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L’autre femme de Mercedes Rosende

Editeur : Quidam éditeur

Traductrice : Marianne Million

Ce roman est vraiment la bonne surprise de ce mois de mai. En plus d’être mon premier roman uruguayen, il nous présente un personnage féminin auquel on croit d’emblée et que l’on adore suivre. Si l’on ajoute un scénario malin et original, ne cherchez plus, c’est le roman qu’il vous faut.

Ursula Lopez souffre d’un surpoids qui lui occasionne quelques désagréments, comme ce jour-là quand elle veut essayer une robe résolument trop petite. Quand on dépasse quarante ans, on ne se regarde plus dans une glace ; de toutes façons, on n’y verrait que pouic avec la myopie qui vous agresse. Et puis, comment peut-on résister à de bons chocolats, à de bonnes confiseries ? En sortant de la boutique, Ursula regarde le défilé de « belles » qui font la queue à la caisse. C’est décidé, elle va faire un régime.

Entre deux journées de travail à traduire des documents étrangers, Ursula s’inscrit à la Réunion des Obèses Anonymes. Elle imagine déjà des gros assis en cercle, se présentant succinctement avant de détailler leur attirance irrésistible pour des sucreries colorées, avant de subir les commentaires du groupe. Aurelio, Ada, Susanna, tous racontent leurs privations et le moment où ils ont craqué. Ursula les déteste. Quand elle rentre dans son immeuble, la lumière du hall ne s’allume pas. C’est la coupure de courant, ce qui signifie pour Ursula cinq étages à monter à pied. Un calvaire !

Pendant ce temps-là, Santiago Losada, un homme d’affaires, se rend à l’aéroport, quand il se fait arrêter par la police. Losada se fait chloroformer et atterrit dans le coffre de la fausse voiture de police. Les ravisseurs vont demander une rançon à sa femme, enfin, son ex-femme, puisqu’il est divorcé. Cette dernière a repris son nom de jeune fille, Ursula Lopez, homonyme de notre obèse favorite. Ursula pourrait bien profiter de cette situation.

Tout le roman repose sur Ursula, cette jeune femme obèse, qui va être la narratrice de cette histoire. A l’aide de beaucoup de petits détails, et de plusieurs remarques, nous allons entrer dans la psychologie de cette personne qui, à force de s’enfermer chez elle pour traduire ses documents va se renfermer en elle-même. Elle va se maudire de céder aux tentations de nourritures mauvaises pour sa santé et nous montrer une facette de ressentiment envers les autres.

Que ce soit sa famille ou son patron, elle voue une colère, voire une haine envers ce monde qui juge les autres sur leur physique. Les pérégrinations d’Ursula vont permettre à l’auteure de critiquer cette société dans certains passages hilarants de cynisme noir, tels ceux chez l’esthéticienne ou bien l’émission de télévision à laquelle elle participe en tant que spectatrice.

Mais au-delà de ce personnage, le scénario est bigrement intéressant, puisqu’il va nous prendre à rebours, nous surprenant par les rebondissements et les réactions d’Ursula face à une situation inédite. D’ailleurs, il est bien dommage que la quatrième de couverture nous en dise autant, tant j’aurais aimé plus de surprises. Mais c’est un petit défaut par rapport au plaisir que j’ai eu à arpenter ces pages avec Ursula.

Et la dernière bonne nouvelle réside dans le fait que c’est un premier roman et le premier tome d’une trilogie mettant en scène le personnage d’Ursula. Tout repose sur le personnage d’Ursula auquel on croit d’emblée et je peux vous dire que je signe de suite pour le deuxième tome. Ce roman s’avère être une excellente surprise.

Kids’show de Gaëtan Brixtel

Editeur : Horsain

Je vous propose une curiosité, un roman écrit avec le sang de l’auteur, un roman dont on sent que chaque mot, chaque phrase lui ont coûté. Je connaissais Gaëtan Brixtel au travers de ses nouvelles, publiées chez Ska, capables en quelques pages de parler de notre quotidien, souvent cruel, alternant entre le violent et l’attendrissant. On le retrouve ici dans un format plus long et dans un style caustique, cynique, voire par moments méchamment en colère. On ne trouve pas de langue de bois dans cette histoire de harcèlement scolaire, que du vrai, du vécu.

Certaines expressions peuvent nous paraître drôles quand on en cherche l’origine. Ainsi, pour « Bouc émissaire », on trouve ceci : Dans la Bible, on peut lire que le prêtre d’Israël posait ses deux mains sur la tête d’un bouc. De cette manière, on pensait que tous les péchés commis par les juifs étaient transmis à l’animal. Celui-ci était ensuite chassé dans le désert pour servir d’émissaire et y perdre tous les péchés. Pour « Tête de Turc », cette expression du XIXe siècle est une allusion aux dynamomètres des foires sur lesquels il fallait frapper le plus fort possible et qui représentait un visage surmonté d’un ruban. Dans un sens plus figuré, cette « tête de Turc » est la personne dont on se moque, en général méchamment, pour le blesser.

Le Show auquel nous convie Gaëtan Brixtel est introduit par la Direction du Kids’Show, qui va faire office de modérateur de cette histoire. Le narrateur, Monsieur G., nous présente Vincent qui porte sur lui une allure de victime. On ne s’étonnera pas que Vincent soit la cible de ses collègues, avec son air renfermé et sa volonté d’éviter tout conflit ou même discussion animée.

Le groupe de « durs » de cette classe de CM2 comprend Nicolas et Teddy. Vincent observe Delphine de loin, mais elle aime Bastien, comme un éternel drame de l’amour. Contre l’avis de Marc, Bastien propose à Vincent de venir jouer au football avec eux. Evidemment, Vincent ne peut refuser, sinon il serait définitivement exclu du « groupe ». Il regardera le match depuis la ligne de touche, sur le banc des remplaçants. Après leur victoire, les gamins videront leur joie sur le dos de Vincent, en lui faisant un shampooing à la boue.

Ce n’est que le premier exemple de ce conte, présenté comme un « formidable spectacle ». Le directeur de l’école est fier de présenter un orateur, Monsieur G., qui va raconter cette histoire auprès d’une audience censée être des parents, ou bien des enfants mais accompagnés d’adultes. On se prend à penser à un présentateur d’un spectacle de marionnettes ou de cirque, dans ses beaux apparats, avec sa voix de stentor.

Le narrateur prend alors la parole, et nous parle comme si nous étions assis devant lui. Il parle avec ses mots, nous détaille les scènes se déroulant tout au long de cette année de CM2. Parfois, il ressent de la sympathie pour ces garnements ; la plupart du temps, il montre leur imbécilité et leur méchanceté gratuite. Ensuite, il pointe sans pitié les instituteurs, les directeurs, les parents qui voient tout et ne font rien. Enfin, il nous prend à partie en tant que témoins avides de sang. Car c’est bien connu, le malheur des uns fait notre bonheur.

Malgré la cruauté des actes, malgré les horreurs dévoilées, malgré les réactions (ou absence de réactions) honteuses des adultes, le ton se veut humoristique, vif, mais aussi cynique, caustique, et n’hésite pas à appeler un chat un chat, à traiter de con un gamin qui en tape un autre. Et au-delà de la violence physique, il y a ce harcèlement moral, de tout instant, qui pousse certains jeunes à bout, à tel point qu’ils ont peur à l’idée de se lever le matin pour aller à l’école.

Si l’on s’amuse beaucoup à cette lecture, c’est grâce au ton volontairement provocateur. Mais on en vient à avoir des sueurs froides dans le dos en se disant que cela arrive tous les jours. On ressent bien la hargne, la rage derrière ces phrases et Monsieur G. ne s’en cache même pas. Il fait même dans l’autodérision. Monsieur G. a même du mal à se limiter dans ses insultes envers ces détenteurs de l’autorité qui sont conscients de la situation et se contentent de laisser passer l’année scolaire sans heurts, sans vagues.

La société devient de plus en plus violente, on en a l’exemple ici, même si l’action se déroule en 1999, et les gens censés représenter l’éducation et l’autorité ne jouent pas leur rôle. Et l’auteur n’hésite pas à pointer leur refus de leur responsabilité, les instituteurs, professeurs, directeurs, parents, comme s’ils donnaient leur aval à ces séances de torture quotidienne. Ce roman passionné, où l’auteur a mis son expérience et son vécu ne peut que nous interpeler, et devrait être lu, voire joué en pièce de théâtre pour tous.

Histoire universelle des Hommes-Chats de Josu Arteaga

Editeur : Nouveau Monde éditions

Traducteur : Pierre-Jean Bourgeat

Pourvu que l’on accepte la forme, que l’on connaisse l’histoire de l’Espagne, ce premier roman est une vraie surprise, probablement l’une des meilleures en cette année 2022. L’auteur nous présente une autopsie d’un village, une petite histoire dans les interlignes de la grande Histoire.

« A Olariz, nous comprenons la mort et la vie à notre façon. Tout nait, tout meurt. Ni plus ni moins. Et ce, depuis la première aube. Pour les humains ou les animaux. Sans distinction. La vie est la neige première. La mort est la neige piétinée. Les deux sont semblables. »

Le narrateur va donc nous raconter la vie de ce village renfermé sur lui-même, en y mêlant ses souvenirs personnels. Ainsi, il se rappelle son père, accoucheur qui mettait bas des juments. Il avait sept ans quand son père l’avait emmené Olaiceta, Ce matin-là, le narrateur avait trouvé un œuf avec deux jaunes lors de son petit déjeuner. Cela aurait dû être un bon présage. Mais le jeune poulain est né avec deux têtes. Alors, il a emmené la jeune bête dans les bois pour l’achever et l’enterrer. Plusieurs années après, une truie donna le jour à douze petits, comme le nombre des apôtres de Jésus. De rage et de douleur, la truie s’est jetée sur eux et les a tous dévorés. Il en va ainsi de la vie et de la mort. Et il faut toujours écouter les présages, et surtout bien les interpréter.

Le narrateur se rappelle aussi Teodora, une jeune femme honnête et pauvre. Son mari avait choisi le camp de la révolution et le couple haïssait le curé et sa religion. Ils travaillaient dans un ferme de riches sans enfant et espéraient hériter à la mort des propriétaires quand un petit Gabriel vit le jour. On dit que le mari de Teodora y mit le feu et Gabriel en réchappa. Par contre, il mourut encore bébé et on dit que Teodora enduisait ses tétons de poison avant de les donner à Gabriel. Les propriétaires les chassèrent et tout le monde au villages les appelaient Les Damnés …

Dans un village rural, éloigné de toute modernité, ce village va nous raconter ses petites histoires, embringuées dans la Grande Histoire. Par son éloignement, il ne subit pas les conséquences de ce qui se passe à l’extérieur. Et les lois sont revenues celles de la nature, celles du plus fort, celles du village. Les hommes y sont rugueux, taiseux, et préfèrent régler leurs affaires entre eux plutôt que de faire appel à quelqu’un d’extérieur. D’ailleurs, on n’y trouve pas de police, chacun fait sa justice.

Construit comme une suite de nouvelles, ce roman tient son fil directeur avec ce narrateur, que l’on imagine vieux, repensant au passé de ceux qui nous manquent. Chaque petit événement est l’occasion pour lui de se rappeler une scène, une personne, un fait marquant. La narration se fait donc sans aucun dialogue et de façon très directe. Cela en devient remarquable quand il arrive à nous passer en revue toute une vie et de faire revivre des fantômes devant nos yeux. J’ai adoré cette narration.

J’ai eu l’impression que l’auteur faisait appel dans certains chapitres à des faits de l’histoire espagnole, et n’en connaissant que des bribes, je me suis senti délaissé, j’ai eu l’impression de passer au travers. Par contre, le dernier chapitre, contre toute attente, est terrible et donne à l’ensemble la cohérence que j’attendais. Josu Arteaga se permet même de nous pointer du doigt, nous montrant que les horreurs qu’il a décrites n’ont rien à envier à celles du monde actuellement. On prend une bien belle claque pour la fin, voire même quelques réflexions philosophiques très justes. Voilà un premier roman surprenant et surtout très réussi. Auteur à suivre.

La cour des mirages de Benjamin Dierstein

Editeur : Les Arènes – Equinox

Attention, Coup de cœur !

Après La sirène qui fume, après La défaite des idoles, voici donc le troisième tome de cette trilogie consacrée à la fin du Sarkozysme sur fond d’enquête policière au long cours sur la prostitution enfantine et les réseaux pédophiles. Le premier était très bon, le deuxième excellent, le troisième est fantastique, un véritable feu d’artifice. Autant vous prévenir tout de suite : par certaines scènes explicites, ce roman est dur et est à réserver à des lecteurs avertis.

Jeudi 13 juillet 2006. La foule se masse dans le métro de Rennes, après le feu d’artifice. Un homme arrive à séparer une jeune fille de 8 ans de son père, et lui fait rater l’arrêt où elle aurait pu rejoindre son père. Au terminus, il lui fait croire qu’elle pourra téléphoner à son père, dans la camionnette blanche là-bas. On ne l’a plus revue. Le capitaine Gabriel Prigent ne s’est jamais remis de la disparition de sa fille Juliette.

Dimanche 17 juin 2012. Les élections législatives donnent une majorité confortable au nouveau président de la république François Hollande. Même Claude Guéant est battu à Boulogne-Billancourt. La commandante Laurence Verhaegen se moque de ce cirque. Elle attend Michel Morroni, son ancien chef à la Brigade criminelle, qui est à la retraite. Elle veut faire payer à ce pourri les menaces qu’il a fait peser sur sa fille Océane. Après une courte promenade, il s’assoit sur un banc public. Elle s’approche et lui tire une balle dans la tête.

Lundi 25 juin 2012. Prigent a pris trente kilos lors de son séjour en hôpital psychiatrique et les dizaines de pilules qu’il devait ingurgiter par jour. Il est accueilli par Nadia Châtel, la commissaire, et ses collègues n’oublient pas son passé de collabo, quand il a donné ses collègues à l’IGPN. Si on lui autorise un poste, c’est parce qu’il apparait aux yeux du public comme un héros suite à l’affaire de la Sirène qui fume.

Lundi 2 juillet 2012. Séparée de son mari Fab, Verhaegen subit les humeurs d’Océane qui entre dans l’adolescence et lui mène la vie dure. Océane préférerait aller vivre avec son père et Nadine sa belle-mère. Du coté professionnel, Verhaegen est virée de la DCRI et obligée d’intégrer la Police Judiciaire car elle a été suivie quand elle a tué Morroni. Les policiers à la charge de Manuel Valls veulent une taupe à la Préfecture de Paris, pour être surs que rien ne se trame contre les nouveaux hommes au pouvoir. Verhaegen intègre le service de Nadia Châtel.

Samedi 7 juillet 2012. Jacques Guillot, un ancien cadre politique est retrouvé pendu chez lui. Stéphanie, sa femme a été tuée dans la chambre de la propriété, un sac en plastique sur la tête. On a massacré la tête de Valentin, le fils, avec un jouet métallique. Seule manque à l’appel Zoé, la fille de Guillot. Le groupe de la brigade criminelle est sous haute pression. Prigent va suivre la piste de l’argent car Guillot avait des difficultés d’argent ; Verhaegen quant à elle prend celle des réseaux pédophiles.

Sur un pavé de plus de 800 pages, je peux me permettre de faire un résumé un peu long, mais il est nécessaire de bien planter le décor. Il s’agit du troisième tome de la trilogie sur la chute du Sarkozysme et Benjamin Dierstein va prendre une cinquantaine de pages pour présenter le contexte et les personnages principaux, Gabriel Prigent rencontré dans La sirène qui fume et Laurence Verhaegen qui était présente dans La défaite des idoles. Si l’on peut lire ce roman indépendamment des autres, je vous conseille de commencer par les autres tant ces trois romans forment une unité rare.

Si le premier tome abordait la prostitution d’adolescentes et le lien avec des hommes politiques, et le deuxième les magouilles politiques pour détenir le pouvoir policier entre ses mains, ce roman relie ces deux thèmes en y ajoutant l’évasion fiscale et les transferts d’argent vers des paradis fiscaux et les réseaux pédophiles internationaux. Et si de nombreux personnages connus apparaissent dans ces romans, l’auteur assure que cette intrigue est totalement inventée. Aux premières places de ce monument, on trouve deux personnages de flics fissurés, cassés, en passe d’être broyés par la machine que représente l’Etat.

Deux flics nous racontent cette histoire en alternance. D’un côté, Gabriel Prigent qui sort d’une énième cure en hôpital psychiatrique, bourré de médicaments. Hanté par la disparition de sa fille dont il refuse la funeste issue, il poursuit son enquête en douce et se lance à corps perdu dans les liens financiers de Jacques Guillot, quand il découvre ses liens avec Marchand, un spécialiste de finance internationale. On a droit à une démonstration du travail génial de ce flic, entrecoupé de visions hallucinées, de voix qui le hantent dans des paragraphes longs où son obsession devient la nôtre.

De l’autre, Laurence Verhaegen, sous pression de toutes part, membre du syndicat Synergie-Officiers ancré à droite et obligée de travailler en tant que taupe pour le SNOP (Syndicat National des Officiers de Police) qui défend le nouveau pouvoir en place. Deux flics en perdition, deux tons dans la narration, deux fils d’enquête, deux pans sur l’horreur de notre société moderne. Quand elle est sur le devant de la scène, le style est plus haché, en particulier dans les scènes d’interrogatoires géniales et l’auteur arrive à nous imprégner du stress ressenti par cette flic.

Car outre les magouilles politicardes pour protéger les gens en place, Benjamin Dierstein nous dévoile l’horreur inimaginable que représentent les réseaux pédophiles et leur façon de manipuler des enfants dès le plus jeune âge. Il est juste impossible de ne pas réagir devant la façon dont il démontre ces organisations ignobles, impliquant des familles, des enfants rabatteurs et des hommes riches de tous bords profitant des enfants. Il utilise des images tenant en une phrase, souvent hachée, pour mieux nous faire ressentir l’infamie d’un polaroïd. Le cœur au bord des lèvres, la rage monte avec une envie de meurtre.

En même temps, ce mélange des genres fait naitre une sensation de révolte, où on s’aperçoit que pour protéger des gens immensément riches, au-dessus des lois, on se permet de laisser filer d’immondes assassins. Des flics, des juges, des procureurs, tout le monde est impliqué et fait passer avant tout la nécessité de détenir le pouvoir par le contrôle de la police et de la justice. On ressent la peur de la Gauche de se trouver déstabilisée par des enquêtes, en même temps qu’ils veulent faire tomber les sympathisants de la Droite. Un portrait effarant, édifiant, scandaleux de notre société corrompue jusqu’à la moelle. Et au bout de ce roman, à la toute fin, avec toute la tension accumulée, Benjamin Dierstein a réussi à me faire pleurer.

Mêlant la politique, la police, la justice à des affaires d’évasion fiscale et de réseaux pédophiles, le portrait que nous offre apparait édifiant et bien noir. Autant dans la forme que dans le fond, ce pavé de plus de 800 pages s’avale aussi facilement que la pilule est difficile à avaler. Il apparait effectivement bien difficile à distinguer le vrai du faux, tant Benjamin Dierstein nous dévoile des affaires qui ne peuvent que nous faire réagir et nous dégouter. Ce roman ressemble à un pavé dans la mare, un sacré monument, un grand roman noir sur notre époque, dont il ne faut pas avoir peur.

Coup de cœur, je vous dis !

Ordure d’Eugene Marten

Editeur : Quidam éditeur

Traducteur : Stéphane Vanderhaeghe

La quatrième de couverture m’a frappé : un premier roman au style minimaliste qui parle des gens qu’on ne voit pas. Effectivement, pour moi, ce roman révèle un auteur qui doit devenir un incontournable, comme le sont devenus David Joy ou Michael Farris Smith, mais avec son style à lui. Et je peux vous en donner plein d’autres, de belles références.

Le roman commence ainsi :

« L’immeuble possédait ses propres parapluies. Les gens en profitent. Ils oublient. Avaient pris l’habitude de ramener les parapluies à leur bureau ou dans leur box de travail au lieu de les rendre au poste de sécurité dans le hall principal. Ça devenait problématique. Au point que l’immeuble annonça qu’il paierait cinquante cents pour chaque parapluie rendu. Le lendemain, Sloper prit son poste plus tôt. Commença par le rez-de-chaussée et gravit autant d’étages que possible avant l’arrivée des autres agents d’entretien. Lorsqu’ils le rejoignirent, il s’était fait quasiment dix dollars rien qu’en remettant la main sur des parapluies chapardés. »

Dans les bureaux désertés de ce gigantesque immeuble de bureaux, il arpente les allées le soir et passe de façon méthodique de salle en salle, de poubelle en poubelle. Sa zone de travail est parfaitement délimitée, et son trajet parfaitement tracé. Les ordures vont dans le sac gris, les papiers dans le jaune. Et à la fin, il faut tout descendre au sous-sol, mettre tout dans la grande benne.

Sloper, c’est une ombre que personne ne voit, une fourmi qui débarrasse les miettes, à l’image de sa vie. Comme une ombre, il habite dans une cave que lui loue sa mère, qui habite à l’étage. Ils communiquent en frappant sur le sol ou le plafond. Il lui glisse son loyer sous la porte, elle lui envoie le linge à laver par le vide-ordure, qu’il redépose propre devant sa porte. Sloper, c’est une ombre que personne ne veut voir.

C’est un jour comme un autre, pourtant. Il a nettoyé les couloirs, vidé les poubelles, descendu les ordures au sous-sol. Quand il a voulu balancer ses sacs, il fait une découverte qui va indéniablement le marquer.

La préface est signée par Brian Everson et lisez la avant de lire le livre, vous saurez exactement ce à quoi vous aurez à faire et mon avis aussi. La force réside dans le parti-pris de ce personnage solitaire, qui n’existe pas aux yeux du monde, une ombre qui loge parmi les ombres. Enfermé dans sa cave, il porte l’image de l’absence de communication, avec les autres et même avec sa mère, personnage absent du livre, mais d’une présence audible par les coups qu’elle frappe sur son plancher.

Sloper, le nom du personnage, est une pure trouvaille. De l’Anglais slope, qui veut dire pente mais aussi courbe, on l’imagine courbé, s’inclinant devant les autres, l’autorité, un grand dégingandé qui plie l’échine. Pourtant il va prendre des décisions devant cet événement central du livre, va trouver un ersatz à sa solitude. On y trouvera même une scène d’un humour noir féroce quand il sera récompensé par le titre du meilleur employé. Pour les lecteurs qui le suivront, cela apparait comme un trait féroce sur le ridicule de ces distinctions.

Enfin, ce livre atteint des sommets de style, un summum de minimalisme pour donner les clés à l’imagination du lecteur. Eugene Marten ne décrit pas tout, ne dit pas tout, il laisse son lectorat boucher les trous. Par moments, il laisse un espace entre deux phrases, il nous tend la main comme pour nous dire : « vas-y, c’est ton tour, mon pote, remplis les cases manquantes ». et cela marche tout au long du roman, c’en est impressionnant pour un premier roman.

Il laisse aussi volontairement de la distance entre son personnage et la narration. Il se contente de décrire le strict nécessaire et laisse les émotions aux vestiaires. Le but n’est pas de juger qui que ce soit, juste de reporter une vie à la façon d’un journaliste ou d’un reportage qui bénéficierait d’images bien belles, bien propres même quand celles-ci comportent des scènes difficiles à imaginer et à accepter.

J’ai cité quelques auteurs au début de ce roman, qui parlent des délaissés, des petites gens qui survivent vers leur destin misérable. Ce roman m’a fortement fait penser aussi à Eric Miles Williamson, pour l’attention qu’il porte aux hommes de l’ombre, et surtout à Larry Fondation, autant dans la façon d’aborder les personnages que dans ce style qui va directement au cœur. Avis aux amateurs ! Auteur à suivre ! Livre culte en puissance !

Appartement 816 d’Olivier Bordaçarre

Editeur : L’Atalante.

Collection : Fusion

Olivier Bordaçarre est un auteur décidément à part dans la paysage littéraire français. Il a l’art et le talent de prendre une intrigue plongée dans notre quotidien et de faire dévier la trajectoire vers des zones que le lecteur ne peut envisager. C’est encore le cas ici et c’est encore une fois une grande réussite.

Dans un futur proche, la France ne s’en sort pas du virus, et alterne entre IGT (Isolement Général Total), IGP (Isolement Général Partiel) et IGSP (Isolement Général Semi-Partiel). Les habitants sont confinés chez eux avec des interdictions d’ouvrir les fenêtres. Les ravitaillements sont assurés par des drones et le télétravail est obligatoire. Les contrevenants sont condamnés à des peines allant d’une simple amende à une peine de prison.

Certains ont des difficultés à s’y faire. Ce n’est pas le cas de Didier Martin. Son travail de comptable lui permet de rester en télétravail et les jours passent tranquillement avec sa femme Karine et son fils adolescent Jeremy. Ce jour-là, il a bien rempli sa FJP (Fiche Journalière de Présence) et le résultat de son test hebdomadaire : Négatif. Heureusement que l’Etat est là pour assurer la sécurité des citoyens !

Didier Martin ne remet pas en cause les décisions de l’Etat, il les accepte et les trouve même normales. Il prend cette privation des libertés, ces obligations comme une nécessité pour combattre le virus. En manque de communication à force de ne côtoyer que des sites Internet, il commence à écrire des morceaux de vie, une sorte de journal, sur les murs de son appartement.

Fidèle à ses derniers romans, Olivier Bordaçarre prend une situation que nous connaissons tous (malheureusement) et grossit le trait, pour construire une intrigue terrible et mieux montrer voire dénoncer certaines situations. Pousser le thème du confinement à son extrême, présenter un personnage servile, et imaginer ce que serait notre vie sans droit de sortir, de parler, de vivre, voilà le programme de ce roman et vous n’êtes pas au bout de vos surprises.

Le roman ne nous laisse pas de répit, nous plongeant dans un contexte auquel on adhère tout de suite, grâce aux abréviations que j’ai présentées plus haut mais aussi aux explications simples qui nous décrivent comment doit se dérouler la nouvelle vie. Et cela tient beaucoup au personnage de Didier Martin, le narrateur, qui se présente comme un bon père de famille, entouré de sa femme qui le brime et son fils sans cesse plongé dans son portable.

A lire les écritures de cet homme qui applique à la lettre ce que le Gouvernement lui demande, qui écoute servilement les informations et acquiesce à toutes les décisions, l’auteur nous montre une société de moutons, incapables de se révolter et encore plus de réfléchir au-delà de ce qu’on lui impose. Olivier Bordaçarre nous présente l’adaptation de l’Homme à son extrême, acceptant son destin sans rechigner. Didier Martin représente aussi la figure d’un homme qui se recroqueville, qui s’enferme dans sa taverne, devenant une bête dès qu’on vient le déranger.

On ne peut qu’être époustouflé par le style employé par l’auteur, se fondant totalement dans son personnage, sans jamais être explicite, laissant le lecteur en tirer ses propres déductions. Et petit à petit, Didier Martin, personnage que l’on comprend sans pour autant le défendre, va laisser planer des zones de doutes, créer un malaise avant de nous dévoiler une réalité terrible, fortement dérangeante.

Il ne faut pas prendre ce roman pour un journal du confinement ; on y trouve une vraie psychologie, une vraie histoire et surtout une formidable réflexion sur la façon dont le peuple est dirigé et sa capacité d’acceptation d’une situation qui nous semblerait impossible il y a seulement quelques années. Il y a une phrase que j’aime bien : Réfléchir, c’est déjà se révolter. J’ai envie d’ajouter : et inversement. Et ce roman en est une excellentissime illustration. Il vous faut lire ce roman pour ne pas devenir un mouton de plus.

De silence et de loup de Patrice Gain

Editeur : Albin Michel

Depuis que l’on me harcèle pour que je découvre ce roman et cet auteur, j’ai enfin succombé à la tentation avec le dernier roman en date de Patrice Gain, un voyage dans les terres inhospitalières de la Sibérie. Fichtre !

Anna Liakhovic, journaliste de son état, a accepté de suivre une mission scientifique en Sibérie pour un reportage. Cette mission doit faire des prélèvements en Arctique pour déterminer l’impact du réchauffement climatique sur les étendues glacées. Après la mort de sa fille Zora par noyade et de sa compagne Romane qui s’est suicidée, elle a voulu mettre de la distance avec ses malheurs. Elle débarque donc à Tiksi, une petite ville balayée par le vent glacial du pôle Nord, avant de rejoindre le Yupik, un bateau spécialement conçu pour des températures extrêmes.

Sur le bateau, elle va faire connaissance avec l’équipage, Jens le capitaine, Margot la microbiologiste, Jeanne la glaciologue, Loicet Erwan les marins, Louise la biologiste, Zoe la cuisinière et Valery le militaire russe chargé de les surveiller tous. Puis commence le dangereux périple sur la Lena, entre la dangerosité de la faune et les icebergs qui dérivent suite au réchauffement climatique.

Cela fait deux ans que Sacha, le frère d’Anna, a rejoint le monastère de la Grande Chartreuse, en Isère. Suivant le rythme imposé par l’instance religieuse, entre deux prières, Dom Joseph, puisque c’est son nouveau nom, parcourt un journal, celui de sa sœur. Il va découvrir ainsi le périple d’Anna et toutes les difficultés qu’elle a rencontrées.

Alternant entre 2017 (avec Anna) et 2019 (avec Dom Joseph), Patrice Gain nous déroule cette histoire dramatique voire dure voire glauque sans voyeurisme, sans esbroufe, avec une simplicité remarquable. C’est par ce déroulement inéluctable et cette simplicité de style que passe les émotions avec une efficacité redoutable. Autant dans la vie et les réactions de Dom Joseph que dans le journal d’Anna, on ressent une véracité et une réelle immersion dans la psychologie des personnages.

Ce voyage dans des confins inimaginables, l’auteur va éviter de nous noyer sous des termes scientifiques, mais ne se gêne pas pour nous apprendre beaucoup de choses sur la vie au pôle et sur les conséquences du réchauffement climatique. Etant de formation scientifique, j’ai trouvé ces aspects simples, et très instructifs. Mais le paysage montré dans ce roman ne concerne pas les contrées enneigées mais bien la noirceur de l’âme humaine.

Le choix d’une expédition dans des contrées inhumaines et de présenter la vie d’un équipage en huis-clos se révèle un choix remarquable pour fouiller les psychologies des passagers, la lutte de pouvoir qui tourne à un recours à la force où les femmes deviennent les victimes. Anna, enfermée dans le bateau (au moins dans la première partie du roman) et Sacha / Dom Joseph enfermé dans le monastère ont choisi tous les deux une même punition pour eux-mêmes mais pas pour les mêmes raisons.

Avec une simplicité remarquable dans le style, mais avec une vraie profondeur dans les thèmes traités, ce roman comporte des scènes d’une force dramatique impressionnante et des thèmes tristement contemporains dans l’actualité. L’auteur en conclut que l’Homme est le pire des prédateurs et on ne peut qu’acquiescer et le regretter tous les jours. Il va me falloir lire les précédents romans de cet auteur, tant celui-ci m’a impressionné.

Les serpents de la frontière de James Crumley

Editeur : Gallmeister

Traducteur : Jacques Mailhos

Afin de fêter ses 15 années d’existence, les chroniques Oldies de cette année seront consacrées aux éditions Gallmeister, spécialisées dans la littérature anglo-saxonne. Nous allons terminer l’année avec la réédition d’un roman de James Crumley.

Quatrième de couverture :

Cela fait des années que Milo a arrêté de boire, et le moins que l’on puisse dire, c’est que ça ne lui a pas réussi. Dépossédé de son héritage par un escroc, il finit par débusquer son vieux pote Sughrue au fin fond du Texas. Le plan est simple :

à eux deux, ils vont mettre à profit leur expérience d’enquêteurs peu conventionnels pour retrouver l’escroc et rendre une justice exemplaire. Accessoirement, Milo entend « arrêter d’arrêter » les substances déconseillées pour la santé. Mais Sughrue a lui aussi quelque chose à demander. Toujours incontrôlable, il s’est mis à dos une bande sacrément dangereuse, les « serpents de la frontière ». Des serpents connus pour ne pas faire de quartier. Sauf que Sughrue n’a pas le sens de la mesure, et puisque Milo est là…

Les deux héros de James Crumley conjuguent leurs fulgurances et leur folie dans une quête qui les entraîne au coeur des déserts du Mexique.

Mon avis :

Il fallait bien que Chauncey Wayne Sughrue et Milo Milodragovitch se rencontrent. Les deux anti-héros magnifiques dans leurs excès. Nous avons donc droit à une aventure mouvementée, qui débute par un Milo, devenu cinquantenaire, qui vient de se faire dépouiller de son héritage. La rumeur prétend que Sughrue est mort, mais Milo le retrouve planqué en compagnie de sa jeune femme Whitney et de Lester, l’enfant qu’ils ont adopté.

Nos deux héros ont vieilli, ils ont abandonné nombre d’addiction, de l’alcool aux drogues. Ils se mettent d’accord pour retrouver ceux qui ont tiré sur Sughrue et ceux qui ont volé l’argent de Milo. Lors de leur itinéraire, ils vont arpenter les Etats-Unis et rencontrer moultes personnes, être confronter à de multiples situations d’une violence inouïe, et vont toujours trouver une solution (souvent extrême) aux problèmes qui leur sont posés.

Je ne suis pas sûr que ce soit le meilleur roman pour entrer dans l’univers de ce grand auteur du Noir. Il vaut mieux lire les romans dans leur ordre de parution, en particulier Fausse Piste et Le dernier Baiser). Car on y retrouve ici une faculté à créer une intrigue tortueuse qui peut déconcerter. Les habitués se délecteront des formidables descriptions et de l’humour féroce de beaucoup de répliques, sans oublier des scènes à la limite du burlesque. J’y ai juste trouvé une grossièreté que je n’avais pas remarqué auparavant, mais nous sommes là devant une intrigue musclée.

Le roman est divisé en sept parties, chacune étant réservée par alternance à Sughrue et Milo. Mais à chaque fois, la narration est à la première personne. Cela permet à l’auteur de mettre l’accent sur la différence de psychologie entre les deux compères. On trouve ainsi Sughrue qui place au premier plan sa vie de famille, même s’il est toujours loyal en amitié. Milo quant à lui se retrouve seul, voire solitaire, et tombe amoureux à chaque fois qu’il rencontre une femme (ou presque). Derrière leur carapace de gros durs, on y trouve des hommes qui, même s’ils sont toujours prêts à exploser les limites, ressentent le besoin de se caser, de faire une pause. Pour autant, ils ne se laissent pas mener par les événements mais provoquent le dénouement. Et donc, comme d’habitude, cela donne une aventure décoiffante.

Traverser la nuit d’Hervé Le Corre

Editeur : Rivages/Noir

Acheté dès sa sortie en début d’année, je m’étais mis ce roman de coté pour mes ultimes lectures de 2021. Annoncé comme un roman noir, c’est effectivement une lecture qu’il vaut mieux entamer avec un bon moral, tant le ton y est sombre.

Un homme est retrouvé à un arrêt de tramway, vraisemblablement ivre. Les flics le ramènent au poste de police et se rendent compte que son tee-shirt est ensanglanté. Pour récupérer l’habit, ils lui enlèvent les menottes mais le prisonnier en profite pour prendre un pistolet. Mis en joue, l’homme ne sait quoi faire, puis se jette par la fenêtre. Quelques étages plus bas, sur le trottoir, la flaque de sang s’agrandit.

Louise a pris la bonne décision ; elle a pris son fils Sam et a quitté le domicile conjugal. Elle n’en pouvait plus qu’il la roue de coups chaque fois qu’il avait trop bu. Après avoir conduit son fils à l’école, elle va faire le ménage chez des petits vieux et faire leurs courses, avec cette menace pesante que son mari pourrait bien la retrouver.

Le commandant Jourdan entre dans l’appartement. La voisine a entendu les coups de feu, cinq ou six. La femme a été abattue dans la salle de bains, les corps des trois enfants parsemés dans la salle de séjour et le couloir, tués froidement. Le forcené s’est réfugié dans sa belle famille pour les descendre. Quand Jourdan arrive, la maison est bouclée et il décide d’y aller seul.

Christian vit seul et rend souvent visite à sa mère. Il doit subir les différentes humeurs, en général mauvaises, de ses clients à qui il livre des matériaux de construction. Depuis son retour du Tchad, il est pris de bouffée de haine, qu’il assouvit en poignardant de jeunes femmes rencontrées au hasard. Justement, il vient d’en repérer une à la sortie d’un bar. Cela lui donne comme une bouffée, une pulsion incontrôlable.

Bâti autour de trois piliers, des personnages plus vrais que nature, inoubliables, Hervé Le Corre construit un roman noir implacable, d’une noirceur et d’une violence brutale. Que ce soit Louise, Jourdan ou Christian, il nous présente trois âmes en peine, en souffrance : Louise obligée de s’en sortir seule et sous la menace constante de son ex-compagnon, Jourdan plongé dans les pires horreurs des drames familiaux et Christian obligé de tuer pour calmer ses pulsions.

Toutes ces scènes mises bout à bout vont passer en revue leur vie somme toute banale, dans une société que l’auteur nous montre sans pitié, ayant perdu toute humanité, où on est capable de frapper, de tuer sans raison. Il est par conséquent difficile de retenir son souffle, d’autant plus qu’on s’empêche de respirer devant tant de noirceur, grâce à la minutie apportée à la psychologie des personnages principaux et secondaires.

Si on sait qu’Hervé Le Corre fait partie des meilleurs auteurs de romans noirs français, il confirme ici sa capacité à nous plonger dans une réalité d’une noirceur infinie grâce à sa plume capable de décrire l’horreur et de décrire poétiquement une ville en automne, où derrière les ombres se cachent les monstres. Comme je vous le disais, il vaut mieux avoir le moral avant d’attaquer ce livre fantastiquement noir, sans nuances, et ce n’est pas la fin qui va vous soulager. Malgré cela, le monde doit continuer à tourner …

La sirène qui fume de Benjamin Dierstein

Editeur : Nouveau Monde (Grand format) ; Points (Format Poche)

Benjamin Dierstein a décidé de consacrer une trilogie aux années 2010, celles qui ont vu la défaite de Nicolas Sarkozy, dont deux tomes sont déjà parus. J’avais adoré le deuxième (La défaite des idoles) … eh oui, je les ai lus dans le désordre … et j’ai donc décidé de revenir en arrière avec La sirène qui fume.

Dimanche 13 mars 2011. Une Renault Espace est garée devant le Bunny Bar. La conductrice fait un signe à une jeune femme qui en sort. Elles se rejoignent et prennent la direction de la place de Clichy. Une BMW les suit. Elles se garent sur un parking de Saint Ouen. Le conducteur de la BMW empoigne un Ruger et se dirige vers la Renault. Arrivé à la porte, il tue les deux jeunes femmes de sang froid.

Samedi 19 mars 2011. Le lieutenant Christian Kertesz se traine à son bureau de la Brigade de Répression du Proxénétisme. Il se désintéresse des déclarations de viol du week-end, et rentre chez lui. Au milieu des vapeurs d’alcool médicamenteux, il entend son voisin frapper sa femme et débarquent chez eux, armé de son Sig Sauer. Le coup de téléphone d’un de ses amis corses lui demande de rendre un service : retrouver Clothilde, la fille du sénateur Edouard Le Maréchal. Cette affaire peut lui permettre de rembourser une partie de sa dette de plusieurs millions d’euros envers la mafia corse.

Lundi 28 mars 2011. Le capitaine Gabriel Prigent n’a pas encore terminé de déballer ses cartons avec sa femme Isabelle. Il arrive de Rennes et sent bien que sa fille de 15 ans, Elise, le déteste. Accueilli par la commissaire Nadia Chatel de la Brigade Criminelle, il fera équipe avec la brigadier Nesrine Bensaada pour l’exécution dans un parking de Saint-Ouen. Mais ses collègues le regardent de travers ; ils n’oublient pas qu’il a dénoncé ses collègues à al police des polices.

Même s’il s’est passé un an et demi entre ma lecture de La défaite des idoles et celui-ci, je n’ai rien oublié de l’histoire ni du style de l’auteur. Je savais donc ce à quoi je devais m’attendre, et je n’ai pas été déçu. Ces deux personnages de flic qui entament leur descente aux enfers sont juste inoubliables dans leurs excès, leurs obsessions, leurs cicatrices ouvertes et leur passé qui les hantent ; deux hommes solitaires courant après une solution non pas en guise de rédemption mais en guise de course vers un idéal inatteignable.

Outre le contexte très fortement policier et formidablement bien décrit, on y découvre l’ampleur de la guerre des services de police, chacun gardant ses informations pour soi. On y découvre aussi des femmes et des hommes prêts à tout, obligés d’affronter le pire. Le fait que Prigent et Kertesz enquêtent séparément dans deux enquêtes qui vont se rejoindre se révélera plus anecdotique, tant l’aura de ces deux-là emplit tout l’espace.

On se retrouve aussi en plein contexte politique bouillonnant : la course aux élections présidentielles bat son plein, la gauche semblant pouvoir l’emporter grâce à son « champion » DSK, avant que la célèbre affaire n’éclate à New-York. L’auteur en dit d’ailleurs dans une interview que ces trois années ont été les plus importantes pour la France et que c’est pour cela qu’il veut y consacrer une trilogie.

L’ambiance, les décors, les personnages nagent donc dans un univers glauque, à base de prostitution infantile et déroule une enquête où tout le monde est impliqué et doit arranger la vérité pour sauver sa peau (ou son poste). Et cela donne un premier roman impressionnant, qui amoncelle les scènes comme on entasse les morceaux de cadavres, c’est violent, dur, aidé par une plume acerbe, rapide, hachée qui donne un rythme infernal à la lecture. On n’a pas envie de lâcher ce roman, et le plaisir qu’il procure nous rendra indulgent quant à certaines scènes de la fin du livre, quelque peu excessives. Vivement le troisième !