Archives du mot-clé Roman choral

Elle le gibier d’Elisa Vix

Editeur : Rouergue

Elisa Vix et moi, cela a commencé chez Krakoen avant de lire ses romans au Rouergue, chez qui elle est éditée depuis. Ses romans se divisent en deux catégories : les enquêtes de Thierry Sauvage et des romans sociaux. Elle le gibier est à ranger dans la deuxième et c’est une bombe, criante de vérité.

Il est arrivé quelque chose à Chrystal …

Mattéo F. est un homme marié qui travaille au Crédit R. Lors de la mort d’un de ses collègues, Christian, il aperçoit sa fille, Chrystal. Marié à Camille, n’arrivant pas à avoir un bébé, il se laisse aller à une aventure avec la jeune fille après une rencontre dans une librairie, lors d’une discussion sur La bête qui meurt de Philip Roth, œuvre prémonitoire.

Cendrine O. est une jeune étudiante qui termine sa thèse sur le ribosome du zebrafish. Les crédits des universités diminuant comme peau de chagrin, elle n’a pas été embauchée et a fini à Pôle-emploi, chômeuse pendant 15 longs mois. Quand elle est contactée par Medecines, cela ressemble pour elle à un sauvetage. Elle devra faire de l’assistance téléphonique pour les médecins ou les laboratoires pharmaceutiques.

Quand Cendrine O. arrive pour son premier jour de travail, ils sont trois à être embauchés en même temps : Erwan, Chrystal et elle. Tous les trois sont sur-diplômés pour faire de l’assistance téléphonique. Tous les trois vont signer un contrat de travail dont le salaire est inférieur à ce qu’on leur a promis lors de l’entretien d’embauche. Tous les trois vont subir les appels incessants et les tableaux de synthèse (appelez cela les tableaux de reporting) à faire après le travail. Tous les trois vont plier sous l’omniprésence de leur responsable et du CEO, qui leur reprochent sans arrêt des choses.

Mais qu’est-il arrivé à Chrystal ?

Elisa Vix nous a habitué à des romans choraux traitant de sujets sociaux (Tiens, ça rime !), et en général, ça fait mal. C’est le cas ici, avec ce roman qui frise la perfection dans le genre, alliant la forme à un message, qui frappe justement parce que cette histoire est racontée par des gens qui ont rencontré Chrystal. Il n’y a donc pas de sentiments éplorés mais juste une distanciation factuelle dans tout ce qui s’y passe.

Dès le début, on pense à des témoignages pour un journaliste. Plus loin, on apprendra qu’il s’agit d’un romancier (ou d’une romancière) qui raconte à travers les avis de certaines personnages ce qui s’est passé avec Chrystal. La seule chose dont on est sur, c’est que l’issue est dramatique. Cela commence doucement avec un adultère comme il en existe tant, et le bon mari qui ne veut pas être impliqué.

Puis le roman change, avec le témoignage de Cendrine : on plonge dans le véritable sujet du roman et le fait qu’elle soit bavarde et lucide par rapport à sa situation rend le sujet terriblement juste. C’est le portrait d’une étudiante qui va s’enfoncer dans les affres du chômage avec tout le désespoir qui y est lié. L’offre d’emploi de Medecines apparaît alors comme une bouée de sauvetage. C’est bien le portrait d’une génération sacrifiée que l’on nous montre, de jeunes gens passionnés par leur sujet de thèse (ou par leurs études) qui sont obligés de prendre n’importe quel travail pour vivre.

Et en termes de bouée de sauvetage, Medecines applique des méthodes de gestion du personnel (appelons cela management) qui ressemblent plutôt à des tortures, une « belle » façon de plonger la tête de ses employés sous l’eau, sans les laisser respirer. Tous les petits tableaux pour justifier d’une activité, toutes les petites actions (comme rester dans le dos de quelqu’un), toutes les remarques font peser une ambiance de menace et de douleur qui vont transformer le monde du travail en monde de l’horreur.

On a beaucoup parlé des suicides au travail, en se demandant comment cela pouvait arriver. Ce roman, par sa justesse et la vérité de ton, apporte des réponses sans pour autant que cela ne soit exagéré. Et quand une entreprise maîtrise ce qu’elle fait subir, pour rester à la limite de  la loi, il n’y a rien à d’autre à faire que plier, jusqu’à se rompre. Chrystal a décidé de résister mais la société est plus forte qu’elle.

Ce roman montre ce que l’on ne voit pas ou rarement et il le fait avec une justesse et une lucidité remarquable. Il n’y a bien que le roman noir pour regarder la société en face comme cela. Le dernier roman sur ce sujet que j’ai lu et qui m’avait frappé était Les visages écrasés de Marin Ledun ; Celui-ci est aussi fort. Tout le monde devrait le lire. Tout le monde doit le lire. C’est un livre important.

La fin, c’est Elisa Vix elle-même qui va l’écrire dans ses remerciements :

« A tous mes employeurs, sans qui ce livre n’aurait pas été possible …On l’aura compris, ce roman est inspiré de ma désastreuse carrière professionnelle. Mais que le lecteur se rassure, je n’ai jamais été tenté par les extrémités dont Chrystal se rend coupable. Face à l’adversité managériale, je me contentais de jubiler intérieurement en pensant : « Le p… de bouquin que je vais écrire ! ». Viva la literatura ! »

Place à l’originalité !

Parfois cela fait du bien de sortir des codes du polar, et de lire des romans en marge. L’avantage, c’est que cela nous laisse des traces, des souvenirs justement parce qu’ils se démarquent de nos lectures. Je vous propose deux romans entrant dans cette catégorie des romans inclassables.

Ciel de traîne de Gilles Vidal

Editeur : Editions Zinedi

Quand on commence un roman de Gilles Vidal, il faut s’attendre à être surpris. Car bien souvent, la forme c’est-à-dire la façon de raconter une histoire s’avère chez cet auteur bigrement originale. C’est une nouvelle fois le cas avec ce roman qui nous présente plusieurs personnages habitant la région de Virelay, une ville française imaginaire. Et il s’y passe d’étranges choses.

Antoine Rouvier a bien déclaré à la police la disparition de sa compagne Josy Gellert, mais cela n’intéresse personne. Puis des coups de téléphone anonymes lui promettent de retrouver la jeune femme. Il est guidé dans un entrepôt dans lequel, évidemment, il ne trouve rien. Désespérant.

Dans les bois autour de Virelay, on y chasse les truffes. Le corps d’un homme égorgé est retrouvé dans les bois, avec dans la main, un os d’oiseau. Le policier Franck Kamensky est en charge de l’enquête et va se retourner vers un ornithologue.

Vincent Appert revient à Virelay, la ville où il y a passé son enfance. Romancier raté, il emménage dans la maison des Sauvard et tombe sur une petite annonce proposant un secrétaire ressemblant à celui qu’il a entrevu dans son enfance.

Voici une petite galerie des personnages que l’on va rencontrer dans ce roman. On va passer d’un personnage à l’autre avec une facilité déconcertante. Chaque chapitre se retrouve donc isolé comme si on lisait des nouvelles. Et on ne peut s’empêcher de penser que le talent de l’auteur rend chaque scène fascinante car redoutable de précision et de justesse.

Surtout, chaque personnage n’a aucun lien avec le suivant, ce qui fait qu’on se demande lors de la lecture où l’auteur veut en venir. Je peux vous dire que c’est déstabilisant, et il faudra attendre le dernier chapitre pour comprendre de quoi il retourne. Plus qu’un exercice de style, ce roman s’avère donc un sacré tour de force et relève un beau défi. Original, je vous dis !

Ne ratez pas l’avis de l’ami Claude

Les retournants de Michel Moatti

Editeur : HC éditions

C’est en aout 1918 que Michel Moatti situe l’action de son dernier roman en date. Et on n’est pas surpris de ce « retournement », lui qui a l’habitude de passer d’un genre à l’autre, d’une époque à l’autre : En aout 1918, la dernière offensive va être lancée contre les troupes allemandes. Mais il n’y a bien que les généraux pour croire encore que ce sera la dernière, car les soldats, eux, qui ont vécu la boucherie de quatre années horribles ont bien du mal à y croire.

Adrien Jansen et Pierre Vasseur ont pris leur décision. Quand les troupes avancent, eux partent à contre-sens. Ils ont choisi la vie de lâche à la mort en héros. Comme tous les déserteurs, ils vont prendre la direction exactement opposée de l’armée. Les deux hommes se connaissent peu, et quand ils rencontrent un gendarme, Jansen va se rendre compte que Vasseur prend du plaisir à tuer : il fait équipe avec un psychopathe.

Je n’ai pas été surpris par le talent de Michel Moatti à peindre les ambiances. Nous quittons donc le bruit des canons et les gémissements des hommes qui meurent pour le silence de la campagne. Malgré un sujet pareil, qui rappelle un peu le Prix Goncourt de Pierre Lemaitre, Michel Moatti met l’accent sur ce qui se passe loin du front, le manque de nourriture, le marché noir, l’ignorance des gens, l’importance de la propagande … et surtout la vie de ces gens qui, après quatre ans, commencent aussi à douter du bien-fondé de cette guerre.

Puis nos deux hommes arrivent dans un château, après être passés par quelques villages et s’être créés une nouvelle identité de médecins. A partir de là, l’ambiance devient étrange entre le patriarche malade, la fille malade de la tête et la bonne qui aimerait bien que ces hommes restent. C’est probablement à partir de ce moment là que j’ai ressenti un manque. Je m’explique :

Michel Moatti nous propose plein de thèmes, pleins de possibilités avec son histoire et ses événements mais il n’en creuse aucun. Il se place avec beaucoup de recul en tant que conteur. Il en est de même avec le Chien de Sang, ce lieutenant chargé de poursuivre les déserteurs. Quel personnage génial ! Michel Moatti va l’évoquer pendant quelques chapitres (3 ou 4) alors qu’il aurait pu en faire un facteur de stress supplémentaire dans une histoire finalement bien calme.

Il m’aura fallu attendre les dernières pages et les remerciements et explications de l’auteur pour comprendre pourquoi il avait écrit ce livre. Et ce passage-là, très personnel, est très émouvant. Et si je l’avais lu avant, j’aurais apprécié différemment le roman. Car au bout du compte, je le trouve bigrement attachant. Je pense que la mention Thriller de la couverture dessert aussi le contenu. Donc mon conseil est de lire les explications de l’auteur avant d’attaquer le livre, et vous serez transporté par ce conte.

Ne ratez pas l’avis de Jean le Belge

 

Cet été là de Lee Martin

Editeur : Sonatine

Traducteur : Fabrice Pointeau

Il était clair pour moi que je devais lire ce roman, à partir du moment où il était indiqué sur la quatrième de couverture qu’il avait été finaliste pour le prix Pulitzer du meilleur roman. Je n’ai pas été déçu : ce roman est remarquablement écrit.

Dans une petite ville de l’Indiana. M.Dees nous raconte une histoire qui a eu lieu 30 ans auparavant : « Si vous voulez écouter, vous allez devoir me faire confiance. Sinon, refermez ce livre et retournez à votre vie. Je vous préviens : cette histoire est aussi dure à entendre qu’elle l’est pour moi à raconter ».

Au mois de juillet, la petite Katie McKey, âgée de 9 ans, se fait réprimander par son père parce qu’elle pas rendu les livres qu’elle a empruntés à la bibliothèque. Elle les met dans le panier de son vélo, et part en direction de la ville. On ne l’a jamais revue. On a juste retrouvé son vélo, sur lequel la chaine avait déraillé.

Cette histoire va être contée par trois familles. Il y a bien entendu la famille McKey qui comprend les parents, le frère ainé Gilley et Katie. Il y a M.Dees, qui est un homme taciturne et solitaire, professeur de mathématiques, dont la vie est éminemment logique. M.Dees donne des cours de rattrapage en mathématiques à la petite Katie. Il y a Raymond R. Wright qui vit de petits boulots, comme installer un patio devant la maison de M.Dees. Il vit avec Clare, qui est une jeune veuve.

La vie de cette petite ville repose sur ces trois familles, qui vont avoir des liens les unes avec les autres. Tous sans exception vont être impactés par la disparition de la petite Katie. Et petit à petit, les souvenirs vont reconstruire ce qu’il s’est réellement passé, les secrets vont surgir, les psychologies des personnages vont s’affiner, s’affirmer, jusqu’à une conclusion qui va laisser le lecteur imaginer ce qui n’est pas écrit.

Ce roman nous propose plusieurs voix, comme un roman choral, faisant témoigner chacun des personnages avant d’alterner avec une narration plus classique à la troisième personne du singulier. Pour autant, on n’est pas perdu, puisque les titres des chapitres sont explicites, mais on a l’impression de voir un documentaire qui donne la parole aux différents témoins. Evidemment, chacun ne dit que ce qu’il a envie de dire, et garde bien au chaud ses propres avis ou vérités. Cela donne un roman où le lecteur est pleinement impliqué dans l’histoire cherchant à savoir ce qui s’est passé.

Surtout, cette forme de narration, alternant passé et présent, se rapproche d’un auteur comme Thomas H.Cook tout en s’en différentiant par la forme dont j’ai parlé juste au dessus. C’est aussi une excellente méthode pour décrire la vie tranquille des petites villes américaines, avec ce rythme calme et tranquille, et cette envie de bien paraitre vis-à-vis des voisins. Car qui connait vraiment ceux qui vivent juste à coté ?

Et c’est avec ce style calme et posé que nous nous est racontée cette histoire, qui va s’avérer terrible. On suit cette histoire en suivant le rythme imposé par ces phrases si poétiques, si empreintes du silence des forêts avoisinantes. Ce style remarquable a quelque chose d’hypnotique qui détourne l’attention du lecteur de ce qui est réellement important.

Quant à la conclusion, elle est terrible ! Posant ouvertement la responsabilité des gens dans ce genre d’affaires, cette volonté de se renfermer sur soi et d’ignorer les voisins, même quand ils ont besoin de vous. Tout au long du livre, j’avais la sensation de lire un très bon livre, le dernier chapitre m’a démontré que je venais de lire un grand livre.

Ne ratez pas l’avis de l’ami Yvan.

Toutes taxes comprises de Patrick Nieto

Éditeur : Éditions Cairn

J’avais déjà adoré Jeux de dames de Philippe Beutin, publié par les éditions Cairn. Il semblerait que cette petite maison d’édition ait le nez pour dénicher des premiers romans passionnants et ambitieux. C’est le cas avec ce roman choral, qui s’avère passionnant de bout en bout.

2001, environs de Montauban. L’assassin est caché dans les fourrés qui entourent une luxueuse propriété. Il est 22 heures. L’assassin surveille à travers les vitrages sa future victime, qui, malheureusement pour lui, est au téléphone et a une conversation animée. Enfin ! L’homme raccroche et l’assassin pénètre dans la demeure. Il menace l’homme de son revolver, lui demande de s’agenouiller et l’abat d’une balle dans la tête. Puis, il renverse les affaires qui traînent sur le bureau, simule un cambriolage rapidement et s’enfuit.

Le premier témoin de ce drame est un chat sauvage. Il a bien vu l’assassin armé de son revolver. Il l’a vu aussi déposer dans l’herbe deux mégots de cigarette.

Le policier qui débarque sur la scène du crime est le capitaine Lemoine, de la SRPJ de Toulouse. Il semblerait que l’on ne fasse pas confiance aux gens du cru ! La mise en scène du meurtre ressemble plus à une mise à mort qu’à un cambriolage ou à un meurtre passionnel. Quelle n’est pas sa surprise quand il obtient l’identité du mort : Pierre-Henri Sennelier, proche conseiller du Président de la République Nicolas Sarkozy.

La veuve apparaît éplorée, elle aimait vraiment son mari. Pendant le meurtre de son mari, elle assistait à un concert classique à Toulouse. Il n’y a rien de choquant à cela, puisque son mari n’était pas mélomane.

Cette affaire de meurtre sans piste, sans indice, sans mobile, promet d’être compliquée.

Ce roman est un premier roman.

Ce roman est un roman choral.

Ce roman est excellent.

Je dois dire que j’adore les romans à plusieurs voix. Et je suis toujours étonné quand des auteurs choisissent cette forme pour leur premier roman. C’est faire preuve d’une ambition énorme. La difficulté de l’exercice est bien entendu de faire progresser l’intrigue logiquement, par personne interposée, de faire en sorte que le lecteur reconnaisse rapidement le personnage qui parle, de créer une psychologie cohérente pour chacun, et enfin, d’adapter le style de l’expression au personnage.

Si je reprends ce que j’attends d’un roman choral, point par point, je dois bien avouer que ce roman est un sans-faute. Les personnages sont fantastiquement dessinés, on les reconnait tous immédiatement et en plus, on est aidé par les titres des chapitres même s’ils ne sont pas forcément utiles. Les psychologies sont remarquables, les personnages nombreux puisqu’il y en a une dizaine. On est compréhensif envers le capitaine Lemoine, même s’il fait montre d’une certaine attitude hautaine. La veuve au début éplorée s’avère cacher des choses. L’assassin est retors au possible. L’avocate, mal dans sa peau, est attachante. Et les témoins, répartis dans l’intrigue, vont servir de lien, de liant. Pour donner un point de repère, ce roman dans sa forme, se situe au niveau du roman de Ron Rash, Un pied au paradis. Et je n’ai pas été bluffé à ce point depuis L’île des hommes déchus de Guillaume Audru.

Il faut dire que l’intrigue est menée de façon très intelligente, enchaînant avec beaucoup de créativité les rebondissements, les allers-retours, les fausses pistes, pour mieux accrocher le lecteur. De plus, c’est écrit avec beaucoup d’humour, et je ne vous parle même pas du dernier chapitre, qui à la fois donne une cohérence à l’ensemble, mais m’a beaucoup fait rire. Car c’est là que je me suis rendu compte que l’auteur s’était beaucoup amusé à jouer avec ses lecteurs et à nous par la même occasion.

Si le contexte de ce roman se situe au niveau des arnaques sur la taxe carbone, il faut bien s’avouer que cet aspect est parfaitement bien décrit mais n’est pas le point central du roman. Ce n’est pas un roman revendicateur mais bien du pur divertissement, de l’excellent divertissement. Pour le sujet sur la taxe carbone, je ne peux que vous conseiller de lire Le cimetière des chimères d’Elena Piacentini.

Pour un premier roman, Patrick Nieto a frappé très fort, plaçant très haut son ambition dans une intrigue policière en utilisant une forme difficile à maîtriser. Et cela s’avère une formidable réussite. Jetez vous sur ce roman, vous découvrirez un nouvel auteur et vous vous laisserez prendre dans les filets de cette intrigue.

Ne ratez pas l’avis de l’ami Jean le Belge

 

Seules les bêtes de Colin Niel

Editeur : Rouergue

Après avoir lu et grandement apprécié Les hamacs de carton, et Ce qui reste en forêt, et être passé à coté d’Obia (que j’ai mais pas encore ouvert), le quatrième roman de Colin Niel se passe chez nous, en France, alors que les précédents nous montraient un visage de la Guyane que nous n’avions pas l’habitude de voir. Pari risqué, pari réussi, ce roman est tout simplement fantastique.

Alice vit dans le causse, zone aride du Massif Central. Elle est mariée avec Michel et exerce le métier d’assistante sociale. Il faut dire qu’il y a de quoi faire, puisqu’elles sont cinq pour deux mille éleveurs, principalement de brebis. Tous les jours, elle arpente les routes pour visiter ces fermiers qui vivent isolés au milieu de leurs terres. Cela lui permet de leur prodiguer des conseils de tous ordres et surtout de leur apporter une présence humaine à ces hommes qui bien souvent habitent seuls.

Serait-ce l’habitude d’être seule toute la journée ? Ou bien, le fait que son mari s’éloigne d’elle ? Ou bien, est-ce la chaleur ? Alors qu’elle rend visite à Joseph, elle se jette sur lui et ils font l’amour. Petit à petit ils deviennent amants à tel point qu’Alice se retrouve comme inéluctablement attirée par ces étreintes aux odeurs animales.

Jusqu’au 18 janvier de cette année là. Ce jour là, Evelyne Ducat disparait. Elle est la femme d’un grand propriétaire terrien qui a tâté de la politique. A partir de ce jour, Joseph lui a refusé l’accès à sa ferme. Entre sa culpabilité de tromper son mari et sa certitude que Joseph a tué Evelyne, elle va s’enfermer dans ces certitudes tout en sachant à en savoir plus, pour aider Joseph mais aussi pour retrouver son amant.

C’est à un roman choral que nous convie Colin Niel, et Dieu sait que c’est un exercice difficile. Il va donc y avoir cinq personnages qui vont nous raconter leur quotidien et pas forcément celui que l’on croit. Car la force d’un roman choral, c’est bien de nous montrer toute la subjectivité dont peuvent faire preuve les narrateurs, et cela marche à fond. Parce que le lecteur que je suis s’est fait embarquer comme un amateur dans cette histoire bien surprenante, jusqu’à la dernière ligne !

Si la première partie, racontée par Alice, se révèle la plus imprégnée de social, car Colin Niel nous montre comment les éleveurs vivent au jour le jour, c’est aussi l’une des parties les plus sensibles de ce roman. Car c’est dans cette partie que l’auteur va nous raconter toute l’histoire dramatique qui se déroule dans le causse, et nous allons avoir affaire à un formidable portrait de femme délaissée, abandonnée, seule et recherchant une étreinte, une raison de penser qu’elle est encore en vie.

Puis vient la partie de Joseph et toutes les certitudes que nous pouvions avoir auparavant tombent en miettes. La description du travail des éleveurs est minutieuse, rigoureuse et pour ce que j’en connais, réaliste. Le style s’adapte aussi au personnage, ce qui m’a permis de rentrer littéralement dans le personnage … mais c’est après que cela devient remarquablement vicieux.

Car on ne peut faire pendant plus de 220 pages un roman tournant autour de la disparition d’une jeune femme. Et c’est là que le talent de l’auteur déploie toute sa créativité pour nous balancer d’un autre coté qui n’a rien à voir avec les paysages désolés que nous avions arpentés auparavant. C’est la partie de Maribé, jeune femme citadine esseulée elle aussi. Puis re-changement de décor et nous partons pour l’Afrique avec Armand avant de clore de belle façon, de géniale façon avec Michel.

Entre polar social et polar psychologique, Colin Niel nous a concocté une intrigue à la fois surprenante et humaine, où chaque personnage souffre de solitude dans un monde qui se déshumanise et qui se virtualise, où chacun ne cherche finalement que l’amour, ou le regard de son prochain. Et en y ayant ajouté une intrigue tortueuse et surprenante, en ayant utilisé le format du roman choral pour mieux manipuler le lecteur, Colin Niel a fait de sa démonstration un grand moment, une grande réussite. On n’est pas près d’oublier ces personnages, ce qui est la preuve d’un grand roman.

Ne ratez pas ce billet publié chez Unwalkers et chez Jean Marc

Le chemin s’arrêtera là de Pascal Dessaint (Rivages Thriller)

Je n’avais pas trouvé le temps d’ouvrir son précédent roman, Maintenant le mal est fait, alors je ne pouvais pas rater celui-là. Pascal Dessaint nous donne un roman noir, social, comme il a l’habitude de le faire, dans la veine de Les derniers jours d’un homme, en donnant la parole à différents personnages.

Ce roman est composé de cinq tableaux, eux-mêmes divisés en chapitres, chaque chapitre donnant la parole à un personnage. C’est donc un roman choral qui nous plonge dans une région imaginaire, en bord de mer, où les chantiers navals ont été fermés pour des raisons économiques. De ces paysages désertés, ne restent que des fantômes, des âmes errantes en quête de survie, des gens laissés sur le bas-côté.

Il y a Louis, 16 ans. Il vit dans une écluse où il n’y a plus rien à faire. Les portes sont commandées automatiquement. Mais lui et son oncle Michel peuvent bénéficier de la maison du gardien de l’écluse. Sylvie, qui fut la femme de Michel, repasse par l’écluse il y a 10 ans. Louis ne s’en rappelle pas, si ce n’est que son départ est arrivé quand sa mère est morte, écrasée par un camion. Sylvie est venue leur annoncer qu’elle est malade, qu’elle a de plus en plus de mal à supporter la chimiothérapie.

Il y a Jérôme. Il vit sur les bords des dunes, ou plutôt tente de survivre avec rien. Le paysage est de plus en plus noyé par le sable. Il était soudeur. De son rêve de travailler sur des plateformes pétrolières, entouré d’eau, il se retrouve entouré de sable, avec une maison qui part en décrépitude … comme sa vie.

Il y a Cyril. Il est arrivé là par hasard, et campe pas loin de la petite écluse. Il habite une petite caravane avec Mona, sa fille, qui travaille au village, dans une parfumerie. Son passe temps, c’est de regarder les pingouins au loin et les oiseaux. Le soir, son petit plaisir, c’est de regarder sa fille se déshabiller. Mona, c’est son ile déserte à lui, même s’il préférerait être plus gentil avec elle.

Il y a Gilles. Lui, son envie, c’est de tuer un phoque, pour se venger des coups reçus de son père. Sa mère, elle, fermait les yeux. Alors il regarde inlassablement la mer, avec l’espoir d’apercevoir un phoque. Parfois, avec Gilles, ils entrent dans des blockhaus, se font des pique-niques.

Il y a Wilfried. Il passe ses journées à la pêche, à faire du surfcasting. Mais il ne pêche pas pour manger. Quand il ramène des poissons, il les laisse sur le bord, à mourir. Sa femme est fan de sport. Alors elle a donné à leurs trois garçons les prénoms de Tony, Carl et Lance. Mieux vaut aller à la pêche que supporter ses gosses. Il se rappelle une jeune femme qui était venue le voir. Elle s’appelait Laurence. Pris d’une soudaine envie, il l’avait violée. Mais elle n’avait pas intérêt à porter plainte …

D’un personnage à l’autre, la vie passe, les petits événements se déroulent. Alors qu’il n’y a rien à faire, chacun déroule sa petite pelote de laine, dans un langage simple, avec ses petites réflexions. Ils n’ont pas conscience de toutes les décisions politiques, juste des conséquences sur leur vie à eux : Ils ont été lâchement abandonnés, comme on laisse des chiens sur les parkings d’autoroute l’été.

Il vaut mieux avoir le moral pour lire ce roman d’une noirceur extrême, d’une justesse incroyable. Ces différents portraits montrent une société qui avance mais qui laisse sur le coté des hommes et des femmes qui n’ont rien demandé et qui ne comprennent pas. Alors, l’homme n’a plus de notion de bien ou de mal et redevient animal, luttant pour la défense des siens, pour sa survie.

Il a une image très belle dans ces différents tableaux aux tons noirs et gris, que j’ai un peu adaptée à ma façon. Dans le chenal, les cargos arrivent, les machines viennent vider les marchandises. Les machines ont remplacé les hommes. Il n’y a plus d’accident du travail, il ne reste que des blessés de la vie.

Pascal Dessaint nous offre un livre noir, qui oscille entre poésie et noirceur, entre le bleu et le gris. Un roman d’une beauté foudroyante, d’une simplicité impressionnante. Mais il ne reste aucun espoir ici bas, quand l’homme devient une bête, il détruit ce qui l’entoure. C’est un livre noir, hanté de spectres qui vous hanteront longtemps la nuit. Et ces spectres, ce sont des hommes …

L’hexamètre de Quintilien de Elisa Vix (Rouergue Noir)

De Elisa Vix, j’ai lu La nuit de l’accident, un roman que j’ai bien aimé (et que je devrais chroniquer un de ces jours), et Rosa Mortalis qui m’a permis de faire connaissance avec son policier récurrent Thierry Sauvage. Ce roman est, comme La nuit de l’accident, un roman orphelin, un roman qui fait passer de fortes émotions. Le lieu unique de ce roman est un immeuble, et nous allons suivre l’intrigue à travers les témoignages des différents habitants. C’est donc un roman choral FORMIDABLE !

Dans un petit immeuble haut de quatre étages …

Lucie est journaliste free-lance, parce que free-lance, ça fait mieux que pigiste …

Pierre est médecin de nuit. Depuis la perte de sa femme, morte d’un cancer, il a des problèmes de conflits avec son fils adolescent Kevin …

Marco est gérant d’un Apple Store, c’est le playboy du coin …

Leila est une jeune mère qui doit élever ses deux enfants en bas âge, qu’elle a eu de deux pères différents …

Yanis, c’est le nom de l’enfant de Leila que les éboueurs retrouvent dans un sac poubelle, un sale matin. Il a reçu de violents coups à la tête.

Le commissaire Beethoven va enquêter sur ce meurtre.

Elisa Vix va tenter de répondre à cette question en utilisant l’hexamètre de Quintilien, qui est une série de questions qui doivent permettre à tout journaliste (et donc à nous même) de comprendre ce qui s’est passé. Les questions, au nombre de six sont : Qui ? Où ? Quoi ? Quand ? Comment ? Pourquoi ?

Ce roman est très fort, émotionnellement parlant. Parce qu’il touche une corde des plus sensibles (la mort d’un nourrisson), parce que le fait divers dont il est question est sordide (le corps est emballé dans un sac poubelle), parce que les personnages sont comme vous et moi. De Lucie qui cherche un sujet de reportage pour boucler ses fins de mois, de Pierre qui a du mal à concilier sa vie professionnelle et personnelle, de Kevin un adolescent qui a du mal à faire face à ses drames personnels, de Marco le dragueur sans vergogne, tous sonnent juste. Et même si Elisa Vix ne fait pas varier son style d’une personne à l’autre, elle écrit avec la simplicité des gens simples, communs. Et les faits qu’elle relate sont d’autant plus frappants.

Car le roman est fait de trois parties. La première relate à travers les yeux de chacun des protagonistes l’enquête relative à la découverte du petit corps. La commissaire Beethoven intervient peu, ponctuellement, mais malgré cela, cette partie se termine par une conclusion aberrante. La deuxième est plus calme, je dirai même que c’est le calme avant la tempête, puisque l’on y voit la vie des habitants de ce petit immeuble, les uns interagissant avec les autres, et on ne voit pas bien où l’auteure veut en venir. Mais c’était sans compter sur la conclusion et cette troisième partie terrible (et je pèse mes mots) qui vont en émouvoir et en horrifier plus d’un.

Vous l’avez compris, ce roman, bien qu’il possède une trame policière, un contexte de roman noir, s’avère un formidable roman choral dramatique, qui nous fait nous poser bien des questions après avoir tourné la dernière page dont celle-ci : Et nous, à leur place, qu’aurions nous fait ?