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AU DELA DU MAL De Shane STEVENS (Pocket)

C’est l’histoire de Thomas Bishop dont il est question dans ce pavé (760 pages), l’un des plus incroyables et sanglants serial killer que l’Amérique ait connus. Tout commence par son enfance, puis son internement dans un asile psychiatrique expérimental dès l’age de dix ans, après qu’il eut assassiné sa propre mère. Quinze années plus tard, il s’évade et c’est donc son parcours que nous allons suivre dans un contexte social et politique explosif puisque cela se passe dans les années 1972 et 1973.

Car il serait injuste de limiter ce roman à un parcours de serial killer. C’est foisonnant de personnages, tous aussi bien croqués les uns que les autres, du simple shérif au président des Etats-Unis lui-même (ou du moins ses plus proches conseillers). Et la force de ce roman est bien de montrer comment en 1973, tout le monde finit par être impliqué dans la traque de ce tueur fou, mais génial. De la police locale et nationale, de la presse bien sur, des politiciens locaux à la pègre, tous ont un intérêt dans cette histoire.

Tout se déroule selon une narration chronologique, passant d’un personnage à l’autre, sans géométrie ou logique autre que le déroulement du temps. Il aura fallu un sacré travail à l’auteur (Shane Stevens, auteur inconnu, probablement un pseudonyme, lit-on sur la couverture) pour agencer les personnages dans cette gigantesque histoire.

Le style se lit très bien, avec des descriptions très détaillées, dans un style romanesque un peu daté à mon goût, pas très personnel, qui avoisine parfois avec une description clinique des caractères et des lieux. On sent bien que l’auteur privilégie son histoire au style, et il a raison tant elle est prenante et passionnante.

Mes quelques bémols sur ce roman sont liés à la psychologie des personnages, un peu trop simpliste, un peu trop évidente. Les bons sont gentils, les méchants sont mauvais, les politiciens sont corrompus, les policiers sont passionnés par leur métier ; et un seul personnage arrive à démêler cette histoire, un génial journaliste dont les doutes sont surtout là pour faire une histoire un peu moins lisse.

Le début de l’histoire aussi est un peu « téléphonée » : Pourquoi avoir fait de Thomas Bishop un garçon maltraité par sa mère ? Un peu trop facile, à mon goût, et inutile vis-à-vis de la puissance de l’histoire qui suit.

Evidemment, on pense aux autres auteurs de serial killer en lisant ce livre de Ellroy à Thomas Harris. Par son contexte politique associé, je le situerais entre les deux. Mais Ellroy reste pour moi un cran au dessus avec sa psychologie des personnages et le fait qu’il ne sacrifie jamais son style à son histoire.

Ceci dit, cela reste l’une des histoires de serial killer les plus intéressantes que j’ai lues et je vous le conseille fortement, si vous êtes du genre à lire des pavés en rentrant de vacances. Et puis, c’est une très bonne façons d’attendre le prochain Ellroy, qui va lui aussi se dérouler (si j’ai bien compris) pendant la présidence de Richard Nixon.

David Peace : GB 84 (Editions Rivages/noir)

Coup de coeur !

Le 5 mars 1984, les mineurs de Cortonwood, dans le Yorkshire, cessent le travail après l’annonce de la fermeture prochaine du puits dans le cadre d’un plan de restructuration des houillères britanniques qui prévoit 20 000 suppressions d’emplois. Ils ne savent pas qu’ils viennent d’amorcer une grève qui durera un an et sera le plus violent conflit social de l’après-guerre. Une semaine plus tard, la moitié des 187 000 mineurs que compte le pays a rejoint le mouvement emmené par le Syndicat national des mineurs (National Union of Mineworkers) d’Arthur Scargill. Alors qu’elle est au pouvoir depuis cinq ans, Margaret Thatcher n’a pas l’intention de subir le même sort. Tandis qu’Arthur Scargill tente de mobiliser l’ensemble des forces syndicales autour des mineurs, le gouvernement recourt à tous les moyens possibles pour briser la grève : artifices juridiques, répression policière, actions de déstabilisation.
David Peace alterne dans ce roman entre plusieurs personnages qui vont du gouvernement britannique jusqu’aux mineurs eux-mêmes. Et chaque chapitre est entrecoupé de « témoignages » de scènes violentes qui ont eu lieu pendant les manifestations des grèves.

Avant tout, un mot sur David Peace. Vous aimez le James Ellroy des White Jazz et USA underground , ce style coupé à la machette, ultra rapide et concis comme une lame de couteau, sans phrase, parfois sans verbe, fait de répétitions pour donner une ambiance, comme une salve de mitrailleuse ? Si vous aimez, alors il faut lire tout David Peace. Si vous n’aimez pas, passez votre chemin.

La tétralogie de l’éventreur du Yorkshire est d’une noirceur sans pareille, GB 84 en est presque la conclusion logique. Ce qui est terrible, c’est de voir l’absence de communication entre les grévistes et le gouvernement. Un roman qui démontre ce que vaut l’ultralibéralisme et le massacre de tout un pan de l’industrie. Lorsqu’on fait un parallèle avec la situation actuelle, on a envie de se lever et de hurler : arrêtez, vous êtes en train de faire les mêmes erreurs que par le passé. Certaines scènes m’ont fait pleurer. Mais le plus dur de ce livre, c’est l’espoir de ces gens, qui petit se délite, et lire ça quand on sait comment cela va finir, ça fait mal, pour eux, pour nous. Si vous vous lancez dans ce livre, attendez vous à recevoir des claques, et elles font mal tant David Peace ne vous laissera pas récupérer. On me l’avait prêté à l’époque, je vais aller me l’acheter en poche.

Après il y eut les « 44 jours » de Brian Clough, qui fut l’entraîneur de l’équipe de Leeds United qui est passionnant par l’analyse psychologique du personnage principal. Enfin « Tokyo année zéro », situé dans le Japon d’après guerre, plus difficile à lire mais où le style de David Peace fait des merveilles dans un pays complètement démoli, sur un peuple ravagé.