Archives du mot-clé Roman Noir

Haine pour haine d’Eva Dolan

Editeur : Liana Levi

Traductrice : Lise Garond

Après Les chemins de la haine, son précédent roman, où nous avions fait connaissance avec Dushan Zigic et Mel Ferreira, voici donc leur deuxième enquête sous haute tension. C’est un roman policier, un roman noir, un roman social, une sacrée vision de la société actuelle.

Jelena et Sofia Krasic sont deux sœurs immigrées qui habitent à Peterborough. A 5 heures du matin, on ne rencontre pas d’Anglais, a attendre à l’arrêt du bus. C’est ce que les deux sœurs font en compagnie d’un homme qui les salue en bougonnant. Tout d’un coup, une Volvo blanche débouche de l’angle à toute vitesse et leur fonce dessus. L’homme pousse Sofia pour la sauver mais la voiture écrase Jelena qui meurt sur le coup. L’homme décédera un peu plus tard tandis que Sofia sera transportée à l’hôpital. La voiture est abandonnée un peu plus loin et le chauffard s’enfuit par les petites rues.

Zigic et Ferreira sont dépêchés sur cette affaire, pas seulement parce que les victimes sont immigrées mais parce qu’ils connaissent bien le quartier. C’est en tous cas ce que veut fait croire le commissaire Riggott, leur chef, auprès de la presse locale. En effet, leur section, le département des crimes de haine est plutôt destiné à résoudre des affaires criminelles ayant un lien avec le racisme. Cela n’arrange pas Zigic et Ferreira qui doivent résoudre des meurtres de sang froid qui ont eu lieu récemment : deux corps ont été retrouvés à quelques jours d’intervalle, tabassés, la tête massacrée par des bottes aux bouts métalliques. Avec les élections qui approchent, la situation est explosive.

Richard Shotton est à la tête du parti English Patriot Party, un parti d’extrême droite qui est lié à l’English Nationalist League, un groupuscule extrémiste ultra-violent. Pour se donner une légitimité devant les électeurs, Shotton a décidé de prendre du recul par rapport à l’ENL, et cherche à savoir si des gens de son parti seraient impliqués dans les crimes récents qui ont ensanglanté Peterborough.

Quelle idée géniale d’avoir inventé ce département des crimes de haine, tant cela permet d’aborder des sujets de fond, touchant à la société actuelle ! Quelle idée géniale d’avoir inventé les personnages de Zigic, d’origine serbe et Ferreira d’origine portugaise pour résoudre ces enquêtes ! Quelle idée géniale de mêler les genres, entre roman policier et roman noir, pour aborder des sujets difficiles et que beaucoup de gens veulent taire, et en particulier les média qui ne s’arrêtent qu’à des images sanglantes pour assouvir les besoins du peuple avide de sensation !

Ce roman, qui fait un peu plus de 420 pages, est en réalité un sacré pavé tant l’écriture est dense. Découpé en cinq parties comme autant de jours pendant lesquels va se dérouler cette enquête, les scènes vont s’additionner avec une logique qui peut déconcerter tant elle semble suivre un fil qui semble être tiré par la réalité du terrain. Nous ne sommes pas en face d’enquêteurs à la recherche d’indices, mais bien en face de policiers de terrain qui vont subir les aléas et les violences du terrain de tous les jours. C’est dire si l’immersion est grande et géniale, pour peu que l’on accepte de violer les codes du polar.

Le style d’Eva Dolan est moins direct dans ce roman, mais tout aussi efficace. Ce n’est pas le genre de roman où on saute une phrase, car chaque mot a son importance. Et le rythme est tel que l’on n’a pas non plus le temps de se poser de questions : on est dans la fange, dans la boue des caniveaux, en plein centre ville, et les animaux se tuent uniquement pour des raisons raciales. « L’enfer, c’est les autres. »

Mais là où Eva Dolan va encore plus loin, c’est avec ce personnage de Shotton, leader d’un parti d’extrême droite, qui veut redorer le blason de son parti, lui donner une légitimité, quitte à masquer ses messages de haine. Et c’est un message qu’Eva Dolan nous assène en pleine figure : Méfiez-vous des beaux parleurs et de leurs belles phrases, elles ne cachent rien d’autre que la Haine, celle de ceux qui ne sont pas comme nous. Ce roman est un plaidoyer contre le racisme et contre les politiques qui le prônent. C’est aussi une mise en garde dure et brutale et en cela, ce roman est important.

Ne ratez pas les avis de l’ami Claude et de 404

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Vous cherchez des novellas ?

Entre deux romans, j’aime m’attaquer à des livres plus courts, de l’ordre d’une cinquantaine de pages. Cela me permet en une journée de changer d’univers. Je vous propose mon avis sur 2 novellas qui m’ont marqué récemment :

Désoxy de Jean-Marc Demetz

Editeur : Presses du midi

20 octobre. Le corps d’une jeune étudiante de Valenciennes a été retrouvé décapité, et l’enquête n’avance pas. Anouck Furhman et son équipe sont sur des charbons ardents, mais ils n’ont pas une seule piste à suivre. Un soir, alors qu’elle rentre chez elle, un homme mystérieux l’attend dans sa cage d’escalier. Il réussit à s’enfuir après l’avoir bousculée. elle trouve un mot sous sa porte :

« Prélève-t-il les cerveaux ?

S OUI, une feuille blanche sur le siège arrière de votre voiture.

Si NON, une feuille blanche chiffonée en boule. »

Puis elle ramasse le chapeau qu’il a laissé tomber. Après analyse, ce chapeau daterait de l’époque de Rubens. S’agirait-il d’un collectionneur ? Quand une deuxième étudiante disparait, le mystère reste entier alors que Furhman n’a pas plus de pistes.

Franchement, on ne pouvait espérer plus de Jean-Marc Demetz, tant ce polar ou roman policier sort des sentiers battus. Vous qui êtes lecteurs de romans policiers, n’avez-vous jamais espérer voir un enquêteur qui est perdu dans son intrigue et qui ne sait pas où aller, ou quoi faire ? C’est le pari que fait l’auteur en nous plongeant directement dans le feu de l’action, dès le début de ce roman.

Pendant tout le roman, on se fait donc balader, en comptabilisant les corps, et on reste toujours dans le flou. Seul un personnage énigmatique nous guide et fait avancer l’intrigue vers une résolution qui apparaîtra à la fin du roman. En flirtant vers le fantastique, on se retrouve avec une fin qui est comme le roman : est-ce bien la vérité ? Indéniablement, ce roman original remplit son objectif de nous prendre dans ses serres et de ne pas nous lâcher sans nous donner toutes les clés. A découvrir.

Ne ratez pas les avis des Amis Claude et Paul

A Paris coule la mer du Nord d’Astrid Monet

Editeur : Les chemins du Hasard

Mary débarque à Paris avec son violon. Son objectif est de devenir violoniste professionnelle. Elle aperçoit Popeye un jeune homme assis dans la gare qui lit des vers poétiques de William Blake. Le coup de foudre est immédiat. Alors que Mary va loger chez une amie, Popeye va habiter chez Max, son ami d’enfance. Mary va vouloir sauver son amour quand Popeye va se laisser entrainer dans des casses de bijouterie pour honorer ses dettes de jeu. Mary va se lancer dans une croisade difficile … perdue d’avance ?

Avec une intrigue simple, Astrid Monet déroule son roman en faisant un zoom sur ses personnages et leurs sentiments, dans un décor enchanteur de Paris nocturne. Malgré quelques maladresses au début du roman, en particulier pour présenter le passé des protagonistes, j’ai été bien souvent fasciné par des passages d’une beauté épurée dans le style de l’auteur. Les mots ne sont pas inscrits sur la page du livre, ils volent au dessus et laissent une sensation éthérée de magie.

On se laisse porter par par les mots, qui se marient si bien avec le décor, tout juste épuré. Et si on sent que l’itinéraire descend vers une issue dramatique, on se prend à espérer. Astrid Monet ajoute une pierre au mythe de Romeo et Juliette sans esbroufe, mais avec une belle ambition de superbes promesses. Voilà une jeune auteure qu’il va falloir suivre de très très près.

Oldies : Nada de Jean-Patrick Manchette

Editeur : Gallimard

Tous les billets de ma rubrique Oldies de 2019 seront dédiés à Claude Mesplède.

Il fallait que je lise Jean-Patrick Manchette, et en particulier ce roman-ci dont j’ai beaucoup entendu parler. Roman culte, roman brut, roman fondateur, on peut donner beaucoup de termes pour décrire et louer ce roman.

L’auteur :

Jean-Patrick Manchette, né le 19 décembre 1942 à Marseille, mort le 3 juin 1995 à Paris, est un écrivain français, auteur de romans policiers, critique littéraire et de cinéma, scénariste et dialoguiste de cinéma, et traducteur. Reconnu comme l’un des auteurs les plus marquants du polar français des années 1970-1980, il est également connu pour ses opinions d’extrême gauche, proches de l’Internationale situationniste. Sur la couverture de la plupart de ses ouvrages, il est crédité en tant que J.P. Manchette, ou J-P Manchette.

Jeunesse et débuts professionnels

Né à Marseille, où la guerre a temporairement conduit ses parents, Jean-Patrick Manchette passe la majeure partie de son enfance et de son adolescence à Malakoff, dans la banlieue sud de Paris. Issu d’une famille relativement modeste (un père ouvrier devenu cadre, une mère au foyer), il se montre bon élève et témoigne dès son plus jeune âge d’un goût très vif pour l’écriture. Au cours de son enfance, puis de son adolescence, il écrit des centaines de pages où les pastiches de mémoires de guerre ou de romans de science-fiction cèdent peu à peu la place à des tentatives de romans policiers et de romans noirs.

Lecteur boulimique, passionné par le cinéma américain et le jazz (il joue lui-même du saxophone alto), il deviendra également fervent praticien du jeu d’échecs et des jeux de stratégie en général. Destiné par ses parents à une carrière d’enseignant, il abandonne à leur grand désarroi ses études sans obtenir aucun diplôme, pour tenter de vivre de sa plume. Il enseigne un semestre le français en Angleterre, dans un collège pour aveugles de Worcester, puis revient en France.

Militant d’extrême-gauche pendant la guerre d’Algérie et auteur d’articles et de dessins pour le journal La Voie communiste, il s’écartera ensuite de l’action sur le terrain et se verra fortement influencé par les écrits de l’Internationale situationniste.

Son ambition initiale est de devenir scénariste pour le cinéma. Dans l’espoir d’y parvenir, il se lance dès 1965 dans une série de travaux alimentaires nombreux et variés : scénarios de courts métrages, écriture de synopsis, puis de deux films sexy pour Max Pécas (Une femme aux abois / La Prisonnière du désir et La Peur et l’Amour). En 1968, il rencontre son premier succès en rédigeant, avec Michel Levine, les scénarios et dialogues de onze épisodes de la série télévisée Les Globe-trotters réalisée par Claude Boissol. Parallèlement, il écrit des novélisations de films à succès (Mourir d’aimer, Sacco et Vanzetti), et d’épisodes des Globe-trotters, des romans pour la jeunesse, des romans d’espionnage, etc. Seul ou avec son épouse Mélissa, il s’attaque également à la traduction de nombreux ouvrages de langue anglaise, majoritairement des romans policiers ou des livres sur le cinéma (mémoires de Pola Negri, biographies de Humphrey Bogart ou des Marx Brothers…).

Mais ces travaux ne le rapprochent guère de la carrière à laquelle il aspire. L’idée d’écrire des romans lui apparaît alors comme une nécessité car il pense que, ses livres publiés, le cinéma s’y intéressera peut-être. Il considère en ce sens l’écriture de son premier roman comme un point de passage obligé vers le cinéma.

Œuvres romanesques

C’est assez logiquement que Manchette se tourne vers le roman noir, car il est déjà féru de ce genre littéraire et apprécie l’écriture « behavioriste » ou comportementaliste chère au romancier américain Dashiell Hammett. Dans ce style d’écriture, seuls les comportements, les actes et les faits sont décrits mais presque jamais les sentiments et les états d’âme. Il appartient au lecteur, à partir des fragments visibles du puzzle, de tirer la vision d’ensemble et d’entendre, par-delà les mots, ce qui n’a pas été dit.

Ayant adressé son premier manuscrit, L’Affaire N’Gustro, aux éditions Albin-Michel fin 1969, il se voit orienté par l’éditrice et écrivaine Dominique Aury vers la collection Série noire que dirige Marcel Duhamel aux éditions Gallimard. Son travail y est accueilli avec intérêt, mais on lui demande des retouches ; il les exécute dans les mois qui suivent, tout en travaillant sur un autre roman en collaboration. Neuf des onze romans de Manchette seront édités dans la Série noire.

En février 1971 paraît ainsi un premier roman, Laissez bronzer les cadavres !, écrit à quatre mains avec Jean-Pierre Bastid, puis deux mois après, un second, L’Affaire N’Gustro. Ces livres marquent le coup d’envoi de ce que Manchette lui-même baptisera par la suite le « néo-polar », genre en rupture radicale avec la Série noire française des années 1950/60. En s’appuyant sur la pensée situationniste, Manchette utilise la forme du roman policier comme tremplin à la critique sociale : le roman noir renoue ici avec sa fonction originelle. Pour François Guérif « l’arrivée de Manchette va faire l’effet d’une énorme claque dans la gueule, il va remettre la contestation sociale au centre du polar ». Le pittoresque de Pigalle et de ses truands cède la place à la France moderne des années 1970, avec son contexte politique et social spécifique. Cette tendance s’affirme clairement dans L’Affaire N’Gustro, récit directement inspiré de l’enlèvement, en 1965 à Paris, de Ben Barka, leader de l’opposition marocaine, par les services de sécurité marocains avec la complicité du pouvoir français.

En 1972, Manchette publie Ô dingos, ô châteaux !, roman dans lequel une jeune nurse et un garçonnet, fils de milliardaire, sont pourchassés par un tueur psychopathe et ses complices. Cette poursuite ponctuée d’éclats de violence est aussi l’occasion d’une peinture au noir de la société de consommation. Le roman obtiendra le Grand prix de littérature policière 1973.

En 1972 également paraît Nada qui relate l’enlèvement d’un ambassadeur américain par un petit groupe d’anarchistes, puis la destruction de ce groupe par la police. Dans ce livre, le plus directement politique de Manchette, l’auteur se penche sur l’erreur que représente le terrorisme d’extrême-gauche : « Le terrorisme gauchiste et le terrorisme étatique, quoique leurs mobiles soient incomparables, sont les deux mâchoires du même piège à cons… » déclare le personnage central, Buenaventura Diaz. Le roman est adapté au cinéma par Claude Chabrol.

Dans son Journal 1966-1974, il écrit, le dimanche 7 mai 1972, à propos de Nada : « J’ai eu ce soir une discussion intéressante avec Melissa qui, de fait, pensait que mes personnages de desperados étaient en quelque mesure des « héros positifs » . J’ai tâché de la détromper en exposant qu’ils représentent politiquement un danger public, une véritable catastrophe pour le mouvement révolutionnaire. J’ai exposé que le naufrage du gauchisme dans le terrorisme est le naufrage de la révolution dans le spectacle ».

Après l’exercice de style que constitue L’Homme au boulet rouge, collaboré avec Barth Jules Sussman, amusante novélisation d’un scénario de western américain, viennent deux romans utilisant le personnage d’Eugène Tarpon, Morgue pleine et Que d’os !. Tarpon est un détective privé à la française, ancien gendarme responsable de la mort d’un manifestant et rongé par le remords, qui jette sur le monde un regard désabusé et se trouve mêlé à des affaires fort embrouillées.

En 1976 paraît Le Petit Bleu de la côte ouest, qui suscite à sa sortie des articles de presse revenant sur « le malaise des cadres » dans les sociétés libérales. Dans ce livre, Georges Gerfaut, cadre commercial, témoin d’un meurtre, devient à son tour la cible des assassins. Il abandonne abruptement sa famille et sa vie trop parfaite avant de rentrer au bercail, une fois ses poursuivants éliminés, car au fond, il ne sait que faire d’autre. Jalonné de références au jazz West Coast et rempli de morceaux de bravoure, ce roman reste l’un des chefs-d’œuvre de Manchette.

Vient ensuite Fatale, l’histoire d’Aimée Joubert, une tueuse à gages fragile qui affronte les notables d’une petite ville côtière. Le livre, refusé par la Série noire pour manque d’action, paraît hors collection chez Gallimard. Manchette explique qu’il a tenté dans ce « roman expérimental » de mettre en parallèle la dégradation idéologique du marxisme à la fin du XIXème siècle et la décadence du style flaubertien à la même époque, et précise que « ce n’est pas vraiment un sujet de polar. Je ne le ferai plus. »

En 1981, dans La Position du tireur couché, nouvelle expérience radicale d’écriture behavioriste à partir d’un thème classique, Martin Terrier, jeune tueur à gages désireux de prendre sa retraite, est de nouveau victime du monde qui l’entoure. Sa tentative de retour au pays tourne court, et son image d’aventurier se dégrade à mesure qu’il perd sa maîtresse, son argent, son ami, son adresse au tir. Ce roman est adapté une première fois au cinéma en 1982 sous le titre Le Choc avec Alain Delon dans le rôle principal. Il est adapté une deuxième fois en 2015 sous le titre de The Gunman avec Sean Penn et Javier Bardem.

Dans les années qui suivent, cependant qu’il est régulièrement identifié par la presse comme le père spirituel du courant néo-polar, Manchette ne publie plus de romans, mais il continue à écrire pour le cinéma ou la télévision, à traduire et à rédiger ses chroniques sur le roman policier. Il pense avoir conclu un cycle avec son dernier roman, qu’il conçoit comme une « fermeture » de son travail sur le champ du roman noir. Manchette explique dans une lettre de 1988 à un journaliste :

« Après cela, comme je n’avais plus à appartenir à aucune sorte d’école littéraire, je suis entré dans un secteur de travail bien différent. En sept ans, je n’ai pas encore fait quelque chose de satisfaisant. J’y travaille encore. »

À partir de 1996, après sa mort, paraissent plusieurs ouvrages qui témoignent de son activité durant les années où il n’a pas publié, en particulier le roman inachevé La Princesse du Sang, thriller planétaire entamé en 1989, qui devait marquer le début d’un nouveau cycle romanesque intitulé Les gens du Mauvais Temps et voir s’ouvrir une autre phase de la carrière de Manchette, tournée vers une relecture sur le mode romanesque de l’histoire contemporaine depuis l’après-guerre.

Travaux pour le cinéma

À partir de 1973, Manchette travaille régulièrement pour le cinéma comme adaptateur, scénariste et dialoguiste. Parmi ses travaux, Nada (Claude Chabrol, 1973) adapté de son propre roman, L’Agression (Gérard Pirès, 1974), L’Ordinateur des pompes funèbres (Gérard Pirès, 1976), La Guerre des polices (Robin Davis, 1979), Trois hommes à abattre (Jacques Deray, 1980), Légitime Violence (Serge Leroy, 1982), La Crime (Philippe Labro, 1983).

En 1974, il travaille avec Abel Paz, Raoul Vaneigem et Mustapha Khayati sur un projet de film portant sur la Révolution sociale espagnole de 1936 et la vie de Buenaventura Durruti.

Par ailleurs, plusieurs de ses romans sont portés à l’écran, dont trois pour Alain Delon, mais après Nada qui ne le satisfait pas entièrement, Manchette refuse de travailler sur ces adaptations. En effet, Claude Chabrol coupe au montage une phrase du communiqué du groupe Nada où sont attaqués le Parti communiste et L’Humanité. Manchette estime que le message du roman est dénaturé et désavoue le film.

Il considère la vente de ses droits au cinéma comme le moyen de financer son activité d’auteur. Son intérêt pour l’écriture cinématographique et son sens du dialogue l’amènent toutefois à se trouver sollicité pour de nombreux projets de films d’un intérêt très inégal, souvent adaptés d’autres auteurs de romans noirs (William Irish, Hillary Waugh, Wade Miller, etc). Il écrira ainsi un grand nombre de sujets et de scénarios sur commande, dont beaucoup ne verront pas le jour. Il travaille occasionnellement pour la télévision, par exemple à la collection de fictions TV « Série Noire » au début des années 1980, écrivant deux téléfilms de la série et presque tous les textes de présentation des épisodes, dits par le comédien Victor Lanoux qui incarne un détective privé.

Autres travaux littéraires

La traduction est une activité que Manchette juge noble et qu’il pratique tout au long de sa vie : entre 1970 et 1995, il signe au total une trentaine de traductions, parmi lesquelles des romans de Donald E. Westlake, Robert Littell, Robert Bloch ou Margaret Millar, plusieurs titres de Ross Thomas ainsi que le comic Watchmen.

Il s’est aussi essayé au scénario de bande dessinée avec l’album Griffu, réalisé avec Jacques Tardi, au récit pour la jeunesse, a écrit des préfaces, des notes de lecture, des nouvelles et une pièce de théâtre.

Parallèlement à ses romans et à ses travaux pour le cinéma, Manchette a également tenu un abondant journal intime de 1965 à 1995, qui forme au total un ensemble de plus de cinq mille pages manuscrites.

Écrits divers

Parmi ses multiples autres activités, Manchette a aussi été directeur de la collection de science-fiction « Futurama » (Presses de la Cité, 1975-81), chroniqueur des jeux de l’esprit (Métal hurlant, 1977-79) sous le pseudonyme du Général-Baron Staff, rédacteur en chef de l’hebdomadaire BD (1979-80), critique de cinéma (Charlie Hebdo) bien que ne se donnant pas toujours la peine de voir les films dont il parle, et surtout auteur de chroniques sur le roman noir (Charlie Mensuel, 1977/81) sous le pseudonyme de Shuto Headline. Avec ses chroniques sur le roman policier et ses Notes noires, parues dans la revue Polar (1982-83 et 1992-95), il s’est confirmé comme un théoricien majeur de la littérature de genre. Une collection de science-fiction, baptisée « Chute libre » par Jean-Patrick Manchette et dirigée par Jean-Claude Zylberstein, exista également de 1974 à 1978 aux Éditions Champ Libre.

Maladies et décès

Jean-Patrick Manchette souffre, entre 1982 et 1989, de symptômes notables d’agoraphobie, qui le laissent la plupart du temps retranché dans son appartement du XIIe arrondissement. Grand fumeur depuis l’âge de 13 ans (Celtiques, Gauloises, Gitanes, toujours des brunes sans filtre), il contracte en 1991 un cancer du pancréas, est opéré, connaît une période de rémission, puis en 1993, le cancer s’étend aux poumons. Il en meurt le 3 juin 1995 à Paris, à l’hôpital Saint-Antoine.

Parutions posthumes

Après son décès, sont parus son ultime roman inachevé, La Princesse du sang (1996), ainsi que des recueils de ses articles sur le roman policier (Chroniques, 1996), de ses chroniques de cinéma (Les Yeux de la momie, 1997) et de ses nouvelles accompagnées de son unique pièce de théâtre, Cache ta joie ! (1999), des extraits de romans abandonnés comme Iris (1997), un scénario inédit (Mésaventures et décomposition de la Compagnie de la Danse de Mort, écrit en 1968, publié en 2008 dans la revue Temps noir) et un volume de son Journal couvrant les années 1966 à 1974. La Nouvelle Revue française (octobre 2008, no 587) a publié des Notes noires inédites suivi de Mise à feu, la dernière fiction écrite par Manchette avant sa mort.

Ces parutions sont venues confirmer l’importance de Manchette dans le panorama littéraire français. Ses livres sont traduits dans de très nombreuses langues à travers le monde, y compris en langue anglaise ce qui est le cas de très peu d’auteurs de romans policiers français.

En 2009, Doug Headline, fils de Jean-Patrick Manchette, fait paraître une adaptation en bande dessinée de La Princesse du sang (sur des dessins de Max Cabanes) dont il a achevé le scénario d’après la trame rédigée par son père.

(Source Wikipedia)

Quatrième de couverture :

Ils sont six : Épaulard, l’expert vieillissant ; D’Arcy, l’alcoolique violent ; Buenaventura Diaz, le caméléon aux identités multiples ; Treuffais, le prof de philo désabusé ; le jeune Meyer, dont la femme folle finira bien par le tuer un de ces quatre ; et Cash, la putain autoproclamée à l’intelligence troublante. Des profils aussi disparates que leurs passés respectifs. Pourtant, ensemble, ces paumés d’extrême gauche formeront le groupe « Nada ». Leur premier coup d’éclat : enlever l’ambassadeur américain, en visite discrète dans une maison close parisienne. Une opération aussi risquée exige audace et maîtrise. Mais si le gang de marginaux l’exécute sans coup férir, la suite ne sera pas si simple. Chargé de l’affaire, le rusé commissaire Goémond va mener une sanglante traque aux « anarchistes »… Entre morts inutiles, dégâts collatéraux et pressions politiques, les membres du groupe « Nada » s’apprêtent à passer les plus longues heures de leur existence… Avant quelle fin ?

(Source : Dupuis)

Mon avis :

180 pages suffisent pour nous mettre KO, avec un scénario simple, une construction classique que l’on peut découper en trois parties : La préparation de l’enlèvement, l’enlèvement et le duel final. Jean-Patrick Manchette démontre ce qu’est le polar béhavioriste et le démontre de grandiose façon. On n’y trouve ni description de lieux, ni sentiments des personnages. Le lecteur est suffisamment pour s’imprégner des phrases cinglantes et construire son propre décor.

Le contexte du roman se situe dans une France aux prises avec de nombreux groupuscules terroristes et revendicateurs, opposés à un gouvernement buté et ultra-violent. Le message de ce roman n’est pas de fustiger un camp ou l’autre. Il est plutôt comme il est écrit majestueusement vers la fin de proclamer : « Le terrorisme gauchiste et le terrorisme étatique, quoique leurs mobiles soient incomparables, sont les deux mâchoires du même piège à cons… ». Règlement de compte, surement. Vision réaliste et lucide sans aucun doute.

Les personnages sont tous marquants, et c’est probablement ce que je retiendrai de ce roman. Chacun a sa propre vie, sa propre motivation. Seule la femme fatale du roman, Cash, traînera une aura de mystère de ce point de vue là. On ne peut pas pencher d’un coté ou de l’autre, prendre parti pour les uns ou les autres, on assiste juste à un gigantesque gâchis sanglant et pour le coup, sans concession ni négociation, du groupe terroriste Nada aux plus hautes sphères de l’état.

Roman culte, roman brut, roman fondateur, on peut donner beaucoup de termes pour décrire et louer ce roman. Ce qui est sûr, c’est que c’est un roman qui s’est inspiré des romans Hard-boiled américains qui était en avance sur son temps. Ce qui est sur, c’est que c’est une lecture indispensable, pour tout fan de polar, comme les écrits de son auteur qui sont regroupés dans un volume de la collection Quarto. Nul doute que je vais revenir sur ses romans très bientôt.

Le chant des dunes de John Connolly

Editeur : Presses de la cité (Grand Format) ; Pocket (Poche)

Traducteur : Jacques Martinache

Je continue mon exploration de l’univers de Charlie Parker avec sa quatorzième enquête. Une nouvelle fois, John Connolly nous enchante avec cet excellent thriller. La liste des billets chroniqués sur Black Novel sur Charlie Parker est à la fin.

Quatrième de couverture :

Pour se remettre de l’attentat qui a failli lui coûter la vie, le détective privé Charlie Parker s’est retiré à Boreas, un coin isolé sur la côte, dans le Maine. Diminué, meurtri, il tente de reprendre des forces et occupe ses journées à arpenter la plage. Mais la découverte d’un noyé trouble sa convalescence.

Suicide ? Accident ? Ou crime ? Alors que le mort porte sur l’avant-bras des chiffres tatoués évoquant un horrible passé et que la voisine juive de Parker reçoit elle-même des menaces, la question se pose. Et est-ce une coïncidence si, quelques jours plus tard, une famille entière se fait massacrer non loin de là ? L’heure de la retraite n’a pas encore sonné : Charlie Parker doit agir.

Mon avis :

Après le précédent tome où Charlie Parker a terminé à l’état de cadavre ambulant, l’intrigue démarre donc avec notre détective préféré en convalescence dans une station balnéaire calme et tranquille. Angel et Louis vont assurer la sécurité de cette maison isolée sur la plage, n’ayant pour seul voisin qu’une femme et sa fille. Le corps d’un homme nommé Perlman est repêché non loin et d’autres meurtres ont lieu dans les environs. Il semblerait que le Mal rôde.

Comme je l’ai dit précédemment, John Connolly a trouvé son style, son rythme et nous sert des thrillers passionnants à suivre. Charlie Parker ayant voué sa vie à la lutte contre le Mal, il fallait bien que l’auteur se penche sur le cas de la Shoah. Et il en profite pour mettre en évidence que les Nazis étaient aussi des voleurs de grand chemin, rançonnant les juifs en échange de la vie sauve pour leur famille. Et c’est un sujet que je n’avais jamais lu et que les Américains ne connaissaient probablement pas non plus.

On retrouve dans ce roman ce qui fait l’attrait de cette série : des méchants extraordinaires (Steiger le lépreux ou l’homme puzzle), de l’humour froid (avec Angel et Louis ou même les frères Fulci) et cette manière inimitable de faire des digressions pour introduire ses personnages secondaires, sans oublier des scènes stressantes tellement visuelles. J’y ajouterai un autre thème qui est les pouvoirs de la fille de Charlie Parker, Samantha, et qui laissent augurer de fantastiques aventures à venir.

Ce chant des dunes est à nouveau une très bonne aventure, jouant avec les genres, entre roman policier, thriller, fantastique et humour. Du très bon divertissement intelligent en somme.

Les enquêtes de Charlie Parker dans l’ordre de parution sur Black Novel sont :

Tout ce qui meurt

Laissez toute espérance …

Le Pouvoir des ténèbres

Le Baiser de Caïn

La Maison des miroirs

L’Ange noir

La Proie des ombres

Les anges de la nuit

L’empreinte des amants

Les murmures

La nuit des corbeaux

La colère des anges

Sous l’emprise des ombres

La légende de Santiago de Boris Quercia

Editeur : Asphalte

Traducteur : Isabel Siklodi

Après Les rues de Santiago et Tant de chiens, voici le retour de l’inspecteur Santiago Quinones, que je retrouve avec un grand plaisir puisque j’ai mis deux coups de cœur pour ces deux romans. Inutile de vous dire que je piaffais d’impatience en entamant ma lecture. Quel roman !

Santiago est assis chez sa mère, au chevet de son beau père, qu’il appelle le monsieur. Ce dernier agonise, branché à des tuyaux, et la musique des machines emplit le calme de la chambre. Pourquoi laisser quelqu’un souffrir comme cela ? Plus pour se débarrasser de lui que dans un geste de bonté, Santiago débranche les tuyaux et regarde le monsieur quitter cette terre, tranquillement.

L’après midi de l’enterrement, Santiago et son collègue Garcia sont à la recherche de deux noirs. Après les avoir repérés, Santiago s’approche d’un kiosque pour acheter des cigarettes. Soudain, les deux noirs s’enfuient et Santiago court après l’un d’eux. Il bifurque dans une ruelle et aperçoit son homme plus loin, assis par terre. Quand il s’approche, il s’aperçoit que le trafiquant a été égorgé. Le jour même, un communiqué annonce avoir débarrassé le Chili d’un « sale rat ».

Le soir, Santiago passe devant le restaurant chinois Xan Wan, et voit le Petit Boiteux en sortir. Il l’oblige à retourner à l’intérieur et trouve le Chinois assassiné et les doigts coupés. Santiago voit des doses de cocaïne sur le comptoir et s’en empare. Puis il menace le Petit Boiteux pour qu’il ne dise rien et rentre chez lui, sans rien signaler. Chez lui, il s’aperçoit que Marina est partie. Ça va être dur de vivre seul, sans l’amour de sa vie. Heureusement il a de la cocaïne pour oublier …

Il vaut mieux avoir le moral pour entamer et lire ce roman. Car nous sommes ici dans la grande tradition du détective privé qui s’enfonce à force de prendre les mauvaises décisions. Et c’est bien dans une spirale infernale que va nous entraîner Boris Quercia, malmenant son personnage de mésaventures en mésaventures, de coups durs en coups durs, de souffrances en souffrances.

C’est un homme en déperdition, en perte de repères que nous peint l’auteur, avec son style toujours aussi efficace et direct jusqu’à en faire une torture de ce personnage emblématique que j’ai tant aimé. Et comme on compatit à tous ses malheurs, on souffre avec lui, dans cette descente vertigineuse sans fond, qui va l’amener à à la fois se sacrifier et sacrifier les autres. Et je peux vous dire, qu’émotionnellement, c’est très très fort.

J’ai adoré les deux premiers tomes, j’ai aussi adoré celui-ci. Je ne peux que vous conseiller de les lire tous, même si chaque enquête peut se lire indépendamment les unes des autres. Boris Quercia fait entrer Santiago Quinones dans le panthéon des grands détectives dépressifs et solitaires, à l’instar des Jack Taylor ou Charlie Parker (dans ses dernières aventures). C’est du roman noir, du grand roman noir, à ne rater sous aucun prétexte pour tous les amateurs du genre.

La mort selon Turner de Tim Willocks

Editeur : Sonatine

Traducteur : Benjamin Legrand

Tim Willocks délaisse son cycle qui se déroule au Moyen Age (Ne ratez pas La Religion !) pour nous offrir un polar pur et dur, dont l’action se situe en Afrique du Sud. Et comme on pouvait s’y attendre, ce roman est d’une violence inouïe et d’une originalité dans sa façon de mener l’intrigue.

Ils sont six, six jeunes gars qui sont venus s’amuser au Cap, en Afrique du Sud. Ils sont venus passer leur soirée à boire, jusqu’à en oublier leur nom. Jason, Mark, Chris, Hennie, Simon et Dirk sortent du bar, pleins comme des barriques de l’alcool local. En sortant, Dirk tient à prendre le volant. Il tourne la clé de la voiture et cale. Il réessaie et ne s’aperçoit pas que la marche arrière est enclenchée. Le gros 4×4 entre dans un container de poubelles. Mais entre la voiture et le container, il y avait une pauvre fille, noire, affamée, qui voulait récupérer le Hamburger qu’ils avaient jeté. Quasiment coupée en deux, elle va agoniser sous le regard rigolard des jeunes.

Turner est un flic noir de la brigade criminelle. Il déteste la police car il a vu sa sœur tuée par des policiers mais il croit fermement en la justice. Et quand on lui donne un os à manger, il ne lâche rien. Écœuré par ce crime, il va se lancer dans cette course poursuite, et le téléphone portable qu’il retrouve près du corps va l’aider à identifier les coupables. C’est utile, les selfies ! Sur une des photos, il découvre le visage de Dirk Le Roux, le fils de Margot Le Roux, l’impitoyable reine du manganèse. Tout le monde la respecte pour avoir sauvé cette région de la misère et sa fortune est gigantesque. Mais rien ne peut arrêter la marche de la justice, la croisade que Turner va entamer, envers et contre tous.

Il ne faut pas s’attendre à un roman de gamins avec Tim Willocks. Cet auteur écrit avec une machette entre les dents, il coupe, tranche, dans de grands gestes … et peu importent les tâches de sang qui pourraient maculer les pages de ce livre. Si le début du roman sert à présenter les forces en présence, la suite va inexorablement faire monter la tension, vers un duel en forme d’apocalypse. C’est typiquement le genre de roman où on a les mains qui se crispent, s’accrochent aux pages, qui s’agrippent à en faire mal.

Il ne faut pas croire que Turner va occuper le centre du livre à lui tout seul. Tim Willocks construit son roman en nous balançant d’une scène à l’autre, sans relation apparente si ce n’est celle de construire une intrigue que l’on pourrait comparer à des montagnes russes. L’auteur veut nous secouer et il va nous secouer très fort. Et Tim Willocks ne se refuse rien, se moque des règles, des codes pour nous offrir une fresque sanglante où la valeur des vies humaines frise le zéro absolu.

Ce roman ultra violent, ultra prenant, ultra stressant n’est pas dénué de message, et nous fait entrer dans cette croisade de fou, à travers le personnage de Turner. Nul n’est au dessus des lois pour lui, même si la pauvre jeune fille était atteinte du sida et devait mourir trois mois plus tard. Il y a eu faute, il y a eu meurtre et le coupable doit payer. C’est une lutte de l’argent contre la justice, du pouvoir contre la loi. Et ce roman est déroulé comme un western, un duel à distance avant de se terminer par une scène finale explosive, dure, énorme de démesure, gigantesque comme une bataille perdue d’avance où on jette ses dernières forces. Attention aux âmes sensibles ! Ce roman va vous remuer, vous dégoutter mais la morale humaniste est une notion tangible, réelle et crue pour Turner. Impressionnant !

Ne ratez pas l’avis de Mr.K

Enfermé.e de Jacques Saussey

Editeur : French Pulp

Avant d’entamer les romans de 2019, je vous propose de revenir sur quelques lectures de l’année précédente qui furent marquantes, c’est le moins que l’on puisse dire. Et je vais commencer par le dernier roman en date de Jacques Saussey, que j’adore, et qui sera l’auteur que j’aurais le plus lu en 2018, avec 3 romans à mon compteur personnel : 7/13 (Toucan) qui va sortir au format poche en février, De sinistre mémoire (French Pulp) et celui-ci.

On a l’habitude de suivre les enquêtes de son couple de flics Daniel Magne et Lisa Heslin, mais cet auteur de polars nous offre parfois des romans orphelins comme Sens interdits, une enquête de Luc Mandoline ou Le Loup Peint. Avec Enfermé.e, c’est encore le cas puisque nous allons suivre la vie de Virginie, cette petite fille née dans un corps de garçon. Avec ce roman, Jacques Saussey nous montre les souffrances subies par quelques jeunes gens, qui ne sont pas compris par les règles bien-pensantes de notre société.

Je ne vais pas insister à nouveau sur le talent de Jacques Saussey de construire des intrigues complexes, s’amusant à aller et venir, voyager entre présent et passé avec une facilité déconcertante mais oh combien plaisante. Virginie, qui est le seul personnage du roman à avoir un prénom, aura très tôt la certitude d’avoir été trompée par la nature, elle qui se sent jeune fille puis femme et qui est enfermée dans un corps de garçon.

De l’incompréhension, le désespoir, le refus et la violence de ses parents, elle n’en tirera que plus de détermination à vivre sa vie. Elle subira aussi les moqueries, les coups des enfants de sa classe. Elle passera des heures et des heures, jeune adolescente, à raconter ce qu’elle ressent à un psychiatre alors qu’elle arrive à l’adolescence, parce qu’il est persuadé qu’il peut la sauver ( ! ). Elle quittera le cauchemar familial vers 18 ans et vivra avec La Fouine et Beau Gosse qui sont les deux amis qui la comprendront.

Et puis, avec eux deux, ils planifieront un casse, un petit larcin qui se terminera mal pour les deux amis de Virginie qui se feront tuer. Elle se retrouvera à nouveau enfermée, en prison cette fois-ci, où elle subira à nouveau la violence, les coups, les viols. A sa sortie, elle trouvera un travail dans un hospice, un asile de vieux, un mouroir, où elle se sentira enfermée, encore, toujours.

Construit de courts chapitres, chacun racontant une scène marquante de la vie de Virginie, le roman va s’avancer doucement en nous montrant sans insister le cauchemar de ce jeune garçon né jeune fille. Il nous montrera la haine des autres envers ceux qui ne sont pas comme eux, il nous montrera l’incompréhension, il nous montrera la douleur de vivre en subissant des règles trop étriquées.

Ne croyez pas que je vous ai tout dit de ce roman par ce long résumé, car il se passe encore beaucoup de choses, et chaque scène est comme une plaidoirie envers ces personnes mal dans leur peau parce que nées dans le mauvais corps. C’est aussi et surtout un beau réquisitoire contre les racistes ou homophobes ou quelque soit leur nom, les étroits du bulbe qui n’acceptent pas les gens différents d’eux.

C’est un roman dur, très dur, et le style se fait discret, direct comme si l’auteur avait voulu rester en retrait de son histoire forte, et laisser Virginie parler, la mettre au devant de la scène, elle qui veut avant tout vivre sa vie. C’est un roman dur, très dur mais utile et important car il nous pose des questions sans nous imposer des réponses. C’est un roman dur, très dur que vous vous devez de lire.

Et un grand merci à Valérie pour le cadeau !