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Le blues des phalènes de Valentine Imhof

Editeur : Rouergue

Attention, Coup de Cœur !

Après Par les rafales et Zippo, voici le troisième roman de cette auteure au style si personnel. A l’instar des deux premiers, Le blues des phalènes va vous surprendre, empoigner vos tripes et les tordre dans et pour un élan d’humanité.

1935 – Milton. Il s’est exilé au milieu des montagnes, caché aux yeux du monde dans une mine désaffectée. Parce qu’on lui a refusé de faire des études d’art, il est parti, a tourné le dos à la civilisation, a tout laissé derrière lui, jusqu’à son identité, loin du bruit et du rythme du monde. Seul un morceau de métal planté dans sa jambe, souvenir d’une guerre passée, parvient à le maintenir sur la terre. C’est un son qui va le mettre aux aguets, le signe que quelqu’un approche …

1933 – Arthur. Quand il était jeune, Arthur collectionnait les bêtes mortes. Contre l’avis de son père, il s’est engagé dans l’armée. Sa mère Mary a fait une croix sur lui, jusqu’à ce qu’elle reçoive un télégramme lui annonçant qu’elle devait recueillir une jeune femme, au moment où l’explosion d’Halifax faisait des milliers de morts. Puis, il a disparu, veilleur de nuit et avide de pilules contre la douleur le jour. Pendant l’exposition universelle de Chicago, les affiches vantant le Troisième Reich trouvent un écho favorable parmi la population.

1931 – Pekka et Nathan. Bobbie est devenu violent envers Pekka et les gosses. Quand elle rentre un soir, elle le voit à terre, assommé par une bûche, vraisemblablement par Nathan qui est parti. Alors, elle tape encore et encore, jusqu’à ce que la tête ne soit plus qu’une bouillie rouge. Alors que Nathan va arpenter les routes pour trouver du travail et rencontrer Steve, une image paternelle qui remplace celle qui lui manque, Pekka part et change de nom comme de lieu.

Je ne m’attendais pas du tout à un roman de cette envergure, qui prend pour cadre les Etats-Unis mais surtout parle d’hommes et de femmes. Je ne m’attendais pas à vivre si loin, si fort la vie de ces quatre personnages, présentés longuement dans une première partie, représentant les témoins de l’évolution humaine dans le monde « moderne » et leur capacité d’adaptation à survivre. Je ne m’attendais pas à en apprendre autant, sur des événements historiques et sur la nature de l’Homme.

Après avoir présenté les quatre personnages centraux de ce roman, tous centraux, Valentine Imhof revient en arrière, en 1917, lors de l’explosion d’Halifax, la plus puissante explosion causée par l’Homme avant les bombes atomiques, qui a occasionné plusieurs milliers de morts. Cet événement va agir comme un cyclone pour nos quatre personnages et les expulser à travers le monde, chacun réagissant avec sa propre méthode, sa propre façon de s’adapter à un futur incertain. Tous présents à Hallifax, ils vont être expulsés à travers le monde.

Que ce soient Milton, Nathan, Pekka ou Arthur, ils font tous partie de la classe populaire, amenés à arpenter les routes à la recherche de travail pour se nourrir. Ils vont tous vivre dans des lieux glauques, chacun trouvant une lumière pour continuer à vivre. Et aussi dure que soit leur vie, ils vont nous montrer, nous apprendre à vivre, dans des situations aussi inhumaines que formidablement décrites. Valentine Imhof atteint dans ces moments des sommets d’évocation, semblant véritablement envoutée par son sujet.

On ressent une véritable passion dans ces scènes, une véritable tendresse pour ces personnages, un véritable talent de peintre, pour nous faire vivre cette époque. Car ce que Valentine Imhof nous dit, à travers cette fresque, ce qu’elle nous montre, c’est la capacité d’adaptation de l’Homme face aux pires situations que l’on puisse imaginer, mais qu’au final, rien ne change. Prenant comme exemple quatre laissés pour compte, quatre abandonnés du Rêve Américain, elle nous montre que, nés pauvres, ils mourront pauvres.

A travers ces pauvres gens, obligés de se tuer à la tâche, de vendre leur corps pour survivre, elle nous montre comment la société cherche à les masquer, à créer des artifices tels que l’exposition universelle de Chicago ou les Têtes du Mont Rushmore pour qu’on ne les voie pas. Et quand ils se rebellent, l’armée tire dans le tas. Et quand une catastrophe arrive, mettant en garde l’Humanité, les délaissés restent délaissés, les pauvres pauvres, les exploités exploités. Et l’espoir d’une vie meilleure apparait comme une chimère illusoire. Rien ne change.

Tout à tour expressive, empreinte de poésie, introspective ou descriptive, la plume de Valentine Imhof se glisse dans la peau de ses personnages, et nous immerge dans une autre époque qui rappelle certaines situations actuelles. Et quand elle les laisse parler, ces Arthur, ces Pekka, ces Nathan, on ressent toute sa rage, devant cette incapacité de cette société à tirer les leçons de ses erreurs passées, à chercher à améliorer la situation, juste à se battre pour un peu plus d’Humanité. Autant par ses personnages que par ses scènes hallucinantes, ce roman ambitieux et universel fait partie des lectures immanquables de ce début d’année.

Coup de cœur !

Des poches pleines de poches

C’est déjà la 11ème rubrique consacrée aux livres de poches, avec deux auteurs que j’affectionne particulièrement : Luis Alfredo et Jérémy Bouquin

Divin Toulouse de Luis Alfredo

Editeur : Cairn éditions

Depuis quelque temps, la ville de Toulouse connait une série d’actes odieux qui adviennent tous les mardis. Tous ces actes, du vandalisme d’un cimetière à l’agression violente de personnes (prostituées ou homosexuel) vont atteindre leur apogée pendant le carnaval où l’explosion d’un char va tuer une vieille femme. Le groupe s’appellerait Groupe Divin-Marquis en faisant référence au Marquis de Sade.

Le compagnon d’une des victimes va demander au détective privé Juan Nadal de trouver les coupables, ne faisant que peu confiance à la police pour résoudre un tel cas. Il va prendre contact avec son ami René-Charles de Villemur (que l’on connait par ailleurs dans la série Itinéraire d’un flic du même auteur) et faire la rencontre de sa voisine Juliette, elle aussi victime du groupe pour ses activités de prostituée.

On retrouve dans ce roman ce style si littéraire que j’adore qui convient parfaitement à cette histoire, surtout quand on fait appel au Marquis de Sade. Ecrit à la première personne, on va découvrir Juan Nadal et ses centres d’intérêt (surtout les belles femmes). Le scenario va respecter tous les codes du genre, des interrogations de l’enquêteur aux interrogatoires des intervenants, des scènes d’action aux scènes de sexe.

Il est amusant d’avoir voulu, de la part de l’auteur, entrer dans cette histoire et proposer au lecteur (et donc à Juan aussi) une énigme inextricable et impossible à résoudre. Le déroulement en ressort aussi fortement appréciable mais surtout remarquablement retors, en nous ayant manipulé tout au long de ces 300 pages, sans oublier l’humour doucement cynique qui relève l’intérêt. Du très bon polar.

Tableau noir du malheur de Jérémy Bouquin :

Editeur : Editions du Caïman

Céline débarque dans sa nouvelle maison de banlieue avec son adolescent Ghislain. Elle va prendre en charge une classe de CM2 et on lui a réservé la classe des « durs ». Pour elle, il s’agit surtout de tourner la page d’un passé douloureux, avec la mort de son mari dans un accident de la route et une belle famille qui veut exercer son droit de visite (voire plus) sur leur petit fils.

« La nostalgie a le goût de l’amertume. La mélancolie, celui d’un relent de bière. » (Page 178)

Après la journée d’intégration des professeurs des écoles, elle découvre sa classe et commence par évaluer leur niveau. Elle se rend vite compte des énormes lacunes qu’ils ont, et fait connaissance avec le noyau dur, au fond de la classe : Kevin, Tanguy et surtout Gary. Et quand elle s’épanche auprès du directeur de ses observations, on lui rétorque que l’année prochaine, ils auront quitté l’école élémentaire et cesseront donc de gêner les autres ici.

Ce roman fait partie des romans de l’auteur qui vont faire un constat sur la vie des « petites » gens à travers une intrigue qui se veut autant sociale que noire. Céline veut faire son travail de la meilleure façon qui soit, parce qu’elle croit en son métier. Elle s’aperçoit vite que tout le monde a jeté l’éponge et songe plus à se débarrasser des éléments gênants, plutôt qu’à remplir leur fonction.

On le voit tous les jours, on le subit tous les jours et on ne fait rien quant à l’éducation de nos enfants. Face à ce constat sans appel, Jérémy Bouquin y ajoute une intrigue qui montre une jeune femme poussée à bout et qui petit à petit va perdre pied, aussi bien dans sa sphère personnelle que son environnement professionnel. A partir de là, il ne faudra pas attendre une issue positive et on en ressort avec un goût amer dans la bouche.

Oldies : Joe de Larry Brown

Editeur : Gallmeister

Traducteur : Lili Sztajn

Attention, Coup de Cœur !

Afin de fêter ses 15 années d’existence, les chroniques Oldies de cette année seront consacrées aux éditions Gallmeister, spécialisées dans la littérature anglo-saxonne. Je vous propose de découvrir, si vous ne le connaissez pas, l’un des meilleurs auteurs américains, injustement considéré et méconnu chez nous, Larry Brown.

L’auteur :

Larry Brown, né le 19 juillet 1951 à Oxford dans le Mississippi aux États-Unis et décédé le 24 novembre 2004 à Oxford dans le Mississippi aux États-Unis d’une crise cardiaque, est un écrivain américain.

Il fréquenta brièvement l’université du Mississipi sans en être diplômé. Après avoir servi dans l’US Marine et exercé de multiples petits boulots : bûcheron, charpentier, peintre, nettoyeur de moquette, tailleur de haies, il fut pompier pendant seize ans. Un éditeur remarque un jour une de ses nouvelles dans un magazine et, enthousiasmé par son écriture forte, décide de prendre contact avec lui : il lui demande s’il aurait d’autres nouvelles à publier.

L’écrivain lui répond qu’il en a des centaines. En quelques années, Larry Brown est reconnu comme un grand romancier, par la critique qui lui décerne de nombreux prix tel le Southern Book Critics Circle Award for Fiction, comme par les lecteurs.

Il décède d’une crise cardiaque en 2004 à l’âge de cinquante-trois ans, laissant une œuvre forte et inachevée de six romans, deux recueils de nouvelles, une autobiographie et un essai. Deux nouvelles et le roman Joe ont été adaptés au cinéma. Il fait un caméo dans le film Big Bad Love d’Arliss Howard en 2001.

Quatrième de couverture :

C’est dans les forêts du nord du Mississippi que Joe Ramson, quadragénaire alcoolique et désabusé, va rencontrer Gary Jones, un gamin de quinze ans, illettré, ne connaissant ni sa date ni son lieu de naissance. Une fleur poussée sur le fumier ou l’absolue misère croisant le chemin d’un homme marginal et violent mais profondément humain. Joe dirige une équipe de journaliers noirs chargée d’empoisonner les arbres inutiles et de les remplacer par des pins qui seront utilisés comme bois d’abattage par les grosses compagnies forestières.

Gary est venu à pied depuis la Californie avec ses parents et ses deux sœurs. Ils se nourrissent en fouillant les poubelles et se sont installés au fond des bois dans une vieille cabane en rondins inhabitée depuis longtemps. Wade, le père, est un ivrogne, fainéant, mauvais et puant jusqu’au bout des ongles, exploitant et volant son fils pour quelques canettes de bière. Ce dernier réussit à se faire embaucher par Joe et il devient son ami. Du fond de son ignorance, Gary sent que son salut viendra de cet homme à l’avenir incertain.

Larry Brown offre aux lecteurs une histoire dans la grande tradition du roman américain. Histoire de Blancs pauvres et de Noirs indigents avec l’alcool et les coups pour unique langage. Une histoire tragique où le dénuement et le désespoir entraînent pour ces hommes la perte de leur humanité. Un récit terrifiant et émouvant. Claude Mesplède

Mon avis :

Relire ce roman permet de relativiser sur le niveau littéraire de beaucoup de romans actuels et je me demande si on ne devrait pas parler plus souvent des œuvres essentielles. Joe de Larry Brown est à classer comme un classique de la littérature américaine et le fait qu’il soit si peu connu chez nous est juste incompréhensible. Les mots me manquent pour qualifier ce livre, et un seul mot me vient à l’esprit : Monument. Au même titre que Père et Fils, d’ailleurs, autre roman de cet auteur.

S’appuyant sur trois personnages forts, Larry Brown ne se contente pas d’analyser l’illusion du rêve américain, mais situe son roman au niveau de l’Homme et de son envie ou besoin de liberté. Construit comme une rencontre entre Gary, un jeune adolescent illettré mais travailleur vivant dans une famille extrêmement pauvre et Joe, un bucheron alcoolique et foncièrement indépendant, libre et indépendant, le roman fait partie de ces témoignages sur la vie de ceux qui sont oubliés par le rêve Américain.

Le personnage qui marque le lecteur est bien entendu Wade Jones, le père de Gary, un fainéant alcoolique, violent, qui martyrise sa famille pour justifier sa position de Chef. Les Jones n’ont pas de maison, et errent à la recherche de travail pour payer l’alcool du père. Gary veut travailler pour gagner de l’argent et partir loin de cet enfer. Il rencontre Joe qui place sa liberté au-dessus de tout et de tous, ayant abandonné sa famille et même ses relations avec les autres, au profit de l’assouvissement de ses envies.

Roman d’émancipation, d’éducation et de rédemption, ce roman présente l’avantage de ne pas opposer des gentils avec des méchants. Tous les personnages ont leurs propres motivations et sont tous blâmables, dans une société « normale ». Larry Brown nous montre la société des libertés qui pousse chacun à ne penser qu’à lui avant tout, et à renier sa responsabilité collective, quitte à payer les conséquences de ses actes.

Avec une plume brutale mais formidablement évocatrice, cette histoire faire d’alcool et de bagarres, de sueur et de haine nous montre que même avec des personnages extrêmes, l’espoir d’une vie en société peut exister ; et qu’avec de l’éducation, on peut aboutir à une société vivable. Joe est un hymne littéraire à l’humanisme, sans concession, et d’une formidable force. On n’est pas prêt d’oublier ni ces personnages, ni ces forêts, ni cette intrigue terrible.

Coup de Cœur !

Ce roman est doté d’une suite, Fay, qui va nous montrer la vie de la jeune sœur de Gary qui a décidé de quitter sa famille. Nous en parlerons en septembre.

Colère jaune de Jérémy Bouquin

Editeur : Editions In8

Jérémy Bouquin écrit tant de livres que j’ai du mal à suivre le rythme de ses publications. Il s’intéresse ici au mouvement des Gilets Jaunes, qui a vu le jour à la fin de 2018, mais en le regardant de l’intérieur.

Sandrine Jasmin connait une vie de galère. Handicapée du dos, malgré les nombreuses opérations chirurgicales, elle ne trouve pas de travail et se retrouve à offrir des prestations de comptabilité aux commerçant, payées au noir. Cela suffit tout juste à payer le loyer ridicule de sa petite maison qui est dans un état lamentable, et à subvenir aux besoins de son fils adolescent Ghislain.

Au rond-point de Montrou, Georges s’apprête à déboucher une bouteille de rosé quand il voit arriver Sandrine. Il ne la connait pas mais sa sœur Marinette le rassure, leurs enfants sont scolarisés dans le même Lycée. Georges se donne à fond dans cette action de protestation ; il a même créé une page Facebook, les Gilets Jaunes de Montrou. Son credo est simple : Ras-le-bol des grandes villes, on oublie les campagnes.

En ce lundi 19 novembre 2018, on commence à parler du mouvement des Gilets Jaunes, à la radio et à la télévision, mouvement sans leader, sans revendication unique, si ce n’est une volonté de se faire entendre. Georges a ramené son barbecue ; dans son idée, cette occupation va durer et s’il le faut, ils resteront jour et nuit.

Jérémy Bouquin se saisit d’un fait de société qui a bouleversé les années 2018 et 2019, de sa création à sa pause, pour cause de pandémie, en passant par les actes de violence dans les grandes villes dont la capitale. A travers le personnage de Sandrine, il va nous montrer ses difficultés, sa vie de tous les jours, les dérives, les récupérations politiques, et les réactions de nos politiques.

Ce roman est extrêmement intelligent par le choix de sa narration. Il ne prend jamais parti, nous présente la situation, un certain nombre de personnages représentatifs de ce mouvement, et nous éclaire sur les difficultés rencontrées aujourd’hui par « le peuple d’en bas ». il se permettra même d’y insérer des scènes avec le député du département, qui est censé être notre représentant mais qui ne veut pas voir les gens, qui sont pourtant nos électeurs. Ce qui ne fait qu’appuyer ce que beaucoup pensent : nos hommes politiques entendent mais n’écoutent pas, et surtout, ils n’agissent pas.

Au-delà du contexte fort, Jérémy Bouquin se permet d’y insérer une histoire, celle de Sandrine, dont il nous apportera un éclairage à la fin du livre, en forme de conclusion, apportant un éclairage supplémentaire et essentiel sur la quantité de maux qui gangrène notre vie. Avec tous ses portraits de personnages cassés par le quotidien toujours plus dur, il élargit le spectre des problèmes, et propose une analyse remarquablement lucide sans jamais porter un jugement. Voici un roman fort instructif et remarquablement intelligent.

Ohio de Stephen Markley

Éditeur : Albin Michel

Traducteur : Charles Recoursé

Suite à tous les éloges publiés sur les blogs, il fallait que je me fasse mon idée sur ce premier roman publié dans l’excellente collection Terres d’Amérique d’Albin Michel. Je ne vais pas le cacher, j’en attendais un Coup de Cœur. Ce n’en est pas un, malgré la puissance du roman et sa démonstration, surtout à cause de sa forme. Je le classerai donc dans les excellents romans, illustrant le constat d’échec de la société américaine.

2007, New Canaan, Ohio. C’est en plein mois de juillet que le cercueil vide du caporal Richard Jared Brinklan, loué chez Walmart, descend l’avenue principale en grandes pompes. Recouvert du drapeau étoilé, accompagné de trompettes et d’une foule reconnaissante, le cortège poursuit sa route avec 4 mois de retard à cause d’une enquête sur les circonstances de sa mort. Autour de sa tombe, quatre de ses amis manquent à l’appel : Bill Ashcraft, Stacey Moore, Dan Eaton et Tina Ross. En 2013, ces quatre-là vont revenir à New Canaan sans se concerter.

Bill Ashcraft aurait bien mérité de faire carrière dans le basket-ball professionnel, s’il n’avait été sceptique envers les informations qu’on lui donne. Remettant tout en cause, même le 11 septembre, il a dû quitter New Canaan pour se créer une vie emplie de vide et de drogues. Ce jour-là, il doit convoyer un paquet scotché dans son dos.

Stacey Moore a fait une belle carrière d’universitaire, enfermant en elle des blessures intimes. Dès sa plus jeune adolescence, elle s’est rendue compte qu’elle était homosexuelle, chose qui n’a jamais été accepté, ni par sa famille ni par ses copains du lycée. Si elle revient, c’est pour parler à la mère de l’amour de sa vie.

Dan Eaton, à l’instar de Richard Brinklan, revient aussi du front. Envoyé en Afghanistan puis en Irak, il prolonge son enrôlement pour éviter d’avoir à affronter sa famille et ses amis, qui ne peuvent s’empêcher de lorgner son œil manquant. Dan aimerait tant mener une vie normale, sans les horreurs qui courent dans sa tête.

Tina Ross n’aura laissé qu’un souvenir à New Canaan, celui d’une Cochonne. Alors qu’elle était superbement belle, sa première expérience sexuelle s’est déroulée sous GHB, droguée et plusieurs fois violée, au vu et au su de tous. Elle a été le témoin de la vie qui s’est écoulée à New Canaan, irrémédiablement marquée par ce drame, avant de partir et devenir caissière chez Walmart.

Il va vous falloir un peu vous accrocher pour apprécier ce roman, et en particulier se laisser emmener par ces quatre personnages dont l’auteur va nous raconter la vie, les bonheurs (un peu) et les malheurs (surtout). Ces quatre parties, entourées par une fantastique introduction (l’enterrement de Richard) et une excellente conclusion, sont parsemées de retours en arrière pour étoffer les psychologies, et pour expliquer pourquoi chacun est parti de New Canaan, presque sans raison apparente.

Personnellement, si la forme convient bien à l’exercice, je lui ai trouvé un manque de subtilité. L’auteur ne peut s’empêcher d’être bavard, même si c’est remarquablement écrit, et certains flashbacks sont inutiles et ne font pas avancer l’intrigue. Par contre, la forme convient bien à la démonstration que veut nous étaler l’auteur, en prenant un sportif doué, une scientifique homosexuelle, un militaire voué aux honneurs et une jeune fille innocente à qui tout aurait dû sourire. Même si les personnages ne sortent pas d’un certain stéréotype connu, ils sont remarquablement bien brossés.

Et on ne pourra dès lors qu’apprécier la passion avec laquelle l’auteur à décrit cette génération post-septembre 2001, qui s’est ouverte au monde sur des mensonges visibles et qui a réalisé que dans son pays, on ne doit pas remettre en cause le gouvernement ni braver les lois de la morale bien-pensante. La trajectoire de chacun de ces jeunes, de même que les cicatrices qu’ils portent en eux, valent toutes les paroles et tous les actes.

D’ailleurs, le titre du roman est trompeur, limitant sa portée à l’Ohio alors que je trouve qu’il est bien plus grand que ce périmètre réducteur. Ohio se révèle donc un excellent premier roman, avec des scènes terriblement violentes, avec quelques défauts dont celui d’être parfois trop démonstratif, mais au message clairement affiché et remarquablement lucide sur le plus grand pays libre qui cache en réalité une éducation castratrice et dictatoriale et une morale en apparence immaculée. A ne pas rater.

Ce qu’il faut de nuit de Laurent Petitmangin

Editeur : Manufacture de livres

Dès sa sortie, les collègues et amis blogueurs ont décoré ce roman de superlatifs, ce qui est étonnant pour un premier roman. Effectivement, c’est un des romans coup de poing de cette rentrée littéraire, impressionnant de bout en bout, jusqu’à la dernière ligne.

Un père raconte sa vie, la vie de sa famille, en Meurthe et Moselle, près de Metz. Ils ont tous des surnoms affectueux, Pa pour lui, Moman, et les deux fils, Fus et Gillou. Fus, c’est pour Fussball, car le grand est doué pour le football. Pa l’accompagne aux entraînements, aux matches, et un week-end sur deux, ils voir le FC Metz au stade. C’est une façon de se retrouver en famille.

Alors que les deux gamins abordent l’adolescence, Moman tombe gravement malade. Tumeur au cerveau. Elle s’est battue jusqu’au bout, mais elle a fini à l’hôpital, à agoniser pendant trois longues années. Après la perte de Moman, la famille se retrouve bancale, comme une chaise à trois pieds. Il a fallu se réorganiser, pour la vie de tous les jours, et le dimanche, ils vont rendre visite à Moman, au cimetière.

Fus grandissant, il fait petit à petit sa vie, rentrant tard en plein repas, traînant avec des copains. Les résultats scolaires s’en ressentent ; ils font comme un yo-yo. Fus et Gillou sont restés très complices, s’épaulant toujours sans hésiter. Puis, un jour, au détour d’une conversation avec un collègue du syndicat, Pa apprend que Fus traîne avec les gars du FN. Comment réagir dans un tel cas, quand on est syndicaliste et issu d’une veine socialiste ? Pa décide de ne rien dire pour ne pas casser le lien familial. Mais le pire est à venir.

Même si le premier chapitre m’a paru plombant, avec l’agonie de Moman, la chronique familiale présentée par Laurent Petitmangin ressort de ces quelques pages sur la pointe des pieds. L’auteur nous présente une histoire simple, écrite simplement, en la plantant dans un contexte social fort et actuel, la Lorraine et la montée du chômage.

Cette histoire va probablement faire résonner des fibres douloureuses dans les aspects abordés, comme tout juste esquissés, mais véritablement présents dans chaque mot exprimé. Car le centre du roman, c’est bien la famille, le cœur de la société, et la façon de gérer les relations avec ses enfants quand ils grandissent. Pa a décidé de faire le taiseux, pour éviter le conflit. Bien que syndicaliste, il a toujours préféré le dialogue. Mais quand Fus distribue des tracts pour le FN, il semble comme dépassé, inquiet des conséquences. Il préfère ne rien dire, plutôt que de casser la cellule familiale qui a réussi à s’en sortir après la disparition de Moman.

Sans esbroufe, avec des phrases simples, des mots simples, Pa, qui est le narrateur va exprimer simplement ce qu’il ressent, mettant au premier ses sentiments plutôt que les faits. Et c’est bien grâce à cette simplicité que l’émotion passe, nous prend à la gorge et finalement remplit son objectif : nous faire passer un beau moment de littérature. Ce qu’il faut de nuit est probablement l’un des plus émouvants romans de cette rentrée littéraire.

Oldies : Ils sont votre épouvante et vous êtes leur crainte de Thierry Jonquet

Editeur : Seuil (Grand format) ; Points (Format poche)

En cette année 2020, sur Black Novel, nous fêtons les 50 années d’existence de la collection Points, et les 40 ans de Points Policier.

Quand ce roman est sorti à l’automne 2006, j’étais déjà un grand fan de Thierry Jonquet et sa faculté à analyser notre société. L’auteur avait commencé son roman avant les émeutes de 2005 et l’affaire du Gang des Barbares, et je me rappelle qu’à l’époque, il avait fait scandale, étant taxé de raciste quant à son propos. J’avais acheté le livre à ce moment là, et comme à chaque fois qu’on parle beaucoup d’un livre, je préfère laisser passer les débats passionnés et le lire bien plus tard.

Thierry Jonquet est une des figures majeures du Roman Noir, prouvant pour chacun de ses écrits que le polar et le Roman Noir ont des choses à dire. Comme pour chacun de ses romans, il va décrire ce qu’il connait, puisqu’il a été instituteur dans les banlieues Nord de Paris, ayant eu en charge une section d’éducation spécialisée. Ce livre est un roman, et son titre est un terrible alexandrin d’un texte intemporel de Victor Hugo sur les Communards : A ceux qu’on foule aux pieds, que mon ami Jean le Belge a inséré dans son billet.

Thierry Jonquet invente une ville du 9-3, la séparant entre différents quartiers pour imager son message, faire un bilan de la répartition territoriale et créant ainsi des communautés. Cette façon de faire s’apparente à une caricature, brossant d’un trait bien épaissi les trafics qui ont lieu dans cette ville, au demeurant bien paisible … en apparence. Au milieu de cette géographie francilienne, chacun possède son trafic.

A Certigny-Nord, la cité des Grands-Chênes abrite le clan des frères Lakdaoui, maître du shit et des pièces automobiles volées, caché derrière une pizzeria tranquille. A Certigny-Est, La cité des Sablières est le domaine de Boubakar, d’origine sénégalaise et roi incontesté de la prostitution. A Certigny-Ouest, la cité du Moulin est le quartier des musulmans et a vu naître une mosquée dans un entrepôt désaffecté. A Certigny-Sud, la cité de la Brèche-aux-Loups renferme un jeune aux dents longues Alain Ceccati qui développe la vente d’héroïne. Et, au-delà, derrière le parc départemental de la Ferrière, Certigny cédait la place à Vadreuil, une petite ville faite de pavillon en pierres meulières habitée par une communauté juive.

Dans ce décor explosif, Thierry Jonquet y place des personnages communs qui vont tous subir l’abandon dans lequel les laisse les responsables de tous bords, politiques, judiciaires et autres. Anna Doblinsky est une institutrice apprentie qui débarque à la Cité scolaire Pierre-de-Ronsard ; elle y rencontre des élèves typés, comme Moussa, fort en gueule ou Lakhdar Abdane, handicapé de la main droite suite à une erreur médicale et très intelligent. Il y a aussi Adrien Rochas, un adolescent renfermé sur lui-même, suivi par un psychiatre et sa mère qui n’est pas mieux. Enfin, Richard Verdier, substitut du procureur de Bobigny, rêve de faire le ménage dans son secteur. Il suffit donc d’une étincelle pour que tout explose dans cette zone sous tension.

On peut lire ce roman à différents niveaux, mais on ne peut pas lui reprocher d’aborder un sujet épineux avec ce qu’il faut de détachement, de distance pour tenter d’éviter des polémiques inutiles. Et pourtant, ce roman, à sa sortie, et même encore récemment, n’est pas exempt de coups bas, alors qu’il est juste parfait dans sa manière de traiter ce sujet.

Avec son ton journalistique, ce roman balaie à la fois les différentes actualités mondiales que nationales et leurs implications au niveau local. Certes, Certigny est une caricature de ville banlieusarde mais elle illustre fort bien le propos. Et puis, il y a tous ces personnages qui vivent avec ce quotidien pesant, imposé par une force supérieure et contre laquelle ils ne peuvent rien.

Ces personnages justement, formidablement illustrés par Anna qui veut bien faire son boulot et qui se heurte à la lourdeur de sa hiérarchie ou Lakhdar, victime d’une erreur médicale, qui se retrouve condamné à vie à être handicapé et va plonger dans l’extrémisme. Et devant ce mastodonte qu’est l’état et toutes ses ramifications, personne ne sait ce qu’il doit faire pour faire avancer les choses dans le bon sens.

Tout le monde en prend donc pour son grade, de l’éducation nationale à la justice, de la police aux services médicaux, des trafiquants aux religieux. Le but n’est pas de prendre parti pour les uns ou pour les autres, mais de faire un constat d’échec sur une société qui a parqué les gens dans des cages dont les animaux eux-mêmes ne voudraient pas et qui ne veut pas assumer ses erreurs et surtout pas ses conséquences. L’état a donc divisé ses compétences en services qui deviennent tellement gros qu’ils sont ingérables. Comme cette vision est encore d’actualité !

Les excités du bulbe de tous genres pourront soit détourner des passages de ce roman pour alimenter leur philosophie nauséabonde soit insulter l’auteur ou descendre le livre parce qu’il va trop loin. Je le répète, ce livre est un roman, c’est de la littérature, de l’excellente littérature noire qui, si elle ne propose pas de solution, a le mérite de mettre les points sur les i, de façon brutale mais aussi avec beaucoup de dérision. Ils sont votre épouvante et vous êtes leur crainte a le mérite d’être explicite et malheureusement intemporel. Il est l’illustration même de ce que doit être un roman social, dramatique et noir. Superbe !

Oldies : Les effarés de Hervé Le Corre

Editeur : Gallimard Série Noire (1996) ; L’éveilleur (2019) ; Points (2020)

En cette année 2020, nous allons fêter les 50 années d’existence de la collection Points, et les 40 ans de Points Policier. C’est l’occasion de revenir sur un roman paru à l’origine à la Série Noire et réédité à juste titre, qui est le troisième de ce grand auteur français du Noir.

L’auteur :

Hervé Le Corre, né le 13 novembre 1955 à Bordeaux, est un auteur de roman policier.

Hervé Le Corre fréquente le lycée Michel-Montaigne, où il obtient son baccalauréat, série littéraire, en 1972. Il suit ensuite des études de Lettres à l’Université Bordeaux Montaigne.

Professeur de lettres dans un collège de Bègles, il est un lecteur passionné entre autres de littérature policière. Il commence à écrire sur le tard à l’âge de 30 ans des romans noirs et connaît un succès immédiat.

Son écriture, le choix de ses personnages, l’atmosphère assez sombre de ses livres le placent d’entrée parmi les auteurs français les plus noirs et les plus primés du roman policier hexagonal. Ses romans ont été primés à de nombreuses reprises.

(Source Wikipedia)

Quatrième de couverture :

Des jeunes désœuvrés qui matent des revues pornos, un trio de petites frappes qui commettent l’irréparable pendant le braquage d’un camion dont ils tuent le chauffeur, un commanditaire sans scrupule qui se fait confier une gamine tentant d’échapper aux griffes de son beau-père, une inspectrice de police lâchée au milieu de ce microcosme adipeux où règne la loi du plus fort ou du plus crapuleux…

Les figures de ce roman naviguent dans les eaux troubles d’un quartier à l’abandon en bord de Garonne, à l’ombre d’un immense immeuble voué à la démolition. Violent et réaliste, sans concession ni pathos, Hervé Le Corre déploie dans l’un de ses premiers romans, enfin réédité, sa vision d’une société corrompue où peut sourdre une lumière pas toujours si inquiétante qu’on le craindrait.

Mon avis :

Richard et Manuel sont deux petites frappes que l’ont charge d’un braquage : quand le chauffeur du Poids Lourd ira se chercher un sandwich, ils devront voler le camion empli de magnétoscopes. Mais en fait de braquage, cela se termine en tabassage à mort quand Richard perd le contrôle. Puis ils conduisent leur chargement jusqu’à un hangar où les attend leur commanditaire, François.

Bienvenue dans la cité Lumineuse du quartier de Bacalan, dans le Nord de Bordeaux. De ce fait divers violent, Hervé Le Corre va se faire le témoin de la vie des cités dans les années 90. Mais est-ce que cela a tant changé ? Avec son style direct, brut et violent, ne dépassant jamais les 10 pages, ce roman se lit d’une traite et parle de la société d’alors comme le ferait un reportage.

Car au-delà de ces voleurs, Hervé Le Corre y ajoute beaucoup de personnages, tant trafiquants que flics, simples habitants que femmes maltraitées ou violées, et nous assène des scènes d’une violence non pas démonstrative mais crue. Sans vouloir être trop explicite bien que certaines figures de style démonstratives soient bavardes, il nous plante le décor de cette société en transformation vers le pire, que ce soit vis-à-vis de la place de la femme dans la société, de la violence dont celle faite aux femmes ou de l’irrespect qui mène au crime.

C’est une société sans espoir, noire au possible que l’auteur nous décrit, comme une sorte de prémonition de ce qu’elle est devenue aujourd’hui. Et l’écriture est parfois noire, parfois poétique, parfois rouge sang pour décrire ce contexte de déchéance. A ce titre, ce roman a sa place aux cotés des romans de Thierry Jonquet entre autres. Un roman effarant, comme son titre.

Francis Rissin de Martin Mongin

Editeur : Editions Tusitala

J’ai entendu parler de ce roman grâce à l’Association 813 qui en parlait dans son forum de discussion. Puis est arrivé l’article de Yan et cela m’a décidé de l’acquérir pour le lire. Ce fut un vrai chemin de croix, puisqu’on a du mal à trouver les livres des petits éditeurs et je ne commande pas sur Internet. Bref, j’avais l’objet, plus de 600 pages pour m’expliquer qui est Francis Rissin.

Le roman s’ouvre sur un avertissement : ce qui va suivre n’est pas une œuvre littéraire mais un recueil de témoignages à propos de ce nom. 11 chapitres vont donc nous éclairer sur ce nom énigmatique.

Le premier chapitre est le cours d’une professeur de la Sorbonne, Catherine Joule, intitulé Approche centrée sur la personne. L’objet de son cours est de parler des œuvres citées dans des romans et n’existant pas. Pendant une petite soixantaine de pages, elle va nous expliquer comment elle est tombée sur une bibliographie parlant de « Approche de Francis Rissin » de Pierre Tarrent, et comment elle est partie à sa recherche. Si cela peut sembler rébarbatif comme un cours de fac, avec le recul, c’est fascinant car tant dans la forme que dans le fond, l’auteur arrive à rendre ce passage véridique, et il sème des mystères à la limite de la science fiction.

Puis le deuxième chapitre présente un rapport de l’inspection générale des polices qui va synthétiser les événements qui ont débuté dans de petits villages de l’Ain : Des affiches bleues et blanches portant le nom de Francis Rissin ont été sauvagement collées. Le troisième chapitre va relater l’enquête visant à chercher Francis Rissin que personne n’a jamais vu. Il va s’apercevoir que ses réunions publiques sont annoncées par des tracts et va essayer de suivre ce mouvement.

Et cela continue comme cela pendant onze chapitres, représentant une histoire qui, à force de rigueur et d’intelligence, est non seulement hallucinante mais totalement effrayante et donc par là-même géniale. Flirtant parfois avec le fantastique, cette dystopie s’avère un véritable joyau de littérature, une perle de style à la fois épuré et descriptif, totalement juste durant les onze témoignages qui vont construire cette histoire comme onze tableaux formant un tout cohérent.

Ce roman est surtout d’une finesse incroyable pour un premier roman, un plaidoyer passionné pour une société qui s’enfonce et qui est capable de s’accrocher à n’importe quoi … pourvu qu’on lui vende quelque chose, un espoir, une petite lueur. L’auteur a choisi la voie des affiches. Cela parait idiot au premier abord, mais il arrive à créer à partir de ce morceau de papier un roman atteignant des hauteurs d’intelligence peu communes.

Yan a trouvé le bon terme : ce roman est vertigineux. Il est hypnotisant et effrayant par les scènes, les actes et les conséquences de l’apparition de ce nom. Il montre de façon éloquente une société en perte de repères, cherchant à se raccrocher à une lueur, juste un petit espoir pour aller plus loin, quitte à plonger dans l’horreur. C’est simple, je ne me rappelle pas avoir lu une intrigue aussi intelligente depuis Les Falsificateurs d’Antoine Bello. Sacrée référence !

Comme je le dis souvent, il vaut mieux lire un bon roman qui vous apprend quelque chose, qui vous place dans un situation et vous oblige à réfléchir à votre situation, à notre situation, plutôt que d’allumer la télévision et / ou écouter les journaux télévisés. Ce roman-là, lu in extremis en 2019, intègre d’office mon TOP 10 de l’année, pour sa dimension politique, sociale et sa justesse lucide. Car c’est un roman incroyable, hallucinant … un roman de fou avec une ambition de fou. Une réussite totale pour un premier roman indispensable.

Les yeux fumés de Nathalie Sauvagnac

Editeur : Editions du Masque

C’est Coco qui a attiré mon attention sur ce roman, à coté duquel je serai passé, parce que, a priori, en lisant la quatrième de couverture, c’est un sujet tellement casse-gueule que je n’aurais pas osé tenter cette lecture. Et j’aurais eu tort, car ce roman a vraiment une âme, un ton pour dire les choses, un coté attachant.

Dans une cité faite de verticalités, il n’y a pas de place pour l’espace du rêve, pour imaginer l’horizon, un autre horizon. C’est la réflexion que je me suis faite pendant ma lecture. Il y a deux façons de vivre là : accepter ou se rebeller, subir ou fuir.

Philippe est le personnage principal de ce roman. Il vit dans une cité, chez ses parents et n’a pas tout à fait 18 ans, l’âge où il peut envisager de s’en aller. Avec la mère qui tient le ménage avec poigne et le père effacé et taiseux, il y a Arnaud l’aîné qui travaille dans un garage et les petits jumeaux. Philippe qui sèche de plus en plus de cours a donc du mal à trouver sa place dans sa famille mais aussi dans la société.

Alors il passe le temps, ce maudit temps, son ennemi. Il traîne dans la cité, vole un sandwich et une bière à midi et attends le soir. Heureusement, il y a Bruno, son ami, son seul ami. Bruno a la tchatche comme on dit. Il raconte ses voyages, les paysages qu’il a vus, les femmes qu’il a rencontrées. Il a vécu une vie de fantasme pour quelqu’un qui doit se résigner à s’allonger devant les barres verticales. Bruno dit-il la vérité ou invente-t-il ses aventures ? Au fond pour Philippe, cela n’a pas d’importance. Mais deux événements vont profondément bouleverser sa vie inutile.

Roman social par excellence, Les yeux fumés est une vraie découverte et une sacrée surprise venant d’une auteure que je ne connaissais pas. A lire la quatrième de couverture ou même mon humble résumé, ce n’est pas forcément attirant. Et pourtant, c’est bien par la simplicité de l’écriture que ressort la force (j’allais dire la puissance) de l’émotion. Et c’est de cette simplicité que se dévoile un tableau éloquent.

L’auteure nous montre tout le problème d’un contexte social qui n’a jamais été aussi brûlant. Il y a ceux qui veulent s’en sortir, et qui deviendront au mieux comptable dans un garage miteux et il y a ceux qui baissent les bras devant un combat perdu d’avance. Et certaines phrases ne manquent pas de le montrer. On pourrait ranger Philippe dans la deuxième catégorie et ce serait réduire le roman à une bien maigre partie de ce qu’il est.

Car c’est aussi un formidable portrait psychologique d’une génération de jeunes qui se sentent perdus, sans repères, qui grâce (ou à cause) des médias sont conscients de plus en plus tôt de ce qu’est la société et qui, devant le mur qu’on leur promet, se sentent démunis et sans armes pour l’affronter. C’est un portrait de jeunes original au sens où Nathalie Sauvagnac ne nous montre pas un irresponsable (comme on le voit ou lit souvent) mais la naissance d’un marginal découragé.

Divisé en deux parties (avant et après ses 18 ans, avant et après la famille, avant et après Bruno, avant et après …), ce roman ne prend pas de gants avec son lecteur, au sens où il montre tout, avec les mots de Philippe. Il n’est pas violent, mais juste dans ses paroles, dans ses expressions, vrai dans ses émotions. Et c’est par cette justesse qu’il arrive à toucher en plein dans le mille, par cette volonté de ne pas porter de jugement et d’écrire (décrire) une histoire ancrée dans le quotidien des cités.

J’ai essayé de ne pas paraphraser l’excellent billet de Yan que voici