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Adieu Oran d’Ahmed Tiab

Editeur : Editions de l’Aube

Ce n’est un secret pour personne, je suis fan de cet auteur algérien, dont c’est déjà le 5ème roman, après Le Français de Roseville, Le désert ou la mer, Gymnopédie pour une disparue et Pour donner la mort, tapez 1.

A Oran, les Chinois ont débarqué en force, en particulier pour construire des quartiers entiers abritant à court terme des failles asiatiques. Les autorités ne disent rien, pourvu que l’argent rentre. C’est sur un chantier que Kemal Fadil est appelé, pour prendre en charge une affaire de meurtres de deux Chinois, dans un quartier malfamé de la ville. Mais quand il arrive, il apprend que les corps ont disparu, qu’ils ont été rapatriés par les autorités asiatiques.

L’Algérie est aussi aux premières loges des vagues de migrants, ce qui est mal vu de la population. Fatou, originaire d’Afrique noire est sensible à cela, et en tant qu’infirmière, aide ces pauvres gens pour les soigner. C’est d’ailleurs elle qui alerte Kemal Fadil sur la disparition de quatre enfants. S’agit-il d’un enlèvement ?

Entre Chinois et migrants, les Algériens n’ont plus l’impression d’être chez eux. D’autant plus que les rivalités entre bandes font l’objet de fusillades avec de nombreuses victimes à déplorer. Si l’on ajoute que le pouvoir est déficient ou absent, tous les ingrédients sont présents pour une situation explosive, dont la conclusion va se révéler plus noire que tout ce que l’on peut imaginer.

On avait l’habitude de lire des romans policiers de la part d’Ahmed Tiab. Nous voici dans un roman d’une noirceur prégnante qui flirte avec la géopolitique. Mais Ahmed Tiab pose cette problématique au niveau des gens, du peuple, à travers Kemal qui doit faire face à une société de plus en plus cosmopolite et violente, de Fatou qui en tant qu’infirmière s’efforce de rester humaine et de respecter le serment d’Hippocrate et de Léla, la mère de Kémal, qui désespère de voir son fils se marier, et qui, du fond de son fauteuil roulant ne souhaite qu’une chose : que rien ne change, que rien ne vienne impacter ses souvenirs.

J’ai l’habitude d’une certaine originalité dans la façon de mener une intrigue. Ici, Kemal ne va pas rester au premier plan puisqu’une bonne moitié du roman va être consacrée au trafics d’humains, pour fournir de la chair fraîche aux réseaux de prostitution et de pédophilie. C’est vrai que les migrants sont des cibles faciles puisque personne ne va s’inquiéter de leur absence ou disparition. Et quand les services de police sont impliqués dans ce trafic pour toucher leur part du butin, cela contribue à déstabiliser un pays.

C’est un roman bien noir que nous offre Ahmed Tiab, comme un écho aux événements récents survenus en Algérie cet hiver. Il ne se veut pas une explication ou une démonstration, il ne propose pas de solutions, mais nous assène juste une illustration d’un pays qui se réveille alors que le monde a changé, un pays qui dérive et tombe. A l’image de ce monde qui repousse les limites et nie la légalité et tout humanisme, ce roman se termine dans le chaos. Espérons que cela ne soit pas prémonitoire.

Ahmed Tiab a écrit son meilleur roman à ce jour, à mon avis, bien sur.

Claude, qui nous manque, avait chroniqué ce roman ici

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Oldies : Comment vivent les morts de Robin Cook

Editeur : Gallimard – Série Noire

Traducteur : Jean-Bernard Piat

Tous les billets de ma rubrique Oldies de 2019 seront dédiés à Claude Mesplède.

Attention coup de cœur !

Quand j’ai publié mon avis sur Quand se lève le brouillard rouge de Robin Cook (Rivages), Claude Mesplède et moi avons beaucoup correspondu par mail et par téléphone sur cet auteur que j’adore. Nous avons, entre autres, discuté des romans de cet auteur formidable (à mon avis) et Claude m’a demandé par curiosité le titre du roman que je préférais. Evidemment, je lui ai dit J’étais Dora Suarez, tant sa lecture m’a marqué. J’ai été surpris d’apprendre que Claude n’avait pas pu finir cette lecture, car le roman était trop dur et sombre pour lui.

Curieux comme je suis, je lui ai évidemment demandé quel était le sien ! Il m’a alors dit : « Comment vivent les morts. Le destin de la jeune femme est juste magnifique et dramatique. » Je n’avais jamais entendu parler de ce roman, honte à moi ! Il était évident pour moi qu’il fallait que je le lise. Cela m’a donc donné l’idée de consacrer ma rubrique Oldies à la collection Série Noire de Gallimard pour cette année 2019. Quand j’ai décidé cela, je ne pouvais imaginer le drame qui allait nous frapper, nous amoureux du polar à la fin de l’année 2018.

En dehors des discussions téléphoniques, Claude Mesplède, qui adorait partager son expérience, m’avait confié quelques anecdotes, par téléphone et quelques-unes par mail. J’en ai retrouvé une que je vous partage in-extenso, comme il nous parlait encore aujourd’hui. Je n’ai pas touché un mot de ce message.

L’anecdote de Claude Mesplède:

Je connais pas mal d’anecdotes sur lui et ce soir je t’en confie une que tu peux reproduire.

La scène se déroule à Londres, au début des années 1950. Une salle de bal. Robin doit avoir vingt ans et il est très beau.

Sa cavalière évoque sa solitude, son ennui et lorsqu’ils se quittent, elle lui confie l’adresse de son hôtel en l’engageant à passer la voir. C’est une Américaine.

Lorsqu’il quitte le bal un peu plus tard, il tient à la main la carte avec l’adresse de l’hôtel de sa cavalière d’un soir. Il s’y rend, passe une fois devant, puis deux fois, puis plusieurs fois encore avant finalement de détaler et quand il te raconte il te dit tu sais qui c’était cette Américaine ?

C’était Ava Gardner.

Quatrième de couverture :

Où donc est-elle allée, la belle Marianne qui réjouissait par ses chansons la bonne société de ce patelin de la campagne anglaise ? Et pourquoi reste-t-il invisible, ce chef de la police locale ? Et quel jeu joue-t-il, ce chef d’entreprise de pompes funèbres ? Serait-ce que dans les petites villes, les malfrats valent largement ceux des grandes métropoles ?

Mon avis :

La série de l’Usine comporte 5 romans qui sont On ne meurt que deux fois, Les mois d’avril sont meurtriers, Comment vivent les morts, J’étais Dora Suarez et Le mort à vif. La particularité de ces romans, c’est d’avoir un personnage principal anonyme. Ce qui est remarquable, c’est la noirceur dévoilée dans ces romans, la route que prend la société vers plus de violences et moins d’humanité. Le point de non-retour est de mon point de vue atteint avec J’étais Dora Suarez, comme un feu d’artifice de la démonstration qu’a voulu nous faire Robin Cook.

Comment vivent les morts reste dans la veine romantico-noire, au sens où il est moins glauque que les romans qui le suivent. Dès le premier chapitre, on est dans le bain, avec la présentation d’un expert psychologue sur les tueurs en série au Service des Décès Non Eclaircis de l’Usine. On y sent le décalage entre la théorie et la pratique, entre le psychologue et les flics de terrain. On y sent surtout une tension qui s’installe, comme pour nous montrer que dehors, c’est la jungle, l’horreur, la négation de la loi.

Le personnage principal, anonyme, va être envoyé à Thornhill, une petite bourgade de bouseux, suite à une pétition qui demande que l’on éclaircisse la disparition de Marianne Mardy, la femme du docteur local et célèbre cantatrice. Depuis quelque temps, elle avait arrêté de donner des concerts dans son salon et on ne la voyait traîner qu’affublée d’un foulard cachant son visage. Puis elle s’évanouit tel un nuage de brouillard, alors qu’elle était fort appréciée du village.

Notre sergent anonyme se doute bien qu’il va mettre les pieds dans un panier de crabes, sinon les habitants se seraient adressés à la police locale. Dès son arrivée, il se dirige vers le poste de police et demande après l’inspecteur Kedward. Mais celui-ci est absent et ne daigne pas se déplacer. Plus désagréable que jamais, notre sergent anonyme va se mettre mal avec le réceptionniste de son hôtel, la police et le gérant du bar local. Et il va mettre à jour une des affaires les plus incroyables et malhonnêtes que l’on puisse imaginer.

On ne peut pas dire que notre sergent anonyme aime se faire des amis. Quand il arrive dans un panier de crabe, la première chose qu’il fait est de mettre un grand coup de pied dedans. Il baisse la tête et fonce tout droit, à coup de dialogues cyniquement drôles mais surtout rudement bien adressés dans leur agressivité. Il n’est pas là pour faire plaisir et le fait savoir. Par ce biais, il va se faire des ennemis … en fait, tout le village.

Quand il n’est pas en activité, il repense à son passé, douloureux, terrible. Il nous raconte sa première petite amie qu’il a rencontrée au lycée, comment cela s’est terminé. Il nous raconte sa femme et sa fille mortes toutes les deux de façon horribles. Ces passages sont d’une noirceur insoutenable mais surtout, ils sont racontés avec une sincérité telle que l’on pourrait croire que cela est arrivé à Robin Cook.

Et petit à petit, les briques s’amoncellent non pas pour trouver un coupable mais pour découvrir une histoire, celle du docteur Mardy et de sa femme. Et on entre là dans les plus beaux passages du livre, probablement les plus beaux passages qu’il m’ait été donné de lire. Sans y mettre de pathos ou d’émotion, il y a dans cette histoire tant de romantisme perdu, tant de désespoir et tant d’injustice que l’on ne peut qu’être effaré, horrifié et ébloui devant leur sort mais aussi le talent de cet auteur unique.

C’est toute la magie de la littérature, la raison cruciale qui nous pousse, nous lecteurs, à parcourir des pages, dévorer des livres. C’est la quintessence même de force de la langue qui quand elle est maniée comme cela nous fait plonger dans un autre univers, et nous fait ressentir des émotions que l’on ne pourrait jamais connaitre autrement. Ce roman-là est un roman dur, noir, mais aussi romantique, dramatique et surtout inoubliable. C’est un grand roman d’un grand auteur, le Britannique Robin Cook, qui est plus que jamais mon auteur favori avec James Ellroy dans un autre genre.

Coup de cœur, je vous dis !

La chronique de Suzie : Le point zéro de Seichô Matsumoto

Editeur : Atelier Akatombo

Traducteurs : Dominique et Franck Sylvain

Dès que l’on parle du Japon, je fais appel à Suzie. Alors, bien que j’aie lu ce roman, je préfère la laisser nous évoquer ce roman policier devenu un classique de la littérature nippone et que l’on peut enfin découvrir en France. Pour ma part, j’ai adoré ce roman et son style nonchalant, tout en ambiances et nous présentant la place de la femme dans la société japonaise. J’ai aussi adoré la fin, et son genre roman policier à la Agatha Christie assumé. Mais il vaut mieux que je laisse la parole à Suzie qui va vous expliquer tout cela mieux que moi :

 

Bonjour amis lecteurs,

Bizarre, ce temps! Je ne pensais pas être restée aussi longtemps dans mon antre ! Ah, c’est juste la météo qui s’amuse avec nous. On est bien au mois de mai. Bon, comme je suis remontée, je vais vous parler d’un nouveau roman, « Le point zéro » de Seichô Matsumoto ( ゼロの焦点  en japonais).

Ce roman a été édité au Japon en 1959 après une existence sous forme de feuilleton dans deux magazines connus et il arrive enfin dans nos contrées occidentales. Son auteur, extrêmement prolifique car il a écrit plus de 450 œuvres, a déjà été publié en France dans la période allant de 1982 à 1997 et en 2010 avec cinq romans. « Le point zéro » est son sixième roman traduit en français. Ce monsieur a révolutionné le roman policier japonais en lui donnant une nouvelle ligne directrice.

D’ailleurs, il existe également deux adaptations de ce livre dont le titre anglais est « Zero focus ». La première date de mars 1961, donc juste deux ans après la publication du roman. Ce film est en noir et blanc et il y a quelques différences avec l’histoire originelle. La deuxième version est un remake de celle de 1961. Elle est plus récente, 2009, et également plus fidèle à l’œuvre d’origine. Toutes les deux sont visibles en DVD pour les curieux.

Il semble qu’outre les films, il existe aussi des interprétations pour la télévision (1961, 1971, 1976, 1983, 1991, 1994). Seule, la dernière semble être une série car composée de quatre épisodes. D’après le nombre de versions, les personnages de ce roman ont inspiré les réalisateurs et les scénaristes. Si vous êtes curieux, je vous conseille de rechercher les jaquettes des DVD ainsi que les bandes annonces (disponible uniquement en japonais sans sous-titres, enfin, celles que j’ai trouvées), vous comprendrez beaucoup de choses. Petit conseil, faites-le uniquement après avoir lu le livre. Hum, je sens qu’une séance cinématographique sur PC s’impose …

Mais revenons à notre histoire. L’intrigue se focalise sur une jeune femme Teiko qui accepte un mariage arrangé avec Kenichi Uhara. Après une semaine de vie commune, ce dernier disparaît lors d’un voyage d’affaires à Kanazawa. Teiko, bien décidée à comprendre ce qui s’est passé, se rend dans cette ville de la préfecture d’Ishikawa. Elle découvrira que les apparences sont trompeuses.

Pour nous mettre dans l’ambiance, comparons les deux couvertures de ce roman, la version française et la version japonaise. Toutes les deux correspondent à un aspect stratégique de l’histoire. Sur la première, on voit une femme vêtue d’un manteau rouge vif, sous la neige, qui marche, seule. Les habitations de la rue ont l’air ancien. Çà pourrait être une rue d’un des quartiers historiques de Kanazawa. En revanche, la deuxième met en avant des falaises qui surplombent une mer agitée comme si le point zéro correspondrait au niveau de l’eau. Chacune de ces versions est intrigante. Faut-il se baser sur ces couvertures pour comprendre l’intrigue? Ou n’est-ce qu’une illusion?

Le livre est structuré en 13 chapitres avec un titre qui correspond à ce qu’on peut y trouver. L’intrigue est lente à se mettre en place. L’auteur prend le temps de poser ses indices au fur et à mesure de l’avancée de l’histoire. Telle Teiko qui connait peu de choses de ce mari disparu, on va essayer de faire s’imbriquer les différents indices, de comprendre ce qui s’est passé.

Mais, le puzzle comporte énormément de pièces qui n’ont pas de point commun, de ligne directrice. De plus, au détour d’une page, on peut tomber sur une belle illustration en noir et blanc qui donne des informations sur le paysage, un point en particulier. Le rythme va commencer à s’accélérer avec la rencontre d’une femme en particulier et relancer l’intrigue sur les bons rails jusqu’au dénouement final.

En ce qui concerne les personnages, on va rencontrer un certain nombre d’archétypes de femmes japonaises à travers Teiko, sa mère et sa belle-sœur mais également Sachiko Murota, l’épouse du président d’une société. Les hommes ne font que graviter autour de ces héroïnes, donner le contexte qui va leur permettre de les mettre en avant, tout en restant dans une position correspondant à leur statut. Ils sont juste des écrins qui mettent en valeur les personnalités de ces femmes.

Si on se concentre sur Teiko, c’est une jeune femme qui découvre une nouvelle vie, celle de femme mariée avec ses avantages et ses inconvénients. Tout fonctionne comme si, auparavant, elle était une page blanche sur laquelle un mari viendrait écrire son histoire. La disparition de ce dernier et les questions qui en découlent vont mettre à mal cette innocence maritale. Elle a du mal à se rattacher à quelque chose. La structure qu’elle avait envisagée a éclaté en mille morceaux et elle doit comprendre la disparition de son mari pour pouvoir se reconstruire.

Chacune de ses femmes montre un aspect particulier de la société japonaise et les conséquences qui peuvent en découler car l’écrin se brise. Qu’auriez-vous fait à leur place?

Un autre personnage a presque autant d’importance que ces héroïnes dans cette histoire, c’est cette ville de Kanazawa et les villes qui se trouvent aux alentours. Il avait déjà commencé à ensorceler l’héroïne à distance. Ce qui va la pousser à chercher son mari, c’est également de pouvoir contempler ces divers paysages ainsi que la saison d’hiver de cette région. Bien que caché, ce personnage distille, déploie sa magie jusqu’à vous enchaîner. Il devient difficile de l’oublier. Il y a comme un gout « d’y revenir ».

Ce qui est bizarre, c’est ce que j’ai eu l’occasion de visiter la ville de Kanazawa l’année dernière, presque soixante ans après la publication de ce livre. J’ai eu la possibilité de voir cette ville en été et non en hiver, comme cela est décrit dans le livre. Malheureusement, je n’ai pas eu le temps de me promener dans les alentours. J’ai pu retrouver une partie de l’atmosphère qui est décrite dans ce livre. J’y étais sans doute plus sensible.

Maintenant, vous pouvez faire le trajet décrit en seulement 2h30. Je suis donc partie avec un apriori positif sur cette histoire. L’intrigue monte en puissance doucement comme si l’auteur voulait vous laisser le temps d’apprécier cette partie du Japon, ces paysages particuliers. A travers Teiko, j’ai retrouvé cet aspect des femmes japonaises qui se coulent dans un moule codifié à l’extérieur de leur demeure et qui respectent les traditions et cette société profondément patriarcale. L’auteur montre que le monde de l’apparence est ce qui compte et il le fait à travers le personnage de Sachiko Murota. Le regard des autres peut tuer dans cette société stricte. La place des femmes est bien définie et elles ne doivent pas en changer.

C’est un roman que j’ai beaucoup apprécié et qui montre les mœurs de l’époque qui se répercute encore à l’heure actuelle. Pendant un moment, je n’ai pas compris où l’auteur voulait me mener. Mais, en assemblant certains indices, j’ai découvert la vérité un peu avant l’héroïne qui, au vu de la situation, ne pouvait comprendre tout de suite la réalité. L’auteur m’a fait passer par un labyrinthe assez complexe pour trouver la solution de l’énigme et je peux dire que certaines situations étaient plutôt tordues.

Enfin, un des personnages importants de cette histoire reste les différents paysages de la  préfecture d’Ishikawa qui se dressent tout au long de l’histoire pour nous enchaîner, nous ensorceler à travers ces divers coins de la nature. Quasiment toutes les questions trouvent une réponse. J’en suis sortie fascinée, désirant voir Kanazawa sous la neige et goûter cette atmosphère si particulière. Cela m’a également donné envie de lire les autres romans policiers de l’auteur pour retrouver ce lyrisme littéraire. Si vous voulez en apprendre plus sur cette région et sur une période de l’histoire du Japon qui reste méconnue, je vous conseille de vous jeter sur ce roman. Vous aurez du mal à le lâcher avant la fin et vous prendrez ensuite un billet pour le Japon.

Maintenant, il est temps de vous abandonner pour me m’aérer l’esprit avec de nouveaux livres. Mais, je reviendrai bientôt vous parler d’une autre de mes lectures. portez-vous bien et bonne lecture !

L’inspecteur Dalil à Paris de Soufiane Chakkouche

Editeur : Jigal

On trouve souvent sur Internet cette phrase : Jigal, découvreur de talents. On ne peut qu’être d’accord après la lecture de ce roman qui, s’il peut paraître un simple roman policier, possède un vrai style, un vrai ton et un superbe personnage que l’on espère revoir.

L’inspecteur Dalil coule une retraite paisible en pêchant au bord de la plage avec sa chienne quand une silhouette se dirige vers lui. La petite voix qui lui donne des conseils dans sa tête lui indique qu’il s’agit de l’inspecteur Brahim, son ancien collègue. Celui-ci lui propose de reprendre du service dès aujourd’hui afin de résoudre une enquête qui pourrait bien revêtir une importance vitale pour son pays, le Maroc. Sa petite voix saute de joie à l’idée de retravailler,

Il est reçu par Ali Aliouate, le directeur du Bureau Central d’Investigation Judiciaire, l’équivalent du FBI marocain. Bien vite, Aliouate donne à Dalil une carte de police officielle ainsi qu’une arme. Mais Dalil ne veut pas d’arme, et il n’en a jamais voulu. Aliouate connait bien le dossier de Dalil, et le taux de réussite de ses enquêtes de 100%. L’affaire qu’il lui propose concerne le terrorisme et la France.

Un jeune homme a été enlevé devant une mosquée en plein Paris. Il s’appelle Bader Farisse et est étudiant en transhumanisme. La France accuse le Maroc de ne pas en faire assez contre le terrorisme. L’inspecteur Dalil va être envoyé à Paris pour faire équipe avec le commissaire Maugin, la crème du 36 Quai des Orfèvres. Dalil est accueilli par le commissaire mais bien vite, les petits gestes de Maugin montrent bien que la méfiance est à l’ordre du jour entre les deux hommes.

On aurait pu imaginer un couple de flics dépareillés dans ce roman, mais on a plutôt affaire à deux personnages forts qui font chacun leur enquête dans leur coin, et cela, surtout parce qu’ils se méfient l’un de l’autre. Quoiqu’il en soit, ce roman est un vrai roman policier qui repose sur deux personnages forts, en plaçant au premier plan l’inspecteur Dalil. Et quel personnage que ce Marocain exilé au milieu des fous, c’est-à-dire en France.

Cet inspecteur, habitué à tâter du poisson loin du vacarme de la ville, se retrouve en plein Paris. Si l’on ajoute à cela qu’il parle souvent tout seul, pour répondre à la petite voix qui fait des remarques dans sa tête, cela nous donne des scènes d’une drôlerie irrésistible. Ajoutons à cela qu’il est un fin psychologue, puisqu’il arrive à tirer les vers du nez du plus récalcitrant juste en menant ses questions d’une façon fort intelligente, et vous avez un personnage de flic qu’il va falloir suivre de très près à l’avenir.

Ceci démontre que les dialogues sont extrêmement bien faits, et que l’intrigue est menée avec une maîtrise qui force l’admiration. Et puis, je ne peux que louer ces remarques sur notre mode de vie, ces évidences que l’on ne voit plus puisque la vie parisienne est vue par un provincial étranger. Il n’y a qu’à apprécier ces passages sur le métro, ou la désolation de l’inspecteur Dalil devant les gens qui demandent de l’argent pour manger.

Si le sujet est grave et tout de même bien flippant, la faculté d’implanter une puce connectée à Internet dans votre cerveau, le ton se révèle dans l’ensemble léger, drôle et lucide, même si la scène finale est noire. D’une plume fluide, Soufiane Chakkouche fait une entrée fracassante dans le monde du polar avec un ton remarquablement neuf et rafraîchissant. Ce roman est totalement bluffant et je suis d’hors et déjà fan. Vivement la suite !

Ne ratez pas les avis de Yves et Psycho-Pat

Les mains vides de Valerio Varesi

Editeur : Agullo

Traductrice : Florence Rigollet

Ce roman n’est que le quatrième publié en France de cet auteur, après Le fleuve des brumes, La pension de la via Saffi et Les ombres de Montelupo, et déjà, j’ai l’impression qu’à chaque fois, ce sont des lectures impératives, obligatoires, tant ces lignes disent tant de choses.

C’est le mois d’aout dans la ville de Parme et la chaleur est insupportable. On aurait pu croire que la ville sommeillerait tranquillement en attendant la baisse de la température de la soirée. Mais il devait en être autrement. Dès le matin, un appel à la radio signale un braquage, réalisé par quatre individus. Puis c’est une bagarre générale qui se déclenche Via Trento, impliquant une quinzaine de personnes. Puis, c’est un fou qui menace la foule avec un couteau.

Mais c’est l’appel suivant qui attire l’attention du commissaire Soneri : deux hommes viennent de voler l’accordéon du musicien qui joue sur les marches du Teatro Regio. « On peut tout supporter de cette ville : sa chaleur, ses voyous … Mais pas qu’on lui vole sa musique. » L’après midi commence sur le même rythme : une jeune fille a été agressée puis un homme est retrouvé mort chez lui. On demande à Soneri d’aller voir cette affaire bien étrange.

En plein quartier des boutiques de fringues, Soneri arrive dans l’appartement de Francesco Galluzzo. Le mort, brun et bronzé, est couché à coté du canapé, sa tête tournée vers la porte. L’appartement est en total désordre et l’homme a le visage tuméfié, avec des traces de corde aux poignets. C’est son associé qui l’a découvert, après être allé chercher la clé chez la sœur de Galluzzo. Pour Soneri, c’est clair : c’est un passage à tabac qui s’est mal terminé.

Ceux qui ont lu les trois premières enquêtes de Soneri risquent d’être surpris au démarrage de ce livre. Là où Le fleuve des brumes jouait sur les ambiances, où La pension de la via Saffi et Les ombres de Montelupo abordaient les relations du commissaire avec son passé familial, nous sommes plongés dans une canicule en pleine ville. Le style et le rythme s’en ressentent : les phrases sont rapides, toutes en actions, en mouvements, et il y a peu de place pour les sentiments.

A partir d’une affaire simple en apparence, l’affaire va non pas se complexifier, mais dévoiler des liens sur la vie secrète de Parme et l’implantation de la mafia dans les commerces de la ville. Puis, le commissaire va se montrer un témoin des changements de sa ville, de sa vie, empli de nostalgie, de ce passé où la vie semblait si simple, si limpide, plus en relation avec la loi et le respect des gens.

Car le monde a choisi un nouveau roi, un nouveau Dieu, celui de l’argent. Tout se vend, tout s’achète et plus on en donne aux gens, plus ils en demandent. On trouve cette phrase éloquente et remarquable dans la deuxième moitié du livre : « L’argent est la nouvelle idole unique et totalitaire. Il ne nous reste plus que deux possibilités : soit en profiter, soit tenter de s’y opposer. Moi, j’ai choisi la première et vous, la seconde. Le seul point sur lequel on se retrouve, c’est le mépris qu’on peut ressentir pour ce monde-là. »

Si le sujet n’est pas nouveau, le regard que pose Valerio Varesi et son commissaire sur notre monde et sur son évolution permet de prendre un peu de recul par rapport à ce qu’on subit tous les jours. Publié en 2004, il avait des allures de visionnaire ; aujourd’hui, il fait office de constat pessimiste. Mais il y a une qualité que l’on ne peut lui reprocher : c’est de nous avoir emmené dans cette Parme magique, pour parler d’un sujet universel, avec un beau constat d’échec. Et quand on a tourné la dernière page, on a envie d’éteindre la télévision quand il y a des pages de publicité.

Dans la brume écarlate de Nicolas Lebel

Editeur : Marabout

C’est déjà son cinquième roman, à M.Lebel. Je l’ai découvert avec Le jour des morts, son deuxième. En fait, j’ai découvert l’auteur, mais aussi son personnage principal, le capitaine Daniel Mehrlicht, capable de coups de gueule qui se transforment en envolées lyriques, en chefs d’oeuvre one-man-showesques comiques, mon ami, mon frère, mon double littéraire.

Dimanche 15 avril, 23H41. Le capitaine Mehrlicht suit sa compagne Mado à un spectacle de magie grand-guignolesque. Comme par hasard, ils demandent à une personne du public de monter sur scène. Comme par hasard, cela tombe sur notre capitaine. Comme par hasard, le magicien coupe Mehrlicht en deux et le sang coule à grands flots. Pendant ce temps là, la jeune Lucie quitte ses amis et disparaît dans le brouillard.

Le lendemain. Les lieutenants Sophie Latour et Mickaël Dossantos interrogent un homme, Vincent Demagny, qui a battu sa femme, qui se retrouve à l’hôpital. Malheureusement, celle-ci n’a pas porté plainte. Puis c’est une dame qui vient signaler la disparition de sa fille Lucie, 21 ans. Brigitte Maturin est sûre que sa fille est morte puisque sa mère l’a vu quand elle a tiré les cartes de tarot. Malgré cela, le capitaine Mehrlicht décide de vérifier si on peut retrouver Lucie rapidement.

Taleb Adil et Noura sont syriens et vivent dans leur famille à Alep. Ses parents ont économisé pendant des années, puis leur ont donné tout leur argent pour qu’ils aillent chercher la paix ailleurs, loin des bombes qui détruisent le Liban. Alors, Taleb et Noura ont parcouru nombre de pays, sont revenus en arrière pour repartir en avant, dépouillés de leurs maigres biens. Quand enfin ils arrivent à Paris, c’est dans un camp de SDF qu’ils atterrissent, et la violence des gens du coin sont semblables aux cinglés qui font la guerre là-bas.

Quand la ville est plongée dans le brouillard, rien de tel qu’un petit tour au cimetière. Direction le Père Lachaise pour un appel étrange. Mehrlicht et son équipe sont accueillis par Raoul Pinson, le gardien en chef et son assistant Benoît Laborie. Au détour d’une allée, les deux hommes ont découvert une flaque de sang frais. Etant donné la quantité, la personne qui a saigné est soit morte, soit très mal en point. Voilà un mystère de plus pour Mehrlicht et son équipe.

Avec une construction remarquable que l’on peut trouver complexe, Nicolas Lebel va nous mener son histoire avec un train d’enfer, la déroulant quasiment en temps réel puisque cela se déroule sur deux jours. Ça va vite, ça part dans tous les sens, et l’heure indiquée en tête de chapitre nous oblige à aller vite dans cette histoire aux accents de films d’horreur. C’est surprenant pour un auteur que l’on connait bien, et tant mieux !

Mais le naturel revient au galop. Après l’Irlande de son précédent et excellent roman De cauchemar et de feu, voici venir deux nouveaux sujets abordés ici : les migrants et le calvaire qu’ils subissent pour survivre et le sort du peuple roumain. Ces aspects sont évoqués au cours de l’enquête à travers les couples de Taleb et Noura, Viktor et Ileana, et Yvan et Mina. Si c’est un roman de forme classique, une enquête policière avec indices et fausses pistes, la forme est un vrai casse-gueule, un sacré pari que Nicolas Lebel relève haut la main.

Et puis, il y a les personnages centraux du roman : Mehrlicht en grande forme, qui s’apprête à tourner une page dans sa vie, à recouvrir son passé d’un linceul apaisé, Latour qui semble être la seule à tenir le service à flots tant tout part en couille et enfin Dossantos qui prend de plus en plus de place et qui s’enfonce dans les méandres de ses amitiés sombres passées. Si ce tome ajoute une enquête de plus à ce groupe, il est aussi et surtout une bonne façon de suivre les itinéraires de l’équipe de Mehrlicht et de nous donner envie de lire la suite. Et on piaffe d’impatience !

Des romans policiers chez de petits éditeurs

Récemment, j’ai lu deux romans policiers édités par deux petits éditeurs. D’où l’idée de regrouper mes deux avis pour faire un billet thématique. Si Théâtre au sang est un polar sympathique, Le train pour Tallinn vaut largement le détour.

Théâtre au sang d’Eliane Arav

Editeur : Le Chant des Voyelles

Au théâtre Charles Victor, la pièce de Samuel Beckett bat son plein depuis six mois. Et la présence de la grande, l’immense actrice Tessa Saguine y est pour quelque chose. Tout le gratin de Paris s’est déplacé ce soir, mais la diva se fait attendre. Pour faire patienter le public, on leur propose une lecture, jusqu’à ce qu’un corps tombe des cintres. Tessa est morte. Didier Daille, dit Didaille, commandant de police est dans la salle. Il va devoir trouver le coupable parmi tous ceux qui disent aimer l’actrice et tous ceux qui la détestent réellement … c’est-à-dire tous !

La petite maison d’édition Le Chant des Voyelles nous propose un roman policier classique, dont la forme peut sembler surannée. On a en effet l’impression de lire une enquête de Maigret, où l’on voit le commandant Didaille enquêter seul, sans être obligé de faire de point pour le procureur ou sa hiérarchie. Pour autant, il a accès à la technologie moderne telle que l’analyse ADN. Cela en fait un roman doucement décalé.

C’est aussi un sacré pavé, avec un format de livre plus long que large, qui se lit avec un grand plaisir, grâce à la fluidité du style et à ses nombreux dialogues. D’ailleurs, l’enquête va surtout avancer par dialogues, avec une scène par chapitre, ce qui est tout à fait classique mais très bien fait. De même, les indices sont parsemés de ci de là, et l’auteure a même ajouté une touche de fantôme, une touche de mystère bienvenue.

Et ce que j’ai apprécié, c’est cette plongée dans le monde du spectacle, plongée aidée par l’utilisation de termes spécifiques liés au théâtre (expliqués dans un lexique en fin de roman), mais aussi la peinture de ce monde de faux-semblants. Et donc, tout le monde ment et / ou joue la comédie … Aidé en cela par une bonne dose de dérision et de sarcasme, ce roman s’avère être une lecture bien agréable et surprenante.

Le train pour Tallinn d’Arno Saar

Editeur : La Fosse aux Ours

Traducteur : Patrick Vighetti

Dans le train qui relie Saint Petersburg à Tallinn, le contrôleur essaie de réveiller un homme qui s’est endormi après avoir bu une bouteille entière de vodka bon marché. Depuis la chute du communisme et l’indépendance des pays baltes, cette ligne de train doit faire des arrêts prolongés aux douanes. L’homme décédé est allé boire au bar pendant le trajet en Russie et ne s’est plus déplacé ensuite. Peut-être s’est-il contenté de boire sa bouteille d’alcool bon marché ? Et comme on ne vend pas cette marque dans le train, peut-être l’avait-il avec lui ? Toutes les hypothèses sont permises quand on apprend son identité : Igor Semenov, un homme d’affaires russe.

L’inspecteur Marko Kurismaa a la cinquantaine et souffre de narcolepsie. Seul Kalio Kuslap, le commissaire-chef le sait et le couvre. Il n’est pas apprécié, surtout parce que son père était un fervent opposé à l’ancien régime politique. N’ayant pas d’enfant, ni de femme (il a une liaison avec Kristina Lupp, une policière), il se consacre à son travail. Affublé d’une jeune recrue, Kasper Mand, il préfère travailler en solitaire, sans compter ses heures.

C’est une vraie curiosité que ce roman à plusieurs égards. Tout d’abord, l’auteur Arno Saar est italien, et il n’est autre qu’Alessandro Perissinotto, auteur de littérature blanche. Ensuite, il situe son intrigue dans un pays balte après la chute du mur et l’indépendance de l’Estonie. Si le déroulement de l’intrigue est classique, avec une enquête à base d’entretiens, beaucoup de pistes et un inspecteur immédiatement sympathique, ce roman est réellement une excellente surprise.

Sans en rajouter outre mesure, Arno Saar nous présente un pays scindé en deux, une partie de la population regrettant la rupture des liens avec les Russes, les autres détestant l’époque communiste et les exactions du KGB. Le contexte est un pays froid, où le soleil est peu présent dans la journée. Et ce petit pays possède aussi ses casseroles, et quelles casseroles ! La fin de ce roman en est une illustration éloquente.

Savoir que ce roman est la première enquête de Marko Kurismaa est une excellente nouvelle. Car la lecture de ce roman est un pur plaisir, le dépaysement est garanti sans en rajouter et on a hâte de retrouver notre commissaire dans sa deuxième enquête qui s’appelle La neve sotto la neve, La neige sous la neige. Tout un programme !