Archives du mot-clé Roman policier

Oldies : Du sang sur l’autel de Thomas H. Cook

Editeur : Gallimard – Série Noire

Traducteur : Madeleine Charvet

Tous les billets de ma rubrique Oldies de 2019 seront dédiés à Claude Mesplède

Quand j’ai créé cette rubrique, j’avais aussi dans l’idée de lire les premiers romans de mes auteurs favoris. C’est une façon de voir le chemin parcouru et pour moi, la possibilité de me rassurer sur mes gouts. Je n’ai pas trouvé le premier roman de cet auteur que j’adore tant alors voici son deuxième paru en France.

Merci infiniment à Spider Bruno pour le cadeau !

L’auteur :

Thomas H. Cook est né à Fort Payne le 19 septembre 1947.

Originaire de l’Alabama, Thomas H. Cook a fait ses études au Georgia State College puis au Hunter College d’où il est ressorti avec un Master en Histoire américaine. À la Columbia University, il obtient également un Master de philosophie.

Ainsi armé, Thomas H. Cook enseigne l’Anglais et l’Histoire, de 1978 à 1981, au Dekalb Community College de Géorgie et devient rédacteur et critique de livres pour l’Atlanta Magazine (19878-1982). À la même époque, Thomas H. Cook commence à écrire et à être publié. Au rythme d’un roman annuel à peu près. Unanimement reconnu, il a reçu un Edgar Allan Poe Award de la Mystery Writers of America en 1997 pour The Chattam School Affair. La même année, Andrew Mondshein a adapté au grand écran Evidence of Blood.

Thomas H. Cook se partage actuellement entre Cap Code et New York City avec sa petite famille.

(Source Klibre)

Quatrième de couverture :

Dans Salt Lake City, capitale économique et religieuse des Mormons, un dément, qui se prend pour un Illuminé, tue, pour régler de vieux comptes qui remontent à l’époque des premiers Mormons, des personnalités de la ville. Tandis qu’un flic romanesque et cafardeux, qui a quitté New-York par dégoût, ne réussit pas à s’acclimater. Ce sera cependant lui qui démasquera le dément.

Mon avis :

Un homme arrive au Paradise Hotel de Salt Lake City et passe un coup de fil. Il demande une prostituée, une négresse. Quand Rayette Jones arrive, elle se déshabille, il se place derrière elle et l’étrangle. Tom Jackson est inspecteur de police, en provenance de New York. Il est rare d’avoir des cas de meurtres dans cette petite bourgade tranquille. Le médecin légiste lui indique que le corps de Rayette a été lavé puis habillé. Tom trouve rapidement le souteneur qui a organisé cette passe et comme tout a été géré pat téléphone, il va être difficile de trouver le coupable. Quelques jours après, c’est un célèbre journaliste du coin, Lester Fielding qui est abattu d’une balle dans la tête.

Si ce pur roman policier respecte tous les codes du polar, il a aussi la forme des romans que l’on pouvait lire dans les années 80, fait à base d’interrogatoires. On y trouve donc beaucoup de dialogues qui vont nous lancer sur beaucoup de pistes qui vont s’avérer très loin de la résolution finale. Mais ils vont nous en apprendre beaucoup sur la psychologie de chacun et c’est un des points essentiels de ce roman.

Car en tant qu’un des premiers romans de Thomas H. Cook, c’est bien la psychologie des personnages qui domine et en particulier celle de Tom Jackson, présenté comme un « étranger » qui débarque dans une ville détenue et gérée par les Mormons. D’une nature discrète mais redoutablement tenace, c’est un personnage solitaire qui souffre de cette solitude et de ce sentiment de ne rien faire de sa vie.

Tout le monde va lui rappeler de ne pas faire de vagues, de ne pas ébranler la communauté qui fait vivre la ville. Et ce roman va s’avérer bien plus subtil qu’il n’en a l’air, avec comme Tom Jackson, cette sensation de ne pas vouloir appuyer là où ça fait mal. Et pourtant, ce roman, dans son dénouement s’avérera non pas une dénonciation mais un plaidoyer humaniste envers des gens qui sont sensés véhiculer un message d’amour. Du sang sur l’autel s’avère un très bon roman policier de la part de cet immense auteur.

Ne ratez pas l’avis de Yan (lors de la réédition chez Points) et de l’Oncle Paul

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Le tueur en ciré de Samuel Sutra

Editeur : Alter Real

Samuel Sutra est un auteur que je défends depuis ses premiers romans, car c’est un auteur bourré … de talent, capable de nous offrir des comédies hilarantes et de nous écrire des romans policiers bercés par la musique jazzy de son style, comme Kind of Black. C’est du coté du roman humoristique qu’il faut ranger Le tueur en ciré, de l’humour qui vous fait éclater de rire.

Concarneau, juillet 1982. La saison touristique va bientôt démarrer. Au bar du port, ça discute ferme autour du journal local, Le Phare. Monique Dugommier a été retrouvée étranglée avec la ceinture de son peignoir, dans sa chambre de la résidence pour personnages âgées aisées, Les Mimosas. Pour clore la discussion, rien de tel que lever le coude et boire un coup à sa mémoire … C’est le troisième meurtre en quelques jours qui secoue la petite ville balnéaire.

En effet, deux semaines plutôt, le 3 juillet, Nathalie Laroche, une haltérophile belge, débarque pour s’inscrire au concours culinaire. Appelé le Chili Concarneau, le but est de revisiter la blanquette de veau. Non, je déconne, c’est le Chili con Carne. Ah ! vous n’aviez pas compris ? Bref, Nathalie Laroche, 200 kilos au compteur, cordon noir au sens où elle rate toutes ses recettes, a été retrouvée flottant (étonnant, non ?) dans le port, étranglée aussi. Le lendemain, c’est le corps de Mireille Kermabon, passante connue (d’aucuns auraient dit péripatéticienne renommée) que l’on retrouve dans les poubelles. A partir de trois meurtres, il faut considérer qu’un tueur en série sévit.

Au dernier étage de l’hôtel de l’Amiral, la duchesse Soizic de la Haute-Karadec décide d’écourter ses vacances, plus par peur des meurtres que par son planning désolément vide. Francis, le directeur de l’hôtel, essaie de la retenir. Elle accepte de rester une journée de plus, et il descend renvoyer le taxi. En bas, en levant la tête, il voit la duchesse pendu au bout du fil : elle vient d’être étranglée par le fil du téléphone.

Au 36 quai des Orfèvres, le commissaire Christian Boiteaulette, que ses hommes surnomment Le Timbré (mais il n’a pas compris pourquoi), reçoit un appel à l’aide du commissaire Leroydec de Concarneau. Boiteaulette n’aurait pas répondu à cet appel si la duchesse n’était pas la tante de son préfet bien-aimé. Par malheur, son adjoint Boileau (nom antinomique avec son occupation) a déjà dépêché sur place Auguste Lambert, le gaffeur de la Police Criminelle Nationale. Pour rattraper le coup, Boiteaulette envoie 10 hommes incognito pour aider Lambert à résoudre cette affaire au plus vite, par souci de travail bien fait, et un peu aussi pour sa carrière.

Délaissant son personnage de Tonton, le roi de la truande, Samuel Sutra passe de l’autre coté de la ligne jaune, en créant un personnage de flic inénarrable de drôlerie. Outre le fait qu’il est un gaffeur de renommée internationale, il a l’immense et envié talent de tirer des conclusions fausses à partir d’indices évidents et de savoir qu’il est d’une classe supérieure par rapport aux autochtones bretons.

Jamais méchant, sur un ton à la fois ironique et moqueur, Samuel Sutra déploie tout son art de la comédie en inventant des scènes incroyables. Je ne vous citerai que celle de l’arrivée de Lambert à la gare, ou celle de Nathalie Laroche si visuelle et burlesque. Tous les modes comiques y sont présents, y compris les quiproquos (la scène où Lambert interroge Francis est énorme) et on se marre, on se marre à en éclater de rire. Et puis, la prose de Samuel Sutra n’est pas de celle que l’on survole : on y savoure tous les mots, toutes phrases au risque de passer sur un jeu de mots, une moquerie ou même un éclat de rire.

Passant du passé au présent, Samuel Sutra se permet d’écrire derrière le coté drôle du livre un vrai roman policier, avec une intrigue, un mystère et une résolution à la Agatha Christie. Les personnages sont tous bien décrits avec toujours un sens décalé de la vérité. Et puis, je ne peux m’empêcher de tirer un coup de chapeau à ce roman qui est un vrai hommage à Peter Sellers et Blake Edwards. Sans hésitation, ce livre est LA comédie de l’été.

La Colombienne de Wojciech Chmielarz

Editeur : Agullo

Traducteur : Eric Veaux

La Colombienne est la troisième enquête du Kub, l’inspecteur Mortka, après Pyromane (bien aimé) et La ferme aux poupées (pas encore lu). Comme toutes les séries mettant en scène un personnage récurrent, je ne peux que vous conseiller de les lire dans l’ordre pour suivre l’évolution du Kub.

Le travail de Polaco, c’est de faire du rabattage, trouver des naïfs jeunes dans une discothèque, qui veulent gagner de l’argent facile. Polaco se pointe dans une discothèque, et rameute quelques jeunes pour leur proposer de tourner une publicité pour Coca-Cola avec son van rouge. Polaco emmène le groupe de jeunes dans un hôtel de luxe, sur la mer des Caraïbes, all inclusive, tous frais payés. Quelques jours après, la mauvaise nouvelle tombe : le tournage de la pub est annulé, mais les frais sont payés. Quelques jours plus tard, les jeunes doivent payer leur séjour auprès d’un groupe armé ou faire un travail pour eux : ramener en Pologne de la cocaïne. Cette fois-là, Agnieszka se rebelle. Elle sera battue puis arrêtée par la police.

Deux clochards, frère et sœur, finissent de cuver leur vin quand ils aperçoivent une voiture qui s’arrêtent un peu plus loin. Le conducteur porte un colis sur le pont enjambant la Vistule. Apercevant le clochard, le conducteur leur ordonne d’appeler la police pour venir constater son œuvre. L’inspecteur Mortka arrive sur les lieux pour découvrir un corps suspendu et éviscéré. Embringué dans ses affaires familiales et sa séparation d’avec sa femme, il doit aussi faire face à une épée de Damoclès suspendue au dessus de sa tête : Il doit impérativement vérifier s’il est atteint du virus du SIDA. Malheureusement pour lui, il va devoir mener cette enquête seul : son adjoint est assigné à une affaire étrange : le corps d’une femme a été retrouvé les poignets tailladés dans sa baignoire alors que l’appartement est fermé à clé : un suicide évidemment. Quoique …

Comme vous pouvez le lire sur mon résumé, les intrigues foisonnent dans cet excellent roman policier, troisième de la série. Par rapport au premier roman, Pyromane, le style s’est affermi et le mélange entre vie privée de Jakub Mortka et vie professionnelle se fait plus consistant. Il en ressort que l’on partage ce que le Kub traverse et que l’on compatit (plus qu’on ne s’identifie) à ce qui lui arrive.

On y voit un personnage de père fort, attaché à ses deux garçons, et toujours aussi meurtri de sa séparation avec sa femme. Professionnellement parlant, il se retrouve affublé d’une nouvelle collègue, l’aspirante Suchocka, dite La Sèche, eu égard à son physique, et doit reprendre du service avec un bras dans la plâtre. Avec la menace du SIDA, cela créé autour du Kub une tension émotionnelle intense que l’on ressent très bien à la lecture, que l’on vit même.

Outre le trafic de cocaïne, qui grandit en Pologne, Wojciech Chmielarz aborde nombreux autres thèmes, dont les loisirs faciles, l’acceptation des homosexuels, les malversations financières et la facilité de détourner de l’argent ou de le blanchir, et enfin, la maltraitance des femmes. Tous ces thèmes se mêlent, s’entremêlent, se fondent dans les différentes intrigues pour donner un roman plus qu’intéressant, passionnant par ce qu’il montre, et c’est d’autant mieux fait que tout se fond de manière parfaite avec les différents personnages.

Par rapport à Pyromane, j’ai trouvé le style plus fluide (merci pour cette formidable traduction), et la multiplicité des intrigues font qu’il ressort de ce roman une puissance fictionnelle et émotionnelle intense. A la limite, c’est un roman où on est plus concerné par le devenir de son personnage principal que par le dénouement des intrigues, ce qui est paradoxal. En tous cas, cela m’inspire un regret : celui de ne pas avoir lu (encore) La ferme aux poupées. Ne ratez pas cette série polonaise !

Ne ratez pas l’avis de Velda

Adieu Oran d’Ahmed Tiab

Editeur : Editions de l’Aube

Ce n’est un secret pour personne, je suis fan de cet auteur algérien, dont c’est déjà le 5ème roman, après Le Français de Roseville, Le désert ou la mer, Gymnopédie pour une disparue et Pour donner la mort, tapez 1.

A Oran, les Chinois ont débarqué en force, en particulier pour construire des quartiers entiers abritant à court terme des failles asiatiques. Les autorités ne disent rien, pourvu que l’argent rentre. C’est sur un chantier que Kemal Fadil est appelé, pour prendre en charge une affaire de meurtres de deux Chinois, dans un quartier malfamé de la ville. Mais quand il arrive, il apprend que les corps ont disparu, qu’ils ont été rapatriés par les autorités asiatiques.

L’Algérie est aussi aux premières loges des vagues de migrants, ce qui est mal vu de la population. Fatou, originaire d’Afrique noire est sensible à cela, et en tant qu’infirmière, aide ces pauvres gens pour les soigner. C’est d’ailleurs elle qui alerte Kemal Fadil sur la disparition de quatre enfants. S’agit-il d’un enlèvement ?

Entre Chinois et migrants, les Algériens n’ont plus l’impression d’être chez eux. D’autant plus que les rivalités entre bandes font l’objet de fusillades avec de nombreuses victimes à déplorer. Si l’on ajoute que le pouvoir est déficient ou absent, tous les ingrédients sont présents pour une situation explosive, dont la conclusion va se révéler plus noire que tout ce que l’on peut imaginer.

On avait l’habitude de lire des romans policiers de la part d’Ahmed Tiab. Nous voici dans un roman d’une noirceur prégnante qui flirte avec la géopolitique. Mais Ahmed Tiab pose cette problématique au niveau des gens, du peuple, à travers Kemal qui doit faire face à une société de plus en plus cosmopolite et violente, de Fatou qui en tant qu’infirmière s’efforce de rester humaine et de respecter le serment d’Hippocrate et de Léla, la mère de Kémal, qui désespère de voir son fils se marier, et qui, du fond de son fauteuil roulant ne souhaite qu’une chose : que rien ne change, que rien ne vienne impacter ses souvenirs.

J’ai l’habitude d’une certaine originalité dans la façon de mener une intrigue. Ici, Kemal ne va pas rester au premier plan puisqu’une bonne moitié du roman va être consacrée au trafics d’humains, pour fournir de la chair fraîche aux réseaux de prostitution et de pédophilie. C’est vrai que les migrants sont des cibles faciles puisque personne ne va s’inquiéter de leur absence ou disparition. Et quand les services de police sont impliqués dans ce trafic pour toucher leur part du butin, cela contribue à déstabiliser un pays.

C’est un roman bien noir que nous offre Ahmed Tiab, comme un écho aux événements récents survenus en Algérie cet hiver. Il ne se veut pas une explication ou une démonstration, il ne propose pas de solutions, mais nous assène juste une illustration d’un pays qui se réveille alors que le monde a changé, un pays qui dérive et tombe. A l’image de ce monde qui repousse les limites et nie la légalité et tout humanisme, ce roman se termine dans le chaos. Espérons que cela ne soit pas prémonitoire.

Ahmed Tiab a écrit son meilleur roman à ce jour, à mon avis, bien sur.

Claude, qui nous manque, avait chroniqué ce roman ici

Oldies : Comment vivent les morts de Robin Cook

Editeur : Gallimard – Série Noire

Traducteur : Jean-Bernard Piat

Tous les billets de ma rubrique Oldies de 2019 seront dédiés à Claude Mesplède.

Attention coup de cœur !

Quand j’ai publié mon avis sur Quand se lève le brouillard rouge de Robin Cook (Rivages), Claude Mesplède et moi avons beaucoup correspondu par mail et par téléphone sur cet auteur que j’adore. Nous avons, entre autres, discuté des romans de cet auteur formidable (à mon avis) et Claude m’a demandé par curiosité le titre du roman que je préférais. Evidemment, je lui ai dit J’étais Dora Suarez, tant sa lecture m’a marqué. J’ai été surpris d’apprendre que Claude n’avait pas pu finir cette lecture, car le roman était trop dur et sombre pour lui.

Curieux comme je suis, je lui ai évidemment demandé quel était le sien ! Il m’a alors dit : « Comment vivent les morts. Le destin de la jeune femme est juste magnifique et dramatique. » Je n’avais jamais entendu parler de ce roman, honte à moi ! Il était évident pour moi qu’il fallait que je le lise. Cela m’a donc donné l’idée de consacrer ma rubrique Oldies à la collection Série Noire de Gallimard pour cette année 2019. Quand j’ai décidé cela, je ne pouvais imaginer le drame qui allait nous frapper, nous amoureux du polar à la fin de l’année 2018.

En dehors des discussions téléphoniques, Claude Mesplède, qui adorait partager son expérience, m’avait confié quelques anecdotes, par téléphone et quelques-unes par mail. J’en ai retrouvé une que je vous partage in-extenso, comme il nous parlait encore aujourd’hui. Je n’ai pas touché un mot de ce message.

L’anecdote de Claude Mesplède:

Je connais pas mal d’anecdotes sur lui et ce soir je t’en confie une que tu peux reproduire.

La scène se déroule à Londres, au début des années 1950. Une salle de bal. Robin doit avoir vingt ans et il est très beau.

Sa cavalière évoque sa solitude, son ennui et lorsqu’ils se quittent, elle lui confie l’adresse de son hôtel en l’engageant à passer la voir. C’est une Américaine.

Lorsqu’il quitte le bal un peu plus tard, il tient à la main la carte avec l’adresse de l’hôtel de sa cavalière d’un soir. Il s’y rend, passe une fois devant, puis deux fois, puis plusieurs fois encore avant finalement de détaler et quand il te raconte il te dit tu sais qui c’était cette Américaine ?

C’était Ava Gardner.

Quatrième de couverture :

Où donc est-elle allée, la belle Marianne qui réjouissait par ses chansons la bonne société de ce patelin de la campagne anglaise ? Et pourquoi reste-t-il invisible, ce chef de la police locale ? Et quel jeu joue-t-il, ce chef d’entreprise de pompes funèbres ? Serait-ce que dans les petites villes, les malfrats valent largement ceux des grandes métropoles ?

Mon avis :

La série de l’Usine comporte 5 romans qui sont On ne meurt que deux fois, Les mois d’avril sont meurtriers, Comment vivent les morts, J’étais Dora Suarez et Le mort à vif. La particularité de ces romans, c’est d’avoir un personnage principal anonyme. Ce qui est remarquable, c’est la noirceur dévoilée dans ces romans, la route que prend la société vers plus de violences et moins d’humanité. Le point de non-retour est de mon point de vue atteint avec J’étais Dora Suarez, comme un feu d’artifice de la démonstration qu’a voulu nous faire Robin Cook.

Comment vivent les morts reste dans la veine romantico-noire, au sens où il est moins glauque que les romans qui le suivent. Dès le premier chapitre, on est dans le bain, avec la présentation d’un expert psychologue sur les tueurs en série au Service des Décès Non Eclaircis de l’Usine. On y sent le décalage entre la théorie et la pratique, entre le psychologue et les flics de terrain. On y sent surtout une tension qui s’installe, comme pour nous montrer que dehors, c’est la jungle, l’horreur, la négation de la loi.

Le personnage principal, anonyme, va être envoyé à Thornhill, une petite bourgade de bouseux, suite à une pétition qui demande que l’on éclaircisse la disparition de Marianne Mardy, la femme du docteur local et célèbre cantatrice. Depuis quelque temps, elle avait arrêté de donner des concerts dans son salon et on ne la voyait traîner qu’affublée d’un foulard cachant son visage. Puis elle s’évanouit tel un nuage de brouillard, alors qu’elle était fort appréciée du village.

Notre sergent anonyme se doute bien qu’il va mettre les pieds dans un panier de crabes, sinon les habitants se seraient adressés à la police locale. Dès son arrivée, il se dirige vers le poste de police et demande après l’inspecteur Kedward. Mais celui-ci est absent et ne daigne pas se déplacer. Plus désagréable que jamais, notre sergent anonyme va se mettre mal avec le réceptionniste de son hôtel, la police et le gérant du bar local. Et il va mettre à jour une des affaires les plus incroyables et malhonnêtes que l’on puisse imaginer.

On ne peut pas dire que notre sergent anonyme aime se faire des amis. Quand il arrive dans un panier de crabe, la première chose qu’il fait est de mettre un grand coup de pied dedans. Il baisse la tête et fonce tout droit, à coup de dialogues cyniquement drôles mais surtout rudement bien adressés dans leur agressivité. Il n’est pas là pour faire plaisir et le fait savoir. Par ce biais, il va se faire des ennemis … en fait, tout le village.

Quand il n’est pas en activité, il repense à son passé, douloureux, terrible. Il nous raconte sa première petite amie qu’il a rencontrée au lycée, comment cela s’est terminé. Il nous raconte sa femme et sa fille mortes toutes les deux de façon horribles. Ces passages sont d’une noirceur insoutenable mais surtout, ils sont racontés avec une sincérité telle que l’on pourrait croire que cela est arrivé à Robin Cook.

Et petit à petit, les briques s’amoncellent non pas pour trouver un coupable mais pour découvrir une histoire, celle du docteur Mardy et de sa femme. Et on entre là dans les plus beaux passages du livre, probablement les plus beaux passages qu’il m’ait été donné de lire. Sans y mettre de pathos ou d’émotion, il y a dans cette histoire tant de romantisme perdu, tant de désespoir et tant d’injustice que l’on ne peut qu’être effaré, horrifié et ébloui devant leur sort mais aussi le talent de cet auteur unique.

C’est toute la magie de la littérature, la raison cruciale qui nous pousse, nous lecteurs, à parcourir des pages, dévorer des livres. C’est la quintessence même de force de la langue qui quand elle est maniée comme cela nous fait plonger dans un autre univers, et nous fait ressentir des émotions que l’on ne pourrait jamais connaitre autrement. Ce roman-là est un roman dur, noir, mais aussi romantique, dramatique et surtout inoubliable. C’est un grand roman d’un grand auteur, le Britannique Robin Cook, qui est plus que jamais mon auteur favori avec James Ellroy dans un autre genre.

Coup de cœur, je vous dis !

La chronique de Suzie : Le point zéro de Seichô Matsumoto

Editeur : Atelier Akatombo

Traducteurs : Dominique et Franck Sylvain

Dès que l’on parle du Japon, je fais appel à Suzie. Alors, bien que j’aie lu ce roman, je préfère la laisser nous évoquer ce roman policier devenu un classique de la littérature nippone et que l’on peut enfin découvrir en France. Pour ma part, j’ai adoré ce roman et son style nonchalant, tout en ambiances et nous présentant la place de la femme dans la société japonaise. J’ai aussi adoré la fin, et son genre roman policier à la Agatha Christie assumé. Mais il vaut mieux que je laisse la parole à Suzie qui va vous expliquer tout cela mieux que moi :

 

Bonjour amis lecteurs,

Bizarre, ce temps! Je ne pensais pas être restée aussi longtemps dans mon antre ! Ah, c’est juste la météo qui s’amuse avec nous. On est bien au mois de mai. Bon, comme je suis remontée, je vais vous parler d’un nouveau roman, « Le point zéro » de Seichô Matsumoto ( ゼロの焦点  en japonais).

Ce roman a été édité au Japon en 1959 après une existence sous forme de feuilleton dans deux magazines connus et il arrive enfin dans nos contrées occidentales. Son auteur, extrêmement prolifique car il a écrit plus de 450 œuvres, a déjà été publié en France dans la période allant de 1982 à 1997 et en 2010 avec cinq romans. « Le point zéro » est son sixième roman traduit en français. Ce monsieur a révolutionné le roman policier japonais en lui donnant une nouvelle ligne directrice.

D’ailleurs, il existe également deux adaptations de ce livre dont le titre anglais est « Zero focus ». La première date de mars 1961, donc juste deux ans après la publication du roman. Ce film est en noir et blanc et il y a quelques différences avec l’histoire originelle. La deuxième version est un remake de celle de 1961. Elle est plus récente, 2009, et également plus fidèle à l’œuvre d’origine. Toutes les deux sont visibles en DVD pour les curieux.

Il semble qu’outre les films, il existe aussi des interprétations pour la télévision (1961, 1971, 1976, 1983, 1991, 1994). Seule, la dernière semble être une série car composée de quatre épisodes. D’après le nombre de versions, les personnages de ce roman ont inspiré les réalisateurs et les scénaristes. Si vous êtes curieux, je vous conseille de rechercher les jaquettes des DVD ainsi que les bandes annonces (disponible uniquement en japonais sans sous-titres, enfin, celles que j’ai trouvées), vous comprendrez beaucoup de choses. Petit conseil, faites-le uniquement après avoir lu le livre. Hum, je sens qu’une séance cinématographique sur PC s’impose …

Mais revenons à notre histoire. L’intrigue se focalise sur une jeune femme Teiko qui accepte un mariage arrangé avec Kenichi Uhara. Après une semaine de vie commune, ce dernier disparaît lors d’un voyage d’affaires à Kanazawa. Teiko, bien décidée à comprendre ce qui s’est passé, se rend dans cette ville de la préfecture d’Ishikawa. Elle découvrira que les apparences sont trompeuses.

Pour nous mettre dans l’ambiance, comparons les deux couvertures de ce roman, la version française et la version japonaise. Toutes les deux correspondent à un aspect stratégique de l’histoire. Sur la première, on voit une femme vêtue d’un manteau rouge vif, sous la neige, qui marche, seule. Les habitations de la rue ont l’air ancien. Çà pourrait être une rue d’un des quartiers historiques de Kanazawa. En revanche, la deuxième met en avant des falaises qui surplombent une mer agitée comme si le point zéro correspondrait au niveau de l’eau. Chacune de ces versions est intrigante. Faut-il se baser sur ces couvertures pour comprendre l’intrigue? Ou n’est-ce qu’une illusion?

Le livre est structuré en 13 chapitres avec un titre qui correspond à ce qu’on peut y trouver. L’intrigue est lente à se mettre en place. L’auteur prend le temps de poser ses indices au fur et à mesure de l’avancée de l’histoire. Telle Teiko qui connait peu de choses de ce mari disparu, on va essayer de faire s’imbriquer les différents indices, de comprendre ce qui s’est passé.

Mais, le puzzle comporte énormément de pièces qui n’ont pas de point commun, de ligne directrice. De plus, au détour d’une page, on peut tomber sur une belle illustration en noir et blanc qui donne des informations sur le paysage, un point en particulier. Le rythme va commencer à s’accélérer avec la rencontre d’une femme en particulier et relancer l’intrigue sur les bons rails jusqu’au dénouement final.

En ce qui concerne les personnages, on va rencontrer un certain nombre d’archétypes de femmes japonaises à travers Teiko, sa mère et sa belle-sœur mais également Sachiko Murota, l’épouse du président d’une société. Les hommes ne font que graviter autour de ces héroïnes, donner le contexte qui va leur permettre de les mettre en avant, tout en restant dans une position correspondant à leur statut. Ils sont juste des écrins qui mettent en valeur les personnalités de ces femmes.

Si on se concentre sur Teiko, c’est une jeune femme qui découvre une nouvelle vie, celle de femme mariée avec ses avantages et ses inconvénients. Tout fonctionne comme si, auparavant, elle était une page blanche sur laquelle un mari viendrait écrire son histoire. La disparition de ce dernier et les questions qui en découlent vont mettre à mal cette innocence maritale. Elle a du mal à se rattacher à quelque chose. La structure qu’elle avait envisagée a éclaté en mille morceaux et elle doit comprendre la disparition de son mari pour pouvoir se reconstruire.

Chacune de ses femmes montre un aspect particulier de la société japonaise et les conséquences qui peuvent en découler car l’écrin se brise. Qu’auriez-vous fait à leur place?

Un autre personnage a presque autant d’importance que ces héroïnes dans cette histoire, c’est cette ville de Kanazawa et les villes qui se trouvent aux alentours. Il avait déjà commencé à ensorceler l’héroïne à distance. Ce qui va la pousser à chercher son mari, c’est également de pouvoir contempler ces divers paysages ainsi que la saison d’hiver de cette région. Bien que caché, ce personnage distille, déploie sa magie jusqu’à vous enchaîner. Il devient difficile de l’oublier. Il y a comme un gout « d’y revenir ».

Ce qui est bizarre, c’est ce que j’ai eu l’occasion de visiter la ville de Kanazawa l’année dernière, presque soixante ans après la publication de ce livre. J’ai eu la possibilité de voir cette ville en été et non en hiver, comme cela est décrit dans le livre. Malheureusement, je n’ai pas eu le temps de me promener dans les alentours. J’ai pu retrouver une partie de l’atmosphère qui est décrite dans ce livre. J’y étais sans doute plus sensible.

Maintenant, vous pouvez faire le trajet décrit en seulement 2h30. Je suis donc partie avec un apriori positif sur cette histoire. L’intrigue monte en puissance doucement comme si l’auteur voulait vous laisser le temps d’apprécier cette partie du Japon, ces paysages particuliers. A travers Teiko, j’ai retrouvé cet aspect des femmes japonaises qui se coulent dans un moule codifié à l’extérieur de leur demeure et qui respectent les traditions et cette société profondément patriarcale. L’auteur montre que le monde de l’apparence est ce qui compte et il le fait à travers le personnage de Sachiko Murota. Le regard des autres peut tuer dans cette société stricte. La place des femmes est bien définie et elles ne doivent pas en changer.

C’est un roman que j’ai beaucoup apprécié et qui montre les mœurs de l’époque qui se répercute encore à l’heure actuelle. Pendant un moment, je n’ai pas compris où l’auteur voulait me mener. Mais, en assemblant certains indices, j’ai découvert la vérité un peu avant l’héroïne qui, au vu de la situation, ne pouvait comprendre tout de suite la réalité. L’auteur m’a fait passer par un labyrinthe assez complexe pour trouver la solution de l’énigme et je peux dire que certaines situations étaient plutôt tordues.

Enfin, un des personnages importants de cette histoire reste les différents paysages de la  préfecture d’Ishikawa qui se dressent tout au long de l’histoire pour nous enchaîner, nous ensorceler à travers ces divers coins de la nature. Quasiment toutes les questions trouvent une réponse. J’en suis sortie fascinée, désirant voir Kanazawa sous la neige et goûter cette atmosphère si particulière. Cela m’a également donné envie de lire les autres romans policiers de l’auteur pour retrouver ce lyrisme littéraire. Si vous voulez en apprendre plus sur cette région et sur une période de l’histoire du Japon qui reste méconnue, je vous conseille de vous jeter sur ce roman. Vous aurez du mal à le lâcher avant la fin et vous prendrez ensuite un billet pour le Japon.

Maintenant, il est temps de vous abandonner pour me m’aérer l’esprit avec de nouveaux livres. Mais, je reviendrai bientôt vous parler d’une autre de mes lectures. portez-vous bien et bonne lecture !

L’inspecteur Dalil à Paris de Soufiane Chakkouche

Editeur : Jigal

On trouve souvent sur Internet cette phrase : Jigal, découvreur de talents. On ne peut qu’être d’accord après la lecture de ce roman qui, s’il peut paraître un simple roman policier, possède un vrai style, un vrai ton et un superbe personnage que l’on espère revoir.

L’inspecteur Dalil coule une retraite paisible en pêchant au bord de la plage avec sa chienne quand une silhouette se dirige vers lui. La petite voix qui lui donne des conseils dans sa tête lui indique qu’il s’agit de l’inspecteur Brahim, son ancien collègue. Celui-ci lui propose de reprendre du service dès aujourd’hui afin de résoudre une enquête qui pourrait bien revêtir une importance vitale pour son pays, le Maroc. Sa petite voix saute de joie à l’idée de retravailler,

Il est reçu par Ali Aliouate, le directeur du Bureau Central d’Investigation Judiciaire, l’équivalent du FBI marocain. Bien vite, Aliouate donne à Dalil une carte de police officielle ainsi qu’une arme. Mais Dalil ne veut pas d’arme, et il n’en a jamais voulu. Aliouate connait bien le dossier de Dalil, et le taux de réussite de ses enquêtes de 100%. L’affaire qu’il lui propose concerne le terrorisme et la France.

Un jeune homme a été enlevé devant une mosquée en plein Paris. Il s’appelle Bader Farisse et est étudiant en transhumanisme. La France accuse le Maroc de ne pas en faire assez contre le terrorisme. L’inspecteur Dalil va être envoyé à Paris pour faire équipe avec le commissaire Maugin, la crème du 36 Quai des Orfèvres. Dalil est accueilli par le commissaire mais bien vite, les petits gestes de Maugin montrent bien que la méfiance est à l’ordre du jour entre les deux hommes.

On aurait pu imaginer un couple de flics dépareillés dans ce roman, mais on a plutôt affaire à deux personnages forts qui font chacun leur enquête dans leur coin, et cela, surtout parce qu’ils se méfient l’un de l’autre. Quoiqu’il en soit, ce roman est un vrai roman policier qui repose sur deux personnages forts, en plaçant au premier plan l’inspecteur Dalil. Et quel personnage que ce Marocain exilé au milieu des fous, c’est-à-dire en France.

Cet inspecteur, habitué à tâter du poisson loin du vacarme de la ville, se retrouve en plein Paris. Si l’on ajoute à cela qu’il parle souvent tout seul, pour répondre à la petite voix qui fait des remarques dans sa tête, cela nous donne des scènes d’une drôlerie irrésistible. Ajoutons à cela qu’il est un fin psychologue, puisqu’il arrive à tirer les vers du nez du plus récalcitrant juste en menant ses questions d’une façon fort intelligente, et vous avez un personnage de flic qu’il va falloir suivre de très près à l’avenir.

Ceci démontre que les dialogues sont extrêmement bien faits, et que l’intrigue est menée avec une maîtrise qui force l’admiration. Et puis, je ne peux que louer ces remarques sur notre mode de vie, ces évidences que l’on ne voit plus puisque la vie parisienne est vue par un provincial étranger. Il n’y a qu’à apprécier ces passages sur le métro, ou la désolation de l’inspecteur Dalil devant les gens qui demandent de l’argent pour manger.

Si le sujet est grave et tout de même bien flippant, la faculté d’implanter une puce connectée à Internet dans votre cerveau, le ton se révèle dans l’ensemble léger, drôle et lucide, même si la scène finale est noire. D’une plume fluide, Soufiane Chakkouche fait une entrée fracassante dans le monde du polar avec un ton remarquablement neuf et rafraîchissant. Ce roman est totalement bluffant et je suis d’hors et déjà fan. Vivement la suite !

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