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Oldies : Le lézard lubrique de Melancholy Cove de Christopher Moore

Editeur : Gallimard – Série Noire

Traducteur : Luc Baranger

Tous les billets de ma rubrique Oldies de 2019 seront dédiés à Claude Mesplède

Claude Mesplède écrivait des rubriques dans une revue consacrée au polar qui s’appelait Alibi, dans laquelle il proposait des polars édités par la Série Noire qui sortaient de l’ordinaire. Au programme, un roman loufoque entre Godzilla et vie tranquille dans un petit village … enfin, tranquille, c’est vite dit.

L’auteur :

Christopher Moore, né le 1er janvier 1957 à Toledo dans l’Ohio, est un écrivain américain de roman policier et fantastique.

Il abandonne ses études à 16 ans, puis enchaîne les petits boulots : couvreur, épicier, courtier d’assurance, serveur. Il s’inscrit finalement à l’Université de l’Ohio, puis s’installe en Californie et suit des cours à la Brooks Institute of Photography de Santa Barbara. Il publie en 1992 Demonkeeping, un premier roman qui mêle humour et fantastique, dont les droits seront achetés par Disney, et se consacre depuis à plein temps à l’écriture. Ce roman se déroule à Pine Cove, un village fictif côtier de Californie. Le village est aussi au centre du récit de Le Lézard lubrique de Melancholy Cove (The Lust Lizard of Melancholy Cove, 1999), où un monstre marin s’attaque aux habitants du village à qui on a supprimé les antidépresseurs, et de Le Sot de l’ange (The Stupidest Angel: A Heartwarming Tale of Christmas Terror, 2004) où un enfant de 7 ans qui a vu le Père Noël prie pour son retour, alors que la plupart des villageois sont complètement paumés.

Un blues de coyote (Coyote Blue, 1994) et La Vestale à paillettes d’Alualu (Island of the Sequined Love Nun, 1997) sont des romans noirs farcis d’humour et de surnaturel. Avant d’écrire La Vestale à paillettes d’Alualu, soucieux de chaque détail, « Moore a vécu deux mois dans les îles du Pacifique pour s’imprégner de son sujet » : lorsqu’un pilote de jet est envoyé pour une mission médicale en Micronésie où il se trouve confronté à de mystérieux événements. Les Dents de l’amour (Bloodsucking Fiends: A Love Story, 1995) raconte l’histoire de Jody, une jeune femme mordue par un vampire et qui en découvre les avantages et les inconvénients. Devant le succès de l’ouvrage et le retour au premier plan des vampires, Christopher Moore propose une suite à ce roman avec D’amour et de sang frais (You Suck: A Love Story, 2007) et Bite Me: A Love Story (2010).

« Iconoclaste, Moore a imaginé la vie de Jésus raconté par son ami d’enfance » dans L’Agneau (Lamb: The Gospel According to Biff, Christ’s Childhood Pal, 2002).

Christopher Moore est l’auteur d’une quinzaine de romans, dont neuf ont été traduits en France, d’abord au sein de la collection Série noire, puis chez Calmann-Lévy dans la collection Interstices.

Source : Wikipedia

Quatrième de couverture :

Il se passe quelque chose dans la morne station balnéaire de Melancholy Cove. On y trouve, pour un cocktail détonant, un flic qui se console de l’être en tirant sur des joints, une schizophrène ex-actrice de films de série Z post-apocalyptiques réfugiée dans une caravane, un joueur de blues poursuivi par un monstre marin dont il a tué le petit quarante années plus tôt, une psy qui ne donne plus à ses malades que des placebos, un pharmacien lubrique ne rêvant que d’accouplements avec des dauphins, une femme qui se pend, des gens qui disparaissent… Une seule certitude : tous ont la libido qui explose. Tous sans le savoir sont sous le signe du lézard…

Mon avis :

Trois événements vont bouleverser la vie tranquille de Melancholy Cove. Tout d’abord, Bess Leander, femme au foyer et mère de deux enfants, est retrouvée pendue dans sa salle à manger. Ensuite, Mavis Sand, propriétaire du bar local, passe une annonce pour trouver un chanteur de Blues. Enfin, une légère fuite de liquide radioactif a lieu dans la centrale nucléaire.

L’air de rien, les conséquences vont être terribles. Un monstre marin ressemblant à Godzilla se réveille et Valérie Riordan, la psychiatre, se sentant coupable, décide d’arrêter de délivrer des ordonnances d’antidépresseurs pour les remplacer par des placebos, avec l’accord de son ami et complice pharmacien. Théophile Crowe, le flic municipal, va se retrouver au cœur de ces phénomènes, quand la ville se transforme en joyeux bordel orgiaque.

En mélangeant une affaire policière avec des événements fantastiques, en utilisant un ton ironique et loufoque, Christopher Moore nous offre un roman prenant, passionnant et surtout irrésistible de drôlerie. Quasiment toutes les scènes sont hilarantes, soutenues par une intrigue menée de main de maître et des dialogues fantastiques et savoureux, rajoutant un aspect comique énorme.

Mais ce roman n’est pas qu’une potache puisqu’il permet, en décrivant la vie de cette petite ville, de pointer les travers de la société américaine. Entre la corruption du shérif, les psychiatres et les magouilles des pharmaciens, les religieux proches de sectes, les acteurs délirants et malades, et l’attrait du fric, toujours le fric. C’est un roman hilarant, totalement barré, ne ressemblant à aucun autre. Encore un roman culte !

L’Anonyme d’Anvers (Tomes 2 & 3)

Editeur : Presses du Midi

J’ai déjà eu l’occasion d’aborder la série de l’Anonyme d’Anvers, notamment pour le premier tome qui s’appelait Désoxy de Jean-Marc Demetz (Presses du midi). Ce personnage immortel qui intervient pour influer sur des énigmes policières est présenté comme suit sur le site des presses du midi :

Si vous voulez sauver l’humanité, laissez tomber.

Un seul homme en est capable. Un personnage très discret dont les aventures défient le temps. Un illustre alchimiste de l’époque de Rubens. Depuis on le croise dans d’insolites affaires qui sont relatées dans la collection « L’Anonyme d’Anvers ».

Tuer pour Dagon de Roger Facon :

Dagon est le Dieu des Abimes qui est endormi au fond d’un océan et qui attend qu’on le réveille. De nombreux groupuscules font en sorte de fournir des corps en sacrifice pour son retour. C’est ainsi que les commandants Chaval à Lille et Santoni à Marseille se retrouvent à enquêter sur des meurtres n’ayant rien en commun. Mais cherchent-ils vraiment les coupables ? Heureusement, l’Anonyme d’Anvers veille et va influencer les résolutions des enquêtes à sa façon : discrètement.

Comme dans le cas de Desoxy, ou des séries écrites sur un même thème par des auteurs différents, ce roman porte en lui l’originalité de l’auteur et de son univers. Roger Facon va donc nous plonger directement au cœur de l’action, avec une multiplication de lieux et de personnages, et même de temps, puisque l’on va remonter au début du vingtième siècle. Je ne vous cache pas qu’il faut s’accrocher un peu au début …

Une fois que l’on a bien intégré la forme, le roman se lit vite. D’autant plus que les chapitres ne dépassent guère 3 pages, eux-mêmes entrecoupés de différentes scènes, ayant lieu dans différents lieux. Cela donne un rythme élevé à cette lecture, un rythme soutenu pour un roman policier qui flirte avec le genre fantastique. Si on peut trouver l’intrigue légère, il n’en reste pas moins que c’est clairement un bel hommage à HP.Lovecraft, et en tant que tel, il mérite le détour. Pour les fans du genre et les autres.

V.I.T.R.I.O.L de Jean-Pierre Bocquet :

La loge des Vrais Enfants de l’Athanor allait vivre une révolution, puisqu’elle allait faire entrer des femmes en son sein. Jean Segasse, le Vénérable de la loge, tiendrait la réunion, malgré quelques défections. Ils introniseraient Jannick Baltu, et Max Balzer et Benahim Manhélé, deux enquêteurs de la DGSI, surnommés Mac-Benah n’allaient pas rater cela. Mais la profane brille par son absence. A la place, un message aussi énigmatique qu’inquiétant. Le lendemain, Segasse apprend qu’un des membres de la loge a été égorgé.

Voilà un roman qui nous plonge dans les mystères de la loge maçonnique, avec ses textes, ses études, ses rites et son langage. Il défend aussi la place des femmes dans la société, et en particulier dans la Loge. Si l’enquête est dirigée par deux agents des services secrets, on ne peut pas dire qu’ils sont doués. Et il faudra bien l’intervention de l’Anonyme d’Anvers, celui qui a connu Rubens, pour démêler cette affaire.

D’une culture ésotérique et philosophe, ce roman va utiliser des termes pour nous inconnus et un lexique situé à la fin du roman va nous aider à comprendre ce vocabulaire. L’enquête quant à elle va avancer au rythme des indices semés par l’Anonyme. Et il faudra faire preuve de patience, et apprécier les romans où il est fait étalage de culture philosophique pour arriver à une fin surprenante. Personnellement, j’ai appris beaucoup de choses même si j’aurais aimé que cela soit plus allégé pour l’ignare que je suis.

Du poison dans la tête de Jacques Saussey

Ediieur : French Pulp

Pour la huitième enquête de Daniel Magne et Lisa Heslin, Jacques Saussey nous a concocté une intrigue foisonnante mettant en scène plusieurs personnages. En mélangeant les genres entre roman policier et polar, entre roman psychologique et recherche de son passé, il nous offre des histoires complexes d’une justesse incroyable. Il creuse aussi beaucoup de thèmes, posant beaucoup de questions en plaçant ses personnages dans des situations moralement complexes. Et puis, surtout, il a trouvé un titre fantastique à son roman, Du poison dans la tête, comme un venin qui s’installe dans le cerveau de chacun des protagonistes. Un grand moment de lecture.

Du poison dans la tête : Lisa en a à revendre, pendant ses congés, où elle a du temps pour elle. Mais ses pensées sont accaparées par son fils adoptif, le petit Oscar et par Daniel qui étrangement, est taciturne en rentrant du boulot. Tournant en rond, elle sent qu’elle a besoin d’un nouveau challenge, et c’est ce qu’elle pense en promenant sa chienne Sham.

Du poison dans la tête : c’est ce qui mine Oscar, alors qu’il entre au collège et est victime de maltraitance par un petit chef de gang qui veut faire la loi dans la cour de récréation. Certes, ses parents sont là pour le soutenir mais ils ne sont pas là à l’école. Et si la solution était plus proche que ce qu’il pense ?

Du poison dans la tête, comme le fait de se sentir vieillir, débordé, empli de questions. Daniel Magne reçoit un colis de Thierry Buisson, un ami d’enfance qu’il n’a pas revu depuis 40 ans. A l’intérieur, des affaires appartenant à Fanny, son amour de l’époque, retrouvée morte dans les bois. Et pourquoi Thierry avait-il ces objets en sa possession, ainsi qu’une mèche de cheveux blonds ?

Du poison dans la tête, cette impossibilité de sortir ce mec de ses pensées. Myriam ne peut accepter qu’il l’abandonne, qu’il la jette comme une vieille serpillière. Elle s’approche du Pont d’Austerlitz, alors qu’il vient de lui faire un dernier adieu. En pleurs, elle laisse tomber son manteau, et totalement nue, se jette du haut du pont dans la Seine glacée.

Du poison dans la tête. Ludo et Fred, les deux lieutenants de Daniel Magne, en ont à revendre. Surtout Ludo qui vient de perdre sa sœur, Myriam, suicidée dans la Seine. Ludo sait qu’un homme l’a séduite, envoûtée au point de la rendre folle, au point de la pousser au suicide après avoir vidé son compte en banque. Mais on ne peut rien faire contre ces salauds qui utilisent la fragilité des gens à leur profit. Quoique …

Du poison dans la tête, c’est ce que la jeune Ophélie, officier de police à la brigade financière, subit. Elle veut à tout prix rejoindre la brigade criminelle et rien ne l’arrêtera. Elle s’entraîne sans arrêt, est dure au mal et prête à tout, même au pire. Elle est même prête à forcer le destin pour améliorer le sien.

Du poison dans la tête , c’est surtout un roman foisonnant, qui mêle et entremêle les intrigues, les personnages, avec un centre un assassin qui manipule les jeunes femmes, les forçant à se consacrer uniquement à lui, à rejeter ses amis, sa famille. Puis, quand le piège est fermé, il suffit juste d’une petite poussée vers l’irréparable. C’est l’un des thèmes qu’exploite ici Jacques Saussey, cette nouvelle forme de crime contre lequel on ne peut rien, puisque la police ne peut conclure qu’à un suicide.

Mais il y aura aussi le thème de la difficulté du passage à l’adolescence, les bagarres de cour de récréation qui tournent au harcèlement et contre lequel les parents ne peuvent rien. Il y aura aussi les difficultés des parents adoptifs aussi, qui doivent élever un enfant comme le leur et qui se retrouvent en difficulté devant le retour de la vraie mère. Il y aura le thème de la justice, portée à mal devant les intrigues imaginées par Jacques Saussey, quand il poste ses personnages devant des situations inextricables. Et bien d’autres encore.

C’est un roman foisonnant, passionnant aussi, parce que tout ce qu’écrit Jacques Saussey peut se passer, parce que nous avons tous des problèmes à résoudre, et qu’il n’y a pas de solution simple. C’est surtout un roman qui m’a impressionné par sa maîtrise et aussi par ses aspects psychologiques. Je m’explique : Il est juste incroyable d’être capable de passer d’un personnage à l’autre et d’écrire des réactions aussi crédibles. Avec sa dizaine de personnages, ce sont plus d’une dizaine de psychologies à construire, et à nous faire ressentir. C’est un sacré coup de maître !

Du poison dans la tête. Si c’est le titre du nouveau roman de Jacques Saussey, c’est aussi le venin qui parcourra vos veines pendant sa lecture. On vit avec chaque personnage et, si on n’est pas forcément d’accord avec leurs choix, on les comprend et on les suit avec beaucoup de compassion. C’est un sacré roman, émotionnellement fort du début jusqu’à la fin. C’est un des romans indispensables de 2019.

Les enquêtes de Daniel Magne et Lisa Heslin sont les suivantes :

De sinistre mémoire

Quatre racines blanches

Colère noire

L’enfant aux yeux d’émeraude

La pieuvre

Ne prononcez jamais leurs noms

7/13

Evidemment, je vous conseille de les lire dans l’ordre !

Les 3 brestoises tomes 2 et 3

Depuis Haines, j’ai découvert le personnage de Léanne Vallauri, qui a vu le jour dans Mortels trafics, prix du Quai des Orfèvres 2017. Depuis qu’elle revenue à Brest, elle a retrouvée ses deux amies d’enfance, Elodie médecin légiste et Vanessa psychologue judiciaire. Ses deux dernières enquêtes viennent de paraître aux éditions du Palémon, toujours sous la plume de Pierre Pouchairet.

La cage de l’Albatros :

Cela fait 25 ans, 3 mois et 22 jours que Jean-Luc Kernivel est veuf pour son bonheur. Depuis, il collectionne les aventures féminines. Chaque matin, il fait un footing pour entretenir sa forme. Comme il fait beau, il va pouvoir suivre le sentier des falaises, son préféré. A mi-chemin, il longe un parking et sent quelqu’un qui le suit. Un peu plus loin, il se sent poussé vers le précipice et subit une chute mortelle.

En planque dans une voiture, Léanne attend le bon moment pour déclencher la descente visant une énorme livraison de drogue, en compagnie de Noreen Lebel, la petite nouvelle. Quand l’action se déclenche, tout ne se déroule pas comme il faut et Léanne se retrouve menacée par un trafiquant. Noreen n’hésite pas un seconde et abat le truand. Léanne va devoir gérer ce cas devant la Police des polices.

Que ceux qui n’ont pas lu le premier tome se rassurent, ils peuvent lire celui-ci sans être gênés. Par contre, ce roman est bien la suite du précédent, et fait référence à des personnages qui ont été présentés dans Haines. Je ne peux que vous conseiller de lire donc Haines avant de lire celui-ci.

La cage de l’Albatros dispose des mêmes qualités que le précédent, à savoir une enquêtes classique avec plein de fausses pistes, des personnages forts et réalistes, et surtout une impression de plonger dans une enquête réaliste. Je dois dire que je suis épaté de lire comment Pierre Pouchairet arrive à insérer ses trois personnages féminins dans une même enquête, sans qu’aucune d’elles ne reste au second plan.

Avec de telles forces de caractère, je verrai bien cette série adaptée en série télévisée, car on y trouve tous les ingrédients pour passionner le spectateur. Il est à noter les nombreux clins d’œil faits aux collègues, dont Nicolas Lebel ou Olivier Norek qui donnent un aspect plus léger à une enquête qui s’avère bien noire. Et la fin est bien noire comme il se doit, et donne envie de lire la suite immédiatement. Ce qui démontre qu’il y a une forme d’addiction à lire les enquêtes des 3 brestoises.

L’assassin qui aimait Paul Bloas :

Rien ne va plus pour Léanne, puisqu’elle vient d’être mise en examen par l’’IGPN (la Police des Polices) suite à sa précédente affaire. C’est une nouvelle affaire qui lui permet de s’en sortir, mais elle n’aura pas droit à l’erreur. Un cadavre a été découvert dans les tunnels qui peuplent les alentours de Brest : le corps a subi de nombreuses coupures puis une mise à mort par poignard. A-t-il été torturé ? Bien vite, les équipes trouvent un deuxième corps et Léanne se voit affublée de 4 autres morts suspectes et identiques, bien que le coupable soit soi-disant sous les barreaux.

Autant on peut lire le précédent tome sans avoir lu les autres, autant il vaut mieux avoir lu La cage de l’Albatros avant d’entamer celui-ci, puisqu’il en est directement la suite. Je ne louerai jamais assez le talent de Pierre Pouchairet pour bâtir des intrigues complexes en les rendant à la fois simples et passionnantes. On a l’impression que l’histoire se déroule normalement comme dans la vraie vie, aidée en cela par un souci de véracité qui rend cette lecture addictive.

On retrouve les trois femmes aux affaires, Vanessa, Elodie et Léanne en proie avec une intrigue bien difficile à démêler et avec cette urgence dans l’écriture que j’adore. La visite des tunnels (les mines et ceux reliant les blockhaus entre eux) est passionnante et certaines scènes sont impressionnantes. On aura droit aussi à une fin haletante ce qui démontre une fois de plus que Pierre Pouchairet respecte les codes du polar en les adaptant à sa façon de raconter. Et c’est encore une belle réussite à mettre au crédit de cet auteur prolifique pour notre plus grand plaisir.

L’accident de l’A35 de Graeme Macray Burnet

Editeur : Sonatine

Traducteur : Julie Sibony

J’avais découvert Graeme Macray Burnet avec son roman précédent, La disparition d’Adèle Bedeau, et j’en avais gardé un très bon souvenir. Ceux qui ont aimé ce roman vont adorer celui-ci puisqu’il use des mêmes qualités.

C’est un accident tragiquement banal qui a amené l’inspecteur Georges Gorski sur l’Autoroute A35, entre Strasbourg et Saint Louis. A quelques kilomètres près, ce sont les officiers de la police de Strasbourg qui se serait occupée de cette affaire. A priori, le conducteur s’est endormi au volant, et a quitté la route, venant s’encastrer dans un arbre. Gorski remarque tout juste des rayures sur le coté droit qui ne semblent pas liées à l’accident.

C’est lui qui se retrouve avec la mission d’annoncer la mauvaise nouvelle à la femme de Bertrand Barthelme, Lucette. Il est accueilli froidement par Thérèse la bonne puis annonce l’accident le plus calmement possible. Étonnamment, Lucette reste froide, ne montrant aucune émotion, comme si cet événement ne la touchait pas, ou ne la concernait pas. Puis, il annonce la nouvelle à son fils, Raymond, qui lisait Sartre dans sa chambre ou du moins semblait le lire.

L’identification du corps doit avoir lieu quelques jours plus tard. Lucette et Raymond se présentent à la morgue et reconnaissent bien le corps du défunt. Lucette, toujours aussi belle dans son malheur, éblouit Gorski. Avant de partir, elle fait part à l’inspecteur de son étonnement : son mari devait dîner avec des collègues de travail et des amis. Que faisait-il donc sur l’autoroute de Strasbourg ?

Ceux qui pensent avoir affaire à une enquête trépidante ont totalement tort. Car la grande qualité des romans de Graeme Macray Burnet est de créer des romans psychologiques. N’allez donc pas y cherche de l’action à tout va, ni de scènes emplies d’hémoglobine ! Par contre, si vous êtes adeptes de personnages complexes, de déroulements réfléchis, et de scènes extrêmement détaillées et dévoilant un aspect important de la solution.

Deux personnages vont donc dérouler l’intrigue par chapitre alterné, Gorski et Raymond. Gorski est toujours séparé de sa femme, et cela lui pèse. D’un naturel timide, taciturne, il est aussi redoutablement rigoureux dans son cheminement intellectuel, ne privilégiant aucune hypothèse mais gardant toujours à l’esprit toutes les possibilités. Etant aussi effacé, il va découvrir la solution de cette énigme (de ces énigmes car il va y avoir un assassinat à Strasbourg) mais ne va pas pour autant se battre pour faire jaillir la vérité. C’est un peu une victoire personnelle contre la vérité, un challenge contre les faits étrangers.

De l’autre coté, nous avons un jeune adolescent qui découvre la vie et l’amour. Il n’est pas plus choqué que sa mère par la mort de son père mais il veut découvrir ses mystères. Il va donc suivre son enquête à partir d’un morceau de papier trouvé dans son bureau et découvrir bien plus qu’il ne le voudrait. Ces chapitres sont remarquables de justesse, très émouvants, malgré le style froid et distant. Et jamais ce personnage de Raymond ne semble plus faible que Gorski, bien au contraire. Raymond est l’enquêteur factuel, Gorski est son pendant intuitif.

Si l’intrigue est bien différente de son précédent roman, on y trouve les mêmes qualités quant à la psychologie des personnages. C’est surtout son style très détaillé, à l’extrême parfois, sa méticulosité dans la peinture des décors, mais aussi tous les raisonnements des enquêteurs qui en font un roman psychologique passionnant. Et puis, l’auteur ne s’en cache pas, c’est un gigantesque hommage à Georges Simenon et Claude Chabrol, dans sa volonté de montrer par le détail la vie des gens normaux. D’ailleurs, la rue Saint Fiacre y joue un rôle très important (clin d’œil à Simenon, bien sur) et la légende que l’auteur créé autour de ce roman est autant un trait humoristique que des cris d’amour à ces grands auteurs.

Dans l’œil du démon de Junichirô Tanizaki

Editeur : Editions Philippe Picquier

Traducteurs : Ryôko Sekiguchi et Patrick Honnoré

Je vous avais annoncé que la prochaine vague de polars viendrait du Japon, comme il y eut celle des pays nordiques. C’est une bonne occasion pour moi de revisiter un roman datant de 1919, inédit en France.

L’auteur :

Jun’ichirō Tanizaki est un écrivain japonais, né le 24 juillet 1886 à Tokyo et mort le 30 juillet 1965 à Tokyo.

Né dans une famille aisée de marchands, fortune due à l’ingéniosité de son grand-père, il fait de brillantes études à l’Université impériale de Tôkyô, mais en 1910 la ruine de son père le contraint à les interrompre. Il considéra son père comme un être faible qu’il transposera dans ses écrits. La même année, il publie son premier texte, une nouvelle cruelle et raffinée, « Le Tatouage », dans la revue qu’il a fondée avec quelques amis. L’histoire de la belle courtisane et de son tatouage en forme d’araignée fait scandale et lance sa carrière d’écrivain.

En 1913, il rassemble toutes ses nouvelles dans un recueil intitulé « Le Diable » et subit les foudres de la censure qui les juge « immorales ». Il publie sans trêve drames, comédies et scénarios à une époque où le cinéma en est encore à ses balbutiements, il traduit également la pièce d’Oscar Wilde « L’Éventail de Lady Windermere ».

Installé à Yokohama, il fréquente les résidents étrangers et découvre l’image de la femme occidentale. Lorsqu’un terrible tremblement de terre détruit la ville en 1923, il s’installe définitivement dans le Kansai. Le séisme le bouleverse profondément : alors qu’il puisait son inspiration dans un Occident et une Chine exotiques, il revient vers le Japon à partir de 1924, date à laquelle paraît son premier roman, « Un amour insensé ».

Dans les années 30, il multiplie les publications : « Yoshino » (1931), « Le Récit de l’aveugle » (1931), « Histoire secrète du sire de Musashi » (1932), « Le Coupeur de roseaux » (1932), « Shunkin, esquisse d’un portrait » (1933), « Éloge de l’ombre » (1933).

Il se consacre ensuite à la traduction en japonais moderne de « Le Dit du Genji » de Murasaki Shikibu. En 1943, la publication en feuilleton de son chef-d’œuvre « Quatre sœurs » est interdite car jugée inconvenante en temps de guerre. Après la guerre, Tanizaki publie des romans audacieux comme « La Mère du général Shigemoto » (1950) et « La Clef : La Confession impudique » (1956).

Son état de santé s’aggrave après 1960. Sa souffrance et son obsession de la mort apparaissent dans son « Journal d’un vieux fou » (1961).

En 1964, il fait partie des six derniers candidats retenus de la short list du comité Nobel.

Décerné en son honneur, le prix Tanizaki est l’une des principales récompenses littéraires au Japon.

(Source : Babelio)

Quatrième de couverture :

Un écrivain est interrompu dans son travail par un ami qui lui propose d’assister à un meurtre. Dans un bas-fond de Tokyo, ils assistent à ce qu’ils croient être un assassinat sordide orchestré par une femme démoniaque, dont son ami va devenir fou amoureux. Enfermé dans sa passion, il se rend compte qu’il est destiné à être sa prochaine proie. Bientôt, il demande à son ami d’être témoin de sa propre mise à mort. Mais le lendemain, de retour chez son ami, l’écrivain découvre celui-ci vivant, qui l’attend… Une intrigue haletante qui fonctionne sur le mystère de messages codés à déchiffrer, un jeu d’apparences trompeuses, une ville labyrinthique… Avec toutes les obsessions de Tanizaki : voyeurisme, jeu de miroirs et mise en abyme… Le roman comme théâtre des illusions.

Mon avis :

Datant de 1919, ce roman inédit en France ne peut être lu que comme un hommage à Sir Arthur Conan Doyle et Edgar Allan Poe. Après la mise en place de l’intrigue, (Takahashi, un écrivain est emmené par son vieil ami Sonomura dans un endroit louche où doit avoir lieu un crime car il croit avoir traduit un message mystérieux grâce au Scarabée d’or d’Edgar Allan Poe), les deux hommes vont confronter leur perception de la scène qu’ils ont aperçue à travers un volet.

De la scène détaillée à laquelle nous assistons, les deux hommes vont donc additionner les indices et en déduire une explication sur les auteurs du meurtre et leur motivation. Comme je l’ai dit, cela m’a fait penser à Sherlock Holmes et au docteur Watson par l’extrême précision et la logique implacable de leur raisonnement. Mais la chute, en deux actes va donner tort, à la fois aux deux hommes mais aussi ai lecteur qui a accepté de jouer le jeu.

Cela nous amène donc à nous rendre compte qu’il ne faut pas croire à tout ce que l’on voit, et que nos limites nous amènent bien souvent à nous tromper sur la vérité. Ce roman, après avoir tourné la dernière page, et s’être fait avoir en beauté, est un beau joyau policier qui nous permet de prendre du recul par rapport à nos perceptions. Et cela donne une lecture tout simplement jouissive.

A noter la couverture qui est juste magnifique !

L’arbre aux fées de B.Michael Radburn

Editeur : Seuil

Traducteur : Isabelle Troin

On n’a pas tous les jours l’occasion de lire des polars australiens. Quand en plus, on apprend que ce roman est le premier d’une série et qu’il se passe en Tasmanie, cela fait autant de raisons qui justifient que je m’y intéresse.

Taylor Bridges et sa femme Maggie ne se sont jamais remis de la disparition de leur fille Claire, un an plus tôt. D’autant plus que Taylor considère qu’il en porte une part de responsabilité. Leur couple déclinant, il décide d’accepter une mutation en Tasmanie, en tant que Rangers. Peut-être l’éloignement du lieu du drame va-t-il lui être bénéfique. Sa femme décide, elle, de ne pas le suivre.

Taylor Bridges débarque à Glorys Bridge, une petite bourgade en bordure d’une rivière. Le débit de celle-ci a décidé le gouvernement à se lancer dans l’hydroélectricité. En conséquence, la rivière déborde, le niveau de l’eau monte et le petit village en passe de se retrouver sous les eaux. La plupart des habitants ont déjà quitté le village et le rôle de Taylor Bridges est d’assurer la sécurité des gens aux abords du parc côtoyant le lac.

Lors d’une de ses patrouilles, il rencontre une jeune fille de 10 ans, Drew qui traîne aux alentours d’un arbre à la forme bizarre. Elle l’appelle l’arbre aux fées et attend son ami qui va lui montrer les fées. Taylor Bridges décide de la ramener chez elle et rencontre sa mère qui élève sa fille seule. Le lendemain matin, il apprend par le shérif que la petite Drew a disparu dans la nuit. Cette disparition fait douloureusement écho avec son propre passé récent et Taylor va se mêler de l’enquête.

Voilà donc un nouvel auteur à épingler dans la liste des séries littéraires policières à suivre. Même si le sujet semble classique, si le personnage principal porte en lui des cicatrices, que l’on a déjà lu, si l’intrigue est menée avec beaucoup de logique et peu de rebondissements surprenants, il n’en reste pas moins que la fin est bien trouvée, et que l’on y décerne des qualités et des originalités intéressantes.

Après un début que j’ai trouvé poussif, surtout les 2 premiers chapitres, Taylor Bridges devient attachant par sa maladresse. Le fait que l’auteur n’en ai pas fait un policier mais qu’il l’ait placé en périphérie de l’enquête permet de le montrer dans toute sa maladresse. Et surtout, il veut résoudre cette affaire, retrouver Drew mais il agit sans méthode. Du coup, il en devient plus attachant et tout ce qui lui arrive va nous toucher profondément.

Autour de ce personnage principal, il y a le décor inédit de la Tasmanie, son climat rigoureux et ses paysages enchanteurs. Si l’on ajoute à cela l’eau qui monte et qui fait disparaître le village, si l’on ajoute les habitants habitués à passer leur vie dans leur maison à cause du climat, on se retrouve avec une ambiance remarquablement bien rendue et qui accompagne ce roman à la fin très bien trouvée.

Justement, parlons-en de la fin. Contrairement à beaucoup de romans inaugurant une série, la fin se positionne souvent avec des points de suspension, voire avec les A suivre … Ce n’est pas le cas ici, puisque l’auteur nous offre une vraie fin. Et comme on a pris un vrai plaisir à arpenter les collines de Tasmanie, on prendra plaisir à retrouver Taylor Bridges dans une prochaine aventure.