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Rosine une criminelle ordinaire de Sandrine Cohen

Editeur : Editions du Caïman

Ce roman a commencé pour moi par une rencontre virtuelle. Sandrine Cohen m’a envoyé un message avec son premier roman en pièce jointe, pour que je lui donne mon avis. Après 50 pages, je lui ai répondu que j’allais l’acheter quand il sortirait. Car ce roman m’a fait rencontrer Clelia et c’est le genre de rencontre qu’on n’est pas prêt d’oublier.

Le 6 juin 2018 aurait dû être un jour comme les autres. Comme tous les soirs, Rosine donne le bain à ses deux filles, Manon et Chloé, pendant le journal de 20 heures, avant de les coucher. Divorcée, elle vient de rencontrer Nicolas, de dix ans son cadet. Elle lui a proposé de vivre avec elle, lui ne sait pas trop, hésite, lui a juste dit : « J’ai besoin de réfléchir ». Le regard de Rosine se fait noir quand elle pose les yeux sur ses filles. Elle plonge la tête de Manon sous l’eau, longtemps, trop longtemps. Puis c’est le tour de Chloé. Quand Nicolas, inquiet du silence, monte les voir, il trouve Rosine en train de bercer ses deux petits corps.

Enquêtrice de personnalité, Clélia vient rendre visite à Damien Préjean, un prisonnier de Fleury-Mérogis, mais Didier Coste ne veut pas la laisser entrer sans autorisation. Clélia se fout des règles, des normes, elle doit voir Damien, lui expliquer qu’elle a compris qu’il est une victime. Quand elle court dans les couloirs, elle sait qu’il est trop tard, Damien vient de se pendre en nouant ses draps.

Son patron Isaac la convoque. Pour une énième engueulade. Elle doit suivre les règles, car c’est comme cela qu’elle fera un bon travail. Isaac sait que Clélia a raison, mais son attitude joue contre elle. Il a trouvé un nouveau cas, typiquement pour elle, celui de Rosine. Clélia accepte, veut comprendre pourquoi une mère aimante en arrive à noyer ses deux filles dans leur bain.

Partant d’un fait divers glauque (rassurez-vous, il n’occupe que quatre pages), Sandrine Cohen nous présente un sacré personnage. Clélia, une de ces femmes littéraires qu’on n’oublie pas, ne s’encombre pas de règles, de lois, elle sait faire preuve d’empathie, provoquer, être à l’écoute, tout ça pour comprendre le Pourquoi d’un crime. Speedée et vivant toujours sur un fil tendu prêt à se rompre, elle excelle dans son métier par sa faculté à sentir, (se) poser les bonnes questions et secouer le monde figé et lent d’une bureaucratie noyée sous une paperasserie d’un autre temps.

Le monde en question, ce sont les membres de la famille de Rosine, son entourage, ses amis, mais aussi Rosine aussi. Sandrine Cohen aurait pu noyer son intrigue sous d’incessants dialogues à n’en plus finir, elle a préféré privilégier les phrases courtes, les réflexions, les actions, comme pour mieux entrer dans la psychologie de Clélia. L’auteure joue son jeu à fond, sur un sujet bien difficile ; elle appuie sur l’accélérateur dès le début et ne ralentit pas une seconde et surtout pas dans les virages, jusqu’à la toute fin, les réquisitoires des avocats.

Car on ne se pose pas la question sur la culpabilité de Rosine, on veut juste savoir qui est responsable de ce drame. Et pendant cette course infernale que sont les 250 pages, on ressent de véritables poussées d’adrénaline, et par voie de conséquence, une addiction à la lecture. Ce roman est FAN-TAS-TI-QUE, pas comme les autres et dense. Les scènes s’enchainent sans chapitre avec la célérité d’un roman d’action, alors que c’est un roman d’enquête psychologique. C’en est totalement bluffant.

Le seul petit défaut que j’y ai trouvé, qui est lié à mon goût de lecteur, ce sont des paragraphes un peu trop longs. A part cela, j’ai tout adoré, de l’intrigue à la rigueur apportée aux personnages, le rythme et le personnage de Clélia, et la conclusion ni trop noire ni trop blanche. D’ailleurs, je ne souhaite qu’une chose, celle de rencontrer à nouveau Clélia dans une future enquête, car elle en vaut le coup. Imaginez : ce n’est que son premier roman ! Ne ratez pas le train Clelia !

Les Abattus de Noëlle Renaude

Editeur : Rivages

Premier roman remarqué en 2020, surtout chez mes copains blogueurs, il fallait que je me fasse mon avis sur ce livre au ton si singulier. Surprenant autant que passionnant, il vaut largement le détour.

De 1960 à 2018, le narrateur dont nous ne connaitrons pas le nom va raconter sa vie miséreuse entre son père alcoolique et violent et sa mère baissant la tête, harcelé et malmené par ses deux grands frères. Malgré une vie de pauvreux, car seul le père travaille, il va regarder et analyser son environnement pour avancer dans sa vie.

Un jour, le père part retrouver une plus jeune, une plus belle et la famille se retrouve encore plus dans grise. Il faudra quelque temps à la mère pour trouver un remplaçant, Max, qui fait la loi parce qu’il ramène de l’argent au foyer. Puis vient la naissance de la demi-sœur, Ola, et Max se retrouve ébloui devant la perle de ses jours.

La mère, elle, sombre dans un désespoir sans fond, minée par sa vie sans lumière et par les faits-divers du voisinage tels ces voisins retrouvés égorgés. Un jour, elle sort, comme absente, ailleurs, et trouve le courage, les dernières forces pour se jeter sous un train. La mort de la mère va être le premier bouleversement de sa vie.

A l’ouverture de ce roman, le langage parlé du narrateur, sans dialogues, fait d’expressions communes et populaires nous plonge dans le quotidien d’une famille sans le sou, dans une campagne anonyme. Sans en avoir l’air, l’auteure nous convie dans son monde de petites gens, vu par un témoin privilégié.

Le narrateur va trouver des comparaisons simples, presque poétiques pour décrire son environnement et montrer leur vie, comment les petits événements s’enchainent, comment les petits actes s’emboitent pour créer une petite vie. Une fois que l’on est entré dans cet univers, il est bien difficile à en ressortir.

Car le ton n’est pas désespérant, plutôt gris, et le narrateur, malgré toutes les morts qui vont s’amonceler, va avancer avec ce ton unique d’observateur détaché. Car on y trouve aussi une vraie intrigue, d’innombrables personnages formidablement décrits et nombre de mystères qui ne seront levés (pour certains) qu’au tout dernier chapitre.

Indéniablement, ce premier roman est plus qu’emballant, par son ton unique et sa façon originale d’aborder la vie des petites gens sans esbroufe. On est plongé dans cette vie, immergé dans ce quotidien faits de rencontres, réussies ou ratées. Cela donne une impression de véracité que l’on croise rarement.

Les fils de la poussière d’Arnaldur Indridason

Editeur : Métailié (Grand Format) ; Points (Format poche)

Traducteur : EricBoury

Il me reste peu de romans mettant en scène le commissaire Erlendur Sveinsson à lire. Les éditions Métailié ont décidé de traduire les deux premiers romans, à savoir Les fils de la poussière et Les roses de la nuit. Les fils de la poussière a été publié en 1997 et est donc le premier roman où apparait notre commissaire préféré. Pour autant, Erlendur a déjà derrière lui une bonne dizaine d’années derrière lui dans ce roman.

Palmi, jeune libraire, rend visite à son demi-frère Daniel, qui est interné dans un asile psychiatrique depuis des années pour schizophrénie aigüe. Daniel semble anormalement agité, à tel point que les surveillants évacuent la salle commune. Daniel reconnait son frère, lui parle des autres élèves de sa classe d’école et l’informe que c’est en ce moment que la Terre est la plus proche du Soleil. Puis il se suicide en se jetant par la fenêtre du sixième étage dans une chute fatale.

Lors de la même nuit, Halldor, un ancien professeur tout juste à la retraite, est assis au milieu de son salon, la tête basse. Il est ligoté sur une chaise, et les effluves d’essence dont on l’a aspergé agressent son odorat. Pour autant, il ne songe pas à se défendre, et accepte son destin, comme une sorte de châtiment. Une main craque une allumette et la jette sur une rigole inflammable. Rapidement, la petite maison prend feu et le criminel jette son bidon d’essence dans le jardin environnant.

La mort de Daniel plonge Palmi dans un abime de questions. Il va tout d’abord questionner les infirmiers, savoir pourquoi il était si agité. Puis, Palmi apprend qu’un vieil homme rendait visite à son frère. Quand il apprend que c’était Halldor, les deux morts simultanées l’intriguent. De leur côté, Erlendur Sveinsson et Sigurdur Oli sont persuadés que le criminel a agi comme une personne ne craignant pas d’être identifié.

Pour les fans d’Erlendur, et ils sont nombreux, ce roman apparaitra avant tout comme une curiosité, puisqu’on voit comment l’auteur a voulu construire son personnage. A ce titre, cette intrigue peut comprendre, tant la psychologie d’Erlendur va s’épaissir, se construire, se complexifier au fur et à mesure de ses enquêtes. A ce titre, ce roman n’est pas le meilleur de la série mais il est intéressant.

Erlendur apparait comme un ancien du commissariat, plus en colère ouverte que bourru. Il n’est pas rare de le voir pousser un coup de gueule alors que dans ses futures enquêtes, on le sent plus taiseux, et psychologiquement plus intelligent et fin. En duo avec Sigurdur Oli, on le voit aussi en conflit ouvert comme une guerre de générations. Et on sent Erlendur moins touché par la disparition de son frère, ce qui formera l’une des trames à venir.

Ce roman ressemble beaucoup à un exercice appliqué où Arnaldur Indridason respecte les codes du roman policier, mené sur deux fronts en parallèle. Les pistes se multiplient, les potentiels coupables aussi et des chapitres sont insérés mettant en scène les vrais potentiels coupables.

Pour autant, il est intéressant quand il parle du système éducatif islandais, où on triait les élèves en fonction de leur niveau, où on fournissait aux élèves en classe des pilules mystérieuses, où la violence apparait dans une société auparavant bien calme et sereine dès les années de collège et même les mauvais traitements exercés dans les asiles psychiatriques. Par cet aspect-là, Arnaldur Indridason est conforme à son rôle, celui d’être un témoin de l’évolution de sa société.

Harry Bosch 3 : La blonde en béton de Michael Connelly

Editeur : Points

Traducteur : Jean Esch

Après Les égouts de Los Angeles et La glace noire, voici donc la troisième enquête de Hieronymus Bosch, dit Harry, qui va creuser un nouvel aspect de la justice américaine, tout en approfondissant le personnage de Harry. Un très bon opus.

Alors que la police est à la recherche du tueur en série qui sévit sur Los Angeles, Harry Bosch reçoit un appel lui indiquant qu’une prostituée vient de lui échapper. Il se rend chez Norman Church, suspecté d’être le Dollmaker, celui qui maquille ses victimes comme des poupées, guidé par le jeune femme et lui demande de rester dans la voiture. Voyant une ombre devant la fenêtre, il imagine que le tueur a peut-être déjà trouvé une autre victime.

Harry défonce la porte, s’annonce et aperçoit une ombre dans la chambre. Il lui demande de ne pas faire un geste, de mettre les mains sur la tête. Norman Church tend doucement sa main vers le coussin et cherche quelque chose dessous. Harry lui demande de s’arrêter, mais l’autre continue. Harry est obligé de faire feu. Quand il regarde sous le coussin, il trouve une perruque et dans l’armoire de la salle de bain, des produits cosmétiques, appartenant probablement à ses victimes.

Quatre ans ont passé depuis la mort du Dollmaker et Harry est poursuivi dans un procès en civil par la veuve de Norman Church. Il est accusé d’avoir joué au cow-boy, d’avoir tué un innocent. Pendant une pause, un coup de téléphone lui apprend qu’une lettre vient d’arriver au commissariat, un poème dans le style du Dollmaker, indiquant l’emplacement d’une de ses victimes. Harry va devoir mener une enquête en même temps que son procès.

Marchant dans les traces d’un John Grisham, Michael Connelly nous offre ici un pur roman judiciaire, accompagné en parallèle d’une enquête policière en temps limité. C’est l’occasion pour l’auteur de creuser plusieurs thèmes dont le principal est la façon de mener un procès. Comme d’habitude, tout y est d’une véracité impressionnante des stratégies des avocats aux dépositions en passant par les motivations pécuniaires des uns et des autres.

Los Angeles va aussi occuper une place prépondérante, nous faisant visiter l’autre facette du cinéma, à savoir le monde de la pornographie et la vie des actrices, qui arrondissent leur fin de mois en se prostituant. Puis, quand elles tombent dans la drogue, elles deviennent des épaves, cherchant le moindre client pour assouvir leur besoin avant de mourir abandonnées dans une ruelle sombre.

On va aussi voir toutes les différentes relations entre les défenseurs de la loi, la police, les spécialistes, les légistes et les journalistes. Tout ce petit monde œuvre pour l’argent, ou pour la gloire, celle par exemple, d’avoir un article en première page du journal, au dessus du pli ! j’ai particulièrement apprécié les descriptions des psychologies des tueurs en série, quand Harry va demander l’aide du professeur Locke.

Si le rythme se fait plutôt lent dans les trois quart du roman, suivant en cela le déroulement du procès, la tension monte petit à petit quand l’issue se fait sentir. Harry doit trouver le coupable, l’imitateur du Dollmaker, nommé le Disciple, et c’est bien un coup de chance qui l’aidera dans cette tâche. Une nouvelle fois, c’est un très bon roman policier, instructif, qui assoit Harry dans son rôle de personnage récurrent tout en nous montrant une nouvelle facette de cette ville maudite qu’est Los Angeles.

Les aveux de John Wainwright

Editeur : Sonatine

Traductrice : Laurence Romance

On m’a chaudement recommandé ce roman et je n’ai pas hésité quand j’ai vu que ce roman par l’auteur de A table !, roman qui a inspiré le film Garde à vue de Claude Miller avec Lino Ventura, Michel Serrault et Charlotte Rampling. Quel roman !

Années 80, Rogate-on-Sands. Herbert Grantley a suivi la tradition familiale, reprenant la pharmacie familiale que son grand-père puis son père ont monté et développé. Face à l’inspecteur-chef Lyle, il vient s’accuser d’avoir empoisonné sa femme Norah, décédée un an plus tôt. Herbert va devoir être persuasif pour démontrer sa culpabilité face à Lyle, plus que dubitatif, puisqu’officiellement la mort de Norah est naturelle.

A sa sortie des études universitaires, Herbert a travaillé dans la pharmacie paternelle, comme un passage de témoin progressif. Quand il rencontre Norah, Herbert est persuadé qu’elle est la femme de sa vie. Lors de leurs fiançailles, son père lui demande s’il est persuadé de prendre la bonne décision, arguant que Norah est trop semblable à lui et que des différences sont l’assurance d’un mariage réussi.

Malgré cette mise en garde, Herbert et Norah se marie. Lui va prendre la gérance de la pharmacie et elle devenir femme au foyer. Bientôt, Norah va prendre l’ascendant, par des petites remarques désagréables, créant en Herbert un ressentiment grandissant contre elle. Deux événements vont bouleverser sa vision du couple : la mort de son père et son incinération au lieu d’un enterrement et la naissance de leur fille Jenny.

A la lecture de ce bref résumé, on pourrait penser à un duel entre Herbert et Lyle, alors qu’il s’agit plutôt d’une confession entrecoupée de chapitres présentant les dialogues entre les deux personnages. Raconté à la première personne, le récit totalement subjectif de Herbert va détailler sa vie de couple, quasiment exclusivement, et l’évolution de ses sentiments envers sa femme et sa famille, pour justifier le meurtre dont il s’accuse.

La façon de raconter cette histoire ressemble à s’y méprendre à Garde à vue, en inversant les rôles. Ce pied de nez envers les codes du genre policier, envers les huis clos que l’on a l’habitude de lire s’avère d’une originalité rare mais surtout d’une acuité impressionnante quand il s’agit de montrer un homme qui passe lentement, au fil des années, du ressentiment à la colère, de la rancune à la haine, jusqu’à envisager le pire.

Puis, en pleine milieu du roman, l’auteur introduit un événement, comme un rebondissement, qui va totalement modifier l’intrigue et surtout nous rappeler que nous lisons un témoignage donc un récit empreint de subjectivité. Effectivement, à partir de ce moment, le lecteur doute et débouche sur la conclusion de l’inspecteur-chef Lyle qui, à la façon d’une Agatha Christie, reprend tous les indices parsemés ça et là, pour afficher la Vérité, la terrible vérité d’une affaire de famille peinte en noir.

Les aveux de John Wainwright s’avère bien plus qu’un simple huis-clos, bien plus qu’une redite à la recette connue et éprouvée. Il détaille et autopsie les liens familiaux du couple, les petits gestes marquants, les petites phrases blessantes et la subjectivité des réactions. Il montre aussi la difficulté de communiquer, d’accepter les autres et la psychologie butée et unilatérale de Herbert. Un excellent roman policier, surprenant.

Le dernier thriller norvégien de Luc Chomarat

Editeur : Manufacture de livres (Grand format) ; Points (Format poche)

Sur ce mois de décembre, afin de finir en beauté pour fêter l’anniversaire des éditions Points, je vais vous proposer un certain nombre d’avis sur des polars sortis chez Points. Et on commence par ce roman vraiment pas comme les autres.

Alors qu’il est confortablement installé dans l’avion qui le mène à Copenhague, l’éditeur free-lance Delafeuille sait qu’il doit décrocher ce contrat s’il ne veut pas perdre son emploi. Les lois du marché du livre étant impitoyable, il vient pour négocier les droits du dernier thriller de l’auteur en vogue : Olaf Grundozwkzson. Il s’attend à ne pas être le seul sur le coup, vu le nombre de ventes qu’il réalise à chaque sortie de ses pavés de 600 pages.

Arrivé à l’hôtel, il s’isole dans un coin sombre, et distingue Murnau et Gorki, ses concurrents, déguster une Carlsberg, boisson qu’il boit aussi à défaut de pastis. Un homme habillé de vêtements d’un autre âge s’installe en face de lui et se présente : Sherlock Holmes. Ce dernier a deviné son identité et la raison de sa présence. Holmes est là pour trouver le tueur en série qui sévit en ce moment en découpant ses victimes de sexe féminin et que la presse a surnommé L’esquimau.

De retour dans sa chambre, l’accueil lui signale qu’on a laissé pour lui un paquet. On lui apporte et il l’ouvre : il s’agit du roman de Olaf Grundozwkzson, Le dernier thriller norvégien. Quand il en commence la lecture, il tombe sur un personnage qui rejoint Copenhague par avion. Ce personnage se nomme Delafeuille et dit les mêmes mots que lui a prononcé quelques heures auparavant. Delafeuille est-il dans la réalité ou dans la fiction ?

Rencontré auparavant dans L’espion qui venait du livre (Rivages Noir) que je n’ai pas (encore) lu, Delafeuille ne devait probablement pas devenir un personnage récurrent à l’époque. Mais depuis 2014, le monde de l’édition a connu nombre d’évolutions, dont le nombre de ventes de thrillers sanglants, la vague de polars nordistes, ou la guerre que se livrent les éditeurs dans ce marché au chiffre d’affaires alléchant.

Dès les premiers chapitres, le ton se veut décalé, œuvrant dans l’absurde et le surréalisme. Le début du livre s’avère même angoissant, et je n’ai pu m’empêcher de penser à Franz Kafka, si ce n’est que Luc Chomarat manœuvre l’humour pour décompresser les situations tendues. Fort drôle au début, et il faut dire que cette idée est tout bonnement géniale, on alterne entre la réalité et la fiction, jusqu’à ce qu’elles ne se fondent en un seul récit.

Il n’est pas étonnant, dès lors, de passer en quelques lignes de Copenhague (au Danemark, donc) et son climat rigoureux (les protagonistes devront même subir une tempête de neige) à l’Afrique et son climat chaud et sec. Il ne faut pas chercher de logique dans ce récit, juste apprécier les messages qui parsèment ce livre et les références aux grands auteurs de ce genre (Nesbo, Mankell, Larsson …).

Car l’auteur en profite pour donner son avis sur la guerre entre les éditeurs, se pliant aux desideratas des lecteurs à tout prix, au livre électronique bien qu’il en loue les possibilités infinies pour les intrigues, les facilités que prennent certains auteurs dans leurs descriptions sanguinolentes et gratuites, l’oubli volontaire des grands auteurs du passé que l’on préfère passer à la trappe pour éditer des pavés inintéressants.

On rit beaucoup dans ce livre, pour peu que l’on se laisse charmer, envoûter dans cette situation absurde et que l’on laisse l’inventivité de l’auteur nous emmener dans des contrées jamais rencontrées jusque-là. Car ce roman est avant tout un hymne à la littérature, seul art capable de nous emmener dans un endroit impossible à visiter : notre imagination (pourvu que l’on veuille réfléchir). D’ailleurs, l’auteur le dit bien mieux que moi : « L’écriture est un lieu à part, où tout peut arriver. »

Le vautour de Gil Scott-Heron

Editeur : Editions de l’Olivier (Grand Format) ; Points (Format poche)

Traducteur : Jean-François Ménard

En cette année 2020, nous allons fêter les 50 années d’existence de la collection Points, et les 40 ans de Points Policier. 

Au programme, je vous propose un roman culte, peu connu du grand public et qui mérite largement notre attention. Un roman choral très lucide et qui est toujours d’actualité.

L’auteur :

Gilbert « Gil » Scott-Heron, né le 1er avril 1949 et mort le 27 mai 2011, est un musicien, poète et romancier américain. Il est célèbre pour ses « chansons-poèmes et textes engagés » The Revolution Will Not Be Televised, The Bottle, Angel Dust, Johannesburg, ou l’incontournable et engagée dans la cause noire et les disparités aux États-Unis « Whitey On The Moon ».

Gilbert Scott-Heron est né à Chicago. Il est le fils unique d’une bibliothécaire, Bobbie Scott, et du footballeur d’origine jamaïcaine Gilbert Saint ElmoHeron, également connu sous le nom de Black Arrow (flèche noire) lorsqu’il portait le maillot du club écossais du Celtic FC, le club de football de Glasgow. Après le divorce de ses parents en 1950, il est élevé seul par sa grand-mère Lily Scott qui habite le quartier noir de Jackson dans l’État du Tennessee qui applique encore à cette époque la ségrégation raciale. Au printemps 1962, Gil et sa mère quittent définitivement le Tennessee pour emménager chez un oncle à New York dans le quartier du Bronx. Il y suit des études secondaires au collège de Creston, et travaille le soir comme plongeur dans un restaurant. Il entre ensuite au lycée DeWitt Clinton où il se passionne pour la littérature américaine. Repéré par une enseignante, il est orienté en tant qu’élève boursier vers le lycée privé de Fieldston où il commence l’année scolaire 1964. Dés l’âge de 16 ans, il travaille chaque été comme saisonnier au service du logement social la journée et employé de commerce le soir. Le week-end il gagne aussi de l’argent comme arbitre de basket. Toutes ses économies vont lui permettre de s’inscrire à la fac, sitôt après l’obtention de son baccalauréat à Fieldston en 1967.

Il choisit d’intégrer l’Université Lincoln en Pennsylvanie car c’était là que des écrivains noirs comme Langston Hughes, Melvin Tolson (en) ou Ron Welburn avaient atteint une renommée internationale.Cependant, Gil décide d’arrêter les études après sa première année de faculté pour se consacrer entièrement à son projet d’écriture de roman. Pour vivre, il travaille dans un magasin de nettoyage à sec situé près du campus. En avril 1969, il achève son manuscrit intitulé The Vulture (Le Vautour), un polar qui brosse un portrait satirique de la société américaine. Il parvient à le faire publier chez World Publishing (qui achète son manuscrit 5 000 dollars), mais le livre ne reçoit aucun écho à sa sortie.

Il choisit d’intégrer l’Université Lincoln en Pennsylvanie car c’était là que des écrivains noirs comme Langston Hughes, Melvin Tolson (en) ou Ron Welburn avaient atteint une renommée internationale1.Cependant, Gil décide d’arrêter les études après sa première année de faculté pour se consacrer entièrement à son projet d’écriture de roman. Pour vivre, il travaille dans un magasin de nettoyage à sec situé près du campus. En avril 1969 il achève son manuscrit intitulé The Vulture (Le Vautour), un polar qui brosse un portrait satirique de la société américaine. Il parvient à le faire publier chez World Publishing (qui achète son manuscrit 5 000 dollars), mais le livre ne reçoit aucun écho à sa sortie.

À la rentrée 1969, Gil Scott-Heron réintègre l’Université Lincoln, où il fait la rencontre d’un étudiant en formation musicale: Brian Jackson. Influencés par The Last Poets, qu’ils fréquentent régulièrement à New York, les deux étudiants se consacrent à la musique et composent ensemble.

À la fin de l’été 1970, Gil entre en studio grâce au soutien de Bob Thiele (du label FlyingDutchman) et commence à enregistrer ses poèmes en compagnie de Brian Jackson. Le 33-tours qui sort sous le titre Small Talk at 125th & Lennox comprend notamment la chanson Whitey On the Moon, une diatribe contre le monde des médias, possédé principalement par des Blancs, et contre l’ignorance qu’ont les classes moyennes américaines des problèmes des populations pauvres des centres-villes. (Cette chanson connaîtra un regain de notoriété en 2018 suite à son utilisation dans le film « First Man ».)

Le succès régional rencontré par ce premier disque pousse Bob Thiele à proposer à Gil Scott-Heron d’enregistrer un album en studio avec des musiciens professionnels. Gil et Brian décident d’embaucher Hubert Laws, Bernard Purdie, Charlie Saunders, Eddie Knowles, Ron Carter et Bert Jones, tous musiciens de jazz, et entrent au studios RCA à New York en février 1971. L’album Pieces of a Man contient une nouvelle version du titre The Revolution Will Not Be Televised et est de facture plus conventionnelle comparée aux chansons libres et souvent scandées du premier album. Pourtant, à cette période de sa vie, Gil Scott-Héron ne s’imagine pas du tout devenir musicien, son but est alors d’obtenir un diplôme pour commencer une carrière de professeur de littérature à la faculté et de travailler à l’écriture de son second roman: The NiggerFactory.

En 1972, Gil Scott-Heron devient professeur au Federal City College de Washington (Université Columbia) et poursuit parallèlement une carrière musicale avec l’enregistrement, à l’automne 1973, de l’album Winter in America qui sort en 1974 et dont le single The Bottle devient un tube. Cette chanson qui s’inspire de témoignages réels raconte pourquoi et comment des personnes peuvent tomber dans l’alcoolisme.

En 1975, Gil Scott-Heron signe sur le label Arista, sur lequel il sort un nouvel album The First Minute of a New Day et entame une série de concerts avec son groupe le Midnight Band, ce qui l’oblige à arrêter sa carrière de professeur. En décembre 1978, Gil se marie avec Brenda Sykes avec laquelle il aura une fille, Gia. Il divorcera quelques années plus tard.

Toujours engagé dans la cause noire, il rejoint Stevie Wonder dans une vaste tournée (Hotter Than July Tour) en 1980-1981 qui milite pour faire du 15 janvier, date de l’anniversaire de Martin Luther King, un jour férié.Pendant les années 1980, Scott-Heron continue d’enregistrer, attaquant souvent le président Ronald Reagan et sa politique conservatrice.

Scott-Heron est écarté du label Arista Records en 1985, et arrête d’enregistrer, bien qu’il continue de tourner. En 1993, il signe pour TVT Records et sort Spirits, un disque contenant le morceau Message To The Messengers. La première piste est une prise de position à l’attention des rappeurs de l’époque, et contient des commentaires comme :

« Four letter words or four syllable words won’t make you a poet, It will only magnify how shallow you are and let ev’rybody know it. »

« Tell all them gun-totin’ young brothers that the ‘man’ is glad to see us out there killin’ one another! We raised too much hell, when they was shootin’ us down. »

« Young rappers, one more suggestion, before I get outta your way. I appreciate the respect you give to me and what you’ve got to say. »

Gil Scott-Heron y lance un appel envers les nouveaux rappeurs afin qu’ils recherchent le changement au lieu de perpétuer la situation sociale, pour qu’ils aient un discours plus clair et produisent des chansons plus artistiques : « There’s a bigdifferencebetween putting words over some music, and blendingthosesamewordsinto the music. There’s not a lot of humour. They use a lot of slang and colloquialisms, and you don’t really see inside the person. Instead, youjustget a lot of posturing »

En 2001, Gil Scott-Heron est incarcéré pour consommation de drogue et/ou violences domestiques. Apparemment, la mort de sa mère et la consommation de drogues l’entraînèrent dans un cercle vicieux. Sorti de prison en 2002, Gil Scott-Heron apparaît sur l’album de Blackalicious : Blazing Arrow.

En 2010, à l’âge de 61 ans, il signe son grand retour avec l’album I’m New Here, produit par Richard Russel qui était allé le voir dans sa cellule à la prison de Rickers Island pour le convaincre de revenir. Les treize morceaux sont remixés par Jamie Smith des XX dans We’re New Here.Tombé malade du fait de sa séropositivité au cours de sa tournée européenne de 2010, Gil Scott-Heron s’éteint le 27 mai 2011 dans l’hôpital pour pauvres de St. Luke à New York.

Le 2 avril 2015, à l’occasion de son anniversaire, son label XL Recordings sort un album posthume Nothing New qui reprend des titres connus, enregistrés en 2008, mais dont les versions acoustiques constituent la grande nouveauté. Cette sortie est accompagnée par un film documentaire Whois Gil Scott-Heron? réalisé par Iain Forsyth et Jane Pollard.

Quatrième de couverture :

John Lee est mort un jour de juillet, à New York. On a retrouvé son corps dans la 17e Rue. Il avait dix-huit ans. C’était un petit dealer, toujours à l’affût d’un coup, qui travaillait après l’école.

Alors, qui a tué John Lee ? Quatre hommes possèdent un fragment de la vérité : Spade, Junior Jones, frère Tommy Hall et Q.I. Quatre destins qui incarnent la violence, la ruse, mais aussi l’espoir d’une rédemption, dans un quartier voué à la misère et à la drogue.

Ce « polar » au réalisme impeccable est aussi un grand roman politique sur l’Amérique urbaine de la fin des années 60, qui allait bientôt basculer dans la violence raciale.

Mon avis :

Ecrit alors qu’il avait 20 ans, ce roman démontre le talent de Gil Scott-Heron et sa vision sur la société américaine à la fin des années 60, ce qui, avec le recul, comporte un aspect visionnaire. Sous des apparences de roman policier, car il s’agit de résoudre un meurtre, l’auteur va, à travers quatre personnages, montrer la réalité du terrain et celle qui va agiter l’actualité et qui continue à miner les Etats-Unis : le racisme et la place des Noirs dans la société civile.

Quatre personnages ayant connu la victime, John Lee, vont prendre la parole, comme s’il s’agissait d’un témoignage. Cela ressemble plutôt à quatre nouvelles, décorrélées entre elles, reliées entre elles uniquement par le fait que chacun a côtoyé John Lee :

Le premier se nomme Spade et est reconnu comme le caïd du quartier. A la tête d’un trafic de drogue, son attitude froide et distante ne lui permet pas d’avoir du succès auprès de la gent féminine autrement que par la violence. L’auteur a ajouté un aspect amusant du personnage quant à son physique, puisqu’il est mince, grand et élégant, ce qui est tout le contraire de John Lee.

Le deuxième Junior, permet d’entrer dans l’aspect social du roman. Jeune homme de 17 ans, il a vite compris qu’il est plus rentable de faire du trafic de drogue que d’aller à l’école.

Afro a réussi ses études pour devenir professeur. Il décide de s’engager dans une association nommée BAMBU, visant à lutter contre le système d’éducation américain qui est fait par les blancs pour les blancs et de créer des écoles pour les noirs, où seront dispensés la culture noire.

QI est l’intellectuel du groupe, poète à ses heures, extrêmement cultivé. S’il cherche à s’engager dans l’association BAMBU, il est aussi le plus lucide du quartier.

En tant que roman policier, ce roman est exemplaire, tant les pistes pour trouver le meurtrier sont nombreuses (Jalousie, argent, trafic de drogue, vengeance), et qu’on ne connait la solution qu’à la fin. Mais il y a aussi le contexte montré par chacun des personnages. Spade va montrer la vie du quartier et l’augmentation de la violence. Junior est l’exemple flagrant de l’échec du système éducatif, d’autant plus qu’on ne donne aucun espoir à cette population. Afro derrière ses volontés d’éduquer ses frères, se retrouve face à un dilemme qui est le trafic de drogue. QI clôt ce roman de grande façon, sur un constat d’échec : Seule la violence permettra aux noirs d’arriver à faire respecter leurs droits. Le vautour est un roman exemplaire, intelligent et visionnaire, encore aujourd’hui.

Un truand peut en cacher un autre de Samuel Sutra

Editeur : Flamant Noir

Il s’agit déjà de la sixième aventure de Tonton et je ne m’en lasse pas. Un Tonton en appelant un autre, Samuel Sutra nous ramène aux origine de ce ponte de la truande, un certain 10 mai 1981 pour une arnaque de haute volée.

Le roman commence début mai 1981, à Saint Maur, dans la propriété des Duçon (n’oubliez pas la cédille). Edmond Duçon a abandonné le milieu de la truande et commence même à perdre la tête ; c’est pour cette raison qu’il s’adonne au bricolage ou à balancer de la chevrotine aux canards qui parcourent sa mare. Lucette sa femme prépare son quintal de purée destiné à son fils Aimé, dit Tonton. Aimé annonce à sa mère qu’il ne mangera pas à la maison, car il a une arnaque sur le feu.

Aimé, la petite quarantaine galopante, affublé d’un front trop grand comme le désert de Gobie l’est des oasis, rêve de suivre son père dans sa carrière, de relever le challenge de dépasser sa réputation. Tonton veut être le plus grand, le meilleur, le point de repère indispensable de la truande. Avant de sortir, Aimé reçoit le conseil avisé de sa mère aimante : ne va pas prendre froid, traduisez : n’oublie pas ton calibre.

Un taxi l’attend dans la cour cailloutée auquel il lui demande de l’emmener rue Cambon, proche de la place de la Madeleine. Tonton monte les six étages en un temps record (deux heures) et un bruit effarant d’un bœuf qui a couru vers son auge. Il y retrouve son complice de toujours, Mamour, accordeur de pianos dans le civil, et aveugle dans le privé. Ton lui détaille son plan infaillible (comme les autres) : déposer un colis dans le coffre de Durrens le graveur puis voler l’usine de Longues, tout cela en une nuit. Pendant ce temps-là, Tonton se fera embastiller.

Samuel Sutra nous offre à nouveau une nouvelle aventure comique exemplaire de Tonton, dans laquelle le mot d’ordre est de se marrer. Il démontre que l’on peut allier un style littéraire à une intrigue formidablement construite, tout en y ajoutant le décalage et la dérision nécessaires pour que l’on puisse rire à chaque page. Et cela donne une histoire irrésistible qu’il faut que vous ne ratiez sous aucun prétexte.

Samuel Sutra utilise tous les codes de la comédie et toutes ses recettes : des personnages hilarants, des descriptions décalées, des bons mots qui pourraient remplir des dictionnaires de citations et des scènes d’un burlesque digne des Marx Brothers. Cela pourrait sombrer dans le ridicule, et il n’en est rien tant les scènes sont d’un réalisme tel qu’on pourrait croire que cela a existé.

Car rappelons-nous : Le 10 mai 1981, ils étaient deux à concourir pour le titre de Meilleur Truand de l’Univers. Samuel Sutra nous offre l’émancipation du Dieu français du casse génialement raté, la naissance d’un génie du Mal gâché. Quasiment toutes les scènes sont inoubliables, d’une drôlerie féroce, telles le diner au Maxim’s, le recrutement de la fine équipe (excellentissime chapitre 9) ou même le casse lui-même avec la grue. Et je n’oublie pas la chute avec le dévoilement du mystérieux concurrent en la personne de l’Epervier. Indubitablement (j’aime bien ce mot, ça fait sérieux !), cet épisode des aventures ratées de Tonton est à ne pas rater, contrairement aux exactions du sus (et non suce) nommé.

Le jour du chien noir de Song Si-woo

Editeur : Matin Calme

Traducteurs : Lee Hyonhee et Isabelle Ribadeau Dumas

Ce roman va être l’occasion de deux découvertes, celle des polars coréens et une toute nouvelle maison d’éditions dédiée à la littérature de ce pays de l’Asie du Sud-est. Ce roman s’avère une excellente surprise, une lecture intelligente et instructive.

Contre toute attente, Jeon Hak-soo devient un assassin. Tout commence avec une bousculade dans un escalier avec son voisin, Ra Sang-pyo. Puis, la voiture de Ra Sang-pyo étant mal garée, Jeon Hak-soo lui envoie un coup de poing. Déséquilibré, la tête de Ra Sang-pyo cogne contre une marche. La suite devient plus confuse et incompréhensible puisque Jeon Hak-soo s’acharne sur l’homme à terre jusqu’à en faire de la bouillie.

Dong-choon promène son chien dans une forêt quand ce dernier s’enfonce dans les fourrés. Il l’appelle mais l’animal ne répond rien, jusqu’à ce qu’il entende un aboiement. Quand il rejoint enfin son animal, ce dernier remue la queue, tout content de montrer à son maître sa trouvaille : un corps enterré.

Effectuant son stage chez son oncle, Park Shim est reconnaissable à cause de ses épais sourcils qui barrent son front. Son oncle Park Gap-yeong le charge d’enquêter sur Jeon Hak-soo dont il doit assurer la défense, et en particulier de déterminer si sa dépression a pu jouer un rôle dans le meurtre.

Lee Pyeong-so, commandant de la brigade criminelle de Suwon est chargé de l’enquête sur le corps que l’on a retrouvé dans la forêt du mont Paldal. Grâce aux empreintes digitales, l’identité du corps ne fait aucun doute : Sol Lisa, jeune étudiante. La perquisition à son domicile ne montre qu’un oiseau mort de faim, enfermé dans sa cage.

Comme je le disais, je crois bien que ce roman est ma première incursion dans le polar coréen. Pour avoir vu quelques films coréens, j’ai commencé ma lecture avec de l’appréhension en regard de la potentielle violence. En fait, ce roman est un vrai polar psychologique qui ne comporte aucune scène sanguinolente puisque l’intrigue va suivre l’enquête en parallèle de Lee le commissaire et Park le stagiaire avocat. Par leur fonction, ces deux personnages vont adopter une démarche et un raisonnement différents. Et en tant que roman policier, l’histoire va surtout avancer à l’aide d’entretiens avec les personnages qui gravitent autour de ces deux affaires criminelles étranges.

D’un côté on a une personne d’apparence totalement normale qui péter un câble et frapper un homme à terre, uniquement parce qu’il l’a bousculé dans l’escalier. De l’autre, le corps d’une jeune femme enterré est retrouvé dans une forêt. Le seul point commun que les enquêteurs vont trouver est de souffrir de dépression, le chien noir du titre, repris par une expression de Winston Churchill quand il décrivait sa maladie.

Comme à chaque fois que l’on lit un roman étranger, il faut s’habituer aux noms afin de s’y retrouver entre les différents personnages. Par exemple, le nom vient avant le prénom. De même certaines façons de réagir sont liées à la culture du pays. Contrairement à certains pays asiatiques, les dialogues et les façons de s’exprimer peuvent paraitre brutales, sans prendre de gants.

Et l’auteur va, au travers de certains entretiens, nous décrire des scènes de la vie quotidienne et nous expliquer ou tenter de trouver une explication au fait que la Corée est le pays où il y a le plus de suicides au monde. Entre manque de considération, pression sociale et obligation de résultat, nous découvrons un pays où les gens sont en constante compétition les uns contre les autres et où l’échec ne peut pas exister. Ces passages, bien introduits, sont très intéressants et pas du tout lénifiants.

L’autre aspect que l’auteure aborde concerne la mainmise de l’industrie pharmaceutique sur cette maladie, et le désintérêt qu’ils affichent face à des médicaments aux effets secondaires graves pouvant mener les malades à un suicide. Le sujet est très documenté et présenté de façon tout à fait didactique, en appuyant sur des points scandaleux quand, par exemple, des psychiatres donnent ce genre de pilules à des enfants de 12 ans ou quand les laboratoires se gardent d’avertir des dangers d’arrêter le traitement brutalement.

Réellement surprenant et totalement bluffant, ce roman nous invite à un voyage dans un nouveau pays, dans une nouvelle culture et rend donc le discours passionnant. Si l’enquête est bien faite, et le dénouement bien trouvé, ce sont bien les aspects sur le traitement pharmaceutique de la dépression qui rendent ce livre intelligent et instructif. Je ne peux que vous encourager de plonger dans la vie coréenne au travers de cette enquête policière.

Larmes de fond de Pierre Pouchairet

Editeur : Filature(s)

Au rythme où Pierre Pouchairet publie ses romans, je dois avouer que j’ai du mal à suivre. J’avais le choix entre lire les deux petits derniers de la série Les trois brestoises, achetés lors de mes vacances estivales, ou bien lire celui-ci qui sort dans une toute nouvelle collection. On retrouve dans ce roman toutes les qualités que j’adore chez cet auteur.

Quimper. Yvonnick Oger tient une petite boutique de réparation informatique. Au moment de fermer, une sexagénaire lui apporte, affolée, son ordinateur qui n’a pas apprécié la dernière mise à jour. Rentré chez lui, il retrouve sa compagne Sandrine avec qui il partage son amour de la plongée sous-marine. Un coup de fil va abréger sa soirée : on a besoin de lui pour une mission pour récupérer un conteneur en forme de torpilles sous l’eau, de la part d’un de ses clients qui penche du coté des fachos.

Quimper. Jean de Frécourt a dépassé les soixante-dix ans après avoir magouillé auprès de tous les politiques de tous bords. En rentrant chez lui, un livreur lui amène un paquet, avant de le malmener avec un couteau. Puis on lui met une cagoule sur la tête et il atterrit dans le coffre d’une voiture, puis dans un bateau. Il doit se rendre à l’évidence, il vient de se faire enlever et se demande ce que ses ravisseurs lui veulent.

Brest. En ce dimanche matin, Léanne se réveille difficilement après le bœuf qu’elle a fait la veille au soir avec ses deux amies Sandrine et Elodie. Après un footing, direction le commissariat central où elle est sure de ne trouver personne. Elle en profite pour passer en revue ses écoutes téléphoniques en cours sur un jeune geek potentiellement livreur de drogue et un homme d’affaires douteuses. Les discussions sur le téléphone de de Frécourt montrent sa femme Gisèle affolée : elle est persuadée que l’on a enlevé son mari.

Divisé en trois parties, ce roman va réunir les deux sœurs que les habitués des romans de Pierre Pouchairet connaissent bien. La première est consacrée à Léanne, la deuxième à Johanna et la troisième se nommant Deux flics peut se passer de commentaires. L’intrigue commence donc en Bretagne, fait ensuite un détour à Nice puisque Johanna vient d’y être nommée commandant.

Deux lieux différents, deux enquêtes différentes, mais deux personnages de femme flic qui ont les mêmes qualités : une force humaine hors du commun. Toutes deux ont leurs failles, leurs cicatrices, faute à un passé tumultueux et à des regrets pesants : Léanne a vu son mari mourir et Johanna est affublée d’un boitement suite à une affaire précédente. Toutes deux ont plutôt tendance à être des têtes brulées.

Même si on n’a pas lu les enquêtes précédentes, Pierre Pouchairet nous explique brièvement les affaires précédentes, non pas pour spolier les histoires mais pour justifier la psychologie de ses personnages. Et ces enquêtes-là, qui vont se rejoindre, vont encore une fois malmener nos deux héroïnes et mettre à jour des complots qui démontrent une fois de plus l’étendue de l’imagination de l’auteur. En fait, Pierre Pouchairet donne à son œuvre une cohérence globale avec ce roman qui fait le lien entre le cycle des trois Brestoises, Tuez les tous et La prophétie de Langley.

Comme bien souvent, quand l’auteur a exercé le métier de flic, l’intrigue suit scrupuleusement les étapes d’une enquête, ce qui donne un accent vrai à l’histoire et c’est grandement appréciable. Et encore une fois, on se retrouve avec un super polar, au rythme trépident qui ne vous lâchera pas du début à la fin. Les romans de Pierre Pouchairet sont comme une drogue dure : quand on y a goûté, on ne peut plus s’en passer et on ne rêve que d’une chose, en reprendre un autre.