuit dans un manoir à huit de ses membres, dont le thème sera de partager leurs enquêtes. Jeff est choisi et rejoint un manoir perdu dans les Ardennes belges. Chaque participant devra amener une boite avec cinq indices concernant une affaire sur laquelle ils travaillent. Le jeu peut commencer …

Ce qui m’a immédiatement attiré dans ce roman, c’est le talent qu’a l’auteur de vous accrocher à une intrigue, cette façon de vous impliquer, de vous plonger dans un lieu, une ambiance, un personnage. Et si la biographie succincte de l’auteur dit qu’il est un touche-à-tout, c’est aussi ce qui transparait dans ce roman. Nous allons en effet avoir droit successivement à du roman noir, du roman policier, du huis clos stressant, des périodes intenses comme un thriller, et tout cela fonctionne à fond.

On débute donc avec ce personnage désespéré de flic solitaire et alcoolique. Rien de bien nouveau, sauf que, magie du style, de l’évocation, on court, on s’imprègne de la noirceur, du désespoir de Jeff. Puis vient l’horreur et un attentat à la bombe visant le plus de flics possibles. Le style devient alerte, l’horreur non décrite mais suggérée. C’est très fort ! Et puis, on entre dans ce manoir et l’intrigue se transforme en huis clos à la Agatha Christie.

Chaque flic, à tour de rôle, va donner des indices qui évoquent une affaire qu’ils ont connue, ou qui les a passionné. Et chaque flic va raconter à sa façon son affaire, dans un chapitre dédié. Si l’auteur n’en rajoute pas dans la psychologie des huit flics, leur façon de raconter leur affaire en dit beaucoup plus, de ceux qui prennent du recul à ceux qui sont impliqués, compatissants, passionnés. Toutes ces affaires, qui ressemblent à des nouvelles, auraient pu faire l’objet d’un roman à elles seules tant les détails de lieux, de personnage, et l’inventivité des intrigues sont grandes. Et même quand on aurait pu penser que cela aurait pu être un point faible du roman, l’auteur le transforme en point fort.

Une fois le principe assimilé par le lecteur, le livre nous regorge une belle surprise, une belle péripétie. Il s’avère que le tueur de flics est parmi eux. Comme ils ne se connaissent que par forum interposé, le stress s’empare de nous, qui du gentil au désagréable, qui de l’effacé à l’extraverti, qui de l’excitante à l’ancien peut donc être le coupable. On entre dans une autre dimension, car on se dit (je me dit) que Madame Agatha Christie n’aurait pas renié ce roman. Le compliment est-il trop grand ? Que nenni ! Lisez ce roman, vous allez être bluffé, emporté, passionné. Et que vous soyez amateurs de thrillers, de romans policiers, ou de romans noirs, C’est dans la boite joue avec tous les genres, et le fait redoutablement bien.

Je ne serai pas juste si je ne parlais pas de la fin. Car elle est aussi réussie que le reste du roman, et se permet même de terminer avec de l’humour noir, bien noir, comme je l’aime. Ce livre est une excellente surprise, un livre mutant qui flirte avec tous les genres, une lecture jouissive qui se termine en apothéose. Et quand je pense que c’est un premier roman, je n’ose imaginer le prochain, même si je l’attends avec impatience. D’ailleurs, j’ai bien envie de le relire, juste pour y déceler les indices parsemés ça et là. En tous cas, ne ratez pas ce roman, c’est du pur plaisir garanti.

N’hésitez pas à aller voir ces quelques articles glanés sur la toile :

http://passion-romans.over-blog.com/article-c-est-dans-la-boite-de-frederic-ernotte-noir-c-est-noir-112446574.html

http://www.fannylebez.com/polar/c-est-dans-la-bo%C3%AEte-fr%C3%A9d%C3%A9ric-ernotte/

http://www.concierge-masque.com/2012/12/22/frederic-ernotte-cest-dans-la-boite/

Cauchemar périphérique de Karim Madani (Editions Philippe Rey)

Sélectionné pour la sélection automnale 2010 de Polar SNCF, ce roman fvient de recevoir le Prix Polar en plein coeur de Paris 2011. C’est un roman très intéressant qui nous montre la vie des gangs de l’intérieur.

Nous sommes en 1991 en banlieue sud de Paris. Les frères Berkowitz règnent sur les trafics en tous genres de la drogue à la prostitution en passant par le racket. Leur commerce a connu son age d’or et commence à être en déclin. Ils se trouvent en effet en concurrence avec Tony le Kabyle, le nouveau caïd, et les Arméniens qui blanchissent leur argent grâce à leurs sociétés de pompes funèbres.

Les Berkowitz se reposent sur leur garde rapprochée qui comportent essentiellement trois hommes : Les nettoyeurs Georges le Gitan et Jo l’Antillais et leur chauffeur Samy. Celui-ci a purgé deux ans de prison pour un braquage pour lequel on l’a balancé aux flics. Il rêve de faire quelque chose de sa vie mais a surtout pour but d’aider son frère Ismaël à réussir à l’école. Le soir, Samy rend visite à ses parents qui ne savent rien de ses activités, et retrouve son frère, dont il sait qu’il est amoureux de Linda, une jeune fille qui se prostitue pour Mario, et qui est impliquée dans un chantage auprès d’un député.

De l’autre coté de la ligne blanche, il y a Prado, un vieux flic véreux et corrompu, qui touche des enveloppes des frères Berkowitz pour éponger ses dettes de jeu colossales. Prado va être obligé de s’occuper du chantage du député sous peine d’être sous les feux d’une enquête de la police des polices, dirigée par un homme sans pitié nommé Froissart.

Karim Madani a beaucoup de courage pour avoir réussi un tel pavé, en faisant une description d’un petit microcosme qui remplit les pages de faits divers de nos journaux. Les personnages sont nombreux du grand caïd à celui qui monte, des tueurs professionnels sans sentiment au député amateur de sado-maso, des trafiquants de drogue aux proxénètes. C’est une belle galerie de personnages fort bien dessinés, que l’on suit au travers de leurs déboires.

Car le ton y est noir, gris, sans espoir, sans sentiment, sans avenir, à croire que toute la société tourne autour de ces truands. La morale y est inexistante, bafouée à chaque page tournée, les sentiments abandonnés au coin de la rue, l’humanité enterrée au fond de la cave. C’est une guerre perpétuelle pour la survie, une guerre de tranchée, comme on peut le lire dans les romans américains, sauf que l’ambiance, les décors, les gens, les quartiers, on les rencontre tous les jours.

Roman impressionnant par son volume mais aussi par son style, sachant varier de la description minutieuse aux scènes de violence, de la mise en situation aux dialogues parfaits, c’est un sacré pavé qui s’avale bien vite, parsemé d’expressions du cru pour ajouter à la véracité. Par moments, il y a des longueurs qui m’ont paru inutiles dans le déroulement du livre, et cela aurait pu être un coup de coeur.

Alors avant de vous lancer dans ce roman, qui en est un car c’est une fiction, vous devez savoir que l’on nage dans le pessimisme noir, que l’atmosphère est lourde, qu’il vous faudra oublier toute idée d’humanisme, ou d’espoir. C’est un roman noir brut, cru, dense, violent, impressionnant, dont vous ne sortirez pas indemne, comme un cauchemar, comme un voyage en enfer.

Les anges s’habillent en caillera de Rachid Santaki (Moisson Rouge)

Voici un roman dont on va parler, un roman qui va faire du bruit. Car le sujet est brûlant, ça touche ce que l’on appelle dans les médias la petite délinquance. Au passage, je remercie les éditions Moisson Rouge pour la découverte d’un nouvel auteur et pour ce très bon moment de lecture.

Ce roman est basé sur une histoire vraie, mais c’est un roman. Ilyès est un voleur à la ruse (un terme que je ne connaissais pas), probablement le meilleur que l’on ait connu. Il a commencé en 1998, alors qu’il avait 13 ans et a perpétré ses larcins à Saint Denis. Accompagné de deux complices, il volait les sacs à main dans les voitures arrêtées au feu rouge, avant de passer au vol à la tire.

En 2008, Ilyès, que l’on surnomme le Marseillais, sort de la prison de Villepinte. Il vient de purger 18 mois. Son cousin l’attend à la sortie. Il retrouve alors les gens qui peuplent son microcosme et apprend que c’est Hervé qui l’a donné aux flics. Il demande alors à l’ancien de retrouver Hervé. Un peu plus tard, dans une cave, les Serbes amènent Hervé et Ilyès le descend de cinq balles.

Ilyès vient de franchir une nouvelle étape dans la spirale infernale de la délinquance. Pourtant, il a toujours refusé le vol avec violence. Quand il était mineur, il ne risquait rien avec le vol à la tire. Puis il a rencontré Many qui officie à Paris. Il apprend d’autres méthodes comme le vol de carte bleue mais Many utilise la torture pour obtenir la carte et son code. Ilyès finit par faire bande à part en s’arrangeant à noter les codes confidentiels et à voler les cartes sans violence. Il amasse l’argent et en profite, devenant un habitué des sorties nocturnes parisiennes. C’est là qu’il rencontre Hervé, qu’il considère comme son pote.

Ce roman aurait pu être un vrai casse gueule, un hymne à la petite délinquance, avec le risque de faire de Ilyès un héros. C’est un sujet très sensible, traité à la façon d’un équilibriste sur un fil distendu. Ce roman aurait pu être un total échec, un roman apportant un scandale de plus. Et finalement, c’est une totale réussite. Et le meilleur moyen de vous faire lire ce livre, c’est de vous conseiller d’aller dans une librairie, d’ouvrir ce livre, de lire la préface écrite par Oxmo Puccino (que je ne connais pas) qui parle de Rachid Santaki et de sa volonté d’aider et d’occuper les jeunes, de lire aussi l’Avant propos écrit par Rachid Santaki lui-même qui parle du contexte et de son choix d’auteur. Après cela, vous achèterez le livre.

J’ai suivi le parcours de Ilyès, avec la peur au ventre. Avec la quatrième de couverture, j’étais inquiet du sujet, et surtout de son traitement. Il aurait été facile et dangereux de faire un mode d’emploi du parfait petit voleur, de donner vie à un personnage auquel on se serait identifié. Grâce aux choix littéraires et au style de Rachid Santaki, les pièges ont été évités et le roman en devient passionnant, par le fait qu’il ne prend pas position, qu’il ne juge personne, qu’il ne justifie pas les actes mais se contente de placer quelques traits qui sonnent justes.

Les passages écrits à la première personne sont tout bonnement impressionnants, on a l’impression d’avoir Ilyès en face de nous, en train de nous conter son parcours, nous expliquant qu’il est conscient que ce qu’il fait est mal, mais que d’un autre coté, cela permet à ses parents de retourner au bled chaque été. Toujours, Ilyès oscille sur cette balance avec une lucidité et est prêt à assumer ses actes. Tout est une question de risques. Et dire qu’il a commencé comme ça pour passer le temps, presque s’amuser.

Le roman regorge de personnages, tellement vrais, esquissés par de simples phrases, dont les frères, cousins, parents, flics pourris (ce sont les passages que j’ai le moins aimé). Tous parlent leur langage, entre le verlan et l’arabe, et cela aide à nous plonger dans ce monde, si proche de nous mais si lointain aussi. On y sent le décalage entre les parents qui travaillent et ces jeunes attirés par tant de facilité, par l’accès au luxe qu’ils n’auraient aucune chance de connaître autrement. Je ne cautionne en aucun cas ni ces actes, ni ces choix de vie, mais j’ai eu l’impression de comprendre un peu mieux, même si Ilyès n’est probablement qu’un cas. Pour finir, je citerai le dernier paragraphe de Oxmo :

Malgré tout ce que l’on peut voir et entendre des grands médias, j’ai la chance de rencontrer des personnes animées par un vrai désir politique et d’autres sont sur le terrain, porteurs d’espoir. Donc, je deviens optimiste et … oui, je suis convaincu que tout ira mieux lorsque tous donneront à bon escient ce qu’ils ont de plus cher : un peu de leur temps.

Ce livre est à lire, pour mieux comprendre, pour mieux aider, pour être plus tolérant, pour être positif, pour être moteur. D’aucun verront dans ce livre des exemples, des situations dont ils se doutent ou qu’ils imaginent au travers du miroir déformé des medias. On va en parler de ce livre, parce qu’il parle vrai, parce que le ton est réaliste et qu’il vaut mieux le lire que se boucher les yeux.

Moi comme les chiens de Sophie Di Ricci (Moisson Rouge)

Attention coup de coeur ! J’avais besoin d’un roman noir, allez savoir pourquoi ? Après avoir lu quelques best sellers très formatés mais néanmoins intéressants, le premier roman de Sophie Di Ricci me tendait les bras … les pages. En voici le début :

Willy est un jeune homme qui vit chez ses parents. Il déteste ce prénom et préfère se faire appeler Alan. Le jour où son père lui propose d’aller vivre dans un mobile home près de la dune de Pilat, il s’enfuit de chez lui pour débarquer dans la grande ville. C’est un garçon très beau, sur qui tout le monde se retourne, passionné de musique et dont le rêve est d’aller au Canada. Ne trouvant pas de boulot, il s’arrange pour trouver de bons samaritains qui, contre quelques faveurs, vont lui payer une chambre d’hôtel ou à manger ou quelques disques.

Alan va se rendre compte qu’il peut gagner plus d’argent en se prostituant, ce qui lui permettrait de se payer des habits, de la drogue, des disques, et de mettre de l’argent de coté pour son billet pour le Canada. Sa rencontre avec deux prostitués drogués, Mickey et Bouboule, va l’initier au monde de la nuit. Alors qu’il peut se permettre d’être arrogant avec les clients grâce à son coté androgyne, eux prennent tous les clients qui s’arrêtent devant leur abribus.

Hibou est un homme d’une quarantaine d’années mystérieux. Tout le monde dit le connaître mais en fait, ce sont plus des bruits véhiculés par la rumeur. On dit de lui que c’est un ancien bandit sorti de prison, riche et violent. Tous les soirs, il vient regarder les prostitués sous l’abribus du boulevard dans sa vieille 306. Il hait les homosexuels, et pense sans cesse à les tuer avec le revolver dont il ne se sépare jamais. Il passe ses journées à traîner dans les bars, à observer les gens et entretenir sa haine.

Un soir, un de ses fidèles clients ne se satisfait pas de ses séances de masturbation. Il demande plus, et devant le refus d’Alan, le tabasse. C’est alors que Hibou le sauve, alors qu’initialement il voulait le frapper à mort. Hibou emmène Alan chez lui, pour le soigner de ses plaies, En remerciement, Alan le suce, puis ils finissent par faire l’amour. Hibou voudrait se débarrasser d’Alan mais il revient sans cesse et Alan s’imagine qu’Hibou est amoureux de lui.

La moindre des choses que je puisse dire, c’est que j’ai été bluffé par cette auteure. Car j’ai déjà lu pas mal de romans sur le monde des prostitués (masculins ou féminins), mais celui-ci est vraiment particulier par le fait que Sophie Di Ricci a décidé de s’attacher aux personnages. Car, après une cinquantaine de pages décrivant le quotidien de ces pauvres hères drogués, on passe à une analyse psychologique fouillée minutieusement par ce style neutre mais extrèmement détaillé et imagé.

D’un coté, on a Alan, un jeune homme dont la malédiction est d’être beau et d’avoir des rêves. Sa beauté lui permet une certaine arrogance et une immaturité, car rien ne peut lui arriver. Mais il est aussi à la recherche des autres, de leur contact, d’une affection qui se situe entre l’amour et l’amitié. Et puis, il y a cette absence de père, sa famille qu’il a laissé derrière lui mais dont il a besoin inconsciemment. Sans illusion sur ce monde et cette société, il vit sa vie avec un but, un objectif, qui est de partir, de s’enfuir ailleurs, car il n’a plus d’illusion.

De l’autre coté, il y a Hibou. C’est tout le contraire de Alan. Il ne cherche pas de contact ou d’amitié, car il ne veut pas ou ne peut pas s’attacher, se faire des amis. Il vit comme un blaireau (je précise : l’animal), sauvegardant le mystère de sa vie privée. Mais on n’échappe pas à son destin, et son malheur va être de tomber amoureux de Alan, bien qu’il fasse tout pour le rejeter. Il vit dans une relation Amour / Haine sans être maître de son destin. Mais peut on encore aimer dans ce monde inhumain ?

Mais dans ce milieu interlope ultra violent, rien ne se passe comme il faudrait. Car, nous avons droit ici à un roman noir, un vrai de vrai. Sophie Di Ricci nous refait le coup de Roméo et Juliette version année 2010. Et elle garde toute la distance, toute la pudeur qui font mal dans les scènes fortes de ce livre, avec un style très agréable à lire, tout en descriptions neutres, presque cliniques. Et puis, elle nous brosse là des portraits de personnages haut en couleurs, même si le ton est noir, avec beaucoup de dialogues très bien faits.

Ce livre m’a envoûté, m’a remué, m’a emporté, m’a ému, m’a secoué. Vous vous doutez que le sujet m’impose de vous avertir que certaines scènes sont explicites et donc à ne pas mettre entre toutes les mains. Mais Sophie Di Ricci fait preuve d’une maîtrise impressionnante tout au long de son histoire. Je viens de découvrir un nouvel auteur, son livre est grand, son livre est fort, son livre est à lire, et il mérite un grand coup de cœur.