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Le Diable n’est pas mort à Dachau de Maurice Gouiran

Editeur : Jigal

Fidèle je suis, fidèle je reste. En conséquence de quoi, je lis chaque nouvelle publication de Maurice Gouiran, car avec ses intrigues toujours bien construites, on y apprend toujours des faits historiques scandaleux et dont on ne parle pas assez. Ceux relatés ici sont tout simplement révoltants !

Jeudi 26 octobre 1967. Henri Marjencoules revient dans son village natal, Agnost-d’en-haut, pour l’enterrement de sa mère. Il avait bien pensé prendre une chambre d’hôtel, pour éviter d’avoir à faire face à son père, qui est genre mutique et qui ne s’épanche pas en démonstrations sentimentales. Malheureusement, tous les hôtels du coin ont été pris d’assaut. Henri travaille aux Etats-Unis en tant que mathématicien pour une entreprise privée et arrive bien fatigué. Il est par moments pris d’hallucinations mais c’est surement un effet secondaire du à ses abus de LSD.

Mardi 26 janvier 1943. Sigmund Rascher est à la tête de recherches au camp de Dachau. Il est vrai que le nazisme lui offre la possibilité de tester de nouvelles méthodes sur des cobayes vivants. Sigmund se moque bien de Nowitski et Plötner qui font des recherches de leur coté sur des substances hallucinogènes pour trouver un sérum de vérité, qui serait bien utile dans les interrogatoires. Lui cherche à améliorer les conditions des soldats dans des conditions froides intenses. Il arrive à la conclusion qu’il faut avant tout protéger la tête dans les prochaines combinaisons de vol des pilotes.

A Agnost-d’en-haut, Henri renoue avec ses copains, qu’il avait perdu de vue. Pascal et Norbert ont le même age que lui, mais en paraissent le double. Ils ont repris la ferme familaiale comme une sorte de malédiction. A l’auberge, Henri apprend que la famille Stokton a été assassinée : le père, la mère et l’enfant de 8 ans. Le père avait acheté la ferme des Granges brulées une dizaine d’années auparavant. La rencontre avec Antoine Camaro, journaliste qui suit l’enquête, va l’impliquer dans ces meurtres d’une famille américaine.

Révoltant ! Les faits relatés sont révoltants !

Après une mise en jambe plutôt lente, Maurice Gouiran va patiemment construire son intrigue, pour mieux frapper (et non juste appuyer) là où ça fait mal. Mais auparavant, il aura pris soin de bien construire son personnage principal, et placé ses personnages secondaires. Quand il le faut, il insère des chapitres remontant tout d’abord à la 2ème guerre mondiale puis plus tard juste après guerre.

A travers ces chapitres, qui couvrent une bonne moitié du livre, Maurice Gouiran va nous montrer la différence entre le nouveau monde et l’ancien. Aux Etats-Unis, on est en pleine période peace and love, drugs, sex and rock and roll. Alors qu’en Europe, l’avenir des jeunes est de rejoindre une grande ville pour espérer trouver du travail, la vie américaine s’est libérée et décomplexée, non sans inconvénients. Et c’est là que cela devient intéressant.

Car en 210 pages, Maitre Gouiran ne va pas insister sur l’horreur des camps, comme le titre peut le laisser penser. Il va nous montrer comment les Américains ont récupéré des scientifiques nazis pour profiter de leurs avancées technologiques. Il va nous montrer comment ces recherches financées par l’état mais officiellement commandées par des boites privées ont pour but la lutte contre les Rouges et l’obsession d’augmenter son armement. Et enfin, et surtout, il va nous montrer comment les Etats-Unis ont fait eux aussi des essais en grandeur réelle, sur leur sol et ailleurs, testant soit de nouvelles drogues synthétiques soit carrément des armes bactériologiques.

Et Maurice Gouiran nous assène ça en quelques chapitres à partir du chapitre 20. Et là, c’est l’horreur … c’est révoltant. On pourrait accuser les scientifiques de s’aveugler quant à leurs trouvailles, de ne pas chercher à savoir, de privilégier leur gloire. Mais tout est suffisamment cloisonné pour que très peu de personnes soient au courant. On pourrait dire que Maurice Gouiran affabule. C’est pour défendre son roman (et non sa thèse, qu’il met à la fin deux pages entières de références sur des rapports, des articles et des études. Après tout ça, je suis KO. Ce nouveau roman de Maurice Gouiran est indispensable parce qu’il est révoltant. Et une nouvelle fois, je dis : Merci M.Gouiran.

Brève histoire de sept meurtres de Marlon James

Editeur : Albin Michel

Traducteur : Valérie Malfoy

On a beaucoup parlé de ce roman, avec des termes superlatifs, surtout dans la presse écrite spécialisée. Le fait qu’on la compare à James Ellroy était forcément un argument pour que je le lise. Le fait que ce roman soit sélectionner pour le prix du Balai d’or, organisé par le Concierge Masqué en était un autre.

Quatrième de couverture :

Kingston, 3 décembre 1976. Deux jours avant un concert en faveur de la paix organisé par le parti au pouvoir, dans un climat d’extrême tension politique, sept hommes armés font irruption au domicile de Bob Marley. Le chanteur est touché à la poitrine et au bras. Pourtant, à la date prévue, il réunit 80 000 personnes lors d’un concert historique

Construit comme une vaste fresque épique abritant plusieurs voix et des dizaines de personnages, ce livre monumental, couronné par le Man Booker Prize 2015, nous entraîne en Jamaïque et aux États-Unis, des années 1970 à nos jours. Convoquant hommes politiques, journalistes, agents de la CIA, barons de la drogue et membres de gangs, il s’interroge avec force sur les éternelles questions du pouvoir, de l’argent, de la politique et de la violence du monde.

S’affirmant ici comme le fils spirituel de Toni Morrison et James Ellroy, Marlon James signe un livre hors normes, tour à tour sombre, drôle, cru, et toujours passionnant, signe d’une rare ambition littéraire et d’un talent prodigieux.

« Un roman à la fois terrifiant, lyrique et magnifique, écrit par l’un des jeunes auteurs les plus talentueux d’aujourd’hui. »

Russell Banks

Mon avis :

Avant d’ouvrir ce roman, j’ai forcément eu un peu d’appréhension, au vu de la masse du livre, qui avoisine le kilogramme. C’est le genre de pavé que je me réserve pour mes vacances d’été, quand je veux faire du sport ! Ensuite, la comparaison avec mon Maitre James Ellroy a suscité beaucoup d’espoir, à un tel point qu’avant de lire la première page, j’envisageais de mettre un coup de cœur.

Ce roman est assez particulier, et je ne pense pas avoir jamais lu un roman structuré (ou déstructuré) de cette façon. Et on n’a pas le temps de souffler que l’on entre dans le vif du sujet. Divisé en cinq parties, celles-ci vont être découpées en chapitres narrés chacun par un personnage. Ce qui fait que nous avons plus d’une dizaine de personnages qui vont se suivre pour nous raconter à la fois leur vie, leur vision de l’histoire et leur role dans cette histoire. Et cette histoire est celle de la Jamaïque.

Dans la première partie, des membres de gangs, des agents de la CIA, des parrains de la mafia locale, le manager du Chanteur (comprenez Bob Marley), vont nous décrire un pays en prise à une violence de tous instants. Le pays est aux mains des communistes, alors les Etats-Unis veulent faire un coup d’état et arment les gangs d’armes automatiques. Ils organisent en sous-main un attentat contre la principale vedette du concert à venir le lendemain. Et ces gamins ivres de violence et de mort, qui se droguent et veulent devenir grands, se retrouvent avec des mitrailleuses et sont prêts à tuer n’importe qui.

Ces chapitres ont une grande qualité : le style de la narration varie en fonction de la personne qui parle. D’un style littéraire quand il s’agit d’un Américain, d’une expression simple quand il s’agit d’une groupie, il devient musical, rythmé et sans ponctuation quand c’est un jeune des gangs qui parle. Et ces chapitres ont un défaut : l’auteur ne fait aucun effort pour accrocher le lecteur. On sait qui parle car le chapitre porte le nom de la personne qui raconte, mais on ne sait pas où commence son histoire ni où elle se termine. C’est au lecteur de faire les efforts pour suivre l’histoire. Et ce sera de même pour la suite du roman, quand il nous racontera la guerre de crack à New York ou la Jamaïque d’aujourd’hui.

C’est donc une lecture en demi teinte pour moi, avec des chapitres extraordinaires, d’une puissance infinie, et la scène de l’attentat contre le Chanteur, écrite comme un slam de rap en est une. Et puis, il y a des chapitres moins intéressants, qui ne font pas avancer l’histoire et qui m’ont ennuyé. Mais même si elle est en demi-teinte, cette lecture restera pour moi une sacrée expérience.

La voix secrète de Michaël Mention

Editeur original : La Fantascope

Réédition en format poche : 10/18

Ce roman tient une place particulière dans mes souvenirs littéraires, puisque c’est grâce à celui-ci que j’ai découvert le talent de Michaël Mention. A l’époque, c’était Unwalkers qui avait attiré mon attention sur les deux polars de cet auteur. Puis, j’ai rencontré plusieurs fois Michaël dans des salons, et j’ai découvert quelqu’un de profondément humain, qui a des choses à dire, et qui les dit bien, quelque soit le style ou le genre qu’il choisit.

Quand Michaël m’a parlé de cette réédition, c’était à Quais de Polar, l’année dernière. Il était tout heureux de m’annoncer cette réédition, en me disant qu’il avait repris tout le roman, y ajoutant des ambiances, des bruits, des odeurs pour mettre en valeur cette époque de la fin 1835, tout en en gardant la trame et l’intrigue. Je me rappelle que j’avais été dubitatif, car je considère qu’un livre doit vivre sa vie …

Puis, lors d’une rencontre à Paris, au début de cette année, Michaël m’a demandé si je l’avais lu. Je lui ai avoué que non, je ne l’avais pas ouvert, que je n’étais pas très chaud car je ne voulais pas entacher mes souvenirs de ma lecture précédente. Finalement, je me suis décidé à le relire, et je peux vous dire que le nombre de livres que je relis est très faible. Et je ne le regrette pas du tout. Car j’ai eu l’impression de lire un autre livre. Cette lecture m’a aussi confirmé que j’avais raison de faire une confiance aveugle dans ses écrits, tant Michaël est capable de passer du thriller au roman noir, du polar au roman historique avec toujours autant de talent et de passion.

Je ne vais pas paraphraser ce que j’ai écrit à propos de ce roman lors de mon premier billet que vous pourrez lire ici.

Nous sommes en décembre 1835. Pierre François Lacenaire, célèbre tueur en série et poète, attend sa mort prochaine dans sa cellule de la Conciergerie. Son exécution est prévue dans un mois, et il jouit de beaucoup d’égards : bons repas, visites d’amis et de connaissances, confort quant à la rédaction de ses mémoires. Durant ce mois de décembre, un tueur d’enfants sévit sur la capitale. Chaque corps porte des marques qui sont identiques à celles relevées sur des victimes de Lacenaire. Allard, le chef de la Sureté va être chargé de cette enquête qui va s’avérer explosive et destructrice pour ces deux personnages autant que pour le pouvoir en place.

Dans mon billet précédent, je parlais de ce charme qui ressortait du personnage de Lacenaire. Avec cette nouvelle lecture, j’ai eu l’impression qu’après avoir dessiné les personnages, Michaël Mention y a dessiné les décors. Et c’est un décor fait de désolations, de pourritures, de miséreux à tous les coins de rue. Les odeurs, les rues sombres et poussiéreuses viennent en opposition avec la cour du roi Louis-Philippe, qui est conscient de la misère de son peuple et ne lui propose que des apparitions luxueuses. On parcourt les rues au bruit des sabots des chevaux, on partage les quignons de pain des prisonniers.

Des personnages à l’ambiance de ce Paris du 19ème siècle, Michaël Mention nous en met plein les yeux, plein les oreilles, plein le nez, et en profite pour nous peindre une société qui a bien peu changé, où les pauvres vivent dans la misère et les riches au milieu de leurs ors. La voix secrète, version 2017, s’avère un polar historique certes, mais qui ravira tous les lecteurs avides de découvrir une nouvelle voix du polar, qui ne doit pas rester secrète.

La lettre et le peigne de Nils Barrellon

Editeur : Jigal

Si vous devez lire un roman en ce moment, et que l’Histoire ne vous rebute pas, que vous cherchez à la fois un roman à énigme et un roman à message, un roman où on est tellement pris à la gorge par ce qui arrive aux personnages que certains passages vous laissent pantelants, au bord des larmes, alors ce roman est fait pour vous. Je ne connaissais pas l’auteur, c’est pour moi une découverte. Et pourtant, j’ai tourné la première page, avant tout poussé par la curiosité. Le premier chapitre m’a scotché …

Berlin, Avril 1945. La course poursuite est engagée entre les alliés pour récupérer la capitale allemande. Dans la ville en ruine, une femme erre dans les rues. Elle s’appelle Anna Schmidt et ses vêtements sont en lambeaux. Une femme accepte de l’héberger dans un immeuble, où les habitants se cachent dans la cave. Puis, les Russes débarquent et embarquent de jeunes filles et des femmes. Anna est choisie par un soldat. Il l’emmène dans un appartement de l’immeuble et la viole. Anna, résignée, ne songe même pas à résister. Elle veut survivre.

Berlin, 8 septembre 2012. Un vol vient d’avoir lieu au musée historique. Le gardien a été retrouvé assassiné. La caméra montre que deux hommes cagoulés ont pénétré l’enceinte et savaient parfaitement ce qu’ils venaient chercher. Seul un boitier contenant un peigne en ivoire et portant les sigles A.H. a été dérobé. Ce peigne aurait appartenu à Adolf Hitler. Anke Hoffer, qui appartient à la police fédérale criminelle est dépêchée de Francfort pour enquêter sur ce vol et ce meurtre.

Jacob Schmidt est bassiste dans un groupe de jazz et sort d’un concert. Il y a rencontré Ann, qui a eu une aventure avec un membre du groupe. Ils vont boire un coup et finissent par être bien entamés. Mais Ann veut passer la nuit seule alors Jacob rentre chez lui. C’est alors qu’il est agressé par deux hommes cagoulés, conduisant une BMW noire. Apparemment ils ont voulu le kidnapper. Le lendemain, en portant plainte au commissariat, il rencontre Anke.

On pourrait diviser ce roman en deux parties. La première fait la part belle à la famille Schmidt : Anna tout d’abord puis Josef son fils puis Jacob. La deuxième se passe en France, et j’y reviendrais. Car dans cette « première partie », l’auteur fait des allers-retours entre le présent de Jacob et sa sensation d’être poursuivi et persécuté et le passé de sa famille.

C’est 60 ans de l’histoire de l’Allemagne que Nils Barrellon va nous conter avec une aisance telle qu’on croirait qu’il est historien de formation. Il glisse quelques moments importants dans sa narration mais surtout, ce qui m’a fait fondre, c’est sa description d’une histoire de famille lambda au milieu de la grande histoire. C’est ces petites scènes communes qui, tout simplement deviennent des scènes très émouvantes, à tel point que j’avais l’impression de faire partie de cette famille, et j’en ai eu le cœur serré, gonflé d’amour pour Anna, Josef et Jacob.

Et quels personnages ! Anna est une mère amoureuse qui va tout faire pour élever, sauver et rendre son fils plus fort. Et elle va réussir ! Josef va devenir un mathématicien et gérer sa vie comme on résout des équations. Il va aussi tout faire pour son fils Jacob. Et Nils Barrellon arrive à nous faire entrer dans leur intimité avec une telle simplicité que c’en est époustouflant et surtout émouvant. C’en est impressionnant !

La deuxième partie, ou du moins, c’est comme ça que je l’ai ressenti commence quand Jacob débarque en France. A partir de ce moment là, il n’y a plus d’allers-retours passé-présent et le récit devient plus linéaire, plus classique. Le rythme s’accélère, la tension monte jusqu’au final surprenant, presque fataliste, en tous cas noir. Et cela clôt un roman à part, original dans sa forme sur les survivants, les battants de la deuxième guerre. Ce roman est une belle leçon de vie, une formidable réussite.

Je tiens aussi à signaler la couverture que je trouve tout simplement magnifique et fort bien trouvée par rapport au roman et à ce qu’il raconte.

Ne ratez pas l’avis de l’Oncle Paul.

 

Rouge Armé de Maxime Gillio

Editeur : Ombres Noires

Dès que j’ai vu apparaître le dernier roman de Maxime Gillio, je me suis jeté dessus. Je m’attendais à un roman d’action car je le connaissais dans ce registre, et ce n’est pas du tout le cas. C’est un roman dur auquel j’ai eu droit, qui aborde un sujet méconnu chez nous, d’actualité aussi, et qu’il est important de lire.

Prestanov, Tchécoslovaquie, 1943. Anna arrive dans le village et est confrontée à un homme de grande taille, Georg. Elle cherche l’instituteur, qui a besoin d’une femme de ménage alors que lui la menace, l’accusant de les avoir volés, elle et les Allemands. Anna vient des Sudètes et a été expulsée, de son pays, de sa région. Ses papiers disent qu’elle est Allemande alors qu’elle vient de Tchécoslovaquie. L’instituteur Miroslav s’interpose et la sauve.

Heidenau, Basse Saxe, 2006. Patricia Sammer est journaliste au Spiegel. Elle a la quarantaine, est célibataire sans enfant. Elle simule une rencontre fortuite avec une vieille femme. Elle invente un bobard pour l’aborder, dit qu’elle écrit un livre sur les Allemands de l’Est qui ont traversé le mur pour venir à l’Ouest puis repartir. La vieille dame refuse de lui parler, dit qu’elle a toujours habité ici, alors Patricia dévoile ses cartes : « Ce n’est pas ce que j’ai cru comprendre madame Lamprecht. Ou dois-je vous appeler Inge Oelze ? ». Inge ne croit pas un mot de ce que raconte Patricia mais la laisse entrer. Patricia raconte qu’elle a eu accès aux archives de la Stasi. Et elle lui laisse sa carte de visite.

Berlin, 2006. De retour au bureau, elle retrouve Paul, son collègue de bureau. Celui-ci enquête sur des meurtres de vieillards, et on vient de découvrir le quatrième, poignardé chez lui. Puis une vieille dame débarque au journal. C’est Inge qui veut s’assurer que Patricia travaillait bien là. Inge lui donne rendez-vous chez elle le lundi suivant. Le duel peut commencer …

A la façon d’un Thomas H.Cook, Maxime Gillio va entrer dans les méandres des souvenirs d’une personne âgée pour nous montrer des aspects de notre histoire que, personnellement, je ne connaissais pas ou connaissais bien mal. Et cela ne fonctionnerait pas si on n’avait pas des personnages forts. Et on se retrouve ici avec deux femmes qui vont s’affronter comme deux boxeurs sur un ring.

C’est le cas ici, avec Inge, une vieille dame, certes, mais une dame avec un caractère de fer, qui assume sa vie, son histoire, ses actes. Une vieille dame qui a vécu tant de drames, qui a fait tant d’exactions, qu’elle s’est bâtie sur le sang de ses ancêtres et celui de ses victimes. De l’autre coté de la table, Patricia n’est pas tout à fait là en tant que journaliste. Elle vit seule, a parfois quelques amants, mais se révèle incapable d’avoir une vie de famille tant qu’elle n’aura pas remplie la mission qu’elle s’est donnée.

Maxime Gillio va donc faire des allers-retours entre le présent et le passé, remontant jusqu’à Anna la mère de Inge, expulsée de sa région, qui se retrouve à la fois apatride, avec une nationalité officielle, mais détestée par les habitants du pays où elle arrive. Imaginez un Français du Sud qui arriverait en Auvergne et qui serait rejeté, violenté, voire tué pour son appartenance à sa région ! Cette exode des habitants des Sudètes en Tchécoslovaquie est un fait d’histoire dont j’ai rarement eu connaissance, et encore moins la réaction des gens de cette époque, réaction dont on a encore des relents nauséabonds aujourd’hui …

Puis, Maxime Gillio nous fait visiter l’Allemagne de l’Est, le passage à l’ère communiste avec toutes les conséquences que l’on peut imaginer. Bizarrement, ce n’est pas l’érection du mur qui sera le fait central du livre, puisque Inge nous dit que les gens ne l’avaient pas prévu. Il s’attarde plutôt sur la vie de Inge en Allemagne de l’Ouest et là encore, il arrive à la fois à m’apprendre des choses et à me surprendre. Car ce que l’on va lire dans ce livre est tout bonnement hallucinant.

Car c’est bien les faits racontés par Inge puis Patricia, avec toute leur subjectivité qui va nous frapper, à la tête, au cœur, au foie. Chacune ne raconte que ce qu’elle veut raconter, mais les zones d’ombre sont suffisamment noires pour qu’on ne veuille pas en savoir plus. C’est d’autant plus frappant que Maxime Gillio utilise un style direct, pointilleux, mais surtout sans parti-pris et sans sentiments. C’est à mon avis aussi pour cette raison que ce roman est fort. C’est en tous cas un roman qu’il faut absolument lire, ne serait-ce que pour s’ouvrir l’esprit aux autres.

Sur les hauteurs du Mont Crève-Cœur de Thomas H.Cook

Editeur : Seuil

Traducteur : Philippe Loubat-Delranc

Le dernier roman en date de Thomas H.Cook, que j’adore pour son talent et sa subtilité à faire revivre des époques passées est une merveille de roman social et s’intéresse aux années 60, dans le Sud des Etats Unis. Suspense et surprises au rendez vous !

« Voici le récit le plus tragique qu’il m’ait été donné d’entendre. Toute ma vie, je me suis évertué à le garder pour moi. » Ainsi commence ce roman, ainsi parle Ben Wade …

Cette histoire dramatique nous est contée par Ben Wade, médecin à Choctaw, une petite ville d’Alabama où il a passé toute son enfance. Quand il était jeune, il aidait son père à remplir les rayons de l’épicerie. Puis, il a fait ses études au lycée de Choctaw avant de poursuivre ses études de médecine ailleurs. Ben se rappelle l’année scolaire 1961-1962, celle qui a tout décidé de son avenir.

Ben a toujours été un très bon élève. C’est pourquoi le directeur a pensé à lui pour devenir le rédacteur en chef du journal du lycée, le Wildcat. Ben accepte cette charge et quand il en parle à Luke Duchamp, son meilleur ami, celui-ci lui dit qu’on lui a forcé la main. Ben s’en défend, arguant que cela allègera la charge de Mlle Carver qui s’en occupait jusqu’à maintenant. En tous cas, Ben espère rehausser le niveau intellectuel du journal.

Cette année là, une nouvelle élève est arrivée du Nord, de Baltimore Kelli Troy. Bien qu’elle fût de nature discrète, tout le monde la remarquait grâce à ses cheveux blonds, ses yeux bleus. Tout la différenciait car elle venait du Nord, d’une grande ville et était élevée seulement par sa mère. Tout cela alimentait les on-dit, mais personne n’aurait pu imaginer ce qui allait se passer en cette année 1962.

A la fin de l’année 1962, on a retrouvé le corps de Kelli en haut du mont Crève-Cœur. C’est Lyle Gates qui a été arrêté et accusé pour ce méfait, un jeune à la réputation de violent. Ben avait remarqué Kelli, il ressentait de l’attirance pour elle, surtout parce qu’elle venait d’ailleurs. Quand elle vint lui proposer un poème pour le Wildcat, ils devinrent amis et collaborateurs pour le journal …

A chaque roman de Thomas H.Cook, je me laisse embarquer par cette façon de poser un personnage, une situation, un événement dramatique et de dérouler son intrigue en insérant intelligemment des scènes du passé qui vont donner de l’épaisseur à l’ensemble. Ben Wade est un personnage foncièrement bon, reconnu et apprécié dans sa petite ville de Choctaw. Et pourtant un événement le mine. A partir de ce début si simple, Thomas H.Cook nous décrit un homme « adulé » mais si triste à l’intérieur. Et, au début, on croit à une bluette sur un amour de jeunesse …

Mais c’est mal connaitre cet auteur, ce grand auteur, manipulateur né. Ce début d’histoire lui donne l’occasion de revenir en 1962, dans le sud des Etats Unis, où finalement, l’égalité entre blancs et noirs n’est qu’un mirage. Certes, vu de loin, tout se passe bien, mais en réalité, certaines petites remarques, certaines attitudes, ou même la présence de si peu de noirs au lycée viennent montrer subtilement au lecteur que la réalité est plus moche que ce que l’on imagine.

Thomas H.Cook navigue avec une telle facilité dans la description de ce petit microcosme, qu’on a l’impression de faire un voyage dans le temps. L’apparition de Kelli, jeune fille passionnée pour l’égalité des chances vient certes mettre de l’huile sur le feu, et on en vient à regretter que l’auteur situe ses origines dans le Nord, car je trouve qu’il n’était pas utile de grossir le trait dans ce roman là. Vous avouerez que c’est un bien petit reproche !

Ami lecteur, que tu connaisses ou pas Thomas H.Cook, sache que ce n’est pas un roman revendicateur, ni même un roman témoignage, même s’il en a tous les atours, mais avant tout une belle histoire avec de beaux personnages, des mystères opaques et une fin … franchement, je croyais m’attendre à tout sauf à ça ! Après avoir tourné la dernière page, je me suis dit : « Avec tous les livres que j’ai lus de cet auteur, je me suis encore fait avoir ! ». Excellent, une fois encore c’est excellent. Lisez ce roman, vraiment !

Ravensbrück mon amour de Stanislas Petrosky (Atelier Mosesu)

Inutile de vous dire que j’avais peur d’ouvrir ce roman. Et pourtant, je l’ai acheté au Salon du Livre de Paris, parce que je pensais que c’était une lecture importante, et je ne me trompais pas. C’est une lecture importante, ô combien importante.

Gunther Frazentich est un vieil homme maintenant. Il se rappelle sa jeunesse, lui qui est né en 1918 d’une famille de fermiers. Il était peu attiré par les travaux liés à la terre ; il était plutôt attiré par le dessin. Dès qu’il avait un peu de temps, il prenait une feuille de papier, un fusain et se mettait à tracer des traits. Ses parents ne voyant pas l’intérêt de nourrir une bouche inutile, ils l’ont envoyé, à l’âge de vingt ans, via le parti nazi pour construire le camp de Ravensbrück.

Ravensbrück était un camp de femmes. Il participa à sa mise en place, puis il passa gardien, avant qu’un des nazis découvre son talent. A partir de ce moment, les soldats, les dirigeants vont lui demander de dessiner ; certains voulaient leur portrait pour flatter leur fierté ; d’autres voulaient qu’il participe à la grande œuvre du docteur de la morgue : dessiner le corps humain sur lequel ils se livrent à des expérimentations.

Gunther n’est pas homme à se rebeller. D’ailleurs, il aurait très rapidement été exécuté. Alors, il se réfugie dans son art, essayant de dessiner pour oublier, mais aussi pour laisser une trace, faire de son art un témoignage des horreurs auxquelles il va assister.

Il vaut mieux avoir le cœur bien accroché pour lire ce livre. Car si le sujet peut faire peur, le traitement est encore pire que ce que l’on peut imaginer. Car les atermoiements de ce jeune homme vont très vite devenir un témoignage plus vrai que nature de ce qui s’est passé dans ce camp de la mort. On assiste aux débarquements de plus en plus nombreux de femmes, qui arrivent avec des formes féminines, des cheveux soyeux, pour finir par des corps dépouillés de toute fierté, de toute vie.

On y assiste à toute la vie du camp, de la tonte, des repas miséreux, des intimidations, des tortures, de l’absence de soins, des autopsies horribles, des morts par milliers, des corps brulés. Il y a bien un semblant d’histoire d’amour qui pourrait relever, soulager le ton d’ensemble, mais non, c’est bien l’horreur la plus totale à laquelle on assiste, comme un spectateur involontaire mais révolté.

Alors, dans notre période trouble, où des cinglés parlent de détails de l’histoire, où des excités du bulbe prônent la violence et la haine d’autrui, ce roman en forme de témoignage apparait comme une lecture utile, nécessaire, obligatoire pour que plus jamais on ne puisse revivre ce genre d’horreurs. Un roman important à ranger à coté de La mort est mon métier de Robert Merle.

Ne ratez pas les avis des amis Claude, Oncle Paul ou Loley, ainsi que l’interview du Concierge Masqué.