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Les yeux fumés de Nathalie Sauvagnac

Editeur : Editions du Masque

C’est Coco qui a attiré mon attention sur ce roman, à coté duquel je serai passé, parce que, a priori, en lisant la quatrième de couverture, c’est un sujet tellement casse-gueule que je n’aurais pas osé tenter cette lecture. Et j’aurais eu tort, car ce roman a vraiment une âme, un ton pour dire les choses, un coté attachant.

Dans une cité faite de verticalités, il n’y a pas de place pour l’espace du rêve, pour imaginer l’horizon, un autre horizon. C’est la réflexion que je me suis faite pendant ma lecture. Il y a deux façons de vivre là : accepter ou se rebeller, subir ou fuir.

Philippe est le personnage principal de ce roman. Il vit dans une cité, chez ses parents et n’a pas tout à fait 18 ans, l’âge où il peut envisager de s’en aller. Avec la mère qui tient le ménage avec poigne et le père effacé et taiseux, il y a Arnaud l’aîné qui travaille dans un garage et les petits jumeaux. Philippe qui sèche de plus en plus de cours a donc du mal à trouver sa place dans sa famille mais aussi dans la société.

Alors il passe le temps, ce maudit temps, son ennemi. Il traîne dans la cité, vole un sandwich et une bière à midi et attends le soir. Heureusement, il y a Bruno, son ami, son seul ami. Bruno a la tchatche comme on dit. Il raconte ses voyages, les paysages qu’il a vus, les femmes qu’il a rencontrées. Il a vécu une vie de fantasme pour quelqu’un qui doit se résigner à s’allonger devant les barres verticales. Bruno dit-il la vérité ou invente-t-il ses aventures ? Au fond pour Philippe, cela n’a pas d’importance. Mais deux événements vont profondément bouleverser sa vie inutile.

Roman social par excellence, Les yeux fumés est une vraie découverte et une sacrée surprise venant d’une auteure que je ne connaissais pas. A lire la quatrième de couverture ou même mon humble résumé, ce n’est pas forcément attirant. Et pourtant, c’est bien par la simplicité de l’écriture que ressort la force (j’allais dire la puissance) de l’émotion. Et c’est de cette simplicité que se dévoile un tableau éloquent.

L’auteure nous montre tout le problème d’un contexte social qui n’a jamais été aussi brûlant. Il y a ceux qui veulent s’en sortir, et qui deviendront au mieux comptable dans un garage miteux et il y a ceux qui baissent les bras devant un combat perdu d’avance. Et certaines phrases ne manquent pas de le montrer. On pourrait ranger Philippe dans la deuxième catégorie et ce serait réduire le roman à une bien maigre partie de ce qu’il est.

Car c’est aussi un formidable portrait psychologique d’une génération de jeunes qui se sentent perdus, sans repères, qui grâce (ou à cause) des médias sont conscients de plus en plus tôt de ce qu’est la société et qui, devant le mur qu’on leur promet, se sentent démunis et sans armes pour l’affronter. C’est un portrait de jeunes original au sens où Nathalie Sauvagnac ne nous montre pas un irresponsable (comme on le voit ou lit souvent) mais la naissance d’un marginal découragé.

Divisé en deux parties (avant et après ses 18 ans, avant et après la famille, avant et après Bruno, avant et après …), ce roman ne prend pas de gants avec son lecteur, au sens où il montre tout, avec les mots de Philippe. Il n’est pas violent, mais juste dans ses paroles, dans ses expressions, vrai dans ses émotions. Et c’est par cette justesse qu’il arrive à toucher en plein dans le mille, par cette volonté de ne pas porter de jugement et d’écrire (décrire) une histoire ancrée dans le quotidien des cités.

J’ai essayé de ne pas paraphraser l’excellent billet de Yan que voici

Elle le gibier d’Elisa Vix

Editeur : Rouergue

Elisa Vix et moi, cela a commencé chez Krakoen avant de lire ses romans au Rouergue, chez qui elle est éditée depuis. Ses romans se divisent en deux catégories : les enquêtes de Thierry Sauvage et des romans sociaux. Elle le gibier est à ranger dans la deuxième et c’est une bombe, criante de vérité.

Il est arrivé quelque chose à Chrystal …

Mattéo F. est un homme marié qui travaille au Crédit R. Lors de la mort d’un de ses collègues, Christian, il aperçoit sa fille, Chrystal. Marié à Camille, n’arrivant pas à avoir un bébé, il se laisse aller à une aventure avec la jeune fille après une rencontre dans une librairie, lors d’une discussion sur La bête qui meurt de Philip Roth, œuvre prémonitoire.

Cendrine O. est une jeune étudiante qui termine sa thèse sur le ribosome du zebrafish. Les crédits des universités diminuant comme peau de chagrin, elle n’a pas été embauchée et a fini à Pôle-emploi, chômeuse pendant 15 longs mois. Quand elle est contactée par Medecines, cela ressemble pour elle à un sauvetage. Elle devra faire de l’assistance téléphonique pour les médecins ou les laboratoires pharmaceutiques.

Quand Cendrine O. arrive pour son premier jour de travail, ils sont trois à être embauchés en même temps : Erwan, Chrystal et elle. Tous les trois sont sur-diplômés pour faire de l’assistance téléphonique. Tous les trois vont signer un contrat de travail dont le salaire est inférieur à ce qu’on leur a promis lors de l’entretien d’embauche. Tous les trois vont subir les appels incessants et les tableaux de synthèse (appelez cela les tableaux de reporting) à faire après le travail. Tous les trois vont plier sous l’omniprésence de leur responsable et du CEO, qui leur reprochent sans arrêt des choses.

Mais qu’est-il arrivé à Chrystal ?

Elisa Vix nous a habitué à des romans choraux traitant de sujets sociaux (Tiens, ça rime !), et en général, ça fait mal. C’est le cas ici, avec ce roman qui frise la perfection dans le genre, alliant la forme à un message, qui frappe justement parce que cette histoire est racontée par des gens qui ont rencontré Chrystal. Il n’y a donc pas de sentiments éplorés mais juste une distanciation factuelle dans tout ce qui s’y passe.

Dès le début, on pense à des témoignages pour un journaliste. Plus loin, on apprendra qu’il s’agit d’un romancier (ou d’une romancière) qui raconte à travers les avis de certaines personnages ce qui s’est passé avec Chrystal. La seule chose dont on est sur, c’est que l’issue est dramatique. Cela commence doucement avec un adultère comme il en existe tant, et le bon mari qui ne veut pas être impliqué.

Puis le roman change, avec le témoignage de Cendrine : on plonge dans le véritable sujet du roman et le fait qu’elle soit bavarde et lucide par rapport à sa situation rend le sujet terriblement juste. C’est le portrait d’une étudiante qui va s’enfoncer dans les affres du chômage avec tout le désespoir qui y est lié. L’offre d’emploi de Medecines apparaît alors comme une bouée de sauvetage. C’est bien le portrait d’une génération sacrifiée que l’on nous montre, de jeunes gens passionnés par leur sujet de thèse (ou par leurs études) qui sont obligés de prendre n’importe quel travail pour vivre.

Et en termes de bouée de sauvetage, Medecines applique des méthodes de gestion du personnel (appelons cela management) qui ressemblent plutôt à des tortures, une « belle » façon de plonger la tête de ses employés sous l’eau, sans les laisser respirer. Tous les petits tableaux pour justifier d’une activité, toutes les petites actions (comme rester dans le dos de quelqu’un), toutes les remarques font peser une ambiance de menace et de douleur qui vont transformer le monde du travail en monde de l’horreur.

On a beaucoup parlé des suicides au travail, en se demandant comment cela pouvait arriver. Ce roman, par sa justesse et la vérité de ton, apporte des réponses sans pour autant que cela ne soit exagéré. Et quand une entreprise maîtrise ce qu’elle fait subir, pour rester à la limite de  la loi, il n’y a rien à d’autre à faire que plier, jusqu’à se rompre. Chrystal a décidé de résister mais la société est plus forte qu’elle.

Ce roman montre ce que l’on ne voit pas ou rarement et il le fait avec une justesse et une lucidité remarquable. Il n’y a bien que le roman noir pour regarder la société en face comme cela. Le dernier roman sur ce sujet que j’ai lu et qui m’avait frappé était Les visages écrasés de Marin Ledun ; Celui-ci est aussi fort. Tout le monde devrait le lire. Tout le monde doit le lire. C’est un livre important.

La fin, c’est Elisa Vix elle-même qui va l’écrire dans ses remerciements :

« A tous mes employeurs, sans qui ce livre n’aurait pas été possible …On l’aura compris, ce roman est inspiré de ma désastreuse carrière professionnelle. Mais que le lecteur se rassure, je n’ai jamais été tenté par les extrémités dont Chrystal se rend coupable. Face à l’adversité managériale, je me contentais de jubiler intérieurement en pensant : « Le p… de bouquin que je vais écrire ! ». Viva la literatura ! »

La flore et l’aphone de Guillaume Gonzalès

Editeur : Kyklos

Les éditions Kyklos sont de retour, après deux ans d’absence, avec deux romans Styx Station de John C. Patrick et La flore et l’aphone de Guillaume Gonzalès. Comme d’habitude, il s’agit de romans originaux que l’on ne peut trouver nulle part ailleurs. Voici mon avis sur le roman de Guillaume Gonzalès.

Etudiant à la Sorbonne, il passe son temps entre les matches télévisés de la Ligue des Champions et sa collection de comics Marvel. Comme il n’a pas beaucoup d’argent, il vit en collocation avec Gros (qui comme son nom l’indique est gros) et Luce une jeune fille effacée. Quand il a un peu d’argent de coté, il passe ses soirées à boire de la bière. Et sur les bancs de la faculté, il préfère observer Annabelle dont il est amoureux, plutôt que d’écouter les cours magistraux. Bref, c’est un étudiant comme il en existe des milliers qui se laisse vivre avec nonchalance. Si ce n’est qu’il est atteint d’électro-hypersensibilité, c’est-à-dire qu’il saigne abondamment du nez dès qu’il est confronté à des ondes, de mauvaises ondes …

Quand il reçoit un coup de fil, lui donnant rendez-vous en bas de chez lui, il embarque sur une moto en compagnie d’une jeune femme. Ils arrivent dans une grotte où de jeunes gens stockent des denrées alimentaires pour les redistribuer aux pauvres. C’est cet événement qui va lui ouvrir les yeux sur le monde, sur une société policière qui devient de plus en plus autoritaire jusqu’à plonger dans l’autoritarisme. Et notre étudiant se découvre une mission : lutter contre les nantis qui exploitent, affament et tuent les pauvres.

Guillaume Gonzalès va prendre son temps pour nous présenter le quotidien de cet étudiant, détaché de la réalité, qui se contente de regarder le temps passer, ne s’attachant qu’à ses petits plaisirs. Puis, après quelques dizaines de pages, le sujet du roman commence avec cet « enlèvement » qui va bouleverser sa vie et sa vision de la société. C’est à partir de là qu’il va se rendre compte du monde dans lequel il vit.

Le gouvernement va décréter l’état d’urgence, la police va débarquer dans les rues, pour étouffer les réunions contestataires, l’Europe elle-même va se transformer en état totalitaire. Alors  de petits groupes se forment, et chacun à leur niveau, vont faire de la résistance. Notre étudiant va lui se rendre compte qu’il peut faire plus, qu’il peut faire mieux. Va-t-il lancer une révolte ou la révolution ?

Ce roman est présenté comme l’itinéraire d’un étudiant irresponsable, centré sur ses petits besoins qui s’ouvre au monde. De déambulations en rencontres, d’événements en actions ou réactions, il va découvrir l’état de son pays et faire quelque chose à son niveau. Entre utopie et uchronie contemporaine, entre extrapolation de la situation actuelle et anticipation, ce roman, servi par une plume remarquable, va creuser les thèmes de l’individualisme et de la  position de tout un chacun dans la société. Mais il ne va pas imposer son avis, préférant, au travers d’un jeune homme individualiste qui s’ouvre aux autres, nous poser en tant que spectateur et nous poser des questions.

D’aucuns y verront une charge contre Internet, contre la désinformation, contre le pouvoir, contre la manipulation de masse. Mais on peut y voir un plaidoyer pour faire quelque chose de sa vie, sans attendre sans arrêt que le gouvernement fasse tout à notre place. Si la sensibilité aux ondes de notre narrateur (Titi ou Pâris) tient une place prépondérante, cela n’aura été pour moi qu’un élément de décor par rapport aux implications des événements dont le principal est la description d’une société en pleine décadence qui s’effondre.

Si l’auteur s’entoure de faits réels et de citations connues (ou moins, c’est selon), c’est pour mieux étayer son propos mais aussi donner plus de valeur littéraire à sa démonstration. Il nous montre par exemple un Gouvernement qui s’est vendu aux banques privées et qui se met à genoux devant les entreprises privées (lobby …). Ce qui est sûr, c’est que ce roman va vous faire réagir, vous faire réfléchir, et qu’il restera longtemps comme une façon originale de demander au lecteur de se bouger, une ode à un humanisme participatif de bon aloi. A noter le clin d’œil sympathique aux Unwalkers !

J’en profite aussi pour vous donner la quatrième de couverture du deuxième roman sorti chez Kyklos en même temps, Styx Station de John C.Patrick :

1er mai 1962. Région du bordj d’In Ecker. Dans le massif du Hoggar, François Alessandro et un guide targui sont victimes de retombées radioactives accidentelles résultant d’un essai atomique souterrain. Ils ne savent pas qu’un cauchemar les attend.

5 juillet 1962. Oran. Guy Chaussade s’apprête à participer à la manifestation organisée pour fêter la proclamation de l’indépendance algérienne. Il ne sait pas qu’un long calvaire commence.

Mathieu Sombart, l’homme de l’ombre, et Philippe Reuben, l’ancien Jedburgh, traquent les derniers terroristes de l’OAS. Bientôt confrontés à une affaire qui menace d’ébranler le pouvoir gaulliste, ils vont croiser la route des « irradiés de la République » et des « disparus en Algérie », événements qui restent tabous dans la France d’aujourd’hui.

De l’affaire Ben Barka aux prémices des stratégies US de tensions en Italie, John C. Patrick poursuit, après le premier volet Moïra, sa relecture des événements qui ont marqué la fin des années 60.

Une descente aux Enfers…

Salut à toi, ô mon frère de Marin Ledun

Editeur : Gallimard – Série Noire

Après un séjour chez Ombres Noires Flammarion pour cinq romans fabuleux, Marin Ledun change de style et de maison d’édition pour un roman plus léger, ancré dans notre monde d’aujourd’hui. Une lecture distrayante et intelligente

La couverture présente le visage d’une jeune femme à l’envers, ayant les cheveux teints en rose. Elle s’appelle Rose et est l’aînée dans une famille nombreuse et originale et révoltée, voire rebelle.

« Un père, une mère et leurs six enfants. Deux filles, quatre garçons. Une équipe mixte de volley-ball et deux remplaçants, ma famille au grand complet. Neuf en comptant le chien. Onze si l’on ajoute les deux chats ».

Voilà une famille « normale », la famille Mabille-Pons. Si ce n’est que la mère est infirmière, le père clerc de notaire. Ils ne sont pas mariés car Adélaïde ne veut pas se conformer aux règles de la société. A cela s’ajoute six enfants, trois naturels, trois adoptés de pays en difficulté, dont Gus, le petit dernier, qui est un petit colombien.

Un matin, toute la famille se réveille et se prépare pour aller au travail. Gus manque à l’appel. Son lit qui n’est pas défait montre qu’il a découché. Peu après, on apprend qu’il est recherché pour le braquage d’un bureau de tabac qu’il aurait réalisé avec deux complices. Et voilà Rose, coiffeuse de son état, lancée dans cette enquête mais aussi témoin d’un monde de fous.

Clairement, ce roman n’a rien à voir avec les romans noirs précédents de Marin Ledun. Le ton y est léger, humoristique et vivace. Au premier plan, on y trouve évidemment le portrait d’une famille un peu foutraque, en rupture de ban d’une société qui veut ranger les gens dans des cases étiquetées. Chacun des personnages ont leur propre vie, leur propre psychologie, et Rose va nous décrire cette vie, entre révolte et mal-être liés à son âge. Je mettrais une mention spéciale à Adélaïde, mère courage, toujours en opposition avec la société et ses règles figées, prête à défendre ses enfants envers et contre tous.

De cette histoire simple, Marin Ledun nous montre tout le ridicule de cette situation mais aussi tous les travers auxquels on ne fait plus attention. On y parle de la position des femmes que l’on néglige ou n’écoute pas (les flics ne veulent parler qu’au père), du racisme ordinaire (Gus est forcément coupable puisque sa couleur de peau est trop foncée pour être honnête) mais aussi du clivage jeune – vieux (plus que jamais, dès qu’il y a un problème, c’est de la faute des jeunes).

L’intrigue, comme cette famille, est anarchique et passe au second plan, puisque c’est bien la peinture de la société qui passe en premier et la façon dont Rose nous en parle. Si cette lecture peut paraître divertissante, et m’a fait penser aux premiers romans de Daniel Pennac ou même de Gilles Legardinier de Demain j’arrête, elle nous met quelques évidences devant les yeux quelques travers qui font de cette lecture un excellent moment de divertissement intelligent par sa lucidité. Un roman pour la fraternité et contre la morosité. Et comme il y aura une suite à ce roman, je serai sans aucun doute au rendez vous.

Le titre est tiré d’une chanson des Béruriers Noirs que j’avais vus en concert à l’époque et qui me manquent.

Ne ratez pas les avis de Livresàprofusion, Laulo, Nyctalopes , Yan , et Yvan

Je suis un guépard de Philippe Hauret

Editeur : Jigal

Après ses deux premiers romans, Je vis je meurs et Que Dieu me pardonne, qui œuvraient dans le pur polar noir, Philippe Hauret nous revient avec un polar social peuplé de gens comme vous et moi. Ce roman s’avère être une histoire dramatique contemporaine, dans laquelle l’auteur a peut-être trouvé son style, son genre.

Lino est un jeune homme d’une trentaine d’année qui regarde sa vie passer comme un cours d’eau tranquille. Occupant un poste de bureaucrate bien peu passionnant et mal payé, il subit le rythme lancinant du Métro – Boulot – Dodo, ne s’accordant que peu de loisir. En effet, quand le compte en banque est à sec dès la moitié du mois, on ne peut guère faire de folies le soir ou le week-end.

Ne se mêlant pas à ses collègues, ne cherchant pas de problèmes, Lino est un jeune homme transparent qui se rêve écrivain. Le soir, il rédige, relit, corrige des histoires sans grand espoir d’être un jour édité. D’ailleurs, il se persuade qu’il écrit avant tout pour lui, pour passer le temps, pour passer sa vie.

Un soir, alors qu’il revient d’une soirée dans un bar, il voit sur le seuil de son appartement une jeune fille endormie. Elle a juste un sac et est sale, ce qui lui montre qu’elle doit être sans domicile fixe. Il a suffisamment de problèmes personnels pour en plus rajouter ceux des autres. D’ailleurs, le lendemain, la jeune fille a disparu. Quelques jours plus tard, il la retrouve sur son palier, le visage en sang. Des jeunes ont voulu abuser d’elle. Alors, n’écoutant que son cœur, il la laisse entrer chez lui. Elle s’appelle Jessica.

Plutôt que d’inventer des paysages imaginaires, Philippe Hauret plante son décor en pleine ville, à Paris, et nous offre un roman social ancré dans le monde d’aujourd’hui. Il nous montre la vie de ceux qui arpentent les couloirs de métro, qui travaillent et qui touchent un salaire qui ne leur permet pas de vivre. La routine du travail est suivie par la routine de la maison puis la routine de la télévision. Voilà une vie bien triste dans laquelle il suffit d’une étincelle pour qu’elle prenne de l’ampleur.

Mais l’étincelle peut s’avérer une mèche et entraîner une explosion. Philippe Hauret aurait pu tomber dans un thriller, un roman d’action ou tout autre genre faisant de l’esbroufe. Il préfère la douceur, et la lucidité d’une histoire simple. Et il accompagne cette histoire à la fois dramatique, noire et belle d’une fluidité dans la narration qui rend hommage à sa créativité. Et le parcours de ces deux êtres, isolés au milieu des autres, va se dérouler sur la base de petits actes, de petits larcins aux grandes conséquences.

Ce roman ne fait que 200 pages mais chaque mot a tant à dire, tant à nous dire. C’est un regard non pas désenchanté mais lucide sur la vie et les rêves d’une autre vie, les rêves d’une vie tout court. Porteur d’un espoir parmi la grisaille de tout instant, ce roman est fondant, attachant dans sa retenue et sa fluidité. Avec ce troisième roman, maîtrisé de bout en bout, Philippe Hauret a écrit là un roman fort, humain, attachant. Il a peut-être trouvé un créneau personnel qui fonctionne à merveille. Il a, selon moi, écrit là son meilleur roman à ce jour. Vivement le suivant.

Ne ratez pas les avis de 404 et de l’ami Jean le Belge

Des poches pleines de poches …

Voici une nouvelle rubrique dans Black Novel, consacrée aux livres de poche. Et si cela vous plait, cette rubrique reviendra. A vous de me dire.

Entre deux romans grand format, je lis aussi des romans au format de poche et je ne prends jamais le temps d’en parler. D’où ce titre énigmatique qui répertorie des romans de plus court format qui sont aussi bien des novellas que des romans. D’où cette nouvelle rubrique dédiée aux romans courts.

Les biffins de Marc Villard

Editeur : Joëlle Losfeld

Cécile a un sacerdoce, celui d’aider les marginaux et les SDF. C’est probablement du au fait que son père appelé Bird parce qu’il était musicien, ait fini clochard. Plus qu’une passion, cette volonté de sauver les autres est pour elle la ligne directrice de sa vie. Trouvant que cela devient trop dur pour elle, elle envisage de quitter l’association dans laquelle elle officie pour aider les biffins, ces vendeurs à la sauvette qui présentent leur marchandise entre le boulevard Barbès et les Puces de Saint Ouen.

N’ayant pas lu Bird, le premier roman où apparaît Cécile qui part à la recherche de son père, mais ça ne saurait tarder, je n’ai pas été gêné dans ma lecture. Je pourrais dire que c’est un roman noir, ou un roman social, mais c’est avant tout un documentaire voire un témoignage des gens qui vivent dans la rue, et que l’on ne veut pas montrer. Comment envisager que dans la Ville des lumières, il y ait encore des hommes, des femmes et des enfants vivant de rien dans la rue, abandonnés à eux-mêmes.

Marc Villard nous décrit une situation qui se dégrade, entre marginaux et malades, des sans papiers toujours plus nombreux et des aides de plus en plus absentes. Pour Cécile, ce n’est plus tenable. Avec les biffins, elle découvre un autre monde, empli de petites histoires, des familles accueillantes et des gens à aider. En 120 pages, Marc Villard nous décrit un monde que nous ne connaissons pas, avec une économie de mots remarquable. Aussi passionnant qu’effarant, ce voyage près de chez nous s’avère une lecture obligatoire, révoltante et humaine, sur des gens que l’on a oublié sur le coté du progrès.

Un feu dans la plaine de Thomas Sands

Editeur : Les Arènes – Equinox

Pour ma première lecture de la nouvelle collection Equinox des éditions Les arènes, sous la direction d’Aurélien Masson, j’ai été servi. Et pour un premier roman, c’est une sacrée surprise. Car ce roman est un cri de révolte venant d’un jeune homme qui en a marre de voir une société vendre une situation qui n’est pas la réalité, marre de la propagande faite pour endormir le peuple.

Il n’y a pas vraiment de scénario dans ce roman, mais plutôt la déambulation d’un jeune homme dont la mère est au chômage. L’entreprise dans laquelle il travaille va fermer. Il va donc parcourir ce monde, le regarder et montrer tout le ridicule d’une société qui vend des choses que de moins en moins de personnes peuvent s’acheter. Alors, pour combler sa rage, il va opter pour la destruction.

Proche d’un scénario tel que Fight club, rejoignant tous les romans nihilistes récents, ce roman se distingue par son style sans concession, empreint de désespoir et de lucidité. Thomas Sands hurle le mal-être de son personnage, avec plus de brutalité qu’un Thierry Marignac, nous offrant un roman dur et noir, sans esbroufe. C’est une entrée impressionnante et réussie dans le monde du noir social. Ce roman-là, je vous le dis, a une bonne tête de roman culte. Nous allons être nombreux à attendre le deuxième roman de jeune auteur.

Ne ratez pas l’excellent avis de mon ami Petite Souris

La petite gauloise de Jérôme Leroy

Editeur : Manufacture de livres.

Le nouveau Jérôme Leroy reste dans l’actualité brûlante avec un roman traitant du terrorisme mais d’une façon tout à fait originale. Le roman nous plonge dans une scène qui interpelle le lecteur : Dans une école située dans la banlieue d’une grande ville de l’ouest de la France, un policier municipal descend un flic. Erreur, bavure, victime collatérale ou bien acte de terrorisme ? ou peut-être tout à la fois. Jérôme Leroy va tout reprendre de zéro pour nous démontrer à la façon d’un mathématicien consciencieux le ridicule de la situation.

Si le premier chapitre nous met dans l’ambiance d’une farce cruelle, le reste est à l’avenant, tout en dérision et cynisme. On voit y passer des dizaines de personnages qui ont tous un point commun : ils se croient importants mais ne sont que des vermisseaux. Des flics aux terroristes, des étudiants aux instituteurs, des jeunes des cités aux journalistes, on pourrait tous les prendre un par un et les pointer du doigt pour leur insignifiance.

Lors de ces 140 pages, on sourit, mais l’ensemble est surtout au rire jaune, grinçant, et nous permet de prendre du recul par rapport à toutes les conneries que l’on nous serine dans les informations écrites ou télévisuelles. Et une nouvelle fois, Jérôme fait preuve d’une belle lucidité pour nous amener à y réfléchir. La petite gauloise ? C’est finalement l’assurance d’un divertissement haut de gamme et intelligent.

Tuez-moi demain de Dominique Terrier

Editeur : Editions du Carnet à Spirales

Le narrateur s’appelle Poulbot et habite Montmartre. Ça ne s’invente pas ! Son activité principale est de prendre l’apéro avec son pote de toujours Lolo, con comme un ballon mais toujours prêt à rendre service, tout en devisant de phrases bien senties. Quand une beauté universelle débarque, enfin, quand elle déploie ses jambes en sortant de sa voiture, leur vie va basculer. Car si Poulbot est sous le charme, amoureux, cela ne dure qu’un temps : la belle plante se fait dézinguer par une rafale de mitraillette. Son dernier mot est pour l’oreille de Poulbot : Rosebud.

Le ton est de toute évidence à la franche rigolade et le premier chapitre est à cet égard un pur plaisir de comédie. Dominique Terrier fait preuve d’une originalité folle pour trouver des expressions qualifiant les personnages alentour, et il serait bien dommage de se passer d’un tel bonheur. Et pour supporter ce style humoristique, l’auteur s’appuie sur une intrigue à base de scènes burlesques et de nombreuses et judicieuses références cinématographiques et musicales..

Pour un premier roman, c’est une sacrée réussite et dans le genre, de Michel Audiard à Fréréric Dard, ou plus récemment Samuel Sutra ou Stanislas Pétroski, ce Tuez-moi demain n’a pas à rougir de ces romans comiques français. Il se classe même à leurs cotés avec fierté. Car on rigole franchement, on est même secoué par les scènes d’action qui font rebondir l’intrigue, et on passe un excellent moment de divertissement, sans y déceler le moindre temps mort. Une vraie réussite et une vraie découverte que ce premier roman.

Révolution de Sébastien Gendron

Editeur : Albin Michel

Le dernier Sébastien Gendron est une véritable bombe, comme son nom l’indique. Si le titre peut inquiéter, le début du livre nous transporte dans un univers loufoque, fort rassurant avant de basculer intelligemment dans un questionnement de tout un chacun sur sa position dans la société. Un conseil : ce roman est à ne manquer sous aucun prétexte !

Le Torpedo est un bar où travaillent des sosies de gens célèbres. Le Torpedo est dirigé par M.Katzemberg, qui a un garde du corps qui se nomme Voyelle, car il ne s’exprime que par des voyelles. Franck est emmerdé car il a enlevé une jeune fille pour se faire un peu de liquide, mais la famille ne se manifeste pas. Alors il vient demander du boulot à M.Katzemberg. Dans la salle d’attente, il se pense en concurrence avec un type au mégot.

L’homme au mégot s’appelle Georges mais M.Katzemberg veut l’appeler Oli. Le seul souci, c’est que M.Katzemberg a fait deux rails de coke sur son bureau et qu’il en manque un. Il leur demande qui des deux a sniffé la coke. Ni une, ni deux, M.Katzemberg sort un flingue et abat Franck. Pour fêter ça, il propose à George, pardon Oli, de faire une séance de tir au sous-sol. Il lui balance une mitraillette, mais Georges la réceptionne mal et appuie sur la détente. Résultat : Georges Berchanko, qui était envoyé par l’agence Vadim Interim se retrouve avec deux cadavres sur les bras et un garde du corps cinglé.

Marjovent est un petit village dont le seul ornement est un calvaire de 1823 représentant Jésus, avec à ses pieds une vierge Marie éplorée. Alors que l’on doit construire un ensemble immobilier, personne ne veut démolir la statue. Raymond Ventura, le conducteur de travaux, fait appel à Vadim Interim qui leur envoie Pandora Guaperal, une femme musclée de 43 ans. Ni une ni deux, elle démolit le calvaire. Mais la populace la poursuit pour la punir du sacrilège. Elle arrive à s’enfuir, bien décidée à se venger de Vadim Interim.

Rien de tel que l’humour pour se moquer de tout un chacun. Ce roman commence comme une grosse farce, une histoire loufoque où les personnages et les situations sont tous plus drôles et ridicules les uns que les autres. Sébastien Gendron démarre donc son roman comme une caricature, en grossissant le trait, justement pour transporter le lecteur ailleurs. Et si ce roman n’était en fait qu’une vision de notre société d’aujourd’hui ?

Georges Berchanko et Pandora Guarupal vont se rencontrer (dans une scène extraordinaire qui se déroule dans un bar crade) et entamer leur croisade. Ils en ont marre et vont faire leur révolution. Mais elle est particulière dans le sens où ils vont demander aux gens de faire leur propre révolution. Et c’est là où c’est fort, car avec ces deux personnages qui agissent comme des catalyseurs, l’auteur va nous montrer des gens normaux, qui vont réagir par rapport à cette situation.

Des moutons qui regardent et ne font rien aux parvenus qui ne veulent pas remettre en cause une situation qui leur profite, des gendarmes qui ne veulent pas faire de bourdes aux journalistes qui veulent profiter du scoop, c’est toute une galerie Je ne vous en cite que  quelques uns car tout le talent de Sébastien Gendron fait le reste, comme une autopsie de notre société où tout le monde veut que ça s’améliore mais sans que rien ne change.

Le fait d’avoir choisi la comédie pour illustrer son propos est le meilleur moyen de montrer une situation actuelle sans froisser personne, mais en plaçant tout le monde devant ses propres responsabilités. Et en cela, ce roman, outre qu’il est un divertissement remarquablement bien fait et bien écrit, est important, ne serait-ce que pour, le temps de 390 pages se remettre en cause et se poser la question : Comment améliorer le présent de tout un chacun ? Ce roman humoristique, cynique et lucide, l’air de rien, est une bombe, un livre à ne pas manquer !