Archives du mot-clé Roman policier

Mortels trafics / Overdose de Pierre Pouchairet

Editeur : Fayard / Livre de Poche

Prix du quai des Orfèvres 2017, ce roman a été adapté par Olivier Marchal sous le titre Overdose et réédité à cette occasion au Livre de Poche. Nous faisons donc connaissance avec Léanne Vallauri.

La base militaire anglaise du détroit de Gibraltar est en émoi : un Zodiac navigue dans leur direction. Par peur d’un attentat, la caserne se mobilise, avant de s’apercevoir que le bateau se dirige vers la plage toute proche. Ahuris, les militaires assistent à distance, à travers leur paire de jumelles au débarquement de nombreux paquets de drogue sur la plage réservée aux touristes.

A l’hôpital Necker de Paris, la brigade criminelle est appelée d’urgence. Deux enfants ont été assassinés et on a peint sur les murs « Allahu Akbar » avec le sang des victimes. Le commandant Patrick Girard va être chargé de cette affaire, pour savoir s’il y a un lien avec les réseaux extrémistes. Quand ils vont rendre visite à la mère d’un des jeunes enfants qui loge chez un cousin, ils s’aperçoivent qu’elle a disparu.

La brigade des stupéfiants de Nice s’apprête à arrêter un réseau de trafiquants de drogue, dès qu’ils passeront la douane. Un de leurs indics les a prévenus que des BMW vont faire le trajet de Marbella à la France comme de simples touristes … finis les Go-Fast. Avec l’aide des autorités espagnoles, la commandante Léanne Vallauri va suivre la progression des véhicules jusqu’à ce qu’un accident sur l’autoroute ne chamboule leur plan.

Comme tous les lauréats du Prix du Quai des orfèvres, ce roman offre une bonne intrigue et nous montre tous les rouages du système policier en respectant les relations entre la police et la justice et ici, particulièrement, les relations entre les différents services. Contrairement à d’autres romans, on ne va pas assister à une guerre entre services mais bien à une collaboration entre la police judiciaire et la brigade des stupéfiants.

J’ai particulièrement apprécié les personnages et la façon dont Pierre Pouchairet les a créés, avec Léanne que l’on retrouvera ensuite dans la série des Trois Brestoises et Patrick Girard. Malgré le grand nombre de personnages, on ne se retrouve jamais perdu et on alterne entre les différents lieux avec une aisance remarquable, aidés en cela par un style fluide et une construction maitrisée.

Et dès le début du roman, on se sent pris par le rythme de l’action. Malgré le fait que l’on parle d’un « Go-Slow », on ressent une célérité, une vitesse, un rythme qui nous empêche de lâcher ce roman. Du transfert de la drogue à l’enquête sur les meurtres d’enfants, les pièces du puzzle vont se mettre en place avec en filigrane une certaine urgence à boucler les dossiers pour cause de réduction de budget. Pierre Pouchairet nous offre avec Mortels Trafics (ou Overdose) un polar agréable, costaud, bien fait.

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Oldies : L’heure des fous de Nicolas lebel

Editeur : Marabout (Grand Format) ; Marabout & Livre de Poche (Format Poche)

Les titres de la rubrique Oldies de l’année 2023 sont consacrés aux éditions du Livre de Poche pour fêter leurs 70 années d’existence.

Et je commence par un auteur que j’affectionne particulièrement et un personnage que j’adore, à savoir le capitaine Mehrlicht, pour sa première enquête qui est sortie il y a déjà 10 ans !

L’auteur :

Nicolas Lebel, né le 29 novembre 1970 à Paris, est un écrivain français.

Après des études de lettres et d’anglais, Nicolas Lebel voyage sur les cinq continents puis habite en Irlande où il enseigne le français. Rappelé en France pour faire son service national, il revient vivre à Paris où il habite aujourd’hui. Traducteur et professeur d’anglais, il publie son premier roman L’Heure des fous en 2013.

Amateur de littérature, de Côtes-du-rhône septentrionales et de whiskies Islay, Nicolas Lebel est aussi un pratiquant assidu de krav-maga.

Quatrième de couverture :

Paris : un SDF est poignardé à mort sur une voie ferrée de la gare de Lyon. « Vous me réglez ça. Rapide et propre, qu’on n’y passe pas Noël », ordonne le commissaire au capitaine Mehrlicht et à son équipe : le lieutenant Dossantos, exalté du code pénal et du bon droit, le lieutenant Sophie Latour qui panique dans les flash mobs, et le lieutenant stagiaire Ménard, souffre-douleur du capitaine à tête de grenouille, amateur de sudoku et de répliques d’Audiard…

Mais ce qui s’annonçait comme un simple règlement de comptes entre SDF se complique quand le cadavre révèle son identité.

L’affaire va entraîner le groupe d’enquêteurs dans les méandres de la Jungle, nouvelle Cour des miracles au cœur du bois de Vincennes, dans le dédale de l’illustre Sorbonne, jusqu’aux arrière-cours des troquets parisiens, pour s’achever en une course contre la montre dans les rues de la capitale.

Il leur faut à tout prix empêcher que ne sonne l’heure des fous…

Mon avis :

J’attendais la bonne occasion de lire la première enquête de Mehrlicht et son groupe, la seule qui me manquait à mon palmarès. Je comprends mieux ce qui m’a passionné avec ce personnage hors du commun, mélange de l’inspecteur Columbo, Paul Préboist et Kermit la Grenouille, mais avec un verbe à la hauteur d’un Audiard.

L’intrigue est menée consciencieusement, sa maitrise en ferait pâlir plus d’un. Le groupe des policiers ont tous une personnalité bien affirmée et on lit cette aventure sans jamais s’arrêter tant le style fluide de l’auteur fait des merveilles. Evidemment, il faut lire cette série de cinq enquêtes dans l’ordre pour les voir évoluer et s’enfoncer dans des problèmes personnels inextricables.

Et déjà, dans ce premier épisode, on ne se lasse pas du lieutenant Dosantos et de ses rappels des articles du code pénal, de Sophie Latour, la seule femme du groupe et la seule à avoir la tête sur les épaules, de Ménard malmené par le capitaine et Mehrlicht aux réparties cinglantes (on aura dans les volumes suivants, des envolées lyriques extraordinaires) et son téléphone aux sonneries rappelant les meilleurs phrases d’Audiard. Et le passage dans les catacombes vaut largement le détour.

Par la suite, le niveau des romans va monter en puissance avec Le jour des morts (Super !), Sans pitié ni remords (Extraordinaire !), et surtout De cauchemar et de feu (Mon préféré !) pour finir avec Dans la brume écarlate. D’ailleurs, je passe un message privé : Dis, Monsieur Nicolas, quand nous referas-tu une enquête de Mehrlicht and Co ?

Harry Bosch 7 : L’oiseau des ténèbres de Michael Connelly

Editeur : Seuil (Grand Format) ; Points (Format Poche)

Traducteur : Robert Pépin

Après Les Égouts de Los Angeles, La Glace noire, La Blonde en béton, Le Dernier Coyote, Le Cadavre dans la Rolls, et L’Envol des anges, L’oiseau des ténèbres est la septième enquête de Harry Bosch, un rendez-vous raté pour moi.

L’inspecteur Harry Bosch est l’une des pièces maîtresses du procès de David Storey, le célèbre producteur de films à Hollywood. Ce dernier a invité une jeune actrice lors de la première de son dernier film et il a fini la nuit avec elle. Le lendemain matin, le corps de la jeune femme a été retrouvé dans son lit, victime de strangulation dans une posture de masturbation. Est-elle morte d’asphyxie auto-érotique ou l’a-t-on aidée ?

Depuis son opération du cœur, narrée dans Créances de sang, Terry McCaleb profite de sa retraite avec Graciela, son fils adoptif Raymond et la petite Cielo, âgée de quatre mois. Terry alterne donc entre son bateau et la maison de Graciela. L’équilibre de leur couple est mis à mal quand Jaye Winston du LAPD vient lui demander de l’aide pour son enquête, Terry ayant été profileur pour le FBI.

Edward Gunn a été retrouvé dans son appartement, les mains ligotées dans le dos, un nœud coulant relié à ses pieds. Terry McCaleb accepte de jeter un œil au dossier. Il remarque que la tête de Gunn a été recouverte d’un seau, que son bâillon comportait une inscription latine «Cave Cave Dus videt», qui veut dire «Prends garde, prends garde, Dieu voit» et qu’une figurine en forme de chouette était positionnée sur l’armoire, comme si elle observait la scène, autant de messages à exploiter en provenance du tueur.

Je pensais lire une enquête de Harry Bosch, et je me suis retrouvé avec deux affaires menées en parallèle, l’enquête de Terry McCaleb d’un côté et le procès dans lequel Harry Bosch est impliqué de l’autre. Du coup, je n’ai pas réussi à entrer véritablement dans ce roman et cette lecture me laisse un gout amer. Certes, un auteur ne peut pas être « au top » tout le temps, mais cette intrigue m’a donné l’impression que l’auteur faisait passer son envie de réunir plusieurs de ses personnages récurrents avant de construire une intrigue solide.

En fait, j’ai bien retrouvé la rigueur dans les descriptions, aussi bien dans les démarches que dans l’enquête elle-même ; j’ai bien retrouvé des dialogues bien faits dans le procès, même si cela m’a semblé un peu long et démonstratif. Mais voilà, Terry McCaleb finit par prendre toute la place, sa façon d’enquêter ressemble à un jeu de piste où il avance indice par indice.

Enfin, certaines pistes tombent du ciel, même si Michael Connelly nous passionne quand il parle du peintre Hyeronimus Bosch. Les liens entre l’enquête de McCaleb et le procès de Bosch sont des plus ténus. Et on referme le livre en ayant l’impression d’avoir lu un bon polar, mais à propos duquel on en attendait bien plus et bien mieux. Un coup d’épée dans l’eau dans éclaboussure. Pas grave, je me rattraperai avec Wonderland Avenue.

Oldies : Un privé à Babylone de Richard Brautigan

Editeur : Christian Bourgois (Grand Format) ; 10/18 (Format Poche)

Attention, coup de cœur ! Roman culte ! Amour inconditionnel !

Quand j’ai choisi de rendre hommage aux éditions 10/18 pour leurs 60 années d’existence, je savais que je terminerais par Un privé à Babylone de Richard Brautigan, roman que j’ai dû lire une dizaine de fois.

L’auteur : 

Richard Brautigan (30 janvier 1935 – 14 septembre 1984) est un écrivain et poète américain.

Issu d’un milieu social défavorisé de la côte Ouest, Brautigan trouve sa raison d’être dans l’écriture et rejoint le mouvement littéraire de San Francisco en 1956. Il y fréquente les artistes de la Beat Generation et participe à de nombreux évènements de la contre-culture. En 1967, durant le Summer of Love, il est révélé au monde par son best-seller La Pêche à la truite en Amérique et est surnommé le « dernier des Beats ». Ses écrits suivants auront moins de succès et dès les années 1970, il tombe progressivement dans l’anonymat et l’alcoolisme. Il met fin à ses jours en septembre 1984. Son dernier roman Cahier d’un retour de Troie sera publié 10 ans plus tard en France.

Enfance

Lulu Mary « Mary Lou » Kehoe et Bernard F. Brautigan, les parents de Richard Brautigan, se marient le 18 juillet 1927 à Tacoma dans l’État de Washington, au nord de la côte Ouest américaine. Après sept ans de vie commune, ils se séparent en avril 1934. Dans ses mémoires, You Can’t Catch Death, Ianthe, la fille unique de Brautigan, rapporte ce témoignage de Mary Lou : « Je l’ai quitté [Bernard] avec tout ce que je possédais dans un sac en papier. Je ne savais pas que j’étais enceinte »

Richard Gary Brautigan naît le 30 janvier 1935 à Tacoma. Bernard Brautigan apparaît sur son acte de naissance comme étant le père. Il est cependant difficile de savoir si Bernard fut informé de ce fait. Mary Lou affirme ne le lui avoir jamais dit et Bernard, interviewé à la suite du suicide de Brautigan, s’indigne de n’avoir jamais su la chose. « Je ne sais rien de lui, excepté qu’il a le même nom de famille que moi. Pourquoi ont-ils attendu cinquante ans pour me dire que j’avais un fils ? » D’ailleurs, il est enrôlé dans l’armée américaine le 4 mai 1942 et indique sur son statut marital « divorcé, sans enfants ». Paradoxalement, à sa fille Ianthe et à un de ses meilleurs amis Keith Abbott (et futur biographe), Brautigan raconte avoir rencontré deux fois son père durant son enfance.

L’enfance de Brautigan est marquée par la pauvreté, les déménagements, les abandons et les mauvais traitements dus à ses multiples beaux-pères.

Il grandit jusqu’à l’âge de 8 ans à Tacoma. Mary Lou et le jeune Brautigan emménagent avec Arthur M. Titland, un camionneur. Le 1er mai 1939, Barbara Jo Titland voit le jour. C’est le deuxième enfant de Mary Lou et Arthur Titland en est le père officiel. En 1943, Arthur Titland part faire son service militaire dans la marine de guerre des États-Unis, en pleine Seconde Guerre mondiale.

De son côté, Mary Lou épouse Robert Geoffrey « Tex » Porterfield le 20 janvier 1943. Cette nouvelle relation fait déménager toute la famille à Eugene dans l’Oregon entre 1943 et 1944. Porterfield y travaille en tant que cuisiner. Richard passe sa scolarité en portant le nom de famille de son beau-père « Porterfield » et ne retrouve son véritable nom de famille qu’en 1953, juste avant son diplôme de fin d’études secondaires. Le 1er avril 1945, Mary Lou met au monde Sandra Jean Porterfield. C’est la deuxième demi-sœur de Brautigan alors âgé de 10 ans. La vie du couple est houleuse, faite de violence domestique et de précarité. Après plusieurs séparations, ils divorcent en juillet 1950.

La famille de Brautigan vit de l’aide sociale. À l’école, il est vu comme un marginal du fait de sa pauvreté. Leurs difficultés financières amènent également Brautigan à pêcher et chasser pour leur subsistance. Il exerçait divers petits boulots également (recyclage de bouteilles consignées, vente de vers de terre, tonte de pelouse). Bien plus tard, son roman Mémoires sauvés du vent (1982) évoque cette période.

La mère de Brautigan se marie avec William Folston en juin 1950, un mois avant son divorce officiel de Robert Porterfield.

Adolescence et début dans l’écriture

Brautigan passe sa scolarité à Woodrow Wilson Junior High School puis à Eugene High School entre 1950 et 1953. C’est durant l’année 1952 que Richard retrouve son nom d’origine. À partir de cette date, il n’utilisera plus le nom « Porterfield » mais celui de « Brautigan ». Cette même année, il publie son premier poème The Light dans le journal de son lycée. Il ne participe à aucune activité extrascolaire, ni aucun club d’étudiant. Il est décrit comme un type très grand, discret et solitaire.

Une enseignante en langue anglaise, Juliet Gibson, aurait familiarisé Brautigan à la poésie d’Emily Dickinson et de William Carlos Williams. Ces deux écrivains auront une influence notable dans le style de Brautigan.

Ses premiers poèmes sont notamment encouragés par Peter Webster, son meilleur ami. « Déjà à l’époque, c’était un grand poète et j’aimais le son de sa voix. » La famille Webster représentait un refuge pour Brautigan qui fuyait la violence et l’incompréhension de son foyer. Barbara Titland, demi-sœur de Brautigan, explique : « Mes parents le harcelaient. Ils n’ont jamais écouté ce qu’il écrivait et n’ont pas compris l’importance qu’avait l’écriture pour lui.  » C’est d’ailleurs à Edna Webster, la mère de Peter, que Brautigan confie ses écrits de jeunesse avant de quitter Eugene pour San Francisco.

Le 9 juin 1953, Brautigan obtient son diplôme de fin d’études secondaires et est déterminé à devenir écrivain. Dès lors, son objectif est de rejoindre la Beat Generation à San Francisco, le centre de la révolution littéraire de l’époque.

En attendant, il travaille épisodiquement pour l’Eugene Fruit Growers Association, une usine conditionnant des haricots verts et trouve quelques autres petits boulots. Durant ces années, il écrit constamment et plusieurs de ses poèmes sont publiés.

En novembre 1955, Brautigan confie à Edna Webster plusieurs manuscrits et des effets personnels. Ces écrits, ainsi que d’autres qui viendront les rejoindre, constitueront le recueil Edna Webster Collection of Undiscovered Writings.

Séjour à l’asile de Salem

Le 14 décembre 1955, Brautigan pénètre dans le poste de police d’Eugène, déclare qu’il va commettre un délit puis brise une vitre avec une pierre et demande à être enfermé. Il est arrêté et jugé pour désordre public. Il est condamné à 10 jours de prison et à 25 dollars d’amende. Les motivations de ce geste sont plurielles. Certains évoquent le fait que les conditions de vie de Brautigan étaient tellement misérables qu’il aurait commis ce geste pour des raisons alimentaires. On rapporte aussi que ses parents le croyaient fou et envisageaient de le faire interner. Brautigan aurait également mal supporté la culpabilité liée à ses sentiments pour Linda Webster, âgée de 14 ans à l’époque.

Le 24 décembre 1955, après sept jours de prison, Brautigan est transféré à l’Oregon State Hospital pour une période d’« observation et de traitement ». Il est diagnostiqué schizophrène paranoïaque et subit douze séries d’électrochocs. Durant son hospitalisation, il prend conscience de la gravité de ses actes et met tout en œuvre pour devenir le patient modèle et sortir au plus vite de l’hôpital. Il écrit à Edna et Linda Webster pour les rassurer sur sa santé mentale. Il correspond avec D.Vincent Smith en vue de faire publier son roman The God of the Martians (encore inédit à ce jour). Brautigan s’écrit également à lui-même pour vérifier qu’il ne perd pas la mémoire à cause du traitement.

Le 19 février 1956, Brautigan est relâché de l’hôpital. Son séjour aura duré trois mois. Il quitte définitivement l’Oregon, laissant sans nouvelles sa famille. Sa mère avoua ne pas s’être soucié de son devenir dès lors. « Quand vous savez que votre enfant est célèbre, vous ne vous en faites pas pour lui, non ? » Seules Barbara et Sandra, ses demi-sœurs, tentèrent de garder le contact, sans succès jusqu’au 18 juillet 1970, où Brautigan leur signifia une fin de non-recevoir.

San Francisco 1956-1967

En automne 1956, Brautigan déménage à San Francisco. Il tente d’intégrer le milieu littéraire et y rencontre le mouvement Beat. Il gagne sa vie grâce à divers jobs, tel que la livraison de télégrammes pour Western-Union. Sans domicile fixe, il dort dans des terminaux de bus, des voitures ou des hôtels bon marché.

Brautigan fréquente « The Place » sur Grant Avenue et en particulier ses « Blabbermouth Night », un concours hebdomadaire autour d’une lecture publique, organisé par John Alley Ryan et John Gibbons Langan. On le croise aussi au Vesuvio, un bar très populaire de North Beach, et au Co-Existence Bagel Shop. Pierre Delattre, jeune pasteur protestant, dirige la mission « Bread and Wine » qui offre le couvert aux nécessiteux et diverses actions sociales. Cette mission devient le point de ralliement de la contre-culture et du Dharma Committee qui rassemble Joanne Kyger, Philip Whalen et Robert Duncan. Brautigan les rejoint pour des lectures de poésie et des repas gratuits au même titre que Bob Kaufman ou Gary Snyder.

Le 8 juin 1957, il épouse Virginia Dionne Adler. Ils vivent à North Beach et Virginia subvient aux besoins du foyer grâce à son travail de secrétariat. Brautigan, libéré des contingences matérielles, se consacre entièrement à l’écriture.

En automne 1957, l’anthologie « Four New Poets » est publiée, faisant apparaître quatre poèmes de Brautigan chez Inferno Press. Au même titre que Martin Hoberman, Carl Larsen, and James M. Singer. C’est la première fois que Brautigan apparaît dans un livre.

Enmai 1958, The Return of the Rivers est publié par Inferno Press. Ce poème est imprimé sur une double page, dans une couverture noire et est considéré comme le premier livre de Brautigan. Les 100 exemplaires produits sont tous signés de la main de Brautigan. Cette même année voit la publication chez White Rabbit Press de The Galilee Hitch-Hiker dont le leitmotiv est une représentation fictive de Charles Baudelaire. Suivi de Lay the Marble Tea en 1959 et de The Octopus Frontier, un recueil de 22 poèmes en 1960.

Le 25 mars 1960, sa fille unique Ianthe Elizabeth Brautigan naît. L’été 1961, Brautigan fait du camping en famille dans l’Idaho et commence l’écriture de son futur best-seller, La Pêche à la truite en Amérique. À Noël 1962, Brautigan et sa femme se séparent et il faudra attendre février 1970 pour le divorce officiel. Virginia part vivre à Hawaï fin 1975.

Le premier roman publié de Brautigan, Un général sudiste de Big Sur (1964), est un échec commercial. Grove Press est échaudé et refuse de publier les trois romans suivants (La Pêche à la truite en Amérique, Sucre de pastèque et L’Avortement). Le contrat qui liait Brautigan et Grove Press est rompu en 1966. Brautigan se trouve à nouveau sans revenus autres que les ventes de ses recueils de poèmes mais il persévère dans son désir de devenir un écrivain lu et reconnu. Il participe à de nombreuses lectures publiques et à des rencontres artistiques qui rythmaient la vie de San Francisco. Brautigan apparaît notamment sur la célèbre photographie de Larry Keenan The Last Gathering of Beat Poets& Artists, City Lights Books qui tente de regrouper devant la librairie les artistes Beat de 1965 à San Francisco. Sur cette photographie, on peut voir Brautigan au deuxième rang, portant un chapeau blanc.

Tandis que le mouvement Hippie prend son ampleur à San Francisco, Brautigan se rapproche en 1966 des Diggers, un groupe d’anarchistes militants du quartier de Haight-Ashbury dont il partage l’idéalisme hippie et les causes. Il admire particulièrement leurs actions envers les nécessiteux et leurs soupes populaires. Il déménage à Geary Street et devient le voisin d’Erik Weber, un ami et photographe qui réalisera la plupart des portraits promotionnels de Brautigan.

En 1966-1967, Brautigan est nommé poète en résidence au California Institute of Technology. Il participe également à plusieurs événements organisés par les Diggers, travaille à la Communication Company, leur imprimerie artisanale de propagande, et distribue des tracts dans les rues, notamment à Haight Street. Il apparaît toujours lors de diverses lectures publiques de ses écrits. The Communication Company édite un poème de Brautigan intitulé All Watched Over by Machines of Loving Grace.

Le succès de La Pêche à la truite en Amérique

La Pêche à la truite en Amérique est publié en 1967 chez Four Seasons Foundation, dirigé par Donald Allen. La presse critique et le public acclament ce livre. Brautigan multiplie les lectures publiques et les colloques à travers le pays.

L’année suivante, Four Seasons sort Sucre de pastèque et The Pill versus The Springhill Mine Disaster, un recueil de la plupart de ses précédents poèmes édités. Please Plant This Book est publié également par Graham Mackintosh. Il s’agit d’un ensemble de huit poèmes imprimés sur les sachets de graines, distribué gratuitement dans la rue.

Prévenu du succès de Brautigan sur la côte Ouest par l’intermédiaire de Kurt Vonnegut, le New Yorkais George T. Delacorte rachète les droits de La Pêche à la truite en Amérique, The Pill versus The Springhill Mine Disaster, In Watermelon Sugar à Four Seasons Foundation et compile les trois livres en un volume qui est vendu à 300 000 exemplaires l’année de sa publication. Plusieurs nouvelles de Brautigan paraissent dans les magazines Rolling Stone, Vogue et Playboy.

Delacorte publie le nouveau recueil de poèmes de Brautigan titré Rommel Drives On Deep Into Egypt en 1970. Life fait paraître en août 1970 un article dédié à Brautigan : Gentle Poet of the Young: A Cult Grows around Richard Brautigan de John Stickney.

Initialement prévu sous le label Zapple Records, un enregistrement de plusieurs poèmes et courts écrits Listening to Richard Brautigan, lu par Brautigan chez Harvest Records, une annexe britannique de Capital Records. Les prises sonores eurent lieu aux studios Golden State Recorders ainsi que dans l’appartement de Brautigan, sur Geary Street.

Les éditions Simon and Schuster publient The Revenge of the Lawn: Stories 1962-1970 et L’Avortement au début des années 1970. Brautigan est au sommet du succès et les années qui s’annoncent verront le déclin irrémédiable de cette popularité.

Bolinas

En décembre 1971, Brautigan achète une maison de style Arts & Crafts à bardeaux du début du XXème siècle faisant face à l’océan, dans la ville de Bolinas, une localité juste au nord de San Francisco. Cette demeure a été décrite comme hantée par le fantôme d’une servante chinoise qui se serait suicidée et aurait été enterrée sur la propriété. C’est dans le salon de cette maison que Brautigan mettra fin à ses jours, treize ans plus tard.

À Bolinas, on retrouve une communauté d’artistes, d’écrivains et d’éditeurs tels que Donald Allen, Bill Berkson, Ted Berrigan, Jim Carroll, Robert Creeley, Lawrence Ferlinghetti, Bobbie Louise Hawkins, Joanne Kyger, Thomas McGuane, David Meltzer, Daniel Moore, Alice Notley, Nancy Peters, Aram Saroyan et Philip Whalen. L’État de Washington décerne un prix de littérature à Brautigan pour son recueil de nouvelles La Vengeance de la pelouse en avril 1972.

Brautigan écrit Le Monstre des Hawkline en 1972 à Pine Creek, dans le Montana, à l’occasion de son premier voyage dans cet État. Il y fait la rencontre d’une communauté d’artistes surnommée le « Montana gang », comprenant des écrivains et des acteurs, tous plus ou moins voisins. Les éditions du Seuil publient la première traduction française de Brautigan : L’Avortement, en 1973.

Les grands espaces du Montana

1974 est l’année de la publication de Le Monstre des Hawkline ((en) The Hawkline Monster: A Gothic Western) et de la première traduction en français de La Pêche à la truite en Amérique et de Sucre de pastèque aux éditions Bourgois. Brautigan achète aussi un ranch à Pine Creek, dans le Montana pour avoir un pied à terre dans la région. Cette propriété de 42 acres est constituée d’une maison et d’une grange dans laquelle est aménagée une salle d’écriture avec vue sur les montagnes d’Absaroka. Il y retrouve le « Montana gang » et compte parmi ses voisins William J. Hjortsberg (futur biographe), Jim Harrison, Peter Fonda et sa femme Becky, Jeff Bridges, Warren Oates, le cinéaste Sam Peckinpah.

Willard et ses trophées de bowling (Willard and His Bowling Trophies: A Perverse Mystery) est publié en 1975. À San Francisco, les travaux bruyants sur le tunnel de Geary font quitter Geary Street à Brautigan qui déménage à Union Street.

Sa passion pour le Japon

De janvier à juillet 1976, Brautigan visite le Japon pour la première fois. Il est installé au Keio Plaza Hotel de Tokyo. Durant ces sept mois, il écrit le matériel que l’on retrouve dans Journal japonais et dans Tokyo-Montana Express. Il rencontre également Akiko Nishizawa Yoshimura qu’il épousera l’année suivante. Au Japon, il trouve la célébrité qui s’étiole en Amérique et Brautigan est un grand admirateur de certains écrivains japonais. Dès lors, Brautigan voyage régulièrement au Japon plusieurs mois par an.

Cette même année 1976, deux livres de Brautigan sont publiés : Loading Mercury With a Pitchfork, un recueil de poèmes, ainsi que Retombées de sombrero (Sombrero Fallout: A Japanese Novel). 1977 voit la publication d’un nouveau roman parodique : Un privé à Babylone (Dreaming of Babylon), reprenant les canons des romans noirs autour d’un narrateur Antihéros. Le 1er décembre 1977, Brautigan épouse Akiko Nishizawa Yoshimura à Richmond en Californie. Un nouveau recueil de poèmes profondément teinté par le Japon est publié en 1978 : Journal japonais (June 30th, June 30th).C’est en décembre 1979 que Brautigan et Akiko se séparent pour finalement divorcer en 1980.

Les livres de Brautigan ne reçoivent plus un accueil chaleureux du public et son œuvre est progressivement ignorée. Dans ce contexte peu favorable, Brautigan publie Tokyo-Montana Express et reprend ses efforts promotionnels en participant à des lectures publiques et des actions diverses pour faire connaître son nouvel ouvrage.

Sa fille, Ianthe Brautigan, épouse Paul Swensenen septembre 1981. Brautigan n’approuve pas ce mariage, estimant sa fille trop jeune pour un tel engagement (Ianthe avait alors 21 ans). Il refuse de se montrer lors de la cérémonie et il déclare « Je préférerai ton second époux. »

Pour la publication de Mémoires sauvés du vent (So The Wind Won’t Blow It All Away), Brautigan poursuit ses actions marketing et ses voyages aux États-Unis, en Europe et au Japon, mais le roman passe inaperçu et est vendu à seulement 15 000 exemplaires. Il écrit son dernier roman, An Unfortunate Woman, qui ne connaîtra qu’une publication posthume.

Son suicide à Bolinas

Le 25 octobre 1984, après un long moment sans nouvelles de Brautigan, on part à sa recherche et découvre son corps dans sa maison de Bolinas, une blessure par balle à la tête. On trouve également un revolver Smith &Wesson de calibre 44 avec une unique douille dans le barillet. L’état de décomposition du corps laisse à penser que l’auteur était mort depuis plusieurs semaines. La nouvelle du suicide de Brautigan fait le tour du monde et suscite de vives réactions de la part de ses amis et de ses lecteurs.

C’est le 14 septembre 1984 que Brautigan laisse ses derniers signes de vie. Il aurait été vu par plusieurs personnes au restaurant japonais Cho-Cho de San Francisco. Très alcoolisé, il rentre chez lui à Bolinas en fin de soirée. Marcia Clay dit l’avoir eu au téléphone peu après 23h. Brautigan prétexte devoir raccrocher pour retrouver un texte qu’il voulait lire à Marcia et cesse de répondre au téléphone malgré les multiples rappels de Marcia. Dès ce moment, seul le répondeur réceptionne les appels et plus personne n’a de nouvelles de Brautigan.

La question de la préméditation est posée. De notoriété publique, Brautigan pouvait se montrer profondément déprimé et parlait à mots plus ou moins voilés de suicide depuis bien longtemps. Brautigan se définissait essentiellement par son métier d’écrivain ; or la baisse des ventes de ses livres et l’abandon progressif du public l’entraînait sur le chemin de l’alcoolisme et de l’autodestruction. Dans ses mémoires En marge, Jim Harrison rapporte une discussion durant laquelle Brautigan déclara qu’il ne s’ôterait pas la vie tant qu’il serait capable d’écrire et tant que sa fille Ianthe dépendrait de lui. Harrison se pose également la question de l’œuf et de la poule : Brautigan était-il un « écrivain poussé au suicide ou un suicidaire devenu écrivain ? »

Le corps de Brautigan fut incinéré et ses cendres reposent dans une urne chez Ianthe Brautigan. Elle avait l’intention de l’enterrer dans un cimetière sur le littoral californien (probablement Bodega Calvary Cemetery) mais ne sachant quelle épitaphe graver dans le marbre, elle ne put se résoudre à inhumer les cendres de son père dans le cimetière.

(Source Wikipedia)

Quatrième de couverture :

San Francisco, 1942. C.Card est un détective privé dont les affaires ne marchent pas très fort. Et pour cause : au lieu de s’occuper de la sordide histoire de cadavre volé dans laquelle l’a embarqué une femme mystérieuse (et fatale, comme il se doit), ou de trouver une nouvelle secrétaire après que la précédente a claqué la porte, C.Card passe son temps à rêver. En imagination, le voici qui se transporte dans le temps et l’espace à Babylone, où il devient le fin limier le plus célèbre et adulé de la cité antique.

Détournement jubilatoire des codes du polar, portrait hilarant et poignant d’un homme pour qui la vie est littéralement un songe, Un privé à Babylone est l’un des joyaux de l’œuvre de Richard Brautigan, et sans doute l’un des romans les plus personnels de cet écrivain culte, devenu le saint patron littéraire de tous ceux qui tournent le dos au monde pour mieux le ré-enchanter par la fantaisie et la poésie.

Mon avis :

Coup de cœur ! Roman culte ! Coup de foudre !

Quand j’ai découvert ce roman, en format poche, en 1994, je suis tombé amoureux de la poésie de Richard Brautigan, de son univers loufoque et de la vision de sa vie. D’ailleurs, ne ratez sous aucun prétexte Mémoires sauvés du vent, que je considère comme un chef d’œuvre et Tokyo-Montana express pour les amateurs de nouvelles. L’auteur nous présente dans ce roman un détective privé extrêmement pauvre dans un monde absurde et noir qui ne trouve pas d’autre moyen pour s’échapper que de rêver à Babylone, lieu où il est une vedette, tantôt écrivain de science-fiction, tantôt chanteur irrésistible.

Au premier degré, Richard Brautigan utilise les codes du polar, les étrangle, les malmène, les détourne dans une enquête délirante. C.Card n’a même pas cinq cents en poche pour manger quand il décroche un potentiel client qu’il doit rencontrer dans la soirée. Il tient absolument à trouver des balles pour son revolver, et va faire le tour de ses connaissances (il n’a plus d’amis depuis bien longtemps) à qui il a déjà emprunté beaucoup d’argent.

Derrière tous les registres humoristiques possibles, Richard excelle dans les phrases définitives, nous propose des dialogues simplissimes et donc génialissimes, et nous emmène dans une quête qui commence par des balles et se termine par un cadavre dans une intrigue totalement folle. Tout cela est raconté par C.Card lui-même, le détective qui ne porte qu’une seule chaussette et qui rêve.

Derrière ce roman comique, on y trouve des portions de la vie de l’auteur, comme sa pauvreté, l’errance et le rejet de tous, les relations biaisées avec les autres, mais aussi le fait que C.Card ait tué son père à l’âge de quatre ans et que sa mère le lui reproche continuellement. Tout au long de ce roman, on ne peut qu’éprouver de la compassion pour C.Card et pour Richard Brautigan lui-même.

Et puis, on y trouve cette allégorie de Babylone, ce pays imaginaire qui lui permet de s’évader de son quotidien. Il nous parle de la force de l’imagination, de la puissance de la littérature qui nous permet de sortir du quotidien, de la poésie comme un sauvetage de l’humanité, et toujours avec un humour décalé irrésistible.

J’ai lu ce roman une dizaine de fois ; j’y reviens souvent ; il me sert de soupape, au même titre que Tous les matins je me lève de Jean-Paul Dubois. Dans ces deux romans, on y trouve un homme qui rêve, qui s’échappe grâce à la force de l’imagination. N’y cherchez pas un message personnel, il faut juste ne pas oublier le principal, lisez !

Coup de cœur ! Roman personnellement culte ! Coup de foudre !

C’est ton nom de Laurent Rivière

Editeur : Toucan

J’avais découvert Laurent Rivière et son personnage récurrent Franck Bostik avec Le dernier Sycomore, et j’avais été agréablement surpris par sa plume simple mais évocatrice qui fournissait un réel plaisir à suivre la vie de cet ex-flic.

Dans ce nouveau roman, après la précédente et douloureuse affaire où Bostik devait enquêter sur la mort de Mathieu Groseiller (Le couz’), il a décidé de prendre le large, pour se ressourcer. Il laisse derrière lui sa femme adorée Lyly et prend la direction du Morvan, ses terres natales où l’attendent une vieille maison familiale. La proximité des bois lui permettra de devenir bucheron amateur, de faire des efforts physiques et se vider l’esprit.

En arrivant, une ancienne petite amie lui apprend qu’il est en réalité le père d’un adolescent. En apprenant qu’elle était enceinte, elle avait décidé de garder l’enfant sans en informer Bostik. Mais aujourd’hui, le bébé est devenu un adolescent difficile, qui sèche les cours, qui cache de l’argent dans sa chambre. Elle a peur qu’il soit impliqué dans des rackets ou pire, dans un trafic de drogue et pense qu’il a besoin d’être recadré par son père.

Bostik hésite, n’a pas encore pris sa décision mais la rencontre avec Livia, une amie archéologue va changer ses priorités. Lors de fouilles dans une cave des maisons noyées par le lac artificiel de Pannecière, elle a trouvé des ossements humains. Il semblerait qu’il s’agisse du squelette d’un enfant et les os attestent qu’il a été maltraité, ou du moins qu’il a reçu de nombreux coups. Bostik retrouve sa passion des enquêtes dans une affaire qui va lui en apprendre beaucoup sur sa région et sur lui-même.

Laurent Rivière va donc prendre comme argument la mise au vert de son personnage Franck Bostik pour nous parler de la dureté de la vie campagnarde mais aussi de la maltraitance des enfants. Il va aborder aussi la politique de repeuplement des campagnes dans les années 80 où l’on plaçait des orphelins dans des familles du Morvan (et probablement ailleurs) sans qu’aucun contrôle sérieux ne soit réalisé.

L’auteur aborde cet aspect en parallèle de la psychologie de Bostik, que l’on découvre hésitant, presque timide, en tous cas face à un problème qu’il ne sait pas gérer : comment prendre contact avec un adolescent de 12 ans alors que l’on est son père naturel ? Il fait cela sans esbroufe, de façon tout à fait naturel et je retrouve cette qualité que je cherche dans un roman : ce talent de dérouler une intrigue sans que l’on s’aperçoive de petits artifices.

Laurent Rivière confirme tout le bien que je pensais de sa plume et de sa faculté à dérouler une intrigue en mettant au premier plan la psychologie de son personnage. Il arrive à créer une intimité avec Bostik ce qui le rend attachant. Il ajoute dans ce roman un petit je-ne-sais-quoi qui rend son livre passionnant, intéressant, et on prend un grand plaisir à suivre Bostik dans ses problèmes personnels (qui vont se compliquer à la fin du roman et peut donner une idée pour la suite) et dans son enquête. Bostik devient un personnage que l’on a plaisir de fréquenter, de suivre ; en un mot, comme en cent, vivement le prochain !

Je crois que j’ai tué ma femme de Frasse Mikardsson

Editeur : Editions de l’Aube

J’avais beaucoup aimé Autopsie pastorale, le premier roman de Frasse Mikardsson, pour son coté humoristique et l’originalité du sujet, traité par un médecin légiste. Ce deuxième roman traite d’un sujet bien plus grave.

En février 2017, une femme a été tuée de multiples coups de couteau par son mari. Présenté comme cela, cela ressemble à un fait divers tristement actuel (et j’y reviendrai plus tard). Cette affaire a été mise en avant de façon involontaire, dans un discours de Donald Trump d’une part, qui va évoquer un attentat terroriste en Suède, puis dans un questionnement dans la société suédoise sur l’immigration.

Au-delà de cela, il faut savoir que six mois plus tôt, Fatiha avait porté plainte contre son mari Orhan pour violences conjugales, avait porté plainte, avait demandé le divorce, et obtenu l’incarcération de son mari pour un mois et une injonction d’éloignement. Malgré un harcèlement par SMS, personne n’a réagi et cette affaire se termine dramatiquement par le meurtre d’une femme.

Orhan et Fatiha se sont mariés en Turquie, un mariage arrangé selon la tradition kurde, avant qu’ils ne s’établissent en Suède. On se retrouve donc face à une affaire qui, si elle parait simple de prime abord, se heurte en réalité à un choc de cultures différentes et à un courant raciste en Suède qui trouve un écho terrible dans l’actualité récente lors des dernières élections suédoises.

Je ne suis pas adepte de True Crime books, que l’on peut traduire de romans fortement basés sur des histoires vraies, et donc j’en lis pas ou peu. Pourtant, j’ai apprécié celui-ci par les thèmes abordés et la passion qu’anime l’auteur envers la violence faite aux femmes, l’acceptation des différentes cultures et l’égalité des sexes. Par de nombreux côtés, ce polar s’avère bien passionnant.

En tant que True Crime, le roman repose sur de nombreux documents, tels que des extraits d’interrogatoires, des compte-rendu officiels ou des SMS envoyés par les différents protagonistes. L’auteur ayant participé à cette affaire, il bénéficie d’une source d’information de première main, même s’il nous assure ne nous partager que des extraits de textes disponibles auprès du public.

Il aborde un sujet difficile, les violences faites aux femmes, qui me tient à cœur et qui touche tous les pays. Imaginez qu’en France, plus de deux femmes meurent sous les coups de leur conjoint par semaine ; je ne comprends toujours pas comment on peut laisser cette situation alors que tout le monde le sait. Mais l’auteur y ajoute un aspect peu connu, l’aspect culturel, ce qui n’excuse absolument pas ces actes odieux et criminels. Le parallèle avec les discours officiels des grands dirigeants mondiaux montre bien la tendance populiste qui se généralise et qui devient inquiétant.

Frasse Mikardsson aborde aussi avec un certain humour l’égalité homme femme, en particulier quand ses personnages discutent de la position des corps dans les réfrigérateurs de la morgue : doivent-ils être séparés par sexe ou doit-on respecter l’égalité ? Au-delà de cette scène, il montre la difficulté de faire évoluer les mentalités et la nécessité de mettre des priorités devant cette injustice.

S’il n’y a pas de doute quant à la culpabilité d’Orhan, la question à résoudre devient : sommes-nous en présence d’un crime d’honneur ? Orhan était-il en pleine possession de ses moyens ? Frasse Mikardsson nous apprend beaucoup de choses sur ce sujet, en même temps qu’il nous montre une inspectrice très impliquée dans cette enquête, cherchant à trouver les arguments pour qu’Orhan ait une peine lourde, surtout dans un pays qui connait très peu d’actes violents. S’il est totalement différent du premier roman, Je crois que j’ai tué ma femme démontre que Frasse Mikardsson a beaucoup de choses à nous dire et à nous apprendre.

La loi des vents tournants de Muriel Mourgue

Editeur : Editions Encre Rouge

Parmi les romans de Muriel Mourgue, on y trouve deux cycles différents. Angie Werther qui est une agent secret française dans un monde futuriste proche et Thelma Vermont qui est une détective privée new-yorkaise dans les années 60.

Nous sommes en 2028. Angie Werther, qui a connu une enquête traumatisante pendant laquelle elle a failli se faire violer, voudrait voir son père plus souvent, lui qui habite Buenos Aires. Alors qu’elle est retranchée dans sa propriété en Normandie, Luc Malherbe, son ancien chef et actuel conseiller personnel de la première dame du pays, dont elle se méfie, fait appel à elle pour une affaire délicate.

La présidente française Rose Leprince déplore la mort de la femme du premier ministre, Rodrigue Sirkho. Eva Sirkho paraissait tout le temps gaie, sur les photographies qui démontraient son aura naturelle. Elle était d’ailleurs chroniqueuse pour une émission de télévision. Du coté personnel, les deux époux connaissaient des aventures extraconjugales, pourvu qu’elles soient discrètes.

En théorie, la mort d’Eva apparait comme une sortie de route, un bête accident de la route de quelqu’un qui roule trop vite. Mais le simulateur de trajectoire démontre sans conteste qu’on aurait poussé la voiture de course hors du chemin, engendrant un accident mortel. Angie, aidée d’Alex Darkness, spécialiste hacker du Net, vont faire la liste des potentiels suspects. Jalousie professionnelle, politique, attentat ?

Ceux qui connaissent l’univers d’Angie Werther et son histoire vont trouver le début du roman un peu long. Muriel Mourgue revient en effet sur sa vie et les personnages qui l’entourent. Certes, il s’agit d’un prologue, mais on peut aisément le passer pour arriver dans le cœur du sujet, l’enquête.

A nouveau, je retrouve le style limpide et calme de Muriel Mourgue. Il ne faut pas chercher ici de scènes sanguinolentes, ou même d’action à outrance. Cette nouvelle enquête respecte à la lettre les codes du genre, et l’on voit Angie et Alex rencontrer les suspects les uns après les autres pour les éliminer (ou pas ?) de leur liste.

Passant de l’enquête aux hautes fonctions de l’ »’Etat, il règne dans ce roman une ambiance de menace, car depuis le grand cataclysme, l’organisation terroriste L’Etoile Noire menace de perpétrer de nouveaux crimes. Cela constituera la deuxième intrigue de ce roman fort sympathique, qui sans apporter de nouveautés au cycle Angie Werther, se lit avec une certaine délectation.

Une vérité changeante de Gianrico Carofiglio

Editeur : Slatkine & Cie

Traducteur : Elsa Damien

J’avais découvert Gianrico Carofiglio avec son personnage d’avocat Guido Guerrieri et j’avais adoré Les yeux fermés, un roman court qui se termine par un coup de poignard. Nous avons droit ici à un nouveau personnage, le Maréchal Pietro Feniglio et à un retour dans les années 90.

1989 à Bari. Cardinale Lorenzo, le célèbre braqueur de banque, est signalé à la Polyclinique où il est venu, accompagné son fils pour faire un scanner cérébral. Le Maréchal Pietro Feniglio se rend sur place et voit entrer la famille. Il préfère les rencontrer seul à seul, et laisse le temps à Lorenzo de connaitre le résultat de l’examen avant de l’emmener sans effusion de sang ni violence.

Le Maréchal Pietro Feniglio n’a pas le temps de se reposer. Le corps de Fraddosio Sabino est retrouvé égorgé dans son appartement. En arrivant sur place, il monte à l’appartement et sent un parfum. Puis il interroge Cassano Lattarulo, une voisine qui a vu un jeune homme s’enfuir, après avoir donné comme excuse qu’il s’était trompé d’adresse. Elle l’a vu jeter un sac en papier dans une benne à ordures, et a noté le numéro d’immatriculation de sa voiture.

Cette affaire semble rondement menée, presque trop facile tant il lui suffit de trouver le jeune homme que tout accuse. Dans la benne, les policiers trouvent bien un sac en papier et le couteau. L’identification de la voiture les conduit à un dénommé Michele Fornelli, propriétaire d’un magasin de vêtements de luxe. Mais il est trop âgé pour être la personne aperçue par la voisine. Peut-être s’agit-il de son fils ?

Bizarrerie de l’édition française, l’année dernière sortait L’été froid, la deuxième enquête du Maréchal Pietro Feniglio, et voici donc la première. J’ai donc attendu un an pour ne pas lire cette série à l’envers. Et je me suis retrouvé dans un roman très court, à l’intrigue très simple et aux personnages bien marqués, et bien marquants.

Car oui, le Maréchal occupe toute la place sur la scène, avec ses intuitions, sa curiosité acérée, l’utilisation de ses cinq sens, et son humanité. Bien qu’il promène sa mine que l’on imagine nonchalante, on le suit dans ses interrogatoires ciblés et ses quelques pensées qui sont surtout des questionnements. On ne voit apparaitre que rarement sa femme, par conte j’ai apprécié le clin d’œil avec l’apparition de Guido Guerrieri.

Malgré un scénario simple, ce roman qui se contente de nous présenter ce nouveau personnage récurrent comporte une intrigue terrible et un style rapide et bigrement efficace. On n’y trouve pas un mot de trop, Gianrico Carofiglio va à l’essentiel, même dans les dialogues remarquablement directs. Il ne me reste plus maintenant qu’à lire L’été froid, qu’on se le dise.

Le tableau du peintre juif de Benoit Séverac

Editeur : Manufacture de livres

Il doit me rester encore quelques romans à lire de Benoit Séverac. J’ai l’impression que ses romans surpassent ses précédents tant il est capable de nous parler de choses importantes tout en créant des histoires incroyables. Epoustouflant !

12 décembre 1943. Eli et Jeanne Trudel se pressent pour faire leurs bagages ; ils emporteront deux valises et les toiles d’Eli, peintre renommé. Leurs voisins Odette et Gilbert Trudel ont toujours été courtois, connaissant leur statut de juif. Gilbert travaillant à la préfecture, il vient de les prévenir d’une descente de la Gestapo. Eli et sa femme doivent donc fuir en espérant rejoindre l’Espagne.

Stéphane et Irène Milhas ont commencé par tenir un hôtel au centre de Firminy avant d’être obligés de mettre la clé sous la porte. N’écoutant que son esprit d’entrepreneur, Stéphane a créé une entreprise de transport avec trois camions. Mais le mouvement des gilets jaunes et l’incendie d’un camion a sonné le glas de cette nouvelle société. Depuis, Irène est vendeuse dans un magasin, et Stéphane se morfond au chômage.

La tante de Stéphane le contacte. Louise et Etienne sont des gens adorables qui doivent déménager dans un appartement plus petit que leur maison. Pour l’occasion, ils veulent se débarrasser de quelques objets. A cette occasion, ils lui proposent un tableau d’Eli Trudel, que son grand-père a hébergé et qu’il a reçu en remerciement. Pour Irène qui se renseigne, la cote de 100 000 euros du tableau permettrait d’embellir leur quotidien qui s’appauvrit. Stéphane voit dans ce tableau l’occasion de rendre hommage aux actes de bravoure de son grand-père. Il se met en tête de lui obtenir le titre de Juste parmi les Nations.

Benoit Séverac nous concocte ici une incroyable histoire, très détaillée, très documentée, ressemblant à un jeu de pistes. Stéphane n’y connaissant rien, il va franchir petit à petit les étapes lui permettant de faire reconnaitre ses aïeux en tant que Justes. L’auteur va nous raconter comment un ignorant va progresser dans cette quête totalement personnelle (mais j’y reviendrai plus tard).

De Firminy, Stéphane va donc voyager, tenter de retrouver des témoins, traverser la France, se retrouver en Israël, et terminer son voyage en Espagne. Je me demande si l’auteur n’a pas fait le même voyage en parallèle de Stéphane quand il écrivait son roman, tant tout m’a paru d’une véracité prenante. Pendant ce voyage, nous allons non seulement visiter un grand nombre de villes mais aussi en apprendre beaucoup sur les filières de passage de la France en Espagne pour les soldats, les combattants et les juifs. Nous allons même comprendre le rôle qu’occupait Franco pour conserver un semblant de neutralité dans cette guerre. Nous allons aussi découvrir les méandres pour atteindre le statut de Juste et apprendre que de nombreuses personnes cherchent à obtenir ce statut frauduleusement.

Mais ce que j’ai trouvé fascinant, dans ce roman, c’est le personnage principal, Stéphane. A partir du moment où il juge que sa quête est nécessaire, juste, il s’entête, s’obsède jusqu’à être prêt à laisser femme et enfants derrière lui, alors qu’il n’a rien à y gagner. Don Quichotte solitaire, luttant contre des vents plus forts que lui, il va aller au bout de sa mission, alors qu’il se rend bien compte du ridicule de sa situation et des conséquences qu’elles vont entrainer, et qu’il est prêt à assumer.

Pour moi, l’aspect psychologique de ce personnage qui s’entête et va au bout de son voyage est subjuguant, éblouissant, passionnant. On suit avec délectation cet homme qui prend une décision, terrible pour sa famille, s’enferme, apparait buté jusqu’au bout, mais montre une ténacité à toute épreuve sans que rien ne puisse le faire dévier de sa trajectoire. Cette histoire d’un homme qui a tort est un des grands moments de cette rentrée 2022.  

L’affaire de l’île Barbe de Stanislas Petrosky

Editeur : Afitt

Stanislas Petrosky, le créateur de Requiem, ce prêtre exorciste hors du commun se lance dans une nouvelle aventure, celle de nous faire revivre, de façon romancée, l’avènement de la médecine légiste. Une réussite !

En cette année 1881, un corps mutilé a été retrouvé enfermé dans un sac, flottant sur la Saône. Le sac est fermé par du fil de fer, et apporté à la morgue pour être autopsié. La morgue étant logée sur une platte, une barque flottante, cela permet d’empêcher n’importe qui d’entrer. Le professeur Lacassagne, aidé par son aide Ange-Clément Huin reçoivent le colis en compagnie du père Delaigue, le gardien, le docteur Coutagne étant absent.

L’ouverture du sac ne peut se faire sans la présence des policiers Morin et Jacob. Leur surprise est grande quand ils découvrent un corps de femme dont on a coupé les jambes et mutilé le visage. Les hypothèses vont bon train ; certains pensent que le corps a été découpé parce qu’il ne logeait pas dans le sac, d’autres que cela permet de compliquer l’identification de la victime.

Le professeur Lacassagne procède donc à une exposition du corps, afin que les gens puissent venir le voir, et éventuellement reconnaitre la victime. De nombreuses fausses pistes apparaissent alors que le professeur fait un peu mieux connaissance avec son apprenti, d’origine Apache.

On ressent à la lecture tout l’honneur et le respect dont fait montre Stanislas Petrosky envers l’un des pères fondateurs de la médecine légiste moderne. Pour autant, il s’agit bien d’une enquête policière, particulière dans le sens où l’identité de la victime n’a jamais été découverte. L’auteur va donc nous décrire, en le romançant, ce qui s’est passé, tout en insistant sur les quelques idées qu’a proposées le professeur Lacassagne, comme le moulage du corps pour en garder une trace ou même l’utilisation de la photographie qui en est à ses balbutiements.

J’ai adoré cette façon de faire vivre les personnages, et le roman se présente surtout comme une mise en place des personnages. On découvre ainsi un professeur Lacassagne passionné, inventif, mais aussi à l’écoute des autres, doté d’un esprit de déduction hors du commun, psychologue, loyal et humain. Ange-Emmanuel Huin lui nous parait plus mystérieux, puisque nous ne connaitrons que peu de choses de son passé, mais nous aurons la scène occasionnant leur rencontre. On se doute qu’il a réalisé quelques exactions et qu’elles sont la cause de l’inimitié des deux policiers, deux flics véreux et pourris, corrompus et malfaisants. Bref, tous les ingrédients sont réunis pour initier une série fort prometteuse.

Enfin, je dois ajouter que ce roman bénéficie d’une préface du docteur Bernard Marc expliquant l’importance du professeur Lacassagne et d’une véritable étude en postface, nous présentant le contexte. Je vous conseille fortement celle-ci tant on y apprend beaucoup de choses sur la façon dont les avocats ont trouvé la brèche pour innocenter des coupables et pourquoi il fallait faire évoluer les techniques d’investigation. Le docteur Amos Frappa nous détaille aussi la guerre entre la police de Paris et celle de Lyon, la concurrence acharnée pour ne pas avoir l’air ridicule dans les journaux à faits divers dont le succès allait grandissant. Tout cela est bien passionnant.