Archives du mot-clé Roman Noir

Compte à rebours de Martin Holmén

Editeur : Hugo & Cie

Traducteur : Marina Heide

On avait fait connaissance avec Harry Kvist dans le premier tome de ce qui est annoncé comme une trilogie, Corps-à-corps. Dans ce roman glauque et noir, nous étions transporté dans le Stockholm des années 30, en pleine crise économique, avec toute la pauvreté que cela a engendré. Après 1932, voici 1935.

Depuis que nous l’avons laissé, Harry Kvist est en train de terminer un séjour de 18 mois en prison. Et il a rencontré là-bas un jeune homme dont il est tombé amoureux. Il se nomme Gusten et il a réussi à attendrir notre boxeur aux poings d’acier. Harry doit sortir aujourd’hui, et Gusten dans une semaine. Alors, il l’attendra … d’où le compte à rebours du titre, chaque chapitre rythmant les jours qui le séparent de ses retrouvailles avec Gusten.

Harry doit donc attendre une semaine, avant de changer de vie, et se ranger des affaires louches dans lesquelles il était impliqué. Il retrouve évidemment son ami croque-mort, dont les activités sont toujours florissantes. C’est lui qui l’informe que Beda, une vieille dame qu’Harry aimait beaucoup, est morte. Or beda lui avait écrit en prison, lui demandant de prendre soin de son fils Petrus, sourd et muet.

Quand il va aux nouvelles au commissariat, il apprend que Petrus a été accusé du meurtre de sa mère. Cela parait bien peu réaliste. Comme il a été jugé arriéré, il est envoyé dans un asile. Pour rendre justice et respecter la promesse qu’il a faite à Beda, Harry va enquêter …

Alors que le premier tome de cette trilogie nous envoyait en 1932, nous voici en 1935 quand Harry Kvist sort de prison. La vie à Stockholm a un peu évolué et le sujet du roman aussi. Alors que dans Corps-à-corps, Martin Holmén nous décrivait l’état de délabrement de la société suédoise, dans une ambiance glauque où tout le monde cherchait à survivre, vendant ce qu’ils pouvaient pour manger, la situation en 1935 s’est un peu améliorée.

Si les pauvres sont toujours à arpenter les rues, le sujet du roman se recentre sur le personnage de Harry Kvist à propos duquel nous allons en apprendre un peu plus. On découvre un homme amoureux, prêt à se ranger des recouvrements de dettes. Il s’apprête donc à tourner la page, et songe même à se caser en rachetant un marchand de tabac. On le découvre plus humain, on le découvre loyal, cherchant à respecter la parole qu’il a donnée à Beda, une vieille dame qu’il aime beaucoup.

La deuxième évolution de ce roman est la montée du nationalisme. On sent bien dans la rue, la montée des idées nauséabondes, et on sent bien la présence du voisin qui infuse ses théories. Le fait d’avoir choisi un héros homosexuel est aussi une bonne façon d’illustrer cette période, puisque Harry est touché au premier plan. Et une nouvelle fois, le propos n’alourdit pas le roman, mais est abordé par petites touches. C’est vraiment très bien fait.

Enfin, c’est un épisode violent, très violent. Déjà dans le précédent roman, l’ambiance était glauque. Dans celui-ci, la violence est omniprésente et Harry Kvist va prendre cher. L’auteur semble montrer un personnage qui veut s’assagir et qui est malmené par la société. Et pour le coup, il va en prendre, des coups. Quant à la fin, elle est à la fois triste, poétique et cruelle. Voilà de quoi vous décider à lire cette trilogie !

Les murmures de John Connoly

Editeur : Presses de la cité (Grand format) ; Pocket (Format poche)

Traducteur : Jacques Martinache

Je continue mon exploration de l’univers de Charlie Parker avec sa dixième enquête. Après deux épisodes dédiés à Louis et Angel, puis au père de Charlie Parker, voici un roman plus classique. La liste des billets sur Charlie Parker est à la fin.

Quatrième de couverture :

Dans le Maine, à la frontière entre le Canada et les Etats-Unis, ont lieu des trafics en tous genres ? Armes, drogue, êtres humains. C’est dans cette zone de non-droit que des vétérans désabusés, rentrés d’Irak il y a peu, se livrent à la contrebande d’œuvres dérobées au musée de Bagdad pendant la guerre.

Chargé d’enquêter sur les agissements de l’un de ces soldats, le détective Charlie Parker découvre que plusieurs membres de son unité ont été retrouvés morts après avoir été rendus à moitié fous par des voix qui leur chuchotaient à l’oreille dans une langue inconnue. D’après la thèse officielle, ces hommes souffraient du syndrome de stress post-traumatique, ce qui les aurait poussés au suicide. Mais cette explication ne satisfait guère Charlie Parker, qui ne peut s’empêcher de soupçonner l’existence d’un lien entre les décès et la marchandise transportée illégalement par les vétérans.

John Connolly mêle habilement le fantastique au réalisme le plus cru dans ce roman hypnotique, qui flirte parfois avec l’horreur.

Mon avis :

Charlie Parker a retrouvé sa licence de détective privé. Et comme il faut bien vivre, il vient de passer quelques affaires pas très réjouissantes. Jusqu’à ce qu’un propriétaire de bar lui parle du suicide de son fils, récemment revenu de la deuxième guerre d’Irak. Petit à petit, il se rend compte que beaucoup de vétérans de guerre se sont suicidés, que la frontière avec le Canada n’est pas loin … et que le monde des trafiquants en tous genres n’est pas le monde des Bisounours …

On peut reprocher à ce roman de dérouler la recette qui a fait le succès de quelques épisodes précédents. Mais je dois dire que je m’incline quant à l’efficacité du roman. J’y ai retrouvé toutes les raisons pour lesquelles j’aime les romans de John Connoly : une intrigue complexe à multiples facettes, des scènes angoissantes ancrées dans notre quotidien, des passages très drôles en particulier dans les dialogues, l’imagination de l’auteur pour imaginer  la vie complète d’un personnages, des paysages grandioses, des méchants fantastiques entre morts et vivants, le retour du Collectionneur et un final explosif.

John Connoly aborde au travers de son intrigue fantastique le réel du retour des soldats, que l’on délaisse et que l’on laisse pourrir une fois qu’ils ont réalisé leur devoir pour la patrie. Il montre la difficulté de réinsertion, le déni des maladies mentales, la négation du stress sur le champ et enfin l’extrême cynisme de nos dirigeants qui s’en foutent des gens sacrifiés.

Peut-être plus engagé que ses précédents romans, mais tout autant divertissant, cet épisode est bien difficile à lâcher, et on louera sa logique de déroulement, de même que ses dialogues irrésistibles et ce plaisir sans cesse renouvelé de retrouver Charlie, Louis et Angel. Par contre, le divorce est bien entamé avec sa femme et de ce point de vue, Charlie Parker laisse de coté sa vie personnelle … dommage ! Les murmures, un des très bons épisodes de la série.

Les enquêtes de Charlie Parker dans l’ordre de parution sur Black Novel :

Tout ce qui meurt

Laissez toute espérance …

Le Pouvoir des ténèbres

Le Baiser de Caïn

La Maison des miroirs

L’Ange noir

La Proie des ombres

Les anges de la nuit28

L’empreinte des amants

Lagos Lady de Adenle Leye

Editeur : Métaillié (Grand Format) ; Points (Format poche)

Traducteur : David Fauquemberg

Si ce roman a fait l’objet du cadeau annuel aux abonnés de l’association 813 (Merci 813 !), il fait l’objet de la sélection pour les Balais d’or 2017 de mon ami le Concierge Masqué. D’ailleurs, c’est lui qui me l’avait conseillé l’année dernière. Et comme le résumé de l’éditeur est très bien fait, je vous le mets en guise de résumé :

Quatrième de couverture :

Mauvaise idée de sortir seul quand on est blanc et qu’on ne connaît rien ni personne à Lagos ; Guy Collins l’apprend à ses dépens, juste devant le Ronnie’s, où il découvre avec la foule effarée le corps d’une prostituée aux seins coupés. En bon journaliste, il aime les scoops, mais celui-là risque bien de lui coûter cher : la police l’embarque et le boucle dans une cellule surpeuplée, en attendant de statuer sur son sort.

Le sort, c’est Amaka, une splendide Nigériane, ange gardien des filles de la rue, qui, le prenant pour un reporter de la BBC, lui sauve la mise, à condition qu’il enquête sur cette vague d’assassinats. Entraîné dans une sombre histoire de Juju, la sorcellerie du cru, notre journaliste à la manque se demande ce qu’il est venu faire dans cette galère, tandis qu’Amaka mène la danse en épatante femme d’action au milieu des notables pervers.

Hôtels chics, bars de seconde zone, jungle, bordels, embouteillages et planques en tout genre, Lagos bouillonne nuit et jour dans la frénésie highlife ; les riches font tinter des coupes de champagne sur Victoria Island pendant que les pauvres s’entretuent à l’arme lourde dans les bas quartiers.

Mon avis :

Sachez que ce roman est un premier roman, et à ce titre, je peux vous dire que l’avenir de cet auteur est tout tracé ! Prenant des personnages principaux auxquels on s’attache rapidement, mais laissant planer quelque doute au début du roman, nous allons suivre les tribulations d’un reporter anglais au Nigeria qui va se retrouver embringué dans des affaires criminelles qui vont le dépasser …

Que du classique, me direz-vous ? A la fois oui, à la fois non, ai-je envie de répondre. Les chapitres courts et l’efficacité du style en font un polar fort agréable à lire, voire même passionnant. Il se démarque des polars américains du même genre par le fait qu’il évite ce rythme préfabriqué, ce mélange d’action / pause / action en mettant au premier plan ses personnages.

De personnages, il y a certes Guy Collins, mais il y a surtout Amaka, jeune fille qui se bat pour la justice des femmes de son pays, mais pas de la façon dont vous pourrez l’imaginer (et je vous laisse le découvrir). On y trouvera aussi en alternance de nombreux chapitres mettant en scène les chefs de gangs, mais aussi les flingueurs et autres rabatteurs, dont la présence est surtout là pour montrer la situation catastrophique d’un pays où les femmes se prostituent (toutes ?) pour survivre.

C’est d’ailleurs ce qui ressort de ma lecture. Le fait de centrer son intrigue sur les prostituées en négligeant les autres aspects de la société nigériane, nous donne à croire qu’il n’y a que des prostituées au Nigeria. J’aurais aimé être plongé dans ce pays de façon plus réaliste. D’autre part, le roman est écrit pour moitié à la première personne par Guy et pour moitié à la troisième personne quand il s’agit des gangs de truands. Et ce passage de l’un à l’autre, cette hésitation (?) fait que cela m’a sorti de l’histoire par moments. Bref, j’aime moyennement.

Sinon, c’est un roman qui est très bien mené, bien écrit, qui va vite et qui nous apprend beaucoup de choses. Et la finalité de cette intrigue, même si elle m’a rappelé un autre roman, reste intéressante par le fait qu’elle tire un signal d’alarme. Et puis, rien que pour Amaka, une sacrée battante, ce roman vaut le coup d’être lu !

Oldies : Le bon frère de Chris Offutt

Editeur : Gallimard La Noire (Grand format) : Gallmeister Totem (Format poche)

Traducteur : Freddy Michalski

Cela faisait un sacré bout de temps que je voulais lire ce roman. Et c’est bien la raison pour laquelle existe cette chronique des oldies : se rappeler des grands romans, des romans importants. Le bon frère est une lecture immanquable.

L’auteur :

Chris Offutt, né le 24 août 1956 à Lexington dans le Kentucky, est un écrivain américain de roman policier. Principalement connu pour ses romans et ses recueils de nouvelles, il a également collaboré, de manière épisodique, comme scénariste à plusieurs séries télévisées américaines.

Fils de l’écrivain Andrew J. Offutt, il grandit dans le Kentucky et suit les cours de l’Université d’État de Morehead. Diplômé, il entreprend un voyage à travers les États-Unis et exerce différents métiers pour vivre. Il publie, en 1992, un premier recueil de neuf nouvelles, intitulé Kentucky Straight, qui dépeint le quotidien rural du Kentucky. Il commet par la suite deux romans semi-autobiographiques, un roman de fiction et un second recueil de nouvelles.

Ses cinq titres ont été traduits en France, dont trois au sein de la collection La Noire de Gallimard, ce qui laisse penser que Chris Offutt est un simple écrivain de roman policier, quand bien même ces écrits dépassent le cadre du genre et peuvent se rattacher à l’univers d’auteurs aussi différents que William Faulkner, Larry Brown ou Daniel Woodrell. Deux nouvelles de l’auteur sont par ailleurs présentes dans le recueil Le Bout du monde, paru à la Série noire en 2001.

En parallèle à sa carrière d’écrivain, Chris Offutt a été professeur dans plusieurs universités américaines et a collaboré avec différentes revues et journaux américains (New York Times, Men’s Journal …). Il a également travaillé comme scénariste pour des séries télévisées américains (Weeds, True Blood et Treme).

(Source Wikipedia)

Quatrième de couverture :

Virgil Caudill a toujours respecté la loi, laissant la rébellion et la violence à son frère Boyd. Mais Boyd est mort et tout le monde (y compris le shérif et la propre mère de Virgil) s’attend à ce que Virgil, se pliant ainsi au vieux code des collines du Kentucky, venge la mort de son frère.

Virgil ne peut briser ce code, mais, s’il accepte de tuer, il est bien déterminé à stopper la spirale de la vengeance. Il abandonne ses collines et ses modestes espérances, change d’identité et, comme d’innombrables fugitifs l’ont fait avant lui, il met le cap sur l’Ouest. Virgil s’attend à ce que les paysages désolés du Montana lui offrent une chance de se cacher mais les parents de l’homme qu’il a tué continuent à le chercher et, trébuchant sur un autre acte de violence, il rejoint malgré lui les milices du Montana dans leur lutte sans merci contre le gouvernement fédéral. Virgil comprendra alors que, quoi qu’il fasse, la violence colle à sa vie comme une seconde peau.

Mon avis :

Si ce roman ne fait pas partie des classiques de la littérature américaine, il devrait les rejoindre très rapidement. Clairement, la plume de Chris Offutt est très littéraire et atteint des sommets entre la poésie et la beauté, un style à la fois détaillé, descriptif et efficace. Il est réellement difficile d’y trouver un défaut, tant tout s’y enchaîne magnifiquement et il est impossible de ne pas être fasciné.

Ce roman peut être divisé en deux parties, la première étant l’errance de Virgil avant de prendre sa décision suite au meurtre de son frère aîné, la deuxième étant la fuite de son passé. Dans la première, chaque scène est très détaillée entre son travail et sa visite de sa famille, portée par des dialogues qui en disent plus long que toute description. Et à chaque fois, nous retrouvons Virgil plongé dans ses marasmes quotidiens, alors que la nature qui l’entoure est si belle. Dans la deuxième partie, Virgil se retrouve au milieu de la nature, et son errance qui n’en pas une se retrouve être une renaissance.

Si dans la première partie, le roman nous propose une réflexion sur le doute, la difficulté de prendre une décision, et les questionnements qui vont impacter une vie, la deuxième partie nous parle de renaissance, d’émancipation, mais aussi de politique. Car ce roman s’avère être une forte et belle charge contre la démocratie américaine qui va se terminer par un final extraordinaire (car je ne trouve pas d’autre mot) qui vous marquera longtemps en laissant un gout bien amer dans la bouche.

Si le roman est centré sur le personnage de Virgil, il devient grand, énorme dans sa deuxième partie, s’ouvrant sur le monde. D’une modernité qui interpelle, d’une lucidité qui fait mal, Chris Offutt nous montre comment circule l’information, comment le pouvoir gère le peuple, et comment on étouffe l’opposition, tout en ayant l’air de leur laisser le choix. Du choix individuel au choix collectif, ce roman pose des questions plus qu’il n’y répond et c’est sa grande force, de nous placer face à nos responsabilités de citoyen.

Il est tout de même incroyable de s’apercevoir que ce roman est le seul roman de fiction écrit par Chris Offutt. Y en aura-t-il un deuxième ? Je le souhaite de tout cœur !

Un moindre mal de Joe Flanagan

Editeur : Gallmeister

Traducteur : Janique Jouin-de Laurens

Comme beaucoup de mes collègues blogueurs, je vais vous donner le même conseil : ne lisez pas le bandeau qui est sensé vendre le roman. Dire de ce roman qu’il est l’équivalent du L.A. Confidential de James Ellroy transposé à Cape Cod est exagéré. Certes, c’est vendeur mais c’est faux. Et je vous détaillerai tout cela juste après mon petit résumé.

Cape Cod, 1957. Un corps de jeune enfant vient d’être découvert, tué et violé. Alors que les élections approchent, la pression se fait forte sur les épaules de la police pour résoudre ce crime, que l’on espère isolé. Hélas, d’autres corps vont suivre …

Au premier rang de ceux qui vont subir la pression, il y a Warren, qui fait partie de la police locale. Il a un fils légèrement attardé, et la disparition de sa femme, vraisemblablement partie sous d’autres cieux l’oblige à gérer difficilement sa vie professionnelle et sa vie personnelle. Comme son fils fait figure de bouc émissaire, Warren est bien obligé de le placer dans une institution spécialisée.

Dans cette école, des ecclésiastiques viennent aider les institutrices. C’est le cas du Père Boyle, trituré entre sa foi et ses envies. D’un naturel solitaire, il passe beaucoup de temps à se balader seul dans les bois, et considère de son devoir de visiter les malades et d’aider les enfants.

Quand d’autres corps apparaissent, le procureur Elliott Yost fait appel à la police d’Etat. On leur dépêche Dale Stasiak, un policier à la réputation sulfureuse. Celui-ci a le vent en poupe, puisqu’il vient de faire tomber un caïd de la pègre de Boston, dans l’affaire Attanasio. Par contre ses méthodes violentes et son non respect des règles font de lui quelqu’un d’honni dans la police.

Ce n’est pas parce que l’on a affaire à trois personnages que l’on est en droit de comparer ce roman avec ceux de James Ellroy. Et c’est la même remarque pour le fonctionnement de la police, la corruption, les religieux ou les politiciens. Et ce n’est pas non plus le style de l’auteur, plutôt littéraire et imagé qui va rappeler James Ellroy. Bref, déchirez le bandeau, afin de mieux apprécier ce roman.

Car on ne va tout de même pas juger un roman sur son bandeau de publicité !  Et pour un premier roman, c’est une vraie réussite. On a droit à un scenario très bien mené, des personnages tous très typés, représentant chacun leur confrérie, et une illustration de ce que les Etats Unis sont capables de nous sortir quand ils parlent de leur système et de son dysfonctionnement.

Sans forcément vouloir dénoncer quoi que ce soit, ce roman nous montre beaucoup de choses, de la corruption généralisée à l’impunité des religieux, de la lutte entre le bien et le mal et des liens familiaux. De ces thèmes abordés, on retiendra évidemment le combat entre deux façons de rendre la justice : l’honnête (Warren) et la violente (Stasiak). Même si les confrontations sont rares, la tension entre les deux monstres (entendez personnages) est constante et grimpe au fur et à mesure des pages.

J’ai beaucoup aimé le style de l’auteur, tout en retenue, ne s’encombrant pas de sentiments, laissant la part belle à l’intrigue, qui elle est fantastique. Se contentant de décrire les paysages, les personnages par leurs actions, on est plongé dans un film de façon très classique, très académique mais bigrement efficace. Et sans en rajouter plus que cela, on est transporté dans une autre époque, les années 50 et les positions de la pègre pour s’octroyer plus de pouvoir dans la reconstruction.

C’est donc un premier roman impressionnant, de ceux qui font plaisir à lire, de ce genre de polar costaud que l’on est heureux d’avoir ouvert, de ceux qui nous remplissent de satisfaction. Et pour finir de vous convaincre, je vous joins un certain nombre d’avis de collègues, plus ou moins d’accord avec le mien, dont Nyctalopes, Lecturissime, K-Libre, Unwalkers, La Belette et Jean-Marc.

 

 

 

Profanation de Jussi Adler Olsen

Editeur : Albin Michel (Grand Format) ; Livre de poche (Format poche)

Traducteur : Caroline Berg

La sortie du nouveau roman de Jussi Adler Olsen m’a donné l’envie de reprendre un de ses anciens romans, avant de me plonger dans le nouveau. En effet, cet auteur s’est imposé en quelques années comme un des excellents auteurs de romans policiers, en créant le Département V, qui est chargé de résoudre des affaires anciennes non résolues.

Grâce à la précédente affaire, où le département V a retrouvé Merett Lyngaard, Carl Mörck a obtenu une certaine renommée et une reconnaissance de ce nouveau service. D’ailleurs, son chef lui annonce la visite d’une délégation norvégienne, pour savoir comment il travaille. Pour autant, il n’a toujours pas envie de travailler, et cherche toutes les excuses pour ne rien faire. Et cette visite va l’obliger à faire du rangement dans son cagibi, situé dans les sous-sols du commissariat.

Etrangement, un dossier est tout le temps remis sur le haut de sa pile et Assad, son assistant, lui assure que ce n’est pas lui qui fait cela. Ce dossier concerne la torture et l’assassinat d’une façon horrible d’un frère et de sa sœur. Carl ne voit pas l’intérêt de travailler sur cette affaire : un homme a avoué les meurtres et est actuellement en prison. Avec tous les dossiers qui encombrent son bureau, celui-ci n’est pas sa priorité. D’ailleurs, on lui octroie bientôt une personne supplémentaire pour classer les dossiers : Rose.

Le lendemain, le dossier est à nouveau positionné sur le dessus de la pile. Carl décide de l’ouvrir et apprend que cette affaire concerne un groupe de 6 adolescents, devenus quasiment tous aujourd’hui des célébrités nationales extrêmement riches. On y trouve Ditlev Pram, propriétaire de plusieurs cliniques de luxe ; Torsten Florin, le célèbre designer ; Ulrik Gybbol-Jensen, connu mondialement en tant qu’analyste financier ; Kristian Wolf, l’armateur, mort depuis ; Kirsten-Marie Lassen, superbe créature de la jet set, qui est toujours vivante mais dont on n’a plus de nouvelles. Le seul du groupe d’amis qui n’était pas issu d’une famille riche était Bjarne Thogersen, et c’est lui qui a avoué les meurtres. Carl demande donc à Assad de se renseigner s’il y a eu des crimes similaires.

Ceux qui ont lu la première enquête ne seront pas surpris quant aux retrouvailles des personnages. Cette affaire se situant dans le temps juste après l’affaire Lyngaard, on retrouve un Carl Mörck toujours aussi fainéant, et brillant dans ses déductions. Afez El Assad est toujours aussi travailleur, efficace, drôle et surprenant ; on va le découvrir plus à l’aise dans les interrogatoires, n’hésitant pas à secouer les témoins pour avoir une réponse rapide. Et nous allons découvrir une troisième personne, Rose, qui va beaucoup aider dans les recherches mais qui prendra son essor dans les prochaines enquêtes.

Par rapport au premier roman (et aux suivants), le ton est définitivement plus noir et plus violent. Ce roman n’est pas réellement une enquête policière au sens où le roman avance en alternance entre le département V, Kimmy, une SDF, et les vrais assassins. L’intérêt du roman tient plutôt dans la façon dont Carl et son équipe vont arriver à coincer ces malades, ces enfoirés, ces …

Jussi Adler Olsen a, me semble-t-il, mis beaucoup de passion et de cœur dans ce roman. Il montre et dénonce les gens qui, parce qu’ils sont riches, pensent qu’ils peuvent tout acheter, tout faire, parce qu’ils se considèrent au dessus des lois. Certes, l’auteur a grossi le trait, les a créés ignobles, a dessiné une Kimmy que l’on a envie de plaindre. Il y a de la rage et de la hargne aussi bien dans l’écriture que dans l’intrigue. Jussi Adler Olsen y a mis tant de passion que je n’ai pas ressenti que l’on était à la limite de la caricature. Au contraire, j’ai été totalement passionné par cette lecture. J’ai avalé le livre en m’attendant à un final explosif et je peux vous assurer que l’auteur nous a concocté un final de fou, incroyablement visuel et violent, à l’image de ses personnages. Rien que pour ça, Profanation est mon épisode préféré de la série, à ce jour.

Pour rappel, les titres de la série sont :

Miséricorde

Profanation

Délivrance

Dossier 64

L’effet papillon

Promesse

Selfies

Il ne nous reste que la violence d’Eric Lange

Editeur : Editions de la Martinière

Voilà le genre de roman que j’ai lu par hasard. Je ne connaissais pas du tout l’auteur (c’est son deuxième roman après Le sauveteur de touristes), et je dois dire que c’est un polar coup de poing bien noir comme je les aime. Une bien belle surprise !

Le narrateur est animateur de radio. Pendant son émission, il donne la parole aux auditeurs, et ceux-ci se lâchent, disent ce qu’ils ont sur le cœur. Des peines de cœur aux ras-le-bol dans le travail, les sujets sont divers et variés, un défouloir pour adultes frustrés. Un soir, c’est un gréviste qui appelle : son usine va être fermée, délocalisée, alors il est prêt à mettre le feu à la mèche et tout faire exploser. Et l’auditeur de conclure : « De toute façon, c’est comme ça aujourd’hui. Il ne nous reste que la violence. »

Ce matin-là, le personnel de la radio est convoqué au grand complet. Un nouvel actionnaire vient d’entrer au capital de la radio, O-Space. Le but affiché est de lui assurer un meilleur développement. Pour cela, Bertrand Lemarc a été nommé directeur de la radio ; son surnom : Le Liquidateur, car sa spécialité était la réduction de couts. Le narrateur peut se faire du mouron : son émission vient tout juste de démarrer et elle coute cher : pas moins de quatre salaires.

Déambulant au hasard des stations de métro, il en choisit une au hasard et descend, entre dans un bar et se finit à coups de bière et de rhum. Un homme le reconnait : il s’agit de Felix, qu’il a rencontré entant que guide de guerre pendant la guerre des Balkans. Depuis, Felix s’est requalifié dans le trafic de cocaïne. Le narrateur lui raconte ses déboires et lui dit que son émission a besoin d’un peu de temps pour s’installer. Alors Felix lui propose d’écarter Lemarc du paysage audiovisuel pendant quelques mois … et si, par exemple, il lui arrivait un accident … comme un car-jacking ?

Quelle excellente surprise avec ce roman, non pas dans son sujet mais plutôt dans son traitement, son style et son scenario. En effet, le sujet, étant basé sur le fait d’éliminer les gens qui nous gênent, n’est pas nouveau. Et on y trouve d’ailleurs bien des façons différentes de le raconter. Je citerai juste pour mémoire les deux qui me viennent à l’esprit et qui sont pour moi incontournables : Le contrat de Donald Westlake (définitivement noir et social puisque le personnage principal élimine ceux qui sont en compétition avec lui pour obtenir un travail) et Le tri sélectif des ordures de Sébastien Gendron (où le personnage principal créé une entreprise de nettoyage discount donc ouverte à tous).

Malgré ces grandes références, le roman d’Eric Lange est loin d’être ridicule, il est même brillant par certains cotés. J’en veux ce style, direct, minimaliste qui exprime en si peu de mots tout ce qu’il faut pour à la fois poser son personnage et pour faire dérouler son intrigue avec une facilité déconcertante, et qui force le respect.

L’intrigue, justement, se déroule sur une année, entre 2000 et 2001 et notre animateur radio va être entrainé dans un premier meurtre puis se rendre compte que cela peut être bien pratique dans certains cas. Les premiers chapitres sont clairement très sociaux, montrant des auditeurs pris à la gorge par la machine capitaliste, ne trouvant aucune autre solution que faire exploser leur usine pour qu’elle ne soit pas délocalisée. Puis, c’est la radio qui est menacée de subir le même sort. Mais après ce début noir social, on penche plutôt vers un polar centré sur l’animateur radio, très égocentrique. La fin du roman nous amènera d’ailleurs vers un retournement de situation qui m’a impressionné, mais qui, du coup, abandonne la veine noir social.

Il ne nous reste que la violence s’avère donc un excellent polar, une sorte de variante de ses illustres prédécesseurs qui n’a pas à pâlir de la comparaison, mais qui vient ajouter sa pierre à l’édifice. En ce qui me concerne, il ne fait aucun doute que je vais suivre cet auteur, car il m’a promis tant de belles choses à venir avec son roman, que je suis curieux de voir la suite de son œuvre.