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Retour à Duncan’s Creek de Nicolas Zeimet

Editeur : Jigal

J’avais été impressionné par son premier roman, Seuls les vautours, et fait l’impasse sur le deuxième, uniquement parce que la quatrième de couverture parlait de serial-killer. Retour aux premières amours donc pour Nicolas Zeimet puisque son roman parle d’un retour à Duncan’s Creek , la ville de Seuls les vautours, mais aussi choix d’un sujet plus intime, plus américain. Et c’est encore une fois une formidable réussite.

Jake Dickinson, libraire à San Francisco, a écrit un roman qui a connu un beau succès d’estime avant de connaitre la panne sèche. C’est un peu comme si le destin s’acharnait sur sa vie, comme s’il voulait lui rappeler l’incompréhension qu’il a subi, marquer au fer rouge ses erreurs. Quand Samantha Baldwin l’appelle, lui demandant d’une voix souffreteuse de le ramener à la maison, il ne peut résister à cet appel. Car il lui doit tant.

Il prend donc la route en direction de Los Angeles, mais arrive malheureusement trop tard. Son corps est allongé dans une chambre miteuse, ses bras comportant des traces de piqûre. Overdose, simple mot si compliqué, qui clôt tout ce qu’on peut vouloir dire, avant qu’un simple son ne puisse sortir. Alors Jake se rappelle : c’était il y a trente ans, ils étaient trois, adolescents, insouciants.

Jake Dickinson, Samantha Baldwin et Ben McCombs étaient trois adolescents comme les autres. C’est la veille d’Halloween que leur amitié a réellement pris forme, quand Sam a eu l’idée de tourner un film d’horreur. Puis, les années passant, ils ont connu les joies, les peines et la difficulté de passer à l’âge adulte, jusqu’au drame. Ils ont par la suite suivi leur chemin, quittant tous Duncan’s Creek sauf Ben qui reprendra la ferme des parents. Mais leur secret restera à jamais enfoui.

Avec ce roman, Nicolas Zeimet, que j’ai lâchement abandonné pour Comme une ombre dans la ville, je retrouve tout le bien que je pensais de lui. Je dirais même plus : Avec Retour à Duncan’s Creek, il passe dans la cour des grands auteurs, toute nationalité confondue. Loin de céder aux tentations faciles de plonger dans le pathos inutile, il nous présente trois jeunes gens marqués par la vie, fort bien campés dès le début du roman : Sam, la seule fille du groupe, est une battante cherchant à oublier son environnement familial ; Ben est en retrait, lesté par un complexe d’infériorité du à son physique ; Quant à Jake, il lui faut quitter la ville qui a vu la mort de son frère aîné et l’étouffement qu’il ressent auprès de ses parents.

De la Californie à l’Utah, en passant par l’Arizona et le Nevada, Jake va suivre sa route jusqu’à sa destination maudite, se rappelant les moments, bons et mauvais souvenirs, ancrés en lui comme des cicatrices ineffaçables sur sa peau. Evidemment, on est pris de sympathie pour ces jeunes, lancés à toute vitesse sur un monde trop grand pour eux, où les adultes les ont fait grandir trop vite, trop fort, trop brutalement.

Si Nicolas Zeimet impressionne par sa façon de rester en retrait, comme fasciné lui-même par l’histoire qu’il a créée et par ses personnages inoubliables, il n’en reste pas moins qu’il arrive à nous plonger dans des scènes émotionnellement fortes, qui m’ont personnellement touché, ébranlé, et même effrayé. Comprenez-moi, il n’y a aucun passage horrifique, mais certains passages sont littéralement prenants dans leur façon de montrer l’inhumanité des hommes et l’injustice de la vie.

De ces chroniques de la vie, bercées par les musiques des années 80 & 90 qui fleurent bon la nostalgie, il me restera tant de choses, tant de scènes, tant de phrases. Il y aura surtout ces trois ombres, ces trois êtres faits de chair et de sang, qui ne voulaient qu’une chose : avoir le droit de rêver. En fait, je n’ai envie de dire qu’une seule chose : Merci M. Nicolas Zeimet !

Ne ratez pas l’avis de Vincent Garcia

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Evanouies de Megan Miranda

Editeur : La Martinière

Traducteur : Pierre Brévignon

C’est la quatrième de couverture qui a motivé ma lecture et je dois dire que je n’ai pas été déçu. On a affaire à un roman psychologique essentiellement, mais aussi à un roman à énigmes. C’est un véritable page-turner, un très bon divertissement.

Cela fait 10 ans que Nicolette Farrell a quitté sa petite ville de Cooley Ridge. Elle est devenue Psychologue dans un établissement scolaire et va bientôt se marier avec Everett, un avocat promis à un brillant avenir. Son frère Daniel l’appelle et lui demande un coup de main pour remettre en état la maison familiale afin de la vendre. En effet, leur père est atteint de la maladie d’Alzheimer et les frais hospitaliers leur reviennent trop chers. Peu enchantée de ce retour obligatoire dans ses terres natales, elle reçoit une lettre de son père qui lui écrit : « Je dois te parler. C’est cette fille. J’ai vu cette fille ».

La voilà partie pour neuf heures de route. Il y a dix ans, Corinne Prescott avait disparu sans laisser de traces. Corinne était brillante, enjouée, aimée de tous et détestée de beaucoup. Elle était surtout l’amie de Nicolette, qu’elle appelait Nic. Corinne était au centre du groupe d’adolescents de Cooley Ridge. Et elle a disparu juste à coté de la fête foraine. C’était un été magnifique, comme maintenant.

En arrivant, Daniel l’attend. Il est marié à Laura qui vient d’avoir un bébé. Et elle revoit ses anciens amis, dont Tyler, dont elle était amoureuse. Il n’a pas bougé, pas changé. Sauf que maintenant, il est avec Annaleise Carter, qui habite à coté. C’était la plus jeune du groupe. A l’évocation de ce nom, les souvenirs reviennent en masse. Quand elle rentre après une visite à son père, elle s’aperçoit que quelqu’un est venu sans rien déranger.

Le premier chapitre fait 50 pages et présente le contexte. Puis le roman va présenter les 15 jours qui suivent à rebours. C’est à partir de ce moment là que l’auteure va s’amuser avec nous et avec nos nerfs. Comme dans Memento, le film, l’intrigue se déroule à l’envers, sauf que dans le film, c’était justifié par le narrateur atteint d’amnésie. Ici, la forme du roman est utilisée pour garder le suspense puisque les principaux retournements de situation vont se dérouler juste après l’arrivée de Nicolette.

Du coup, la grosse moitié du livre est un roman psychologique, avec de vrais moments d’angoisse, très bien retranscrits, surtout quand il y a des bruits inquiétants dans la maison, ou des impressions d’être surveillé par quelqu’un qui se cache dans la forêt toute proche. Surtout, l’auteure s’amuse avec nos nerfs, et puisque c’est écrit à la première personne du singulier, il faut un peu s’accrocher pour s’y reconnaitre au début entre les différents ados du petit groupe d’amis.

Par contre la narration y est fluide et remarquablement efficace. Parce que l’on y trouve quantités d’indices sur ce qui s’est passé il y a 10 ans, et sur ce qui va se passer dans le passé ! Et les indices pourront être à la fois vrais et faux. Ce roman a mis à la fois mes nerfs à rude épreuve, et à la fois mon envie d’en découdre avec cette histoire, mon instinct logique à mal.

Je dois dire qu’au bout du compte, la forme prenant le pas sur le fond, on se retrouve avec un roman original dans sa construction et plutôt classique dans son histoire. L’ensemble en fait un excellent divertissement pour ceux qui cherchent des romans psychologiques, ou des romans faciles à lire. Et ne croyez pas que c’est un reproche quand je dis cela. Car ce roman est un terrible page-turner, et la fin vous surprendra alors que vous aviez tous les indices en main, tout en restant mystérieuse. C’est du très bon travail !

Ne ratez pas l’avis de Mylene

Battues de Antonin Varenne

Editeur : La manufacture de livres

Avec un peu de retard, je vous propose mon avis sur un auteur que j’adore et qui a une saveur particulière pour moi, puisque Fakirs était le premier coup de cœur estampillé Black Novel. Pour Battues, Antonin Varenne plante sa tente dans la campagne française profonde pour une histoire bien noire.

Michèle Messenet est de retour à R., petite ville de province, où la fermeture des usines a irrémédiablement engendré sa décadence. Depuis, le chômage a augmenté, les jeunes sont partis à la grande ville, et ne restent que ceux qui ont bien voulu rester … ou qui n’ont pas pu faire autrement … Michèle Massenet a ouvert une boutique en ville, où elle vend un peu de tout. Cela fait 8 ans qu’elle est partie, faisant du trafic de drogue pour se payer la sienne. Elle est surtout partie pour quitter cette ville maudite. Depuis qu’elle est revenue, le sort semble s’acharner sur la ville, la malédiction s’est déclenchée.

Michèle Messenet est interrogée par le gendarme Vanberten. Elle explique comment les Courbier ont tenu la ville entre leurs mains, grace au commerce du bois. Elle décrit comment les Messenet détiennent une part du pouvoir grace à leur exploitation agricole. Elle cache, mais pas longtemps, qu’elle est revenue aussi pour Remi Parrot, le garde-chasse, qui a été défiguré lors d’un accident, et dont elle attend une déclaration. Elle connait les guerres de clans, les inimitiés qui ont engendré bien des malheurs, et qui vont à nouveau déclencher un cataclysme dans cette petite ville bien tranquille.

Avec une histoire d’amour matinée de rédemption, Antonin Varenne nous construit un roman à mi-chemin entre Romeo et Juliette et La Belle et la Bête, où les hommes se débattent avec le pouvoir qu’ils croient avoir et où le personnage féminin se révèle être le seul à avoir la tête sur les épaules. Alternant entre les différents personnages, l’auteur s’amuse à créer un canevas complexe pour faire avancer son histoire, entrecoupant différents passages ayant lieu dans le passé ou le présent, par des interrogatoires dans le bureau du gendarme.

Cette histoire se révèle très noire, sorte de peinture désenchantée d’une campagne oubliée, où les seules usines qui apportaient un peu de travail et de valeur ajoutée ont disparu, et où il ne reste plus qu’aux hommes à profiter de la nature qui leur tend ses joues. On a donc à faire avec de superbes personnages de dégueulasses, qui utilisent à leur profit les derniers restes de la nature, les terres étant exploitées à fond, les forêts déracinées pour revendre le bois. Ce roman se révèle une fable noire sur la sur-exploitation de la nature, et pointe les hommes en tant que coupables, sans aucune hésitation.

Cette histoire violente et dramatique va se découvrir petit à petit ; on va en apprendre un peu plus sur le passé des protagonistes, et découvrir que ceux qui ont le pouvoir et l’argent n’en ont encore pas assez, puisque le dénouement de ce déchainement de violence pousse au dégout devant les événements tragiques qui vont survenir. Cette histoire montre aussi de façon formidable la lutte des clans dans les petits villages, les histoires de famille qui passent de génération en génération sans jamais s’éteindre, car l’odeur du sang est reconnaissable entre toutes et les tâches ne s’effacent pas.

Cette histoire est servie par une plume magnifique, mais concernant cet auteur, j’y suis habitué. A tel point que quand j’en parle autour de moi, tout le monde me dit : « Ah oui, et ça doit être bien écrit ». Eh bien, ce n’est pas bien écrit, c’est superbe, cela semble tellement facile, tellement fluide, les dialogues sont tellement évidents, que l’on plonge avec délice dans cette jungle, peuplé d’hommes revenus au règne animal, luttant pour leur parcelle de pouvoir comme s’il s’agissait de survie. Vous l’aurez compris, une fois de plus, je suis sous le charme de l’écriture d’Antonin Varenne.

Clouer l’ouest de Séverine Chevalier (Manufacture de livres)

Hasard des programmations, ce roman vient de se voir attribuer le Prix Calibre 47 2016.

Il est vrai que, quand on a lu Grossir le ciel de Franck Bouysse, on a forcément envie de lire d’autres livres de cette collection Territori, mariage entre la Manufacture de livres et les éditions Ecorce. Lire ce roman, c’est comme se laisser happer par des paysages, ce livre comporte des pages incroyables, inoubliables. Ce livre est porté par une plume poétique rare, un joyau pur, sans taches (de sang).

L’histoire se déroule sur le plateau des mille vaches. Karl est parti, probablement pour voir la mer. Il revient quelques années plus tard dans son village, ou plutôt devrais-je dire dans sa famille. Rien n’a changé : tout est resté comme avant. Il retrouve sa mère, ses frères, ses amis. Il retrouve surtout sa fille Angèle, cinq ans, qui ne parle pas. Comme si elle voulait taire des secrets. Mais tous en ont.

Karl a la maladie du jeu, il est revenu chercher de l’argent pour payer ses dettes. Karl sait à qui il va demander cela. Il revient dans un endroit où les gens n’ont pas bougé. Les habitants n’ont pas bougé, enracinés dans leur vie comme le sont les grands arbres de la forêt. Karl débarque dans un endroit de non-dit. Personne ne parle, tout le monde voit. A chaque visite, à chaque endroit visité, Karl se rappelle sa jeunesse, avant le drame, ses quatre cent coups avec Serge et Pierre …

Et puis, il y a ce vieux sanglier qui arpente la région, cette bête noire que personne n’a vu, que tout le monde a cru voir, que tout le monde chasse, que tout le monde souhaiterait tuer. Ce vieux sanglier n’est-il pas aussi une image de leur vie ? Un mirage vers un ailleurs ?

Dans ce roman, Séverine Chevalier se lâche. On ressent la passion qui a poussé l’auteure à écrire cette histoire. D’une construction pas forcément linéaire, avec des chapitres flashbacks qui évoquent le jeunesse de Karl, l’histoire (plus que l’intrigue) avance, au rythme du vent qui balaie les plaines. Tous les personnages se retrouvent coincés dans une région hostile, au milieu d’une nature qui observe et qui menace.

Tous les personnages n’ont pas d’avenir, aucun espoir. Tous pensaient que Karl était parti pour vivre une vie de lumières, Il est revenu comme avant, sans son morceau d’oreille que son pote lui a arraché. Il y règne une sorte de tension, comme quand on entre dans un clan et que tout le monde vous regarde. Sauf que tous scrutent la terre, celle qui ne leur donne plus rien et qui les retient.

Séverine Chevalier accumule les scènes dans des chapitres courts comme on regarde des images collées dans un album photo. Et chaque mot, chaque phrase veut dire quelque chose. L’auteure atteint avec ce roman la quintessence du minimalisme, atteignant des sommets de poésie, remplissant le lecteur d’images, de sons, d’odeurs tous plus justes et plus beaux les uns que les autres. Cela donne un roman à la fois original et beau, d’une beauté silencieuse et triste. Impressionnant.

Ne ratez pas les avis de Yan et de Velda

L’ile des hommes déchus de Guillaume Audru (Editions du Caïman)

Il semblerait que les mois de janvier soient, en ce qui me concerne, le mois des découvertes, des premiers romans emballants. L’année dernière, j’avais été emporté par C’est dans la boite de Fréderic Ernotte, cette année, c’est le roman de Guillaume Audru qui m’a énormément plu.

Eddie Grist revient sur son île natale, l’île de Stroma, située au nord de l’écosse, après en être parti pendant treize années. Ancien flic d’Inverness, il a répondu à la proposition de son père, maire du village, pour reprendre la boutique de souvenirs. Au milieu des gouttes de pluie et de la grisaille, il reprend connaissance avec ses anciens amis et ses connaissances, dont les habitués du pub local, le Puff Inn.

Un soir, alors qu’il rentre d’une visite chez Samuel, des ouvriers découvrent sur un chantier des os de squelette. Tout le microcosme de l’île est rapidement au courant, et Eddie, de par son expérience, dirige les premières investigations, et appelle le médecin de l’île. Puis, il confie l’enquête à la police de Wick. C’est l’inspecteur Moira Holm qui va être chargée de résoudre le mystère, l’ancien amour de jeunesse d’Eddie. Finalement, les gens qu’il croyait connaitre ont beaucoup de lourds secrets à cacher.

Pour un premier roman, c’est une sacrée réussite, un polar comme je les aime, avec des personnages forts, une ambiance très bien rendue et un suspense qui tient jusqu’à la fin. En fait, la première chose qui m’est venue à l’esprit est le style très brut, très efficace aussi, comme peuvent l’être les gens du Nord. On a vraiment l’impression de les côtoyer, d’entendre leur accent si particulier et guttural. On les imagine fort bien, tous des hommes forts, taillés dans la masse, se déplaçant comme des armoires.

Et puis il y a les femmes, avec deux générations, celles qui ont la cinquantaine, légèrement effacées, s’occupant de leur foyer et de leurs enfants, et les femmes modernes, tenant tête aux plus durs des mâles. Et puis, il y ces dialogues formidables de bout en bout, disant juste ce qu’il faut pour faire avancer l’intrigue. Fichtre ! Un premier roman, ça ? Non, mais vous voulez rire !

On sent bien que l’auteur a voulu ce livre exactement dans la forme qu’il nous arrive, qu’il a mis sa passion pour les gens du bord de mer du Nord, ceux qui sont habitués à affronter les vents violents, qui subissent de la bruine et vivent sous un ciel gris. Il a voulu ces événements tragiques, dégoutants qui nous montrent que l’homme n’a pas évolué et qu’il est finalement resté un animal.

Et puis, il y a la forme du roman. J’insiste mais pour un premier roman, Guillaume Audru l’a voulu choral, faisant parler à la première personne six personnages qui se donnent le la pour faire avancer l’enquête. Si ce n’est pas nouveau, quand c’est bien fait, cela donne un roman extraordinaire, et il l’est. Il faut être sacrément gonflé pour oser cela dans un premier roman, et je vous le dis : Guillaume Audru a des couilles … énormes.

Quand on tourne la dernière page, on a le sentiment d’avoir lu un roman fort, poignant, avec de formidables personnages avec suffisamment de zones d’ombres pour envisager une suite. Ou pas. En fait, on a surtout l’impression que Guillaume Audru a parfaitement capté l’esprit écossais, grand breton du nord, qu’il nous a concocté un roman écrit comme seuls savent le faire les Irlandais et qu’après ça, il est capable de tout faire. Impressionnant !