Archives du mot-clé Racisme

Blanc sur noir de Kris Nelscott

Editeur : Editions de l’Aube

Traducteur : Luc Baranger

Après La route de tous les dangers et A couper au couteau, Blanc sur noir est la troisième aventure ou enquête de Smokey Dalton, détective noir sans licence dont les romans se déroulent à la fin des années 60.

Le roman se déroule fin 1968, à Chicago. Après avoir quitté Memphis avec Jimmy, un jeune noir témoin de l’assassinat de Martin Luther King, Smokey Dalton a décidé de changer de nom pour se cacher chez des amis, les Grimshaw. Il s’appelle Bill et vit de petits boulots, pour rendre service mais aussi pour s’assurer qu’il pourra emmener et ramener Jimmy au collège. Car Bill Grimshaw / Smokey Dalton vit dans une peur permanente qu’on les retrouve.

Ce matin-là, une jeune femme vient le voir chez lui. Elle sait qu’il fait parfois des enquêtes pour les gens du voisinage. La jeune femme veut qu’il enquête sur la mort de son mari, Louis Foster, survenue trois semaines plus tôt. Son corps a été retrouvé dans un parc alors qu’il n’avait rien à y faire et avait promis à sa femme de rentrer tôt. Et comme la police ne fait rien pour trouver les coupables …

En rentrant du collège, avec Jimmy, Bill / Smokey aperçoit quelque chose dans sa veste. Jimmy essaie de cacher un béret noir. Il sait bien que cela veut dire qu’il a été enrôlé dans le gang des Blackstones, un groupe noir revendicateur. Dès le lendemain, il ira avec Jimmy rendre le béret car il ne veut pas que Jimmy appartienne à un quelconque groupe violent. D’autant plus qu’ils rançonnent aussi les noirs.

Enfin, Laura Hattaway, amie blanche de Bill / Smokey, vient d’hériter de la société de son père. Elle voudrait siéger au conseil d’administration mais les dirigeants en place la prennent pour une demeurée. Ayant peur que la situation dégénère, elle propose à Bill / Smokey de devenir son garde du corps, le temps qu’elle puisse faire valoir ses droits. Voilà un Smokey bien occupé pour finir cette année 1968.

J’avais lu La route de tous les dangers à sa sortie, c’est-à-dire il y a bien longtemps, dans une autre vie, et j’en avais gardé un très bon souvenir. D’ailleurs, je ne dis pas que je le relirai un de ces jours. Je n’ai pas lu A couper au couteau (pas encore), mais j’ai attaqué Blanc sur Noir, sur l’insistance de mon ami Richard, puisqu’il a décidé de sélectionner ce roman pour le Grand Prix des Balais d’Or. Et, une fois n’est pas coutume, je vous conseille d’avoir lu les précédentes aventures de Smokey Dalton avant de lire celui-ci et de s’immerger plus rapidement dans le contexte.

« Le jour où tout a commencé, j’étais dans mon petit appartement. Bras croisés, le mur blanc semblait absorber mes pensées ». Je dois dire que les deux premières phrases m’ont laissé dubitatif, avec une traduction maladroite. Mais j’ai vite été pris par les intrigues et la psychologie de Smokey Dalton. On est clairement dans un roman de détective, avec trois intrigues en parallèle qui se mêlent peu, et l’histoire se déroule avec une belle fluidité, sans que l’on soit perdu. Clairement, le style est loin d’être direct, car il est très détaillé, très littéraire, avançant beaucoup grâce à de nombreux dialogues, parfois un peu bavards, mais participant à la crédibilité du contexte.

Le contexte est clairement violent, sous tension, et l’on peut y voir deux clans s’opposer : les blancs et les noirs. Alors que le message politique parle de rassemblement, ce roman montre la réalité du terrain, au travers de plusieurs exemples que l’on trouve dans la vie quotidienne. Ces passages sont clairement les moments forts de ce roman qui ne font pas dans la dentelle. Il y a aussi l’opposition entre les groupes militants noirs, qui devraient œuvrer pour leurs droits et être unis et que l’on voit en conflit pour acquérir un peu plus de pouvoir et d’argent.

Et puis, il y a les psychologies des personnages, montrées essentiellement par des dialogues longs. On y trouve de tout, des flics véreux, des flics blancs gentils des noirs méchants. Mais au milieu de cette faune, il y a Smokey, très loin d’un super-héros, qui apparaît comme un homme comme les autres, cherchant avant tout à ne pas faire de vagues, voulant vivre sa vie et élever Jimmy, sans pencher ni dans le camp blanc ni dans le camp noir. Finalement, voilà un très bon polar de détective, qui dit beaucoup de choses intelligemment, une lecture très fortement conseillée.

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Hevel de Patrick Pécherot

Editeur : Gallimard

C’est un fait, je ne lis pas assez Patrick Pécherot, et je n’en parle pas assez. Tranchecaille m’avait très fortement impressionné, à tel point que je m’en rappelle encore. Pour d’autres romans, je dois dire que quand le coté historique prend le pas sur l’intrigue, j’accroche moins.

Avec ce roman là, le contexte est bien historique mais il ne sert qu’à illustrer une trame présentant le témoignage de Gus. Au début, on a l’impression de lire une confession, celle d’un homme qui a vécu la guerre d’Algérie et qui revenu de l’enfer devient chauffeur livreur avec son acolyte André. Puis, petit à petit, on se rend compte que Gus parle à quelqu’un, à un journaliste ou à un romancier qui veut avoir son avis.

D’ailleurs, dès le début du roman, on croit que l’auteur s’adresse à nous mais il s’agit bien de Gus :

« Soit, puisque vous y tenez, je vais vous raconter. Mais ce sera comme je l’entends. Quand j’en aurais fini, vous déciderez. Vous prendrez ou vous laisserez. Vous comprenez, tant mieux. Vous ne pigez pas, tant pis. »

Tout le début du roman est un pur joyau. Avec son parlé vrai, simple, direct, l’auteur et Gus nous emmènent dans les années 50, en province, dans le Jura, avec ses routes déglinguées qui maltraitent le camion en mauvais état. Les secousses viennent bercer les chauffeurs, et il faut un petit coup d’alcool pour se réveiller.

Puis, Gus va nous parler de son histoire, brièvement, et de ses ressentiments envers les étrangers, ceux qui les ont foutus dehors et qui se permettent de faire grève chez nous, mettant à genoux notre pays. Sans jamais dépasser la ligne jaune, en étant trop voyant, trop trivial, l’auteur insère des piques pour mieux expliquer la psychologie de son personnage. Et les pages vont petit à petit se remplir de sang.

Puis les souvenirs deviennent flous, parfois à dessein, les faits se contredisent, et les non-dits deviennent mensonges, les oublis des accusations. Et le roman témoignage d’une partie de cette génération devient psychologiquement passionnant et se transforme en dénonciation des oubliés de la guerre et des citoyens abandonnés. Ce qui n’était que quelques morceaux épars de porcelaine se transforme en mosaïque d’une population qui n’a pas compris ce qui se passait parce qu’on ne lui a rien expliqué.

C’est sur cet équilibre fragile que se construit le drame de ce roman, dans un exercice de style qui peut paraître hermétique, ou du moins pas facile à appréhender et qui se révèle réussi au sens où il remplit l’ambition que l’auteur s’était fixée au départ. Patrick Pécherot est un témoin primordial de la France et des Français et ce roman le démontre une fois de plus. Et ce roman, malgré son contexte très centré années 50 n’en devient que très actuel, terriblement actuel.

Ne ratez pas entre autres l’avis de Hannibal

Haine pour haine d’Eva Dolan

Editeur : Liana Levi

Traductrice : Lise Garond

Après Les chemins de la haine, son précédent roman, où nous avions fait connaissance avec Dushan Zigic et Mel Ferreira, voici donc leur deuxième enquête sous haute tension. C’est un roman policier, un roman noir, un roman social, une sacrée vision de la société actuelle.

Jelena et Sofia Krasic sont deux sœurs immigrées qui habitent à Peterborough. A 5 heures du matin, on ne rencontre pas d’Anglais, a attendre à l’arrêt du bus. C’est ce que les deux sœurs font en compagnie d’un homme qui les salue en bougonnant. Tout d’un coup, une Volvo blanche débouche de l’angle à toute vitesse et leur fonce dessus. L’homme pousse Sofia pour la sauver mais la voiture écrase Jelena qui meurt sur le coup. L’homme décédera un peu plus tard tandis que Sofia sera transportée à l’hôpital. La voiture est abandonnée un peu plus loin et le chauffard s’enfuit par les petites rues.

Zigic et Ferreira sont dépêchés sur cette affaire, pas seulement parce que les victimes sont immigrées mais parce qu’ils connaissent bien le quartier. C’est en tous cas ce que veut fait croire le commissaire Riggott, leur chef, auprès de la presse locale. En effet, leur section, le département des crimes de haine est plutôt destiné à résoudre des affaires criminelles ayant un lien avec le racisme. Cela n’arrange pas Zigic et Ferreira qui doivent résoudre des meurtres de sang froid qui ont eu lieu récemment : deux corps ont été retrouvés à quelques jours d’intervalle, tabassés, la tête massacrée par des bottes aux bouts métalliques. Avec les élections qui approchent, la situation est explosive.

Richard Shotton est à la tête du parti English Patriot Party, un parti d’extrême droite qui est lié à l’English Nationalist League, un groupuscule extrémiste ultra-violent. Pour se donner une légitimité devant les électeurs, Shotton a décidé de prendre du recul par rapport à l’ENL, et cherche à savoir si des gens de son parti seraient impliqués dans les crimes récents qui ont ensanglanté Peterborough.

Quelle idée géniale d’avoir inventé ce département des crimes de haine, tant cela permet d’aborder des sujets de fond, touchant à la société actuelle ! Quelle idée géniale d’avoir inventé les personnages de Zigic, d’origine serbe et Ferreira d’origine portugaise pour résoudre ces enquêtes ! Quelle idée géniale de mêler les genres, entre roman policier et roman noir, pour aborder des sujets difficiles et que beaucoup de gens veulent taire, et en particulier les média qui ne s’arrêtent qu’à des images sanglantes pour assouvir les besoins du peuple avide de sensation !

Ce roman, qui fait un peu plus de 420 pages, est en réalité un sacré pavé tant l’écriture est dense. Découpé en cinq parties comme autant de jours pendant lesquels va se dérouler cette enquête, les scènes vont s’additionner avec une logique qui peut déconcerter tant elle semble suivre un fil qui semble être tiré par la réalité du terrain. Nous ne sommes pas en face d’enquêteurs à la recherche d’indices, mais bien en face de policiers de terrain qui vont subir les aléas et les violences du terrain de tous les jours. C’est dire si l’immersion est grande et géniale, pour peu que l’on accepte de violer les codes du polar.

Le style d’Eva Dolan est moins direct dans ce roman, mais tout aussi efficace. Ce n’est pas le genre de roman où on saute une phrase, car chaque mot a son importance. Et le rythme est tel que l’on n’a pas non plus le temps de se poser de questions : on est dans la fange, dans la boue des caniveaux, en plein centre ville, et les animaux se tuent uniquement pour des raisons raciales. « L’enfer, c’est les autres. »

Mais là où Eva Dolan va encore plus loin, c’est avec ce personnage de Shotton, leader d’un parti d’extrême droite, qui veut redorer le blason de son parti, lui donner une légitimité, quitte à masquer ses messages de haine. Et c’est un message qu’Eva Dolan nous assène en pleine figure : Méfiez-vous des beaux parleurs et de leurs belles phrases, elles ne cachent rien d’autre que la Haine, celle de ceux qui ne sont pas comme nous. Ce roman est un plaidoyer contre le racisme et contre les politiques qui le prônent. C’est aussi une mise en garde dure et brutale et en cela, ce roman est important.

Ne ratez pas les avis de l’ami Claude et de 404

La légende de Santiago de Boris Quercia

Editeur : Asphalte

Traducteur : Isabel Siklodi

Après Les rues de Santiago et Tant de chiens, voici le retour de l’inspecteur Santiago Quinones, que je retrouve avec un grand plaisir puisque j’ai mis deux coups de cœur pour ces deux romans. Inutile de vous dire que je piaffais d’impatience en entamant ma lecture. Quel roman !

Santiago est assis chez sa mère, au chevet de son beau père, qu’il appelle le monsieur. Ce dernier agonise, branché à des tuyaux, et la musique des machines emplit le calme de la chambre. Pourquoi laisser quelqu’un souffrir comme cela ? Plus pour se débarrasser de lui que dans un geste de bonté, Santiago débranche les tuyaux et regarde le monsieur quitter cette terre, tranquillement.

L’après midi de l’enterrement, Santiago et son collègue Garcia sont à la recherche de deux noirs. Après les avoir repérés, Santiago s’approche d’un kiosque pour acheter des cigarettes. Soudain, les deux noirs s’enfuient et Santiago court après l’un d’eux. Il bifurque dans une ruelle et aperçoit son homme plus loin, assis par terre. Quand il s’approche, il s’aperçoit que le trafiquant a été égorgé. Le jour même, un communiqué annonce avoir débarrassé le Chili d’un « sale rat ».

Le soir, Santiago passe devant le restaurant chinois Xan Wan, et voit le Petit Boiteux en sortir. Il l’oblige à retourner à l’intérieur et trouve le Chinois assassiné et les doigts coupés. Santiago voit des doses de cocaïne sur le comptoir et s’en empare. Puis il menace le Petit Boiteux pour qu’il ne dise rien et rentre chez lui, sans rien signaler. Chez lui, il s’aperçoit que Marina est partie. Ça va être dur de vivre seul, sans l’amour de sa vie. Heureusement il a de la cocaïne pour oublier …

Il vaut mieux avoir le moral pour entamer et lire ce roman. Car nous sommes ici dans la grande tradition du détective privé qui s’enfonce à force de prendre les mauvaises décisions. Et c’est bien dans une spirale infernale que va nous entraîner Boris Quercia, malmenant son personnage de mésaventures en mésaventures, de coups durs en coups durs, de souffrances en souffrances.

C’est un homme en déperdition, en perte de repères que nous peint l’auteur, avec son style toujours aussi efficace et direct jusqu’à en faire une torture de ce personnage emblématique que j’ai tant aimé. Et comme on compatit à tous ses malheurs, on souffre avec lui, dans cette descente vertigineuse sans fond, qui va l’amener à à la fois se sacrifier et sacrifier les autres. Et je peux vous dire, qu’émotionnellement, c’est très très fort.

J’ai adoré les deux premiers tomes, j’ai aussi adoré celui-ci. Je ne peux que vous conseiller de les lire tous, même si chaque enquête peut se lire indépendamment les unes des autres. Boris Quercia fait entrer Santiago Quinones dans le panthéon des grands détectives dépressifs et solitaires, à l’instar des Jack Taylor ou Charlie Parker (dans ses dernières aventures). C’est du roman noir, du grand roman noir, à ne rater sous aucun prétexte pour tous les amateurs du genre.

Enfermé.e de Jacques Saussey

Editeur : French Pulp

Avant d’entamer les romans de 2019, je vous propose de revenir sur quelques lectures de l’année précédente qui furent marquantes, c’est le moins que l’on puisse dire. Et je vais commencer par le dernier roman en date de Jacques Saussey, que j’adore, et qui sera l’auteur que j’aurais le plus lu en 2018, avec 3 romans à mon compteur personnel : 7/13 (Toucan) qui va sortir au format poche en février, De sinistre mémoire (French Pulp) et celui-ci.

On a l’habitude de suivre les enquêtes de son couple de flics Daniel Magne et Lisa Heslin, mais cet auteur de polars nous offre parfois des romans orphelins comme Sens interdits, une enquête de Luc Mandoline ou Le Loup Peint. Avec Enfermé.e, c’est encore le cas puisque nous allons suivre la vie de Virginie, cette petite fille née dans un corps de garçon. Avec ce roman, Jacques Saussey nous montre les souffrances subies par quelques jeunes gens, qui ne sont pas compris par les règles bien-pensantes de notre société.

Je ne vais pas insister à nouveau sur le talent de Jacques Saussey de construire des intrigues complexes, s’amusant à aller et venir, voyager entre présent et passé avec une facilité déconcertante mais oh combien plaisante. Virginie, qui est le seul personnage du roman à avoir un prénom, aura très tôt la certitude d’avoir été trompée par la nature, elle qui se sent jeune fille puis femme et qui est enfermée dans un corps de garçon.

De l’incompréhension, le désespoir, le refus et la violence de ses parents, elle n’en tirera que plus de détermination à vivre sa vie. Elle subira aussi les moqueries, les coups des enfants de sa classe. Elle passera des heures et des heures, jeune adolescente, à raconter ce qu’elle ressent à un psychiatre alors qu’elle arrive à l’adolescence, parce qu’il est persuadé qu’il peut la sauver ( ! ). Elle quittera le cauchemar familial vers 18 ans et vivra avec La Fouine et Beau Gosse qui sont les deux amis qui la comprendront.

Et puis, avec eux deux, ils planifieront un casse, un petit larcin qui se terminera mal pour les deux amis de Virginie qui se feront tuer. Elle se retrouvera à nouveau enfermée, en prison cette fois-ci, où elle subira à nouveau la violence, les coups, les viols. A sa sortie, elle trouvera un travail dans un hospice, un asile de vieux, un mouroir, où elle se sentira enfermée, encore, toujours.

Construit de courts chapitres, chacun racontant une scène marquante de la vie de Virginie, le roman va s’avancer doucement en nous montrant sans insister le cauchemar de ce jeune garçon né jeune fille. Il nous montrera la haine des autres envers ceux qui ne sont pas comme eux, il nous montrera l’incompréhension, il nous montrera la douleur de vivre en subissant des règles trop étriquées.

Ne croyez pas que je vous ai tout dit de ce roman par ce long résumé, car il se passe encore beaucoup de choses, et chaque scène est comme une plaidoirie envers ces personnes mal dans leur peau parce que nées dans le mauvais corps. C’est aussi et surtout un beau réquisitoire contre les racistes ou homophobes ou quelque soit leur nom, les étroits du bulbe qui n’acceptent pas les gens différents d’eux.

C’est un roman dur, très dur, et le style se fait discret, direct comme si l’auteur avait voulu rester en retrait de son histoire forte, et laisser Virginie parler, la mettre au devant de la scène, elle qui veut avant tout vivre sa vie. C’est un roman dur, très dur mais utile et important car il nous pose des questions sans nous imposer des réponses. C’est un roman dur, très dur que vous vous devez de lire.

Et un grand merci à Valérie pour le cadeau !

Pour donner la mort, tapez 1 d’Ahmed Tiab

Editeur : Editions de l’Aube

Après avoir écrit une trilogie mettant en scène le commissaire Kémal Fadil (Le Français de Roseville, Le désert ou la mer, Gymnopédie pour une disparue), Ahmed Tiab nous revient avec ce qui devrait être une nouvelle trilogie centrée sur la ville de Marseille.

Je tiens à remercier tout particulièrement mon ami du Sud La Petite Souris, qui, par ses questions a joué le rôle de catalyseur dans l’alchimie de mon cerveau quand je cherchais à rédiger cet avis.

Si la technologie a fait de grandes avancées, surtout dans le domaine de la communication et des réseaux sociaux, il n’en est pas de même dans les règles de la société ni dans les mises en garde pour nos bambins. Les extrémistes, eux, ont vite compris l’intérêt d’Internet et sa possibilité de toucher les masses par la diffusion de vidéos, montrant des assassinats en direct de mécréants.

C’est le cas des trois adolescents qui ouvrent ce roman, habitant dans les cités Nord de Marseille. Sofiane et Hocine traînent leur misère dans un pays qui ne veut pas d’eux. Quand ils retournent au pays, c’est la joie de participer à de grandes fêtes. Dès qu’ils reviennent en France, la grisaille et le racisme ambiant les plombent. Les vidéos sur Youtube leur donne l’idée de faire respecter la morale, leur morale. Ils vont donc réfléchir à faire aboutir leur idée avec leur copain de cité Benji.

Le corps d’une jeune femme est retrouvé dans un hangar désaffecté. Franck Massonnier est chargé de l’enquête. Son parcours personnel est particulier, puisqu’il est divorcé de Catherine et est tombé amoureux de Lotfi Benattar, un jeune enquêteur qui travaille dans son équipe. Pour couronner le tout, Maï la fille de Franck en en pleine adolescence difficile et s’adonne plus à fumer des pétards qu’à ses cours. La jeune femme assassinée a subi de graves coups à la tête, portés par un ou des objets contondants. Il semblerait qu’on l’ait couverte d’une cagoule avant de jouer à la pétanque avec sa tête en guise de cochonnet. Après enquête, des rumeurs qui circulent dans la cité la décrivent comme volage. Mais un sigle tagué sur un mur du hangar laisse envisager d’autres pistes.

Ahmed Tiab continue son exploration de la société française, ou plutôt la vision qu’il en a. Si la forme s’apparente à du polar, ce sont en premier lieu des romans sociétaux dont il ressort un malaise flagrant des maghrébins, par le fait que la nouvelle génération ne croit plus à une intégration dans une société conservatrice. A ce titre, ses trois premiers romans, ou du moins les deux que j’ai lus, étaient des livres précieux pour mieux comprendre et se comprendre. Ils mettaient en scène un commissaire Kamel Fedil dans trois situations qui parlaient de trois sujets différents liés à l’Algérie. Ce que j’avais adoré, c’est aussi cette façon de raconter une histoire de façon non linéaire et d’y insérer des personnages forts.

Dans ce dernier roman, on se sépare de notre commissaire pour trouver un autre personnage de poids : Marseille. Il semblerait en effet qu’Ahmed Tiab commence avec ce nouveau roman une nouvelle trilogie mettant en scène la cité Phocéenne. Nous avons donc à faire avec deux nouveaux flics Franck et Lotfi. S’ils sont (comme d’habitude) bien décrits, ils sont surtout là pour être au cœur de l’action et pour faire le contrepoids avec les trafiquants de drogue. Je m’explique :

Ce roman commence avec des jeunes des cités qui vont pencher du coté du djihadisme. Si la morale qu’ils veulent perpétrer est stricte, elle l’est moins vis-à-vis des trafiquants de drogue. Franck et Lotfi étant amants, donc homosexuels, ils s’attirent les foudres des croyants musulmans, ces derniers étant plus permissifs vis-à-vis des distributeurs de mort. C’est essentiellement cette contradiction qu’Ahmed Tiab veut mettre en avant, nous appelant tous à un peu plus de mesure, de recul et de lucidité.

Je dis essentiellement car les personnages secondaires vont apporter beaucoup d’autres thèmes, qui sont abordés et pas forcément creusés comme ils auraient dus l’être. Du danger des réseaux sociaux au racisme ambiant, des adolescents abandonnés à eux-mêmes à la vie de famille qui part en vrille, du djihadisme aux jeunes chômeurs désœuvrés, tous ces thèmes ont au moins en commun une analyse froide et factuelle de notre société, où la mesure et la morale ont depuis bien longtemps été laminées.

La seule chose que j’ajouterai, c’est qu’à aborder trop de thèmes, on perd la force du discours. Trop de thèmes tuent le discours. Ce qui fait que ce roman, bien qu’il soit passionnant, m’a paru touffu et s’égarer entre tous les sujets abordés. J’aurais probablement préféré une histoire moins complexe afin que le ou les messages soient plus martelés.

Ceci dit, les adeptes de romans policiers avec un fond sociétal seront enchantés, car cela reste du très bon polar, avec une fin bien noire, comme pour renvoyer tout le monde dos à dos. Car ce roman ne donne pas de leçon ou de solution, il semble juste nous dire que nous sommes différents et que nous devons vivre ensemble. En cela, c’est un bel exemple d’humanisme comme je les aime.

Ne ratez pas l’avis de Claude

Aux vents mauvais d’Elena Piacentini

Editeur : Au-delà du raisonnable

Afin de clore en beauté ce week-end Elena Piacentini, voici donc le petit dernier en date, Aux vents mauvais, septième enquête du commissaire Pierre-Arsène Léoni. Les précédentes, qui sont toutes chroniquées ici, sont dans l’ordre :

Un corse à Lille

Art brut

Vendetta chez les Ch’tis

Carrières noires

Le cimetière des chimères

Des forêts et des âmes

Aux alentours de Roubaix. Sur une chantier de démolition, Pierre-Arsène Leoni débarque sur le lieu du crime. Alors que les officiers de police délimitent l’endroit, le commandant se dirige vers deux hommes qui en viennent aux mains. Parmi eux, il y a le lieutenant Thierry Muissen, le cadet de son équipe. Il veut en découdre avec M.Renaud, le directeur des opérations du chantier. Ce dernier ne voit pas l’intérêt d’arrêter le chantier pour une pute ou une camée, et ces mots ont suffi pour faire exploser Thierry Muissen. Alors que Pierre-Arsène Leoni s’interpose, Muissen s’enfuit en moto.

Le lieutenant Grégoire Parsky interroge l’homme qui a découvert le corps, un dénommé Boudraa. Après quelques questions, il admet venir tôt sur les chantiers pour voir s’il ne peut pas récupérer quelque chose avant la démolition, surtout des métaux qui se revendent bien. Sur place, Eliane Ducatel, médecin légiste, est déjà au travail. Elle accueille Pierre-Arsène devant le corps d’une jeune femme d’origine africaine, scalpée.

Colette Chabroux est une ancienne professeur de mathématiques. Sa vie est gérée comme les maths, sans imprévus, puisque tout peut se mettre en équations. Elle élève son petit fils Rémy, qui zone avec d’autres jeunes. Elle observe qu’un de ses voisins a une attitude étrange.

1966, La Réunion. Jean Toussaint est un jeune orphelin. Bientôt, il aura l’occasion de venir en France, découvrir ce beau pays qu’on lui a vendu. Il pourra aussi acheter plein de cadeaux pour sa chérie.

Comme à son habitude, Elena Piacentini va nous inviter à vivre avec beaucoup de personnages dans ce roman. Et c’est avec cette belle subtilité, et avec grand talent qu’elle réussit à ne pas nous perdre en route. Au travers de ces personnages, Elena Piacentini nous montre la vie dans le Nord de la France, cette région ravagée par le chômage et la montée des idées fascistes, et surtout le fait que plus personne ne se cache, plus personne n’a honte d’afficher ses opinions nauséabondes.

Elle aborde aussi la déportation des  Réunionnais en Creuse avec le personnage de Jean Toussaint. On peut penser que cela fait beaucoup pour un seul livre. Pas du tout ! C’est là la magie de cette conteuse sans pareille. Avec quelques ingrédients, elle nous sort encore une fois un grand roman policier, droit, honnête, direct, et surtout d’une lucidité rare sur les gens et leur façon de vivre au jour le jour. On pourrait presque dire qu’Elena Piacentini est le témoin de notre époque. D’ailleurs, je ne sais pas pourquoi je dis presque.

Pour avoir lu tous les autres romans de cette auteure, j’ajouterai qu’on y voit dans ce roman une nouvelle efficacité. Les chapitres sont courts, resserrés sur eux-mêmes, les phrases tranchent, font mal souvent. On a l’impression qu’elle n’a pas voulu prendre de gants, elle y va franco, comme dans un match de boxe avec le lecteur. J’y ai trouvé aussi un ton noir, pas pessimiste, mais lucide devant tant de problèmes et bien peu de solutions en face. Cela en fait un roman qui nous parle, qui nous remet en question aussi.

Enfin, comme à son habitude, Elena Piacentini termine par sa Note aux lecteurs. C’est probablement une façon pour elle de continuer le lien imperceptible et indicible qui se créée entre elle et ceux qui lisent ses livres. Ce sont surtout quelques pages qui sont aussi importantes que le roman lui-même car elles montrent le travail de l’auteure, et les thèmes abordés, et on a l’impression de l’avoir en face de nous, nous expliquant les tenants et les aboutissants de ce que l’on vient de lire.

Vous l’aurez compris, Elena Piacentini a encore une fois écrit un grand roman policier. Si vous ne connaissez pas l’auteure, jetez vous sur ses livres. Quant à moi, j’espère que seront réédités ses trois premiers romans …

Ne ratez pas l’avis de Garoupe