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Ma sœur, serial killeuse de Oyinkan Braithwaite

Editeur : Delcourt

Traducteur : Christine Barnaste

L’année dernière, j’avais été très agréablement surpris par Peur de Dirk Kurbjuweit, sorti chez les mêmes éditions Delcourt. Cette année, ils jouent toujours la carte de la surprise (et quelle surprise !) d’une jeune nigériane de 31 ans. Si le titre peut vous paraître kitsch, passez outre et jetez vous sur ce roman pas comme les autres.

Le téléphone sonne. Au bout du fil, Ayoola, qui appelle sa sœur Korede. Le message est simple : « Korede, je l’ai tué. ». Pendant que Korede nettoie la salle de bains à l’eau de javel, Ayoola reste prostrée sur les toilettes. Puis les deux jeunes femmes trouvent des draps dans lesquels elles enveloppent le corps. Il finira comme les autres, dans la mer, mangé par les poissons.

Ayoola et Korede sont sœurs, et très différentes. Korede n’est pas belle, au contraire de sa sœur qui fait tomber tous les cœurs masculins. Korede est infirmière à l’hôpital de Lagos, au Nigeria alors qu’Ayolla passe son temps sur les réseaux sociaux. Au bureau, Korede doit bien se rendre compte d’une chose : A partir de 3 meurtres, on parle de serial killer. Sa sœur est donc une serial killeuse. Ayoola a la fâcheuse habitude de tuer ses amoureux.

Korede est troublée par cette découverte, et en parle avec un malade avec qui elle devise, mais ce dernier ne peut pas répondre, puisqu’il est dans le coma. Et quand le docteur Tade la surprend, elle rougit comme une jeune fille prise en faute. Il faut dire qu’elle en pince pour Tade. Elle qui a toujours protégé sa sœur, comme une mission, une croisade personnelle et familiale, va se retrouver face à un problème inattendu : Quand Ayoola débarque à l’hôpital, le docteur Tade tombe immédiatement d’elle.

Une fois ouvert, on ne peut lâcher ce livre. La faute à cette simplicité à décrire des situations qui sont à la fois drôles et dramatiques, des scènes simples qui vont faire irrémédiablement avancer l’intrigue vers une fin qu’on ne peut a priori pas deviner à l’avance. A coups de chapitres courts, de questionnements sur ce qu’elle doit faire, elle nous partage ses problèmes … et bon sang ! On n’aimerait pas être à sa place !

La situation est rapidement mise en place, on n’a même pas le temps de se préparer que l’on est pris dans un tourbillon, celui de l’imagination de l’auteure qui va nous malmener de situations folles en situations folles, sans pour autant que cela ne paraisse improbable. C’est ce mélange de sérieux et de décalé qui font de ce livre un pur plaisir de lecture. Et il est bien difficile de croire que c’est là son premier roman.

Oyinkan ne s’attarde pas sur le Nigeria et la vie des gens. A la limite, cela pourrait se passer n’importe où dans le monde. C’est peut-être le seul reproche que je ferai à ce roman. Car pour le reste, c’est juste de la folie, un formidable portrait de femme prise dans les chaines de la tradition familiale, celle de devoir protéger à tout prix sa petite sœur. Et elle va en voir de toutes les couleurs, Korede ! Excellent, tout est excellent dans ce roman. Du divertissement haut de gamme.

Le regretté Claude le Nocher avait donné un coup de cœur pour ce roman, son dernier. Comme il avait raison.

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Vous les femmes …

J’ai de plus en plus envie de regrouper (quand cela est possible) mes avis par thèmes. J’hésitais pour le titre de ce billet, entre faire honneur aux femmes, héroïnes de ces deux romans, et Les conseils de la Petite Souris, puisque ces deux romans là m’ont été chaudement recommandés par mon frère de pages du Sud. Si ces deux romans sont dans des genres différents, écrits différemment, ils mettent en avant des personnages formidables, vrais, vivants. Honneur aux femmes, donc …

Oyana d’Eric Plamondon

Editeur : Quidam éditeur

8 mai 2018, Canada. Elle s’appelle Oyona et écrit une lettre à son compagnon Xavier. Leur vie s’est construite sur tant de mensonges. Pour la première fois, elle va dire la vérité, tout dévoiler. Elle a pris cette décision, quand elle a appris la dissolution de l’E.T.A. le 2 mai 2018. Elle est née le 20 décembre 1973 au pays basque, le même jour que l’attentat à l’explosif qui a fait un mort, Lluis Carrero Blanco, premier ministre et n°2 du pays espagnol derrière Franco. Puis elle s’est exilée pour le Mexique avant d’arriver au Canada.

Voilà un formidable roman, un formidable portrait de femme, tout en nuances, tout en subtilité d’une femme en fuite. Petit à petit, comme si elle improvisait, jetait ses idées sur le papier au fur et à mesure qu’elles lui venaient, elle va fouiller, analyser et détailler son parcours, mais aussi celui d’un pays déchiré par une lutte intestine ayant fait plusieurs milliers de morts.

Il n’est pas question pour Eric Plamondon de faire le procès d’une organisation terroriste ou des exactions d’un gouvernement dictatorial, mais bien de montrer une jeune femme déracinée, perdue dans des pays qui ne sont pas les siens, éloignée de sa famille et de ses liens du sang avec ceux qu’elle aime. Et à travers le drame de chaque instant de cette femme, derrière chaque souffrance, il y a celle d’un pays qui agonise sous les coups d’un gouvernement qui impose la violence comme seule loi.

Alors, oui, ce roman est court. Mais chaque phrase est un coup de fouet, un ouragan qui vous balaie par sa simplicité et sa justesse. De chaque mot, il y a des larmes qui coulent, de la souffrance à fleur de peau, et petit à petit, l’histoire d’Oyana se dessine, dramatiquement réaliste avec ses liens passés jusqu’à son dénouement présent. Eric Plamondon sonne juste, tout le temps, et écrit là un formidable roman, qui me donne furieusement envie de lire son précédent roman Taqawan que j’ai malencontreusement raté. Ne ratez pas ce roman, vous pourriez passer à coté d’un des grands romans de 2019 !

Les mafieuses de Pascale Dietrich

Editeur : Liana Levi

Grenoble de nos jours. Leone Acampora est un vieux parrain de la mafia qui vient de plonger dans le coma. Atteint de la maladie d’Alzheimer, il y a peu d’espoir pour lui. Michèle, sa femme, n’a pas toujours été fidèle mais elle a été une épouse et une mère irréprochable. Ses deux filles Dina et Alessia ont réussi leur vie. La première travaille pour des ONG tandis que la deuxième tient une pharmacie, ce qui lui permet d’couler en douce de la drogue. Tout est chamboulé quand Michèle apprend que Leone a lancé un contrat contre elle pour qu’elle l’accompagne dans l’au-delà, afin d’être réunis pour l’éternité.

Ce sont donc trois femmes qui vont tenir le devant de la scène, dans un scénario de dingue où on ne s’ennuie pas une seconde, trois femmes de tête, qui malgré leur position théoriquement effacée dans la mafia, s’avèrent tenir les rênes. Michèle fait montre d’un sang froid, grâce à son expérience. Alessia est déjà prête à reprendre le flambeau de son père et à faire face aux mafias africaines qui débarquent sur Grenoble. Quant à Dina, elle préfère mener sa vie honnêtement et donner sa vie aux démunis.

Alors que les chapitres alternent entre chacune d’entre elles, le rythme est soutenu par les nombreux rebondissements jusqu’à un dénouement que l’on ne voit pas venir et qui est comme le reste du livre : humoristiquement sarcastique. Car au travers de l’itinéraires de nos trois égéries, l’auteure se permet de faire des remarques acerbes sur la vie de tous les jours, venant de personnes qui voient le monde d’en haut, ou juste à coté, en marge de la légalité.

Pascale Dietrich joue donc avec les codes de romans de mafieux, en mettant les femmes au premier plan. Elle ajoute donc des scènes liées à leur position de mères de famille, mais ne croyez pas qu’elles sont moins cruelles que leurs homologues masculins. Et puis, il y a une assurance, une maîtrise dans la narration qui fait que l’on ne s’ennuie pas une seconde, et que l’on n’a pas envie de lâcher le livre avant la fin. Cela n’aurait pu être qu’un simple divertissement, c’est un excellent roman noir.

La bête et la belle de Thierry Jonquet

Editeur : Gallimard – Série Noire

Tous les billets de ma rubrique Oldies de 2019 seront dédiés à Claude Mesplède.

En choisissant de mettre en valeur les romans de la Série Noire, je me devais de parler d’un de mes auteurs français favoris, Thierry Jonquet. Tout le monde connait Mygale, mais il faut lire tous ses romans pour bien comprendre l’ampleur de son œuvre, et sa façon de décortiquer, toujours avec humour, la société française.

L’auteur :

Thierry Jonquet est un écrivain français, né le 19 janvier 1954 dans le 14e arrondissement de Paris et mort à l’hôpital de la Salpêtrière à Paris le 9 août 2009. Auteur de polar contemporain, il a écrit des romans noirs où se mêlent les faits divers et la satire politique et sociale. Il a également publié sous les pseudonymes de Martin Eden et Ramón Mercader, et utilisé les noms de Phil Athur et Vince-C. Aymin-Pluzin lors d’ateliers d’écriture.

Thierry Jonquet a une enfance marquée par le cinéma. Il fait ses études secondaires au lycée Charlemagne à Paris, puis étudie la philosophie à l’université de Créteil et, plus tard, l’ergothérapie. Il travaille ainsi en gériatrie.

Devant le spectacle de la mort omniprésente, il commence à écrire pour raconter l’horreur et pour rendre hommage à un pensionnaire avec qui il s’était lié d’amitié. Lassé de l’environnement hospitalier, il brigue un poste d’instituteur. Il se voit affecté à un centre de neuropsychiatrie infantile. Puis il est nommé par l’Éducation nationale dans les cités de banlieue nord-parisienne où il est responsable d’une classe de section d’éducation spécialisée.

Tous ces métiers l’ont mis en contact avec les « éclopés de la vie », « lui (ont) permis de découvrir le monde des vieillards oubliés, des handicapés, des délinquants, tableau complet de la défaillance de nos sociétés ». Lorsque Thierry Jonquet découvre assez tardivement les romans de la Série noire, il peut faire le lien entre la violence du réel et la violence littéraire. Il publie son premier roman, Mémoire en cage, en 1982.

Si les romans sont de pures fictions où il réinvente la réalité, il puise dans les faits divers, en revendiquant une totale liberté. Son roman Moloch lui vaut ainsi un procès. Bien que ses romans mettent en scène une société malade qui engendre la violence, la haine, le désir de vengeance, Thierry Jonquet refuse de porter l’étiquette d’auteur engagé. Même s’il ne cache pas qu’il est un homme de gauche, ses convictions ne s’expriment que très discrètement dans son œuvre. Thierry Jonquet mène de front deux activités distinctes — celle de scénariste et celle de romancier. Les personnages de son roman Les Orpailleurs ont donné naissance à une série télévisée, Boulevard du Palais. Il est aujourd’hui reconnu comme l’un des grands auteurs de romans noirs et ses livres sont autant de merveilles de construction, d’angoisse et d’intelligence narrative.

Son livre Ils sont votre épouvante et vous êtes leur crainte est adapté par Emmanuel Carrère pour la télévision sous le titre Fracture en 2010, pour un téléfilm réalisé par Alain Tasma. Son roman Mygale est adapté en 2011 au cinéma par le réalisateur espagnol Pedro Almodóvar, sous le titre La piel que habito.

Il raconte son engagement militant à Lutte ouvrière, puis à la Ligue communiste révolutionnaire et Ras l’Front dans Rouge c’est la vie, où il disait de lui :

« J’écris des romans noirs. Des intrigues où la haine, le désespoir se taillent la part du lion et n’en finissent plus de broyer de pauvres personnages auxquels je n’accorde aucune chance de salut. Chacun s’amuse comme il peut. »

Lors de ses obsèques, un certain nombre d’anciens militants de la LC/LCR sont présents dont Romain Goupil.

(Source Wikipedia)

Quatrième de couverture :

Léon est vieux. Très vieux. Léon est moche. Très moche. Léon est sale. Vraiment très sale ! Léon se tient très mal à table. C’est dans sa nature… C’est triste ? Non : Léon a enfin trouvé un ami, un vrai de vrai ! Seulement voilà, le copain en question est un peu dérangé. Parfois dangereusement. Mais Léon est indulgent envers ses amis. Pas vous ?

Mon avis :

La bête et la belle n’est pas un conte de fées, plutôt un conte pour adulte, qui se vautre dans la glauque. C’est aussi un roman choral où l’on voit se succéder Léon, le Coupable, l’Emmerdeur, et Rolland Gabelou le commissaire. Le Coupable a tué Irène, sa femme, et a mis le corps dans le congélateur. Pour cacher son méfait, le Coupable va inviter le vieux Léon à vivre avec lui, et entasser les sacs poubelle dans l’appartement, pour cacher le congélateur. Puis, comme cela ne suffit pas, il va commettre des meurtres pour détourner l’attention de lui …

Avec une intrigue décalée et incroyable, Thierry Jonquet va nous peindre une société qui ne s’intéresse pas à son voisin, et où tout déraille. Comme les trains électriques qui sont la passion du coupable. Thierry Jonquet regarde, observe, dissèque et tire sur un bon nombre d’institutions sans en avoir l’air, de l’éducation à la police, en passant par la télévision, les journalistes ou les petits commerces.

D’un humour noir sarcastique, il nous déroule son intrigue, entrecoupée d’une confession que le coupable a enregistré sur une cassette audio (eh oui, les jeunes, ça a existé !), que Gabelou va écouter pour comprendre comment on peut en arriver à de telles extrémités. Car c’est bien le sujet de ce roman : cette société de plus en plus violente qui créé des monstres qui alimentent les informations mais qui se dédouane en affichant un portrait plus propre que propre.

Ce roman est construit d’une façon à la fois originale et totalement impressionnante, tout en s’enfonçant dans le glauque (sans goutte de sang). Et la fin, mes aïeux, la fin, réalisée en deux actes va remettre toutes vos pendules à zéro. Elle est à la fois noire, désespérante mais aussi tout à fait géniale. Vous avez cru ce qu’on vous a montré avant ? C’est le genre de retournement de situation qui donne envie de relire le livre. Génial !

Voilà pourquoi Thierry Jonquet est mon auteur français favori.

Prémices de la chute de Frédéric Paulin

Editeur : Agullo

Ceux qui se demandent comment Frédéric Paulin peut faire mieux que La guerre est une ruse, ceux qui ont, pour cette raison, peur de s’attaquer à ce roman, ceux là peuvent se rassurer. Prémices de la chute n’est pas moins fort, pas plus fort, il est aussi fort. Voilà le deuxième tome d’une trilogie qui fera date.

Roubaix, 1996. Riva Hocq et Joël Attia de la police judiciaire de Lille sont en planque, quand ils entendent un appel au secours. Des collègues ont été pris à parti dans une fusillade à Roubaix. Le temps d’arriver sur place, ils ne peuvent que constater les dégâts : 4 morts du côté de la police.

Réif Arnotovic préfère qu’on l’appelle Arno ; cela évite les petites remarques racistes ou les méfiances. Réveillé ce matin-là par le rédacteur en chef de son journal, il doit aller sur les lieux de la fusillade, et laisser la jeune fille avec qui il vient de passer la nuit. Pas sûr qu’elle soit majeure d’ailleurs ! Et puis, c’est quoi, son prénom ? Arno se dit qu’il vient encore de faire une belle connerie. En contactant un de ses indics, il apprend deux noms potentiels concernés par cette fusillade : Dumont et Caze. Ces deux-là sont deux anciens mercenaires de la brigade El-Moudjahidin, qui a combattu en Bosnie.

Cela fait un an que le commandant Bellevue est mort. Tedj Benlazar, après une période de bureau en France, a repris son balluchon pour une mission de surveillance à Sarajevo, laissant sa fille Vanessa derrière lui. C’est là-bas qu’il apprend que Dumont et Caze, les Ch’tis d’Allah, ont pour mission de réaliser des casses pour récupérer de l’argent qui financera le nouveau Djihad. Il va immédiatement en informer Ludivine Fell, commissaire à la DST, qu’il connait très bien puisqu’ils ont été amants.  Ce qu’ils vont découvrir va changer le monde, mais qui va les croire ?

Si vous reprenez mon avis sur le premier tome, La guerre est une ruse, vous y trouverez tout ce que je pense de ce roman. Frédéric Paulin a le talent de ces grands auteurs qui prennent des faits historiques pour y rajouter des personnages fictifs. Parfois c’est pour réécrire leur histoire comme James Ellroy, parfois c’est pour expliquer, comprendre comment on en est arrivé à la situation actuelle. C’est le cas ici.

Avec Prémices de la chute, Frédéric Paulin complexifie la construction de son roman, passant de deux personnages principaux à quatre (Tedj, Arno, Vanessa et Laureline). Et il le fait avec toujours autant d’aisance en prenant soin de bien les positionner psychologiquement. Cela lui permet par ce biais de placer son action en différents coins du globe, de la France à l’Algérie en passant par la Bosnie, l’Angleterre pour finir par les Etats Unis, puisque l’on va balayer la période 1996 – 2001.

Comme je le disais dans mon billet sur La guerre est une ruse, « Ce roman ne se veut pas un cours d’histoire, ni une dénonciation, ni une quelconque leçon de morale pour un camp ou pour l’autre. ». Avec Prémices de la chute, Frédéric Paulin va nous expliquer l’évolution de l’islamisme et le développement de l’extrémisme. Et il arrive à nous montrer les mécanismes, les situations, les raisons d’une façon tellement fluide et naturelle qu’on arrive à y comprendre quelque chose. Moi qui adore l’histoire contemporaine, il y a des choses que j’ai comprises, d’autres que je savais. D’ailleurs, à ce sujet, lisez Le Bibliothécaire de Larry Beinhart.

Outre ces personnages que l’on adore suivre, et envers qui on a beaucoup d’attachement, on y voit très nettement pointer une volonté de dire que beaucoup de gens étaient au courant, avaient en leur possession une partie des informations. Et que certains n’ont rien fait, n’y ont pas cru ou n’ont pas voulu agir. Ceci rend encore plus impressionnante la dernière partie, dédiée au 11 septembre qui s’avère émotionnellement forte, surtout pour les conséquences de ce l’auteur nous a montré avant.

Indéniablement, ce deuxième tome répond aux attentes qu’il avait suscitées et répond surtout à beaucoup de questions que l’on peut se poser. Il y a au moins deux questions auxquelles on a d’ores et déjà les réponses :

1-     Frédéric Paulin est un formidable conteur

2-     Sa trilogie va compter dans la littérature contemporaine.

Quelle force ! Quelle puissance ! quelle émotion ! Vivement la suite !

Oldies : Lune d’écarlate de Rolo Diez

Editeur : Gallimard – La Noire

Traducteur : Alexandra Carrasco

Tous les billets de ma rubrique Oldies de 2019 seront dédiés à Claude Mesplède.

Ce roman avait été notifié comme étant le chef d’œuvre de son auteur dans Le Dictionnaire des Littératures Policières. Il faisait aussi partie du Top 100 de l’association 813 et avait été chroniqué par Jean-Marc Lahérrère. Que de bonnes raisons de le découvrir !03

L’auteur :

Rolo Díez, né à General Viamonte, dans la province de Buenos Aires, en 1940, est un écrivain argentin, auteur de roman policier.

Après avoir amorcé des études universitaires en droit à Buenos Aires, il bifurque vers la psychologie et le cinéma. Pendant ce temps, il milite dans un groupuscule politique proche des péronistes visant à la libération du pays par les armes. En novembre 1971, il est arrêté et incarcéré pendant plusieurs années dans un centre de détention de Villa Devoto, un quartier du nord-ouest de Buenos Aires, puis successivement dans les provinces de Chaco et de Chubut. En prison, il se radicalise et adhère au Parti révolutionnaire des travailleurs, fondé par Mario Roberto Santucho (es). En mai 1973, il est libéré grâce à l’amnistie décrétée par le président Héctor José Cámpora et reprend ses activités politiques qui le contraignent à l’exil en 1977. Il se rend en Europe et survit en France, en Italie et en Espagne grâce à une série de petits emplois mal rémunérés. Il s’installe à Mexico en 1980 et travaille comme scénariste d’émissions de télévision et de bandes dessinées. Il devient ensuite responsable des pages de politique internationale du quotidien mexicain El Día.

À la fin des années 1980, il se lance dans l’écriture. Los compañeros (1987), son premier ouvrage, est un récit en grande partie autobiographique qui revient sur la situation politique en Argentine dans les années 1970.

L’auteur aborde le roman policier, auquel il infuse une bonne dose d’ironie, avec Vladimir Ilitch contre les uniformes (1989), où plusieurs meurtres et enlèvements sont perpétrés sous le régime de la dictature militaire dans le Buenos Aires de 1977. Avec la crise économique de 1989 en toile de fond, Le Pas du tigre (1992) évoque la corruption des hauts dirigeants de la police impliqués dans un trafic de prostituées. Une galerie de personnages aussi désenchantés que cocasses brosse dans ce récit choral une fresque impitoyable de la société argentine de l’époque. Dans L’Effet tequila (1992) apparaît le policier Carlos Hernández, qui revient dans Poussière du désert (2001). Bigame, proxénète, maître-chanteur et ami des truands, c’est un bon père de famille et un agent de l’ordre qui, ironiquement, est soucieux de bien faire son métier. Ainsi n’hésite-t-il pas à payer de sa poche des collaborateurs pour faire toute la lumière sur une série d’assassinats visant des pornographes.

Selon Claude Mesplède, Lune d’écarlate (1994) est le chef-d’œuvre de Rolo Díez. À Mexico, Scarlett, une grande adepte de la littérature à l’eau de rose, croit encore au prince charmant, en dépit d’un divorce et d’une vie sexuelle qui tourne à vide. Quand elle rencontre Julio Cesar, elle est persuadée qu’il incarne le héros de ses rêves. Mais cet ancien malfrat, devenu indicateur de la police, s’avère plutôt un misérable petit sadique qui incendie et torture pour le compte d’un gouvernement néolibéral et corrompu qui ne recule devant rien pour se maintenir au pouvoir. Lune d’écarlate s’est vu décerner le prix Dashiell Hammett et le prix Semena Negra.

(Source Wikipedia)

Quatrième de couverture :

Dans son deux-pièces en plein cœur de Mexico, Scarlett est fin prête à devenir princesse. Dès le berceau, sa mère s’est brûlé les yeux à lui lire les chroniques mondaines et à lui confectionner des robes à la hauteur de ses ambitions. Mais le prince charmant tarde à se déclarer. En l’attendant, Scarlett est bien obligée de travailler et d’user de ses charmes pour arrondir ses fins de mois.

De son côté, poursuivi par la malchance, Julio César brûle ses amis sous les ponts, erre de prison en prison, écoute les délires d’ivrogne d’un émule de Bukowski, partage sa vie avec une clocharde, quand il ne travaille pas pour la police ou ne pousse pas les gamins sous les roues des camions dans son rôle de défenseur de la loi.

Que l’on poursuive un rêve absurde ou que l’on dérive de hasards en crimes, on est fichu si on ne sait pas déchiffrer les messages de la lune, une lune ensanglantée par les exactions d’une bande de flics aussi sadiques que pervers.

Rolo Díez, l’ancien militant, a un talent formidable pour pointer la brutalité du dieu Libéralisme. Sa condition d’exilé lui a appris à déporter son regard pour mieux voir. Dans la plus pure tradition de la tragédie grecque, Lune d’écarlate offre un tableau particulièrement lucide du Mexique des années 90. Rolo Díez confirme dans ce septième roman son art de concilier noirceur et humanisme.

Mon avis :

On naît pauvre, on meurt pauvre. Concepcion a toujours voulu le mieux pour elle, pour sa fille … mais surtout pour elle. Elle a tant rêvé devant le film Autant en emporte le vent, qu’elle a appelé sa fille Scarlett. Elle lui a tellement seriné, répété qu’elle était une future reine, qu’elle était la plus belle du monde, qu’elle avait tout d’une reine, que la petite y a cru. Mais la vie ne nous offre pas tous nos désirs.

Julio César est un truand, un moins que rien, dont le seul but est de ne pas mourir et de monter dans une échelle sociale sans grand intérêt. Il sera braqueur, indic, agent double, tortureur, tueur, violeur … et se fera mener par bout du nez par plus fort et plus intelligent que lui. Ces deux-là vont se rencontrer, ne vont pas se marier et ne vont pas avoir beaucoup d’enfants …

Voilà un conte moderne cruel et d’une noirceur sans pareil, probablement un des romans les plus durs et les plus pessimistes que je n’aie jamais lu. Alors qu’au début du roman, l’auteur utilise l’humour et la dérision pour se moquer des rêves, de l’égoïsme et des illusions de Concepcion, le ton devient vite noir et méchant pour mettre brutalement les personnages en face d’une société plus cruelle qu’eux, qui n’en a rien à faire des êtres humains.

Tous les personnages vont donc nous paraître dérisoires, mêmes ceux qui tentent juste de vivre (tels que Juan le père de Scarlett, qui tient une boulangerie pour subvenir aux besoins de sa famille, ou Œil du Diable, trop moche pour trouver des clients). Et cela va donner des scènes d’une violence émotionnelle rare, allant jusqu’à la description d’une orgie sexuelle à vomir.

Il faut juste savoir que le style de l’auteur est brillant, maniant la langue entre description et sentiments (et je tire un grand coup de chapeau au traducteur !). Que certains passages ont des paragraphes longs de quelques pages mais ne sont pas lassants. Que le déroulement de ce conte pour adultes n’est pas chronologiquement linéaire. C’est donc une histoire noire qui se mérite. Qu’on se le dise.

Des poches pleines de poches

Voici le retour de cette rubrique consacrée aux livres au format poche.

Si belle mais si morte de Rosa Mogliasso

Editeur : Finitude (Grand format) ; Points (Poche)

Traducteur : Joseph Incardona

« Elle était aussi belle qu’elle était morte. »

Elle est allongée au bord d’un fleuve, et seules ses chaussures rouges amenaient un peu de couleur à ce décor triste. Il y a bien une femme promenant son Teckel, Oscar qui se pose la question de ce qu’elle doit faire. Puis c’est un couple de deux jeunes adolescents qui décident de partir bien vite, pour éviter que les flics fouillent leurs poches et trouvent de l’herbe. Puis, un solitaire à moitié cinglé s’approche, la regarde, la hume, et décide de lui prendre une chaussure … pour la lancer dans le fleuve. Alfonso, masseur « spirituel » entend le fou crier et tombe sur le corps ; comme son petit ami Luigi est en prison, il ne veut pas lui attirer plus d’ennuis.

Et vous ? Si vous rencontriez le corps d’une jeune femme morte, que feriez-vous ? A partir de ce postulat, l’auteure décide nous montrer cinq personnages tous différents, tous occupés par leur quotidien, qui ne vont pas être bouleversés par ce corps mais juste être impactés. Ils vont donc suivre leur trajectoire, qui va immanquablement les ramener sur le même lieu. Jusqu’à la dernière page, qui est hilarante, d’un humour bien grinçant et bien jaune. Un conseil : ne lisez pas la dernière page avant d’avoir lu le reste, et jetez vous sur votre libraire pour lire ce court roman (129 pages) décidément pas comme les autres.

Manhattan chaos de Michaël Mention

Editeur : 10/18 (inédit)

13 juillet 1977, New York. Miles Davis n’a pas touché un instrument depuis deux ans. Il se terre dans son appartement, se gavant de drogues pour oublier son quotidien, sa vie, son passé, son œuvre, son génie, sa malédiction. Soudain, le quartier de Manhattan va subir une gigantesque coupure d’électricité qui va plonger la ville dans le noir. Malencontreusement, Miles Davis va renverser la boite métallique dans laquelle il garde sa drogue. Contre son gré, il va devoir mettre un pied dehors et aller chercher de quoi le sustenter. Cela va être l’occasion pour lui de se confronter à ce qu’il est et il se retrouver à la croisée du chemin, entre musique et mort.

Les romans de Michael Mention pourraient être classés en trois catégories : les romans noirs, les romans historiques et les OLNI, Objets à Lire Non Identifiés pour les ignares. Mais ce serait bien réducteur, même si ce roman fouille à la fois la vie de Miles Davis, les années 70 et qu’il n’est pas forcément facile d’accès. Car ce jeune auteur a décidé de fouiller l’esprit malade d’un drogué, un génie de la musique qui résiste pour ne plus jouer, car il n’est jamais arrivé à la note parfaite.

Dans ce New York plongé dans le noir, Miles Davis va donc lutter contre ses démons, aidé en cela par un personnage évanescent, Dieu ou Diable, peu importe, et qui va le forcer à regarder en face d’où il vient, ce qu’il est et où il va. En cela, ce roman est à rapprocher des romans sur les drogués (et ils sont nombreux). Mais avec son style haché et parfois ondulé et fluide, l’auteur va donner un rythme entrecoupé de morceaux rapides entourés de passages plus lents.

Michael Mention va aussi s’interroger sur la création (et en cela il se rapproche de son Maison fondée en 1959), sur ce qui pousse les hommes à rechercher non pas la beauté mais la perfection. Il va aussi nous immerger dans les années 70, toutes en paillettes alors que la pauvreté n’a jamais été aussi grande (la ville de New York est en faillite). Malgré son sujet très ambitieux et sa petite taille, 210 pages, ce roman aborde beaucoup de sujets et dit beaucoup de choses, et vaut le détour.

 

Franconville, Bâtiment B de Gilles Bornais

Editeur : Gallimard – Série Noire

Tous les billets de ma rubrique Oldies de 2019 seront dédiés à Claude Mesplède.

J’avais noté cet auteur et ce titre grâce à Jean-Marc Lahérrère et son blog Actudunoir. Ce roman attendait donc patiemment son tour sur mes étagères. C’est un polar social qui, malgré le fait qu’il date du début des années 2000 montre que rien n’a changé …

L’auteur :

Gilles Bornais, né le 19 novembre 1958, est un écrivain et un journaliste français, auteur de romans.

Il passe son baccalauréat en section sports-études natation à Vichy. Il est nageur de niveau national en papillon, champion de France Masters et 4ème aux championnats du monde Masters en 1998. Il fait des études supérieures à l’université Paris XIII où il obtient une maîtrise de sciences et techniques de l’édition. Entraîneur de natation, il est pigiste pour le compte du journal Le Parisien en 1979, devient rédacteur au service des sports en 1982, puis est successivement reporter sportif et chef d’édition. Il occupe ensuite pendant plusieurs années les postes de rédacteur en chef et directeur général délégué de L’Écho républicain à Chartres avant d’être nommé rédacteur en chef et directeur de la réalisation du Parisien en 2005, puis directeur de la rédaction de France-Soir en 2009. Il dirige aujourd’hui une société de conseil et de formation dans les médias.

En littérature, il amorce sa carrière en 2001 avec Le Diable de Glasgow, un roman policier historique, mâtiné de fantastique, qui se déroule dans la Grande-Bretagne de la fin du XIXème siècle. Y apparaît pour la première fois le détective Joe Hackney de Scotland Yard, envoyé par son chef à Glasgow, en Écosse, pour aider la police locale à élucider une série de meurtres extrêmement étranges.

Dans l’aventure suivante, Le Bûcher de Saint-Enoch (2005), Hackney enquête sur le meurtre d’une femme retrouvée au sommet du terril d’une mine, puis, non loin de là, sur cinq cadavres découverts brûlés dans la cathédrale Saint-Enoch. « L’intrigue se déroule dans l’Écosse industrielle de 1889, période de lutte sociale des fondeurs et des mineurs. ».La série s’est poursuivie avec Le Mystère Millow (2007), Les Nuits rouges de Nerwood (2010) et Le Trésor de Graham (2011).

Gilles Bornais a également signé un roman noir, Le Serin de monsieur Crapelet (2002), ainsi que des romans policiers plus classiques, comme Franconville, bâtiment B (2001), paru dans la Série noire, et Ali casse les prix (2004).

Récemment, 8 minutes de ma vie (2012) est le récit d’une nageuse de haute compétition, J’ai toujours aimé ma femme (2014), une étude psychologique sur le couple moderne, Une nuit d’orage (2016), l’histoire d’un homme qui revient dans le village de son enfance 23 ans après qu’un meurtre y eut été commis.

(Source Wikipedia)

Quatrième de couverture :

Qui a dit qu’on s’ennuyait dans les banlieues-dortoirs ? À Franconville, Richard Mortin a une télé, un chien à faire pisser, des cannes à pêche à vendre, un dealer disparu à retrouver et un meilleur ami accusé de meurtre à défendre contre la terre entière. Pour que la banlieue puisse se rendormir tranquille, en oubliant ses mauvais rêves…

Mon avis :

Richard Mortin habite Franconville-La-Garenne dans la résidence de la Mare aux Fées. Il a arrêté ses études pour devenir vendeur d’articles de pêche. Un samedi, alors qu’il rentre de courses de chez Leclerc, il laisse entrer Raoul Théreux, son voisin. Puis il monte chez lui, il s’installe devant son poste de télévision, quand il entend des portes claquer. Ce sont encore les voisins qui s’engueulent … Puis c’est un coup de revolver qui résonne. Françoise Théreux, la voisine, est morte d’une balle dans la tête. Richard sort sur le palier, rencontre la petite Blanche, 7 ans, qui s’accuse du meurtre. La voisine du dessus, Madama Oriola, qui était aussi dans l’appartement dit que c’est Raoul qui l’a tuée. Mais Richard le connait, il n’aurait jamais pu faire cela …

Banlieue-Dortoirs, cages à lapins, métro-boulot-dodo. Ce sont autant d’expressions passées dans l’usage commun qui illustrent le quotidien des habitants des banlieues. Je n’ai jamais lu aucun roman qui illustre à la perfection ces journées si balisées par des divertissements et activités dont le but est d’oublier le quotidien terne. Et en plus, c’est fait avec finesse dans le roman, sans que l’on ne ressente aucun ennui, aucune lourdeur. Le pied !

Plus que roman policier ou roman noir, c’est un roman social avec une intrigue policière, remarquablement menée. Le personnage principal, qui au départ ne semble n’être qu’un voisin, s’avère plus impliqué que prévu, émotionnellement parlant … Ils se sont connus au collège, se sont fréquentés avant que Raoul ne tombe dans la drogue. C’est l’illustration d’une loyauté amicale et humaine dans un univers déshumanisé. Avec son format court (moins de 250 pages), ce roman est juste parfait. Il n’y a pas un mot de trop, pas une scène inutile. C’est un roman à ne pas rater, à redécouvrir.