Archives du mot-clé Roman historique

Le diable dans la ville blanche de Erik Larson (Livre de poche)

J’ai la chance de faire partie du jury pour élire le thriller 2013 du livre de poche, dont les romans sont choisis parmi les sorties de l’année. Je commence donc par ce roman imposant, 600 pages, et pas un dialogue. C’est marqué Thriller et le sujet est intéressant. Cela va me permettre de découvrir un pan de l’histoire américaine que je connais bien mal. Nous allons balayer une période allant de 1890 à 1895.

Le contexte est l’Exposition universelle de Chicago de 1893. Daniel Burnham est un jeune architecte qui s’est fait connaitre par la construction de gratte-ciel. Avec son associé, il va hériter d’un défi hors du commun : batir en à peine 4 ans une nouvelle cité, qui accueillera l’exposition universelle. Elle devra montrer la grandeur des Etats Unis mais aussi être plus imposante que celle de Paris de 1889.

En parallèle, nous allons suivre l’itinéraire du docteur Holmes, un jeune homme séduisant qui va faire sa fortune en assassinant des gens pour toucher leur assurance vie, puis en achetant une pharmacie. Il va ensuite faire construire un immeuble à Englewood, avec des appartements qu’il va louer à des jeunes femmes. Au sous-sol, il va aménager une salle totalement insonorisée et un four crématoire.

Le destin de ces deux hommes, Burnham et Holmes va être mis en parallèle tout au long de ces années. Mais dès les premières pages, le ton est donné : L’auteur, journaliste de formation a regroupé une documentation impressionnante pour retranscrire le Chicago du 19ème siècle et narrer une histoire à 100% vraie.

Je dois dire que ce roman n’est pas un roman, et encore moins un thriller. Mais Erik Larson, au travers d’une documentation sans faille et d’un style parfaitement fluide sait faire monter la pression chez le lecteur. De la pression sur les épaules de Burnham aux subterfuges de Holmes, des désastres naturels (ils vont subir une tempête extraordinaire) aux massacres de jeunes filles, ce livre se dévore même s’il n’est pas à proprement parler un roman.

En fait, Erik Larson a tout simplement écrit un fabuleux documentaire sur cette période de folie (merci Christian pour cette phrase), rendant l’ambiance de l’époque par des détails fort judicieux : la pollution, la saleté dans les rues, les mœurs des gens au travers des lettres et des attitudes des jeunes filles. Et puis, le parallèle entre la folie de la construction de cette ville et la folie de ce faux pharmacien est éloquente. Il montre aussi le développement de la criminalité avec la montée des pavillons. Et on peut se demander quelle est la responsabilité de la société dans la création d’un monstre tel que Holmes.

Tout est remarquablement fait et surtout passionnant à lire. Si vous êtes fan de thriller ou lecteurs exclusifs de romans, il vous faut savoir que ce roman se rapproche plus d’un documentaire. Mais que vous devriez laisser votre curiosité vous guider vers ce documentaire éloquent. Et puis, il y a cette phrase qui m’est sans cesse revenue à l’esprit : « Il ne s’agit en aucun cas d’une œuvre de fiction ». Hallucinant !

La mort du scorpion de Maurice Gouiran (Jigal)

Voici la deuxième lecture des romans de Maurice Gouiran, en ce qui me concerne. Et encore une fois, je suis emballé par la façon de construire l’intrigue, et par les sujets abordés. Bref, voici un très bon polar pour ouvrir bien grands les yeux du lecteur.

Les deux personnages principaux sont Clovis Narigou, journaliste à la retraite toujours prêt à se lancer dans une enquête, surtout quand on lui demande gentiment. Ici, c’est Emma Govgaline, fliquette, qui lui apporte une affaire violente : un corps a été retrouvé brulé attaché à une chaise, une mort atroce qui mérite une explication. Et quand c’est la belle et torride Emma qui demande, Clovis ne peut que se jeter dans cette enquête à corps perdu.

Ce qui peut apparaitre comme un règlement de comptes, recèle des mystères. Déjà, le meurtre, ou plutôt l’exécution, a été filmée et le DVD est arrivé au poste de police. Clovis va vite arriver sur la piste d’une de ses connaissances, un peintre renommé et nommé JAD, dont le succès sur le marché de l’art est aussi soudain que foudroyant. JAD est hébergé par un trouble milliardaire russe, M.Sacha.

M.Sacha s’avère être en contact avec une comtesse hongroise, qui propose au monde entier des œuvres de grands peintres, ainsi que les tableaux de JAD. Il n’est pas sur du tout que les tableaux qu’elle propose soient de vrais, ceux-ci arrivant de l’ancienne Yougoslavie. Et c’est là que l’enquête se complique pour nous plonger dans un monde qui a connu l’un des pires massacres du vingtième siècle.

Maurice Gouiran nous propose une nouvelle fois de revisiter une période de l’histoire contemporaine que beaucoup aimeraient oublier, à commencer par les ex-yougoslaves eux-mêmes. Car, à partir du trafic d’œuvres d’art, dont il nous démonte tous les rouages et les magouilles, il lance son sujet de façon brutale, nous assénant des vérités et des descriptions qui ressemblent à s’y méprendre à des témoignages.

Car outre que c’est très bien écrit et que les dialogues sont remarquables, Maurice Gouiran écrit du polar intelligent qui rend plus intelligent. La méthode utilisée est la même que dans Train bleu, train noir, deux événements (un passé et un présent) sont mis en parallèle. Ici, le meurtre va découvrir des pans des massacres de Srebenica.

Et si parfois je regrette que l’enquête soit un peu trop linéaire, les passages décrivant ce que le peuple yougoslave a subi, qu’il soit serbe croate ou musulman ou que-sais-je, font froid dans le dos. Et si, bien installés dans notre fauteuil tels que nous sommes, nous sommes au courant dans les grandes lignes de l’horreur qui a eu lieu là-bas, ce roman nous montre par le détail le parcours d’un des personnages qui rend plus humaine, voire humaniste la démarche de l’auteur et plus inhumaine l’attitude de certains hommes.

Le jardin du diable de Ace Atkins (Editions du Masque)

Ne connaissant pas Ace Atkins, c’est surtout le sujet de ce roman qui m’a attiré. Le personnage de Fatty est un sujet extraordinaire de roman, un homme à l’étrange destin, qui est passé d’idole à ennemi public en peu de temps.

Nous sommes en 1921, à San Francisco. Roscoe Arbuckle, dit Fatty est devenu en peu de temps l’idole des foules. Il est adulé par tous pour ses films comiques muets. Avec son allure de gros nounours, sa gueule d’ange et ses yeux de couleur bleu azur, il obtient tout ce qu’il veut. Ce roman va raconter sa descente aux enfers.

En pleine période de prohibition, il organise des soirées arrosées de gin et de whisky. Lors de l’une d’elles, les 3 chambres qu’il a réservées dans un hotel sont remplies d’amis et de jolies filles fort peu vêtues. Alors que tout le monde est ivre, le corps de Virginia Rappe est retrouvé écrasé sur le lit d’une des chambres. Les témoignages sur les événements sont on peut plus confus, mais tout le monde s’accorde pour dire que fatty a écrasé Virginia et l’a tué.

Samuel (plus tard Dashiell, quand il commencera à écrire) Hammett est un  enquêteur pour l’agence de détectives privés Pinkerton. Il est chargé par l’avocat de Fatty d’interroger deux danseuses qui ont assisté à l’orgie. Samuel nage dans le flou le plus complet, les informations étant, pour la plupart, erronées ou déformées. Il devient vite évident que cette affaire sent le coup fourré et que l’on a tendu un piège à Fatty.

Ce roman part d’une affaire célèbre (le procès pour meurtre de Fatty) et nous donne à lire un roman d’enquête, mâtiné d’hommage au roman noir. Je ne suis pas assez lettré pour savoir si Samuel Hammett a réellement travaillé sur cette affaire, mais il fait partie des personnages principaux, au même titre que Fatty et quelques autres, d’ailleurs présentés au début de ce roman.

La première chose que je voulais vous dire, c’est que ça se lit bien, super bien, super vite, essentiellement parce qu’il y e peu d’action et beaucoup de dialogues. Et si le suspense de ce livre ne réside pas dans le guet-apens tendu à Fatty (on le sait dès les premières pages), il tient surtout dans le pourquoi. En effet, on se demande bien pourquoi on veut faire condamner cet acteur réalisateur, alors qu’il est adulé par les foules. Et je ne vous le dirai pas, bien sur.

Ensuite, Ace Atkins nous montre les travers de la société américaine, la manipulation de la police, de la justice, la super puissance des journaux qui publient tous les ragots. Et au milieu de tout cela, on a la vie des années 20, avec tous ces gens qui rêvaient de rencontrer des stars, qui rêvaient de faire partie de ce monde plein d’argent, plein d’alcool, plein de drogues. Finalement, les gens ont peu évolué aujourd’hui.

Une petite réserve toutefois, totalement personnelle. Alors que les derniers chapitres sont extraordinaires de sensibilité et d’émotion, je regrette finalement le parti pris de l’auteur d’avoir écrit tout son roman avec autant de distance et de retenue. Du coup, cela me donne envie de ressortir Moi, Fatty de Jerry Stahl pour avoir un autre éclairage sur cette affaire édifiante.

Leviatemps de Maxime Chattam (Albin Michel)

Je ne suis pas un fan de Maxime Chattam, ayant essayé plusieurs fois ses romans sans avoir été convaincu. C’est sur la recommandation de Dup de Book en stock que je me suis attaqué au dernier en date : Léviatemps.

Nous sommes en plein Paris, en 1900, alors que l’exposition universelle va bientôt ouvrir ses portes. Guy de Timée est un journaliste reconnu, devenu romancier à succès, qui connaît le drame de la page blanche. Son inspiration s’est tarie, et pourtant sa volonté est de pouvoir écrire un livre à l’égal de Arthur Conan Doyle, qui représente tout ce vers quoi il veut tendre.

Pour retrouver son inspiration, il va falloir qu’il se plonge dans les bas-fonds de Paris, pour se mettre en danger, mais aussi pour rencontrer la matière même de sa future œuvre. Du jour au lendemain, il abandonne sa femme et sa famille et loge dans le grenier d’une maison close, chez Julie de Sailly. C’est une maison de bonne réputation où une partie des bourgeois viennent pour assouvir leurs besoins sexuels, ou pour faire bonne figure en société en bonne compagnie.

Un soir, l’une des jeunes prostituées Milaine est retrouvée assassinée. Son corps est tendu en arc de cercle, sa peau sue du sang et ses yeux sont complètement noirs. Quand la police débarque, l’interrogatoire montre que les deux policiers n’en ont rien à faire de cette affaire. Par contre, le sens de leurs questions montre qu’ils ont connu un ou des cas similaires vers la rue Monjol, dans un quartier situé derrière Ménilmontant où tous les pauvres habitent dans des conditions déplorables.

Guy va alors prendre en charge l’enquête, aidé par Faustine, l’une des pensionnaires de la maison close et de l’inspecteur Perroti secrètement amoureux de Milaine. Ils vont se rendre compte que le cas de Milaine n’est pas le seul, qu’il y a au moins trois meurtres horribles qui sont survenus dans les deux derniers mois. La traque du mal peut donc commencer dans le Paris du début du siècle dernier.

Maxime Chattam est reconnu pour être un auteur dont l’obsession est le mal et qui sait raconter des histoires avec des personnages à la psychologie complète (à défaut d’être complexe, mais c’est mon avis). J’ai commencé par l’âme du mal, que je n’ai jamais fini car c’était trop sanguinolent pour moi, j’ai lu avec plaisir Les arcanes du chaos même si c’était très loin de l’extraordinaire Le bibliothécaire de Larry Beinhart (sur un sujet similaire) et j’ai détesté Prédateurs que j’ai trouvé trop gratuitement démonstratif. Dup m’avait assuré que celui-ci n’était pas sanguinolent, et son article m’a convaincu de me jeter à l’eau.

Eh bien, ce roman est le meilleur que j’ai lu de lui. Je me suis laissé prendre par l’intrigue, bien menée grâce à un personnage principal dont les qualités d’auteur ont permis à Maxime Chattam de construire son livre. Guy a une façon d’approcher la psychologie du tueur en s’appropriant ses faits. Avec son esprit de déduction, il arrive ainsi à avancer, grâce aussi à son double féminin Faustine. J’ai pris beaucoup de plaisir à lire ces aventures, car je dois reconnaître que le style est fluide, facile à lire, avec des dialogues toujours justes.

Ce roman est aussi un hommage aux romans populaires avec un héros qui se cherche, en suivant une ligne qui le mènera au pire. Avec un héros profondément bon attiré par le mal, aidé de deux acolytes qui le soutiennent et le poussent, on retrouve tous les ingrédients pour passionner le lecteur dans un cadre magistral : celui du Paris du début du vingtième siècle et ses innovations qui vont bouleverser le monde moderne tel que nous le connaissons.

Maintenant que j’ai listé les arguments positifs, voici ceux pour lesquels je mets un bémol pour ce roman. Le contexte justement me parait esquissé, j’aurais aimé plus de descriptions de ce Paris de l’exposition universelle, plus que ces quelques touches par ci, par là. On est loin d’un roman comme l’Aliéniste de Caleb Carr par exemple, qui nous plonge dans le monde du début du vingtième siècle. Ensuite, la technique de Maxime Chattam pour faire avancer son intrigue est ce que j’appellerai celle du Petit Poucet. Je trouve une pierre blanche (un indice ou une idée) donc j’avance, puis je m’arrête, je réfléchis, je fais la synthèse de ce que j’ai trouvé, puis je trouve une nouvelle pierre blanche, et ainsi de suite. Je ne vais pas dire que cela m’a gâché ma lecture, mais le principe est parfois trop voyant.

Pour être honnête, j’ai bien aimé ce roman, qui me réconcilie avec Maxime Chattam. J’ai apprécié de suivre les aventures de Guy et Faustine, j’ai aimé être mené vers de nombreuses fausses pistes. Je regrette juste qu’avec un tel sujet, l’auteur n’en ait pas fait un chef d’œuvre. Cela n’empêche pas que ce roman m’aura fait passer un bon moment et j’en remercie encore ma copine Dup.