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Blanc comme neige de George P.Pelecanos

Editeur : Editions de l’Olivier (Grand Format) ; Points (Format Poche)

Traducteur : François Lasquin et Lise Dufaux

En cette année 2020, nous allons fêter les 50 années d’existence de la collection Points, et les 40 ans de Points Policier. Et quoi de mieux que de se lancer dans le premier roman mettant en scène Derek Strange et Terry Quinn.

L’auteur :

La biographie de l’auteur est incluse dans un de mes précédents billets, Le chien qui vendait des chaussures.

https://blacknovel1.wordpress.com/2014/11/22/oldies-le-chien-qui-vendait-des-chaussures-de-george-p-pelecanos-gallimard-serie-noire/

Quatrième de couverture :

Washington (D.C.). Leona Wilson veut laver la réputation de son fils, policier noir tué à la suite d’une bavure, et faire graver son nom sur le mur du mémorial de la police de la ville. Elle fait appel à Derek Strange, un ancien flic noir d’une cinquantaine d’années, aujourd’hui détective privé, pour connaître la vérité.

L’affaire, qui a fait l’objet d’une enquête pointilleuse, s’est déroulée une nuit durant laquelle Wilson, qui n’était pas en uniforme, a été surpris par deux collègues alors qu’il braquait son arme sur un homme. Jugeant cette attitude menaçante, l’un des policiers, Terry Quinn, un Blanc, a abattu Wilson. Depuis, il a démissionné de la police pour devenir vendeur de livres et de disques d’occasion.

Pour mener sa contre-enquête, Derek Strange décide de le rencontrer et, convaincu de sa bonne foi, lui propose de l’assister dans ses recherches au cours desquelles les deux hommes vont visiter une partie des bas-fonds de la ville, côtoyer flics ripoux, junkies et exclus du système.

« Derek Strange est un nouveau personnage tout aussi attachant que le privé Nick Stefanos, qui, comme lui, officie à Washington. Ses origines ethniques et sa fine connaissance du terrain en font l’homme idéal pour témoigner à propos du racisme car, au-delà du fait-divers, cette question constitue le sujet central de ce roman noir plein de suspense. » – Claude Mesplède

Mon avis :

Ce roman narre la rencontre entre les deux personnages principaux de cette série, à savoir Derek Strange, la cinquantaine, détective privé noir ayant officié 30 ans auparavant dans la police et Terry Quinn, jeune policier blanc qui a tué Wilson, un collègue noir lors d’une rixe et a été innocenté lors de l’enquête. Depuis, Terry Quinn travaille dans une librairie. A priori, tout oppose ces deux hommes mais la mère de Wilson demande à Strange d’enquêter et ces deux compères vont se trouver, malgré leurs différences. Lors de leur enquête, ils vont croiser la route des Boone, Père et Fils, trafiquants de drogue et meurtriers.

Car, que ce soit par leur couleur de peau, par leur culture, leur âge ou leur psychologie, on ne peut être plus différent. Pourtant, il y a ce même détachement, cette même façon nonchalante de prendre les événements et de trouver le bon mot humoristique pour relâcher la pression. Alors que des auteurs insistent sur le côté impossible de leur rencontre, George P.Pelecanos en fait des scènes justes, simples et logiques.

Le style de George P.Pelecanos est très détaillé, nous décrivant jusqu’au bibelot ornant une étagère dans un bar des bas-fonds de Washington. Cela nous permet d’avoir immédiatement la scène devant les yeux. C’est un style très cinématographique que personnellement j’adore, surtout que les dialogues sont parfaits, savoureux, ce qui donne un bon équilibre à une scène. Un exemple du genre.

Pelecanos nous présente donc le Washington des années 90, multiraciale, avec une criminalité en augmentation. C’est un témoignage de cette époque pas si éloignée, seulement 30 ans, et pourtant, la criminalité a tellement progressé que l’on a l’impression de lire un roman historique ou un reportage sur la vie des flics et la façon dont ils sont perçus dans la société, cible d’actions de plus en plus violente, où il n’y a plus aucun respect de l’autorité sensée faire régner l’ordre et respecter la loi.

Ce roman est malheureusement épuisé. Il va donc être bien difficile de le trouver. Je ne peux que vous conseiller de fouiller vos greniers afin d’en retrouver un exemplaire, ou d’aller voir du coté des sites d’occasion. J’en profite pour lancer un appel aux éditions Points : Il serait grand temps d’envisager une réédition des enquêtes de Strange et Quinn, qui sont au nombre de quatre :

  • Blanc comme neige
  • Tout se paye
  • Soul Circus
  • Hard Revolution (Le meilleur de la série selon Polars Pourpres)

A noter que Red Fury est un prequel mettant en scène Derek Strange et qu’il est disponible au Livre de Poche

Déstockage : L’écorché vif de Pierre Latour

Editeur : Fleuve Noir – Spécial Police N°976

Voici l’ouverture d’une nouvelle rubrique sur Black Novel qui s’appelle Déstockage. Comme beaucoup de blogueurs, je suis atteint d’une maladie qui consiste à acheter ou récupérer les polars. Comme j’achète plus de romans que je ne peux en lire, il se pose rapidement le problème de stockage. J’ai donc décidé de créer cette rubrique qui passera en revue des polars qui ne sont pas des nouveautés. Contrairement à la rubrique Oldies, cette rubrique pourra parler de romans sortis quelques années auparavant comme d’anciens polars, mais toujours dans une optique de découvrir de nouveaux auteurs. Commençons donc par L’écorché vif de Pierre Latour qui date de 1972.

Barney Logan a passé sa jeunesse dans la ferme familiale de Natchez, au Mississippi. Le premier événement dont il se rappelle a eu lieu dans les années 50, quand il avait 14 ans et sa sœur Belle 16 ans. Leur père leur interdisait de fréquenter les noirs, qui y travaillaient comme des esclaves. Lors d’une soirée, Où un vieux noir jouait de la guitare, Belle s’approche trop d’un jeune homme et le père Logan décide de donner une leçon à ces noirs qui ne savent pas garder leur place : Il en tue deux et répudie sa fille.

Barney a développé et conservé ce sentiment de justice et d’égalité entre les hommes. 15 ans plus tard, il écrit un roman à succès, basé sur son expérience. Il a rompu les relations avec son père, et a migré plus au Nord. Alors qu’il s’intéresse aux aspects juridiques pour un futur roman, il rencontre la fille du juge local, Viola et en tombe amoureux. Mais un dramatique accident de la route va défigurer Viola et elle va préférer se suicider plutôt que de vivre comme un monstre. Barney enquête et retrouve le coupable de l’accident. Il va lui tendre un piège mortel dans les forêts environnantes et sombrer dans une folie meurtrière, se croyant investi d’un rôle de justicier envers les démunis.

Cette collection Spécial Police proposait des polars dans un format court. Il était donc nécessaire d’aller vite pour dérouler une intrigue. C’est le cas ici puisque l’on va balayer la bagatelle d’une vingtaine d’années de la vie de Barney Logan. Et le moins que l’on puisse dire, c’est que le scénario de Pierre Latour est complet et qu’il a dû inspirer bon nombre de thrillers qui ont vu le jour dans les années 2000 : la vie d’un homme qui bascule dans une folie meurtrière suite à quelques traumatismes.

On y trouve la dénonciation des inégalités, à commencer par le racisme durant la jeunesse de Barney Logan, puis l’impunité des plus riches, qui se permettent de commettre des crimes sans être inquiétés par la police. Outre le style fluide, on se rend compte que les sujets abordés ici restent très actuels. Le roman n’a pas pris une ride et pourrait, encore aujourd’hui, en épater plus d’un.

La construction de ce roman pourra tout de même surprendre quelques lecteurs. Il démarre à la première personne du singulier, laissant la parole à Barney Logan. Puis, on passe à une narration plus classique, en y introduisant les personnages du shérif et du reporter qui vont prendre de l’importance pour arriver à une conclusion finalement très morale et consensuelle. Cela fait de ce roman un bon polar intemporel, auquel on pourra reprocher une fin un peu rapide (format de l’éditeur imposé oblige). Pierre Latour est indéniablement un auteur trop vite oublié.

Maître des eaux de Patrick Coudreau

Editeur : Manufacture de livres

Je commence l’année 2020 par un premier roman sorti dès le début de l’année dans une maison d’édition que j’aime beaucoup. Connue pour les romans de Frank Bouysse, la Manufacture de Livres nous offre un roman dont l’univers est proche de son auteur phare.

A Brissole, petit village français, il ne fait pas bon être étranger, entendez ne pas être né dans le village. Les Grewicz ont débarqué au village, ont construit une ferme, se sont mis à élever des moutons. Et ils ne se sont jamais intégrés aux gens du village. D’un autre coté, les Brissoliens ne voulaient pas d’eux. Pas étonnant qu’il leur soit arrivé un malheur, un grand malheur.

Plusieurs années après, Mathias Grewicz revient à Brissole. Et les surnoms renaissent sur les lèvres des villageois, avides de protéger leur vie. « Grevisse », « Ecrevisse » sont les termes hurlés par la horde qui poursuit Mathias dans les forêts alentour. « On aura ta peau ! ». Quand on a un nom bizarre, on a forcément des choses à cacher ! Les chasseurs ont aperçu une ombre, ils ont tiré et ont touché Mathias au bras. Mathias va trouver refuge dans une grotte et préparer sa vengeance.

Mais il est bien surpris quand il est rejoint par une petite fille. Elle dit s’appeler Elia, être la belle-fille du maire, Preret. Elle sait combien c’est un salaud, ce Preret, elle sait bien qu’il frappe sa mère. Alors, elle est prête à l’aider, en lui apportant des médicaments et de la nourriture.

Pour son premier roman, Patrick Coudreau fait preuve d’une belle maîtrise dans sa façon de mener son intrigue, et nous offre un roman que beaucoup d’auteurs américains de la vague « Nature writing » ne nieraient pas. C’est une course poursuite entre des chasseurs et leur proie au milieu d’une nature apaisée dont les éléments ne demandent qu’à se déchaîner.

Alternant les points de vue entre Mathias et les habitants du village, il fait avancer son histoire tranquillement, faisant intervenir la petite Elia, la belle-fille du maire et qui est probablement la seule personne sensée de ce roman. Roman de personnages plus que roman de nature, il démontre de façon éloquente la folie des hommes face à la puissance tranquille de la nature.

C’est aussi un roman qui montre la bêtise violente des hommes face à l’inconnu, la peur des autres et les boucs émissaires qui sont victimes des imbéciles, comme toujours. Et ce que je retiendrai, c’est la bonne adéquation entre l’histoire, le style et la longueur du roman qui fait qu’on le lit d’une traite, sans s’arrêter. Et après avoir tourné la dernière page, je me suis dit que j’avais éprouvé le même plaisir que quand j’avais découvert Franck Bouysse, avec Grossir le ciel. C’est un signe.

La compagnie des glaces tomes 11 et 12 de GJ.Arnaud

Editeur : French Pulp

Les éditions French Pulp ont décidé de rééditer la saga de science fiction de Georges-Jean Arnaud, en regroupant les romans par deux. Il s’agit, je crois, de la plus grande saga de science fiction jamais écrite puisqu’elle comporte 63 romans. Voici mon avis sur les tomes 11 et 12.

Les fous du soleil :

Alors qu’il a été kidnappé par Lady Diana, la propriétaire de la compagnie Panaméricaine, Jdrien se retrouve occupé par des nounous qui sont chargés de le surveiller. Il en profite pour développer ses dons de médium et de télékinésie. De leur coté, le peuple roux a retrouvé la dépouille de Jdrou, la mère de Jdrien et amante de Lien Rag, et l’emmène à travers la banquise atlantique pour retrouver leur messie.

Les rénovateurs du soleil continuent à mettre en place leur projet fou de percer la couche de poussière lunaire à l’aide d’un laser et le Kid, qui a construit sa compagnie sur une banquise se voit obligé de s’allier avec Lien Rag pour trouver des solutions, sous peine de voir son empire être englouti sous les flots.

Si le début du roman est foisonnant, passant d’un personnage à l’autre, d’un lieu à l’autre, et qu’il fait penser à une mise en place d’un gigantesque échiquier, la suite du roman tourne vite au roman catastrophe, avec la température qui grimpe et niveau des eaux qui monte inexorablement. Voilà une nouvelle fois un tome qui, s’il n’a pas un rythme fou, offre un suspense prenant, d’autant plus que l’on s’est attaché avec les personnages.

Cancer Network :

Après les 8 jours de la catastrophe du précédent tome, les compagnies se reconstruisent. Jdrien, qui a trouvé refuge auprès d’un minier de fond, retrouve la diplomate Yeuse, et décide de prendre la route pour retrouver la dépouille de sa mère. Lien, inquiet pour son fils et du culte dont il fait preuve, veut trouver les origines du peuple Roux, et ainsi couper court à toute légende de messie. Il se dirige donc vers Vatican II, tenu par les néo-catholiques, le lieu où sont conservées toutes les archives de l’ancien monde.

Prenant une construction habile et habituelle qui consiste à alterner les chapitres entre les différents personnages, Georges Jean Arnaud nous construit une intrigue plus calme, tout en avançant ses pions. On a vraiment l’impression de voir se dérouler sous nos yeux une partie d’échecs où chacun avance prudemment en direction de l’ennemi, sans toutefois savoir ce qui va les attendre.

Le grand moment de ce roman, c’est bien évidemment la visite de Vatican II, gigantesque cité immensément riche, qui abrite toutes sortes de trafics et commerces dont celui des Roux. Derrière leur voile de religion, les ventes de Roux s’apparentent à des commerces d’animaux alors que dans les sous-sols, dorment les livres contenant la vérité sur ce peuple. Comme un retour en arrière qui s’apparente à la traite des noirs. Mais ceci est une autre histoire …

Blanc sur noir de Kris Nelscott

Editeur : Editions de l’Aube

Traducteur : Luc Baranger

Après La route de tous les dangers et A couper au couteau, Blanc sur noir est la troisième aventure ou enquête de Smokey Dalton, détective noir sans licence dont les romans se déroulent à la fin des années 60.

Le roman se déroule fin 1968, à Chicago. Après avoir quitté Memphis avec Jimmy, un jeune noir témoin de l’assassinat de Martin Luther King, Smokey Dalton a décidé de changer de nom pour se cacher chez des amis, les Grimshaw. Il s’appelle Bill et vit de petits boulots, pour rendre service mais aussi pour s’assurer qu’il pourra emmener et ramener Jimmy au collège. Car Bill Grimshaw / Smokey Dalton vit dans une peur permanente qu’on les retrouve.

Ce matin-là, une jeune femme vient le voir chez lui. Elle sait qu’il fait parfois des enquêtes pour les gens du voisinage. La jeune femme veut qu’il enquête sur la mort de son mari, Louis Foster, survenue trois semaines plus tôt. Son corps a été retrouvé dans un parc alors qu’il n’avait rien à y faire et avait promis à sa femme de rentrer tôt. Et comme la police ne fait rien pour trouver les coupables …

En rentrant du collège, avec Jimmy, Bill / Smokey aperçoit quelque chose dans sa veste. Jimmy essaie de cacher un béret noir. Il sait bien que cela veut dire qu’il a été enrôlé dans le gang des Blackstones, un groupe noir revendicateur. Dès le lendemain, il ira avec Jimmy rendre le béret car il ne veut pas que Jimmy appartienne à un quelconque groupe violent. D’autant plus qu’ils rançonnent aussi les noirs.

Enfin, Laura Hattaway, amie blanche de Bill / Smokey, vient d’hériter de la société de son père. Elle voudrait siéger au conseil d’administration mais les dirigeants en place la prennent pour une demeurée. Ayant peur que la situation dégénère, elle propose à Bill / Smokey de devenir son garde du corps, le temps qu’elle puisse faire valoir ses droits. Voilà un Smokey bien occupé pour finir cette année 1968.

J’avais lu La route de tous les dangers à sa sortie, c’est-à-dire il y a bien longtemps, dans une autre vie, et j’en avais gardé un très bon souvenir. D’ailleurs, je ne dis pas que je le relirai un de ces jours. Je n’ai pas lu A couper au couteau (pas encore), mais j’ai attaqué Blanc sur Noir, sur l’insistance de mon ami Richard, puisqu’il a décidé de sélectionner ce roman pour le Grand Prix des Balais d’Or. Et, une fois n’est pas coutume, je vous conseille d’avoir lu les précédentes aventures de Smokey Dalton avant de lire celui-ci et de s’immerger plus rapidement dans le contexte.

« Le jour où tout a commencé, j’étais dans mon petit appartement. Bras croisés, le mur blanc semblait absorber mes pensées ». Je dois dire que les deux premières phrases m’ont laissé dubitatif, avec une traduction maladroite. Mais j’ai vite été pris par les intrigues et la psychologie de Smokey Dalton. On est clairement dans un roman de détective, avec trois intrigues en parallèle qui se mêlent peu, et l’histoire se déroule avec une belle fluidité, sans que l’on soit perdu. Clairement, le style est loin d’être direct, car il est très détaillé, très littéraire, avançant beaucoup grâce à de nombreux dialogues, parfois un peu bavards, mais participant à la crédibilité du contexte.

Le contexte est clairement violent, sous tension, et l’on peut y voir deux clans s’opposer : les blancs et les noirs. Alors que le message politique parle de rassemblement, ce roman montre la réalité du terrain, au travers de plusieurs exemples que l’on trouve dans la vie quotidienne. Ces passages sont clairement les moments forts de ce roman qui ne font pas dans la dentelle. Il y a aussi l’opposition entre les groupes militants noirs, qui devraient œuvrer pour leurs droits et être unis et que l’on voit en conflit pour acquérir un peu plus de pouvoir et d’argent.

Et puis, il y a les psychologies des personnages, montrées essentiellement par des dialogues longs. On y trouve de tout, des flics véreux, des flics blancs gentils des noirs méchants. Mais au milieu de cette faune, il y a Smokey, très loin d’un super-héros, qui apparaît comme un homme comme les autres, cherchant avant tout à ne pas faire de vagues, voulant vivre sa vie et élever Jimmy, sans pencher ni dans le camp blanc ni dans le camp noir. Finalement, voilà un très bon polar de détective, qui dit beaucoup de choses intelligemment, une lecture très fortement conseillée.

Hevel de Patrick Pécherot

Editeur : Gallimard

C’est un fait, je ne lis pas assez Patrick Pécherot, et je n’en parle pas assez. Tranchecaille m’avait très fortement impressionné, à tel point que je m’en rappelle encore. Pour d’autres romans, je dois dire que quand le coté historique prend le pas sur l’intrigue, j’accroche moins.

Avec ce roman là, le contexte est bien historique mais il ne sert qu’à illustrer une trame présentant le témoignage de Gus. Au début, on a l’impression de lire une confession, celle d’un homme qui a vécu la guerre d’Algérie et qui revenu de l’enfer devient chauffeur livreur avec son acolyte André. Puis, petit à petit, on se rend compte que Gus parle à quelqu’un, à un journaliste ou à un romancier qui veut avoir son avis.

D’ailleurs, dès le début du roman, on croit que l’auteur s’adresse à nous mais il s’agit bien de Gus :

« Soit, puisque vous y tenez, je vais vous raconter. Mais ce sera comme je l’entends. Quand j’en aurais fini, vous déciderez. Vous prendrez ou vous laisserez. Vous comprenez, tant mieux. Vous ne pigez pas, tant pis. »

Tout le début du roman est un pur joyau. Avec son parlé vrai, simple, direct, l’auteur et Gus nous emmènent dans les années 50, en province, dans le Jura, avec ses routes déglinguées qui maltraitent le camion en mauvais état. Les secousses viennent bercer les chauffeurs, et il faut un petit coup d’alcool pour se réveiller.

Puis, Gus va nous parler de son histoire, brièvement, et de ses ressentiments envers les étrangers, ceux qui les ont foutus dehors et qui se permettent de faire grève chez nous, mettant à genoux notre pays. Sans jamais dépasser la ligne jaune, en étant trop voyant, trop trivial, l’auteur insère des piques pour mieux expliquer la psychologie de son personnage. Et les pages vont petit à petit se remplir de sang.

Puis les souvenirs deviennent flous, parfois à dessein, les faits se contredisent, et les non-dits deviennent mensonges, les oublis des accusations. Et le roman témoignage d’une partie de cette génération devient psychologiquement passionnant et se transforme en dénonciation des oubliés de la guerre et des citoyens abandonnés. Ce qui n’était que quelques morceaux épars de porcelaine se transforme en mosaïque d’une population qui n’a pas compris ce qui se passait parce qu’on ne lui a rien expliqué.

C’est sur cet équilibre fragile que se construit le drame de ce roman, dans un exercice de style qui peut paraître hermétique, ou du moins pas facile à appréhender et qui se révèle réussi au sens où il remplit l’ambition que l’auteur s’était fixée au départ. Patrick Pécherot est un témoin primordial de la France et des Français et ce roman le démontre une fois de plus. Et ce roman, malgré son contexte très centré années 50 n’en devient que très actuel, terriblement actuel.

Ne ratez pas entre autres l’avis de Hannibal

Haine pour haine d’Eva Dolan

Editeur : Liana Levi

Traductrice : Lise Garond

Après Les chemins de la haine, son précédent roman, où nous avions fait connaissance avec Dushan Zigic et Mel Ferreira, voici donc leur deuxième enquête sous haute tension. C’est un roman policier, un roman noir, un roman social, une sacrée vision de la société actuelle.

Jelena et Sofia Krasic sont deux sœurs immigrées qui habitent à Peterborough. A 5 heures du matin, on ne rencontre pas d’Anglais, a attendre à l’arrêt du bus. C’est ce que les deux sœurs font en compagnie d’un homme qui les salue en bougonnant. Tout d’un coup, une Volvo blanche débouche de l’angle à toute vitesse et leur fonce dessus. L’homme pousse Sofia pour la sauver mais la voiture écrase Jelena qui meurt sur le coup. L’homme décédera un peu plus tard tandis que Sofia sera transportée à l’hôpital. La voiture est abandonnée un peu plus loin et le chauffard s’enfuit par les petites rues.

Zigic et Ferreira sont dépêchés sur cette affaire, pas seulement parce que les victimes sont immigrées mais parce qu’ils connaissent bien le quartier. C’est en tous cas ce que veut fait croire le commissaire Riggott, leur chef, auprès de la presse locale. En effet, leur section, le département des crimes de haine est plutôt destiné à résoudre des affaires criminelles ayant un lien avec le racisme. Cela n’arrange pas Zigic et Ferreira qui doivent résoudre des meurtres de sang froid qui ont eu lieu récemment : deux corps ont été retrouvés à quelques jours d’intervalle, tabassés, la tête massacrée par des bottes aux bouts métalliques. Avec les élections qui approchent, la situation est explosive.

Richard Shotton est à la tête du parti English Patriot Party, un parti d’extrême droite qui est lié à l’English Nationalist League, un groupuscule extrémiste ultra-violent. Pour se donner une légitimité devant les électeurs, Shotton a décidé de prendre du recul par rapport à l’ENL, et cherche à savoir si des gens de son parti seraient impliqués dans les crimes récents qui ont ensanglanté Peterborough.

Quelle idée géniale d’avoir inventé ce département des crimes de haine, tant cela permet d’aborder des sujets de fond, touchant à la société actuelle ! Quelle idée géniale d’avoir inventé les personnages de Zigic, d’origine serbe et Ferreira d’origine portugaise pour résoudre ces enquêtes ! Quelle idée géniale de mêler les genres, entre roman policier et roman noir, pour aborder des sujets difficiles et que beaucoup de gens veulent taire, et en particulier les média qui ne s’arrêtent qu’à des images sanglantes pour assouvir les besoins du peuple avide de sensation !

Ce roman, qui fait un peu plus de 420 pages, est en réalité un sacré pavé tant l’écriture est dense. Découpé en cinq parties comme autant de jours pendant lesquels va se dérouler cette enquête, les scènes vont s’additionner avec une logique qui peut déconcerter tant elle semble suivre un fil qui semble être tiré par la réalité du terrain. Nous ne sommes pas en face d’enquêteurs à la recherche d’indices, mais bien en face de policiers de terrain qui vont subir les aléas et les violences du terrain de tous les jours. C’est dire si l’immersion est grande et géniale, pour peu que l’on accepte de violer les codes du polar.

Le style d’Eva Dolan est moins direct dans ce roman, mais tout aussi efficace. Ce n’est pas le genre de roman où on saute une phrase, car chaque mot a son importance. Et le rythme est tel que l’on n’a pas non plus le temps de se poser de questions : on est dans la fange, dans la boue des caniveaux, en plein centre ville, et les animaux se tuent uniquement pour des raisons raciales. « L’enfer, c’est les autres. »

Mais là où Eva Dolan va encore plus loin, c’est avec ce personnage de Shotton, leader d’un parti d’extrême droite, qui veut redorer le blason de son parti, lui donner une légitimité, quitte à masquer ses messages de haine. Et c’est un message qu’Eva Dolan nous assène en pleine figure : Méfiez-vous des beaux parleurs et de leurs belles phrases, elles ne cachent rien d’autre que la Haine, celle de ceux qui ne sont pas comme nous. Ce roman est un plaidoyer contre le racisme et contre les politiques qui le prônent. C’est aussi une mise en garde dure et brutale et en cela, ce roman est important.

Ne ratez pas les avis de l’ami Claude et de 404