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Tu entreras dans le silence de Maurice Gouiran

Editeur : Jigal

A la suite de trois lectures décevantes (voire plus), je suis revenu à mes basiques : prendre un roman édité chez Jigal. Et quoi de mieux que de lire le dernier roman de Maurice Gouiran en date, son trentième, qui nous plonge en plein milieu de la première guerre mondiale. Voilà un roman qui me réconcilie avec l’Histoire.

Décembre 1915. Alors que le conflit ne devait durer que quelques semaines, les armées s’embourbent et les défaillances se font sentir. Lors de la visite du sénateur Paul Doumer à Petrograd en Russie, les deux pays se lient par un pacte : La Russie a des hommes mais pas de fusil ; la France a des fusils mais plus d’hommes (680 000 morts en moins de deux ans). Alors, la Russie enverra 44000 hommes en France. Pour chaque homme fourni, il y aura un fusil Lebel.

Nota : Sachez que j’utilise ces termes volontairement tant ce marché est incroyable, ignoble  et inhumain.

Jeudi 20 avril 1916. La première brigade commandée par le général Lokhvitski débarque à Marseille, après trois semaines de voyage dantesque. Parmi eux, Kolya est un jeune homme intelligent, qui parle français et est envieux de la réputation de révolutionnaire qu’a la France. Son ami, Slava, est un cambrioleur qui a tué un riche bourgeois lors d’un casse. Rotislav vient juste de se fiancer et a été enrôlé par l’armée avant son mariage. Et puis, il y a Iouri qui cherche l’assassin de sa sœur et poursuit sa vengeance.

Les troupes arrivent et c’est la liesse dans la cité phocéenne. Pour tous, l’arrivée des soldats russes, tout inexpérimentés qu’ils soient est synonyme de victoire proche. Pour Kolya, c’est une découverte de cette ville quelconque au premier abord mais attachante et chatoyante grâce à ses habitants. Pour Slava, hors de question de monter au front avant d’avoir fait l’amour à une femme. Il embarque Kolya dans cette aventure et les deux comparses débarquent au Bar des Colonies. A la suite de cette nuit, Slava va disparaitre.

Pour son trentième roman aux éditions Jigal, Maurice Gouiran abandonne son personnage fétiche et récurrent Clovis Narigou pour nous plonger dans l’horreur de la première guerre mondiale. A travers le destin de ces jeunes Russes dont certains ne savaient même pas tirer, il nous montre tout d’abord les lignes arrière, puis le front avant de revenir à Marseille pour une conclusion formidable.

Car cette histoire est maîtrisée de bout en bout, en utilisant le principe d’une narration à plusieurs personnages en mettant en avant la psychologie de chacun. Car on ne peut pas dire qu’ils aient une motivation à rencontrer leur mort aussi tôt. Maurice Gouiran évite donc de nous asséner des scènes horribles de guerre, et il l’utilise comme décor, derrière ces jeunes gens.

Pendant qu’ils sont sur le front, la révolution russe va se déclencher et la vie de ces jeunes gens va être remise en cause puisqu’ils se retrouvent avec un nouvel espoir et un nouveau pays à reconstruire. Et c’est avec cette histoire que Maurice Gouiran nous délivre son message, que pendant que des jeunes meurent pour une guerre qu’ils n’ont pas voulu, de grands dirigeants avancent leurs pions et manipulent des marionnettes.

Maurice Gouiran nous montre de grande manière tout son art, et confirme qu’il est le grand conteur de l’histoire moderne. Et si j’avais eu un professeur d’histoire comme Maurice Gouiran, c’est une matière qui m’aurait passionné, alors qu’elle me manque tellement. Alors je voulais par ce billet remercier de nous écrire de tels romans, de nous conter de telles petites histoires humaines inscrites dans la grande Histoire.

Francis Rissin de Martin Mongin

Editeur : Editions Tusitala

J’ai entendu parler de ce roman grâce à l’Association 813 qui en parlait dans son forum de discussion. Puis est arrivé l’article de Yan et cela m’a décidé de l’acquérir pour le lire. Ce fut un vrai chemin de croix, puisqu’on a du mal à trouver les livres des petits éditeurs et je ne commande pas sur Internet. Bref, j’avais l’objet, plus de 600 pages pour m’expliquer qui est Francis Rissin.

Le roman s’ouvre sur un avertissement : ce qui va suivre n’est pas une œuvre littéraire mais un recueil de témoignages à propos de ce nom. 11 chapitres vont donc nous éclairer sur ce nom énigmatique.

Le premier chapitre est le cours d’une professeur de la Sorbonne, Catherine Joule, intitulé Approche centrée sur la personne. L’objet de son cours est de parler des œuvres citées dans des romans et n’existant pas. Pendant une petite soixantaine de pages, elle va nous expliquer comment elle est tombée sur une bibliographie parlant de « Approche de Francis Rissin » de Pierre Tarrent, et comment elle est partie à sa recherche. Si cela peut sembler rébarbatif comme un cours de fac, avec le recul, c’est fascinant car tant dans la forme que dans le fond, l’auteur arrive à rendre ce passage véridique, et il sème des mystères à la limite de la science fiction.

Puis le deuxième chapitre présente un rapport de l’inspection générale des polices qui va synthétiser les événements qui ont débuté dans de petits villages de l’Ain : Des affiches bleues et blanches portant le nom de Francis Rissin ont été sauvagement collées. Le troisième chapitre va relater l’enquête visant à chercher Francis Rissin que personne n’a jamais vu. Il va s’apercevoir que ses réunions publiques sont annoncées par des tracts et va essayer de suivre ce mouvement.

Et cela continue comme cela pendant onze chapitres, représentant une histoire qui, à force de rigueur et d’intelligence, est non seulement hallucinante mais totalement effrayante et donc par là-même géniale. Flirtant parfois avec le fantastique, cette dystopie s’avère un véritable joyau de littérature, une perle de style à la fois épuré et descriptif, totalement juste durant les onze témoignages qui vont construire cette histoire comme onze tableaux formant un tout cohérent.

Ce roman est surtout d’une finesse incroyable pour un premier roman, un plaidoyer passionné pour une société qui s’enfonce et qui est capable de s’accrocher à n’importe quoi … pourvu qu’on lui vende quelque chose, un espoir, une petite lueur. L’auteur a choisi la voie des affiches. Cela parait idiot au premier abord, mais il arrive à créer à partir de ce morceau de papier un roman atteignant des hauteurs d’intelligence peu communes.

Yan a trouvé le bon terme : ce roman est vertigineux. Il est hypnotisant et effrayant par les scènes, les actes et les conséquences de l’apparition de ce nom. Il montre de façon éloquente une société en perte de repères, cherchant à se raccrocher à une lueur, juste un petit espoir pour aller plus loin, quitte à plonger dans l’horreur. C’est simple, je ne me rappelle pas avoir lu une intrigue aussi intelligente depuis Les Falsificateurs d’Antoine Bello. Sacrée référence !

Comme je le dis souvent, il vaut mieux lire un bon roman qui vous apprend quelque chose, qui vous place dans un situation et vous oblige à réfléchir à votre situation, à notre situation, plutôt que d’allumer la télévision et / ou écouter les journaux télévisés. Ce roman-là, lu in extremis en 2019, intègre d’office mon TOP 10 de l’année, pour sa dimension politique, sociale et sa justesse lucide. Car c’est un roman incroyable, hallucinant … un roman de fou avec une ambition de fou. Une réussite totale pour un premier roman indispensable.

La flore et l’aphone de Guillaume Gonzalès

Editeur : Kyklos

Les éditions Kyklos sont de retour, après deux ans d’absence, avec deux romans Styx Station de John C. Patrick et La flore et l’aphone de Guillaume Gonzalès. Comme d’habitude, il s’agit de romans originaux que l’on ne peut trouver nulle part ailleurs. Voici mon avis sur le roman de Guillaume Gonzalès.

Etudiant à la Sorbonne, il passe son temps entre les matches télévisés de la Ligue des Champions et sa collection de comics Marvel. Comme il n’a pas beaucoup d’argent, il vit en collocation avec Gros (qui comme son nom l’indique est gros) et Luce une jeune fille effacée. Quand il a un peu d’argent de coté, il passe ses soirées à boire de la bière. Et sur les bancs de la faculté, il préfère observer Annabelle dont il est amoureux, plutôt que d’écouter les cours magistraux. Bref, c’est un étudiant comme il en existe des milliers qui se laisse vivre avec nonchalance. Si ce n’est qu’il est atteint d’électro-hypersensibilité, c’est-à-dire qu’il saigne abondamment du nez dès qu’il est confronté à des ondes, de mauvaises ondes …

Quand il reçoit un coup de fil, lui donnant rendez-vous en bas de chez lui, il embarque sur une moto en compagnie d’une jeune femme. Ils arrivent dans une grotte où de jeunes gens stockent des denrées alimentaires pour les redistribuer aux pauvres. C’est cet événement qui va lui ouvrir les yeux sur le monde, sur une société policière qui devient de plus en plus autoritaire jusqu’à plonger dans l’autoritarisme. Et notre étudiant se découvre une mission : lutter contre les nantis qui exploitent, affament et tuent les pauvres.

Guillaume Gonzalès va prendre son temps pour nous présenter le quotidien de cet étudiant, détaché de la réalité, qui se contente de regarder le temps passer, ne s’attachant qu’à ses petits plaisirs. Puis, après quelques dizaines de pages, le sujet du roman commence avec cet « enlèvement » qui va bouleverser sa vie et sa vision de la société. C’est à partir de là qu’il va se rendre compte du monde dans lequel il vit.

Le gouvernement va décréter l’état d’urgence, la police va débarquer dans les rues, pour étouffer les réunions contestataires, l’Europe elle-même va se transformer en état totalitaire. Alors  de petits groupes se forment, et chacun à leur niveau, vont faire de la résistance. Notre étudiant va lui se rendre compte qu’il peut faire plus, qu’il peut faire mieux. Va-t-il lancer une révolte ou la révolution ?

Ce roman est présenté comme l’itinéraire d’un étudiant irresponsable, centré sur ses petits besoins qui s’ouvre au monde. De déambulations en rencontres, d’événements en actions ou réactions, il va découvrir l’état de son pays et faire quelque chose à son niveau. Entre utopie et uchronie contemporaine, entre extrapolation de la situation actuelle et anticipation, ce roman, servi par une plume remarquable, va creuser les thèmes de l’individualisme et de la  position de tout un chacun dans la société. Mais il ne va pas imposer son avis, préférant, au travers d’un jeune homme individualiste qui s’ouvre aux autres, nous poser en tant que spectateur et nous poser des questions.

D’aucuns y verront une charge contre Internet, contre la désinformation, contre le pouvoir, contre la manipulation de masse. Mais on peut y voir un plaidoyer pour faire quelque chose de sa vie, sans attendre sans arrêt que le gouvernement fasse tout à notre place. Si la sensibilité aux ondes de notre narrateur (Titi ou Pâris) tient une place prépondérante, cela n’aura été pour moi qu’un élément de décor par rapport aux implications des événements dont le principal est la description d’une société en pleine décadence qui s’effondre.

Si l’auteur s’entoure de faits réels et de citations connues (ou moins, c’est selon), c’est pour mieux étayer son propos mais aussi donner plus de valeur littéraire à sa démonstration. Il nous montre par exemple un Gouvernement qui s’est vendu aux banques privées et qui se met à genoux devant les entreprises privées (lobby …). Ce qui est sûr, c’est que ce roman va vous faire réagir, vous faire réfléchir, et qu’il restera longtemps comme une façon originale de demander au lecteur de se bouger, une ode à un humanisme participatif de bon aloi. A noter le clin d’œil sympathique aux Unwalkers !

J’en profite aussi pour vous donner la quatrième de couverture du deuxième roman sorti chez Kyklos en même temps, Styx Station de John C.Patrick :

1er mai 1962. Région du bordj d’In Ecker. Dans le massif du Hoggar, François Alessandro et un guide targui sont victimes de retombées radioactives accidentelles résultant d’un essai atomique souterrain. Ils ne savent pas qu’un cauchemar les attend.

5 juillet 1962. Oran. Guy Chaussade s’apprête à participer à la manifestation organisée pour fêter la proclamation de l’indépendance algérienne. Il ne sait pas qu’un long calvaire commence.

Mathieu Sombart, l’homme de l’ombre, et Philippe Reuben, l’ancien Jedburgh, traquent les derniers terroristes de l’OAS. Bientôt confrontés à une affaire qui menace d’ébranler le pouvoir gaulliste, ils vont croiser la route des « irradiés de la République » et des « disparus en Algérie », événements qui restent tabous dans la France d’aujourd’hui.

De l’affaire Ben Barka aux prémices des stratégies US de tensions en Italie, John C. Patrick poursuit, après le premier volet Moïra, sa relecture des événements qui ont marqué la fin des années 60.

Une descente aux Enfers…

Révolution de Sébastien Gendron

Editeur : Albin Michel

Le dernier Sébastien Gendron est une véritable bombe, comme son nom l’indique. Si le titre peut inquiéter, le début du livre nous transporte dans un univers loufoque, fort rassurant avant de basculer intelligemment dans un questionnement de tout un chacun sur sa position dans la société. Un conseil : ce roman est à ne manquer sous aucun prétexte !

Le Torpedo est un bar où travaillent des sosies de gens célèbres. Le Torpedo est dirigé par M.Katzemberg, qui a un garde du corps qui se nomme Voyelle, car il ne s’exprime que par des voyelles. Franck est emmerdé car il a enlevé une jeune fille pour se faire un peu de liquide, mais la famille ne se manifeste pas. Alors il vient demander du boulot à M.Katzemberg. Dans la salle d’attente, il se pense en concurrence avec un type au mégot.

L’homme au mégot s’appelle Georges mais M.Katzemberg veut l’appeler Oli. Le seul souci, c’est que M.Katzemberg a fait deux rails de coke sur son bureau et qu’il en manque un. Il leur demande qui des deux a sniffé la coke. Ni une, ni deux, M.Katzemberg sort un flingue et abat Franck. Pour fêter ça, il propose à George, pardon Oli, de faire une séance de tir au sous-sol. Il lui balance une mitraillette, mais Georges la réceptionne mal et appuie sur la détente. Résultat : Georges Berchanko, qui était envoyé par l’agence Vadim Interim se retrouve avec deux cadavres sur les bras et un garde du corps cinglé.

Marjovent est un petit village dont le seul ornement est un calvaire de 1823 représentant Jésus, avec à ses pieds une vierge Marie éplorée. Alors que l’on doit construire un ensemble immobilier, personne ne veut démolir la statue. Raymond Ventura, le conducteur de travaux, fait appel à Vadim Interim qui leur envoie Pandora Guaperal, une femme musclée de 43 ans. Ni une ni deux, elle démolit le calvaire. Mais la populace la poursuit pour la punir du sacrilège. Elle arrive à s’enfuir, bien décidée à se venger de Vadim Interim.

Rien de tel que l’humour pour se moquer de tout un chacun. Ce roman commence comme une grosse farce, une histoire loufoque où les personnages et les situations sont tous plus drôles et ridicules les uns que les autres. Sébastien Gendron démarre donc son roman comme une caricature, en grossissant le trait, justement pour transporter le lecteur ailleurs. Et si ce roman n’était en fait qu’une vision de notre société d’aujourd’hui ?

Georges Berchanko et Pandora Guarupal vont se rencontrer (dans une scène extraordinaire qui se déroule dans un bar crade) et entamer leur croisade. Ils en ont marre et vont faire leur révolution. Mais elle est particulière dans le sens où ils vont demander aux gens de faire leur propre révolution. Et c’est là où c’est fort, car avec ces deux personnages qui agissent comme des catalyseurs, l’auteur va nous montrer des gens normaux, qui vont réagir par rapport à cette situation.

Des moutons qui regardent et ne font rien aux parvenus qui ne veulent pas remettre en cause une situation qui leur profite, des gendarmes qui ne veulent pas faire de bourdes aux journalistes qui veulent profiter du scoop, c’est toute une galerie Je ne vous en cite que  quelques uns car tout le talent de Sébastien Gendron fait le reste, comme une autopsie de notre société où tout le monde veut que ça s’améliore mais sans que rien ne change.

Le fait d’avoir choisi la comédie pour illustrer son propos est le meilleur moyen de montrer une situation actuelle sans froisser personne, mais en plaçant tout le monde devant ses propres responsabilités. Et en cela, ce roman, outre qu’il est un divertissement remarquablement bien fait et bien écrit, est important, ne serait-ce que pour, le temps de 390 pages se remettre en cause et se poser la question : Comment améliorer le présent de tout un chacun ? Ce roman humoristique, cynique et lucide, l’air de rien, est une bombe, un livre à ne pas manquer !

Eté rouge de Daniel Quiros (Editions de l’Aube)

Cela faisait un bout de temps que j’avais envie de découvrir cet auteur. C’est donc plus la curiosité qui m’a poussé, motivé, et il faut dire que la littérature sud-américaine me réussit bien en ce moment. Voici donc un premier roman pas mal du tout.

Quatrième de couverture :

Côte du Pacifique, Costa Rica. Un Éden où les pinèdes sont massacrées afin de permettre la construction de villas luxueuses pour des investisseurs étrangers… et des caïds de la drogue. Un Éden où il fait terriblement chaud, où l’alcool ne peut faire oublier le sable, la poussière et le vent.

C’est là, dans un tranquille village de pêcheurs, qu’est découvert sur la plage le cadavre d’une femme, surnommée l’Argentine.

Don Chepe, ancien guérillero qui a lutté aux côtés des sandinistes, décide de retrouver l’assassin de son amie. Une enquête qui le conduit à découvrir les liens obscurs entre passé et présent, utopie et désenchantement… et à revisiter l’histoire de son pays.

Entre torpeur et violence, ce livre nous colle à la peau.

Mon avis :

Il s’agit d’un polar dans la plus classique de ses formes que nous propose Daniel Quiros, avec son été rouge. Nous avons affaire à un détective privé, et l’intrigue démarre lentement avec l’assassinat d’une de ses amie, surnommée L’Argentine, qui a été exécutée sur une plage. Tous les indices semblent indiquer que le mobile n’est pas le vol. Puis, un notaire le contacte pour lui donner une enveloppe et des biens personnels que lui a laissés l’Argentine. A partir de ce moment, Don Chepe va mener l’enquête et être plongé dans le passé, son passé, celui de la guérilla sandiniste.

Clairement, l’intrigue, bien que linéaire, se suit de façon impeccable. Et ce qui retient l’attention, ce sont bien l’ambiance et les détails de la vie au Costa Rica, ces gens qui connaissent des gens qui connaissent des gens … et cette atmosphère étouffante liée à la fois à la température ambiante très chaude mais aussi au degré d’implication des personnages dans les magouilles sans que le lecteur ne sache mettre une étiquette sur chacun d’eux. En fait, on oscille en se demandant qui est pourri de qui ne l’est pas.

Pour un premier roman, je dois dire que Daniel Quiros montre ce qu’il a à dire et rappeler avec ses tripes. On sent que le sujet lui tient à cœur, et même si par moment, le style est bavard, si parfois certaines phrases nous semblent bizarrement tournées (Du à la traduction ?), il n’en reste pas moins que ce polar nous montre une fois de plus qu’il est le genre idéal pour rappeler des passages de l’histoire que beaucoup veulent nous faire oublier. Et cela m’a permis d’apprendre plein de choses.

Un dernier mot à propos de ce roman : Il est amusant que Don Chepe rencontre autant de femmes dans son enquête. Quoique, cela fait partie des codes du polar. Sauf que les femmes qu’il rencontre ne sont pas des blondes plantureuses et dangereuses, ce qui est une variation intéressante.

Ne ratez pas l’avis de l’ami Vincent, remarquablement bien écrit

A noter la sortie du petit dernier Pluie des ombres dont la quatrième de couverture nous annonce :

Pluie des ombres

Costa Rica. Le corps d’un jeune homme est retrouvé, ­mutilé, au bord d’une route à quelques mètres d’une école. La ­police en fait peu de cas car c’est un Nica, un immigré du ­Nicaragua, et il y a de la drogue dans le ventre du cadavre…

Ce devait être encore un narcotrafiquant. Sauf que.

Sauf que Don Chepe connaissait le garçon, et qu’il n’était certainement pas un dealer. Épaulé de son fidèle Gato, l’ex-guérillero devenu détective à ses heures se lance à la poursuite des coupables. D’orangeraies à d’immenses complexes touristiques, de la prostitution à la haute société, c’est un véritable panorama du Costa Rica que nous révèle ce livre. Levant le voile sur le trafic de toutes sortes, sur les enjeux énormes du tourisme pour le pays, pointant du doigt la misère, le racisme et la xénophobie qui font rage, Daniel Quirós réussit le tour de force de mêler étroitement une enquête à couper le souffle et un portrait sans complaisance de la société costaricienne. Impressionnant.

Temps glaciaires de Fred Vargas (Flammarion)

Tout d’abord, un grand merci à Emilie pour le prêt … elle se reconnaitra. Passe de bonnes vacances !

Quand on est fan de polar, on est forcément fan de Fred Vargas. Car l’air de rien, elle s’est imposée dans ce registre avec ses propres personnages, son propre style et un petit coté décalé, aussi bien dans les dialogues que dans les situations qui porte à sourire. Et puis, Fred Vargas a cette faculté, ce talent de vous raconter une histoire que nous n’avons pas envie de finir. La dernière enquête en date de Adamsberg, son personnage récurrent, est un bon cru, pas le meilleur, mais franchement : C’est quand même du divertissement haut de gamme, non ?

Alice Gauthier est une vieille dame qui quitte sa maison pour aller poster une lettre. Elle est si importante, cette lettre, pour elle. Elle a tenu tête à Noémie, sa garde malade, et a voulu aller la poster elle-même. Vingt mètres, dix mètres, finalement, c’est bien plus dur qu’elle se l’imaginait. A proximité de la boite aux lettres, elle chute. Marie France, qui passe par là, la retient et évite que la vieille dame se cogne la tête. Puis, elle trouve la lettre par terre. Elle réfléchit, hésite, puis glisse la lettre dans la fente.

C’était le vendredi. Le mardi suivant, le commissaire Bourlin doit se rendre à l’évidence : ce suicide ne ressemble pas à un suicide. Pourquoi une vieille dame se laverait, se mettrait sur son 31, puis déciderait de se faire couler un bain, pour y entrer habillée et se tailler les veines ? Le voisin se rappelle à peine qu’un homme était venu la voir … Bourlin hésite avant de demander conseil à Adrien Danglard de la criminelle.

Adamsberg débarque chez Alice Gauthier et voit à coté de la baignoire un H majuscule, formé d’une barre oblique et d’une barre courbe. C’est Marie France qui va leur donner le premier indice. Ayant lu la rubrique nécrologique, elle se présente à la brigade criminelle et donne à Danglard l’adresse inscrite sur l’enveloppe qu’elle a retenu. Adamsberg va donc aller à l’adresse indiquée, le Haras de la Madeleine et tomber sur un deuxième « suicide » : Henri Masfauré, le propriétaire s’est suicidé d’une balle dans la tête. Il retrouve gravé sur une plinthe le fameux H.

Le problème avec Fred Vargas, c’est que c’est toujours bien. Mais il n’y a pas de mal à se faire du bien, n’est-ce pas ? On retrouve dans ce roman les ingrédients classiques qui font que le grand public aime Fred Vargas. A commencer par les personnages dont les traits de caractère sont brossés de façon fort juste. D’ailleurs, si vous n’avez lu aucun roman de Fred Vargas, vous ne serez pas perdu : elle ne fait aucune référence à ses précédents romans et celui-ci, comme les autres, peut s’apprécier indépendamment des autres.

Ce qui est incroyable, c’est cette façon qu’elle a de démarrer sur un fait divers simple, avec de petits détails qui clochent. Puis elle va compliquer l’intrigue, tout en gardant ce coté un peu décalé, aussi bien dans les scènes que dans les dialogues. Et surtout, elle a une façon d’écrire qui est hypnotique ; elle est capable de nous raconter n’importe quoi et nous, lecteurs, nous sommes prêts à la croire.

Dans cette enquête, nous allons nous apercevoir que les deux morts ont en commun un voyage en Islande il y a plus de dix ans. Puis, cela va partir dans une autre direction, avec une association qui reproduit sous forme de morceaux théâtraux les plus célèbres moments des réunions ayant eu lieu lors de la révolution française … avec les costumes, s’il vous plait. Et ces passages dans l’assemblée révolutionnaire sont tout simplement géniaux : on y croit à fond. C’est du pur génie.

Alors, est-ce le meilleur Fred Vargas ? Non. Mais doit-on pour autant bouder ce roman ? Assurément non ! Car, c’est du pur plaisir, c’est maitrisé, imaginatif, débridé, très bien dialogué, drôle, décalé, divertissant. Bref, ce roman est du bon divertissement, du très bon divertissement.

Chronique virtuelle : En proie au labyrinthe – tome1 La Lutte de Marek Corbel (L@ Liseuse)

Marek Corbel, on en avait parlé à l’occasion de la lecture de Concarn’Noir, ce roman policier et politique qui se passait dans une petite ville française qui ressemblait à Concarneau. On y avait droit à toutes les petites magouilles pour obtenir une once de pouvoir politique.

Dans ce premier tome d’une trilogie annoncée, Marek Corbel abandonne l’aspect roman policier pour faire un roman purement politique, situé dans un futur proche, en 2016.

Quatrième de couverture :

Février 2016.

Dans une France gréviste en pleine crise sociale et politique, un collectif entend participer de manière décisive, à la manifestation parisienne monstre qui s’annonce contre les dernières décisions économiques gouvernementales.

Face à ce tumulte inédit, une brigade de la DGSI, en proie aux luttes politiques intestines, s’emploie à contenir le déferlement de colère s’exprimant, plus ou moins violemment, sur les pavés de la capitale.

C’est sans compter les intérêts du Cartel Européen, dont le président entend jouer sa propre carte politique dans ce chaos hexagonal.

L’heure n’est-elle pas venue de mettre définitivement en coupe réglée cette république réfractaire aux directives ?

En proie au labyrinthe, à travers la description de cette journée où tout va basculer, revient tout au long du roman sur la préparation sinueuse d’un coup d’État aux contours prétendument démocratiques.

Mon avis

Les lecteurs de polars vont être surpris, alors il vaut mieux que je vous prévienne : ce roman n’a rien d’un polar, il flirte plutôt avec le pur roman politique. D’un coté, on y trouve Arno Pagani, membre d’un collectif qui en a ras le bol de la situation économique qui se dégrade en France, et qui décide de porter le coup de grâce à ce gouvernement de fantoches, dirigé par le président Govin. De l’autre, le Cartel, sorte d’hydre de Lerne, qui dirige les pays européens et à la tête duquel trône Jan Herrero de la Pena. Ce dernier veut une bonne fois pour toute faire plier la France à ses bons vouloirs. La grande manifestation qui s’annonce est une bonne occasion pour mettre la main sur ce pays récalcitrant.

Si ce roman est évidemment une création, si les personnages sont inventés, on y reconnait pas mal de gens que l’on voit à la télévision. Ou du moins, on y décerne ce que l’auteur en lit, et c’est une forme de jugement en règle sur le système politique en place, et les luttes de pouvoir au détriment du peuple dont on n’entend pas, dont on ne veut pas entendre qu’il gronde. Le décalage entre les gens d’en bas et les gens d’en haut est d’ailleurs bien montré et un des points forts de ce roman.

Très centré sur les personnages, ce roman, fait de chapitres courts, présente les personnages et leur passé. Marek Corbel se permet en effet de faire des flashbacks pour détailler leur passé et ainsi présenter les psychologies, comme un combat de boxe. Il faut dire que si les scènes sont essentiellement basées sur les dialogues, fort bien construits, il y a très peu de descriptions de lieux.

Et c’est un peu ce qui m’a manqué. Je n’ai pas ressenti la rue qui gronde, les manifestants qui défilent, à opposer au calme des bureaux des dirigeants. De même, on s’attend à une scène finale pleine de bruit, emplie de violence et elle se termine calmement, sans heurts. Pour moi, je trouve que ce roman est plus une mise en bouche qu’un plat principal. Et comme c’est le premier tome d’une trilogie, l’attente est grande et pleine d’espoir pour la suite. A suivre, donc …