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Mort à vie de Cédric Cham

Editeur : Jigal

Après deux romans emballants, Le fruit de mes entrailles et Broyé, ce troisième livre surprend quant à la maitrise montrée dans le déroulement de l’histoire. J’ai longuement hésité à l’ouvrir, les histoires de prison n’étant pas ma tasse de thé (surtout après avoir lu Aucune bête aussi féroce d’Edward Bunker). Avec ce roman, Cédric Cham s’en sort avec les honneurs.

Alors que Lukas Rakataho allait manger avec ses collègues au restaurant à midi, la police vient l’emmener. Enfermé dans un bureau pour un interrogatoire, il confirme être le propriétaire d’une C4. Quand on lui annonce que la voiture a renversé un gamin, qu’il y a eu délit de fuite, Lukas pense de suite à son frère Eddy qui lui a emprunté sa voiture, son frère qui a toujours privilégié la fête avec les copains plutôt que le boulot, son frère qui fait tout le temps des conneries. Lukas avoue tout.

Car chez les Maorais, la famille compte plus que tout. Et Lukas veut protéger son petit frère, espérer que son sacrifice lui mettra du plomb dans la cervelle, le conduira vers le bon chemin. Eddy avait bien fait la fête chez son pote de toujours Kader. Plein de drogue et d’alcool, il n’a pas vu l’ombre qui est passée devant la voiture, a été incapable de s’arrêter après le choc. Et même si le capitaine Franck Calhoun, le brigadier Frédéric Bianchi et la lieutenante Clara Verhagen ne croient pas Lukas, ses aveux le conduisent directement en prison.

Lukas doit subir l’entrée terrible en prison, déshabillage, fouille. On lui donne un numéro, 52641, il s’appellera comme ça maintenant, et devra partager une cellule de neuf mètres carrés avec Rudy et Assane, apprendre à vivre et survivre dans un autre monde. Il devra surtout essayer d’oublier le petit Arthur, sa famille Benjamin et Marie, et espérer que son frère revienne du bon côté de la barrière.

Si j’ai mis du temps à ouvrir ce roman, c’est bien parce qu’il est difficile de rivaliser avec les monuments du genre. Et pourtant, dès les premières pages, on est pris par ce scénario terrible, par cette mécanique implacable qui va conduire tous ces personnages dans des directions dramatiques. La maitrise de cette histoire est tout simplement impressionnante tant tout s’enchaine vers une fin pas forcément prévisible.

Si une bonne moitié du roman nous raconte la vie en prison, le long déroulement des journées, les rencontres avec les autres détenus, et l’enfermement aussi bien physique que psychique, Cédric Cham alterne les passages avec les autres personnages et fait preuve d’une belle maitrise stylistique en privilégiant les phrases courtes et les paragraphes qui claquent. Surtout, il évite les répétitions et nous met à la place de Lukas, qui est innocent, marié à Camille, père de la petite Léana qu’il ne reverra peut-être pas.

Parce que cette lecture va vite, parce que les dialogues sont bien faits, parce que les scènes s’enchainent avec inéluctabilité, il est bien difficile de s’arrêter à tourner les pages. Le destin de Lukas, sa loyauté familiale au prix de sa vie de famille sont ancrés dans ses gênes et rien ne le détournera de son chemin. Cette éducation ancestrale, présente du début à la fin, est si bien faite qu’elle tient toute cette histoire, sorte de pilier de ce scénario. Avec ce roman, Cédric Cham a écrit son meilleur roman à ce jour, et nous en promet bien d’autres aussi forts.

Cet été là de Lee Martin

Editeur : Sonatine

Traducteur : Fabrice Pointeau

Il était clair pour moi que je devais lire ce roman, à partir du moment où il était indiqué sur la quatrième de couverture qu’il avait été finaliste pour le prix Pulitzer du meilleur roman. Je n’ai pas été déçu : ce roman est remarquablement écrit.

Dans une petite ville de l’Indiana. M.Dees nous raconte une histoire qui a eu lieu 30 ans auparavant : « Si vous voulez écouter, vous allez devoir me faire confiance. Sinon, refermez ce livre et retournez à votre vie. Je vous préviens : cette histoire est aussi dure à entendre qu’elle l’est pour moi à raconter ».

Au mois de juillet, la petite Katie McKey, âgée de 9 ans, se fait réprimander par son père parce qu’elle pas rendu les livres qu’elle a empruntés à la bibliothèque. Elle les met dans le panier de son vélo, et part en direction de la ville. On ne l’a jamais revue. On a juste retrouvé son vélo, sur lequel la chaine avait déraillé.

Cette histoire va être contée par trois familles. Il y a bien entendu la famille McKey qui comprend les parents, le frère ainé Gilley et Katie. Il y a M.Dees, qui est un homme taciturne et solitaire, professeur de mathématiques, dont la vie est éminemment logique. M.Dees donne des cours de rattrapage en mathématiques à la petite Katie. Il y a Raymond R. Wright qui vit de petits boulots, comme installer un patio devant la maison de M.Dees. Il vit avec Clare, qui est une jeune veuve.

La vie de cette petite ville repose sur ces trois familles, qui vont avoir des liens les unes avec les autres. Tous sans exception vont être impactés par la disparition de la petite Katie. Et petit à petit, les souvenirs vont reconstruire ce qu’il s’est réellement passé, les secrets vont surgir, les psychologies des personnages vont s’affiner, s’affirmer, jusqu’à une conclusion qui va laisser le lecteur imaginer ce qui n’est pas écrit.

Ce roman nous propose plusieurs voix, comme un roman choral, faisant témoigner chacun des personnages avant d’alterner avec une narration plus classique à la troisième personne du singulier. Pour autant, on n’est pas perdu, puisque les titres des chapitres sont explicites, mais on a l’impression de voir un documentaire qui donne la parole aux différents témoins. Evidemment, chacun ne dit que ce qu’il a envie de dire, et garde bien au chaud ses propres avis ou vérités. Cela donne un roman où le lecteur est pleinement impliqué dans l’histoire cherchant à savoir ce qui s’est passé.

Surtout, cette forme de narration, alternant passé et présent, se rapproche d’un auteur comme Thomas H.Cook tout en s’en différentiant par la forme dont j’ai parlé juste au dessus. C’est aussi une excellente méthode pour décrire la vie tranquille des petites villes américaines, avec ce rythme calme et tranquille, et cette envie de bien paraitre vis-à-vis des voisins. Car qui connait vraiment ceux qui vivent juste à coté ?

Et c’est avec ce style calme et posé que nous nous est racontée cette histoire, qui va s’avérer terrible. On suit cette histoire en suivant le rythme imposé par ces phrases si poétiques, si empreintes du silence des forêts avoisinantes. Ce style remarquable a quelque chose d’hypnotique qui détourne l’attention du lecteur de ce qui est réellement important.

Quant à la conclusion, elle est terrible ! Posant ouvertement la responsabilité des gens dans ce genre d’affaires, cette volonté de se renfermer sur soi et d’ignorer les voisins, même quand ils ont besoin de vous. Tout au long du livre, j’avais la sensation de lire un très bon livre, le dernier chapitre m’a démontré que je venais de lire un grand livre.

Ne ratez pas l’avis de l’ami Yvan.